* * * * *
_Discours au vray des troubles naguères advenus au royaume
d'Arragon, avec l'occasion d'iceux et de leur pacification et
assoupissement, tiré d'une lettre d'un gentilhomme françois,
estant à la suyte de Sa Majesté Catholique, à un sien amy._
_A Lyon, par Jean Pillehotte, à l'enseigne du Nom-de-Jesus.
1592._
_Avec permission._ In-8º[107].
[Note 107: Pièce très intéressante, en ce qu'elle est peut-être
le seul document françois relatif à cette partie de l'histoire
d'Antonio Perez. M. Mignet, qui aurait puy trouver quelques faits
nouveaux pour son excellent livre, semble ne pas l'avoir connue.
On verra tout à l'heure, et ce n'est pas l'une des particularités
les moins curieuses de cette pièce, jusqu'où notre ligueur
françois pousse l'admiration pour Philippe II, à la suite duquel
il se trouve.]
Monsieur et frère, je commenceray la presente pour responce à ce qui
est contenu à la fin de celle que j'ay receu de vous du xviij du moy
passé, et pour satisfaire à la curiosité que monstrez avoir d'avoir
quelque lumière des bruits que l'on faict courir des esmotions, non
pas de Valladolid (comme me mandez), mais de Sarragoce, ville
capitalle du royaume d'Arragon. Je vous diray qu'il y a environ vingt
ans que le roy tenoit à son service un nommé Antonio Perès, lequel il
avoit faict son secretaire d'estat, et l'avoit tellement receu en sa
grace, que, pour la bonne opinion qu'il avoit conceue de luy, il se
reposoit d'une bonne partie de ses plus importans affaires sur sa
suffisance et fidelité, tellement qu'il estoit recherché d'un chacun
(grands et petits) pour la grande creance que son maistre avoit en luy
plus que personne de toute la court. Après s'estre longuement maintenu
en cest estat, n'estant pas donné à un chacun d'user en la bonne
fortune de la prudence et moderation qui y est requise, il devint si
glorieux et insupportable, qu'il se rendoit fort mal voulu des gens de
bien, et, non content de ce, s'oublia de tant que de commettre
beaucoup de choses desquelles Sa Majesté (avec beaucoup de raison)
demeuroit offencée, et telles y en avoit-il qui meritoient une griefve
punition, voyre de la vie. Toutesfois, le tout averé, elle se contenta
de le faire sortir de sa court et retirer en sa maison, où il
jouyssoit de ses biens, qui estoient très grands, pour avoir receu
beaucoup de bienfaits pendant qu'il estoit en grace, et de sa femme et
enfans fort paisiblement, sans qu'il fust inquieté en manière
quelconque. Neantmoins, sa conduicte fut si mauvaise, et y usa de si
peu de prudence, que, pour justiffier son eslongnement, il blamoit et
accusoit sa dicte Majesté d'ingratitude, detractant de luy plus
licentieusement qu'il n'appartient à un subject qui avoit receu tant
de biens et honneurs de son maistre, desquels il estoit descheu par
ses mauvais deportemens, et aucuns adjoustent qu'il faisoit des
deservices prejudiciables à l'estat de son prince; ce qu'estant venu à
sa cognoissance, il l'envoya prendre en sa maison, le fit mener en
ceste ville, mettre en une maison où il estoit bien logé[108], et mis
soubz la garde de quelques uns qui furent commis à ce[109]. On luy
permit de jouyr de la presence et compagnie de sa femme, ses enfans,
et de ceux qui le vouloient aller visiter, sans luy donner aucun
empeschement en la jouyssance de ses biens, et ne voulans qu'il fust
fait plus ample information de ses delicts, ni que l'on procedast à
l'encontre de luy criminellement, comme il avoit suffisamment de quoy,
et pour luy faire perdre la vie. Il demeura long-temps en cest
estat[110], jusques à ce que, s'en ennuyant, il trama avec sa femme de
se sauver, laquelle, saige et accorte, desireuse de complaire à
l'intention de son mary, sceut si bien entretenir ses gardes un soir
qu'il fist le malade, qu'il eust moyen de se sauver en habit d'une des
servantes de la dicte femme[111], et, estant aidé de chevaux, s'en
alla d'une traicte (en la diligence que pouvez penser) à dix lieux
d'icy, où il print la poste pour gaigner Sarragoce, de cela il y a peu
moins de deux ans, et, y estant arrivé, se presenta à la justice du
lieu, remonstra qu'il estoit natif du païs d'Arragon, que l'on l'avoit
detenu injustement en prison un long temps par deçà, et qu'ayant
trouvé moyen d'eschapper, il se mettoit entre leurs mains, les prioit
de luy conserver son innocence, et ne point souffrir qu'il fust
traicté contre les priviléges desquels ont accoustumé de jouyr ceux du
dict païs d'Arragon: à quoy il fut receu, et par ceremonie mis en
prison en la dicte ville. Les officiers de laquelle (jaloux de la
conservation de leurs dicts priviléges plus que de leurs femmes
mesmes) envoyèrent incontinent des deputez au roy[112], pour
l'advertir de ce qui s'estoit passé avec le dict Antonio Perès,
promettans, s'il avoit delinqué, d'en faire la justice par la rigueur
des loix du pays, lesquelles ne permettent qu'un gentilhomme puisse
estre puny de mort ni ses biens confisquez, pour quelque crime et
forfaict que ce soit. Sa Majesté les loüa de l'avoir retenu
prisonnier, mais monstra desirer qu'il fust ramené par deçà; à quoy
ils ont tousjours contredict, comme chose repugnante à leurs dicts
priviléges: de manière que, pour tirer ledict Perès de leur pouvoir et
le mettre ès mains de la justice de sa dicte Majesté au dict lieu de
Sarragoce, il fut ordonné au vice-roi de là de le faire transporter de
la prison où il estoit en un lieu hors la ville, qui est en forme de
chasteau, où se mettent ceux qui sont accusez de l'inquisition[113],
ce qui fut executé au mois de juillet dernier; mais ses parens et amis
firent telle clameur parmy le peuple que l'on leur vouloit oster leur
liberté et priviléges, leur remontrans le mal qui en resulteroit
s'ils enduroient ce qui estoit advenu, qu'à l'instant plus de six mil
hommes prindrent les armes, accoururent au logis du gouverneur, où
estans entrez de force, ils tuèrent quelques uns de ses gens et le
blessèrent, de sorte que quelque temps après il mourut[114]; furent
aux maisons des juges de l'inquisition, les contraignirent, les armes
à la gorge, de sortir le dict Perès du lieu où il avoit esté mené, et
le remettre en leurs mains, et, s'imaginans que le roy, pour avec plus
d'apparence le pouvoir faire mourir, vouloit qu'il fust accusé par
devant les dicts juges de l'inquisition, voulurent qu'il fust examiné
par eux sur toutes choses qui concernent la dicte inquisition, et le
firent declarer innocent et exempt d'en estre recherché. Depuis, au
mois de septembre, sa dicte Majesté, estant mal satisfaicte de ce qui
s'estoit passé, commanda à ceux qu'elle sçavoit luy estre obeissans,
de tirer de nouveau le dict Perès du lieu où il estoit gardé, pour le
remettre en l'autre où auparavant elle avoit ordonné qu'il fust
conduict; à quoy ceux auxquels ce commandement s'adressa desirans
d'obeyr, et neantmoins doutans qu'il ne se peust faire seurement sans
estre assistez de forces, firent mettre en armes un bon nombre
d'hommes, pour, à l'aide d'iceux, executer ce qui leur estoit ordonné.
Mais le peuple et ceux qui avoient esté autheurs de la première
esmotion, en ayans eu le vent, mirent ensemble cinq ou six mil
hommes[115], vindrent avec les autres aux mains, où il y en eust
plusieurs tuez et blessez, bruslèrent le coche dans lequel on avoit
deliberé de mettre le prisonnier[116], et de la mesme furie allèrent à
la prison, le mirent dehors, et avec luy quelques autres coupables de
la vie, et leur firent fournir chevaux pour se sauver, comme ils
firent, et dit-on qu'ils se sont retirez en France[117]. Ceste audace
meritoit (comme pouvez presumer) le juste courroux d'un grand roy,
qui, se faisant obeyr et respecter aux parties les plus eslongnées de
la terre, souffroit un mespris de ses subjects si près de luy;
neantmoins il y proceda avec tant de doulceur que, sur les
remontrances qui luy en furent faictes, il dict qu'il sçavoit bien que
parmy les bons il y avoit tousjours des mauvais; que l'on fist
recherche de ceux qui avoient esté autheurs de ces esmotions; que l'on
en fist la justice, moyennant quoy il estoit content d'oublier ce qui
s'estoit passé. Mais ceste commune, enyvrée en ses debordemens, ne
pouvant ouyr parler de la justice, disant aussi que ce qu'ils avoient
faict n'avoit esté que pour maintenir leurs priviléges, et que les
loix d'Arragon ne souffriroient qu'un gentilhomme, pour quelque crime
que ce fust, peut mourir par justice, se rendirent si obstinez,
fermans les oreilles à toutes les propositions, douces et aigres,
mesmes retenans par force les princes, seigneurs et gentilz hommes du
pays qui pour lors se trouvèrent en leur ville, disans que puisqu'il
alloit en ce faict de la conservation de leurs priviléges, il falloit
qu'ils les assistassent, ayans aussi semond, non seulement les autres
villes d'Arragon d'entrer avec eux en la dicte deffence, mais aussi le
royaume de Valence et de la Cathalogne, qui jouyssent des mesmes
droits qu'eux, lesquels toutesfois les ont abandonnez en leur mauvaise
cause, que Sa Majesté a esté contraincte, pour reprimer telles
insolences, de faire tourner la teste à une armée de dix mil hommes de
pied et deux mil cinq cens chevaux (tous Espaignolz)[118] qui avoient
esté levez l'esté passé pour nostre secours[119], comme je peux le
vous avoir cy devant escript, de ce costé là, à laquelle ils se sont
voulu opposer, ayans créé d'entre eux par force un pour leur chef[120]
(s'estans ceux que j'ay dict cy-dessus avoir esté retenus, sauvez de
diverses façons en habitz desguisez), avec lequel ils allèrent en
nombre de cinq ou six mil, à trois ou quatre lieües de la dicte ville
de Sarragoce, en intention de defendre le passage d'un pont à la dicte
armée[121]; mais leur dict chef, non consentant en leurs folies,
faignant les mettre en ordre pour combattre, monté sur un bon cheval,
les laissa et se retira avec ceux du roy en icelle, dont estonnez,
sans sçavoir à quoy se resouldre, se retirèrent en leur ville fort
troublez, où ils furent suyvis de la dicte armée, laquelle, à
l'intercession des gens de bien, y est entrée sans avoir trouvé aucune
resistance, ni usé d'aucune violence ni extorsion. Voilà comment ce
faict s'est passé, avec beaucoup d'honneur et de reputation de ce bon
roy, lequel tout ensemble faict cognoistre à ses subjects sa douceur
et clemence[122], encores qu'il tienne en la main de quoy les chastier
rigoureusement. Voilà la verité de l'histoire, que je vous prie de
communiquer aux amys, et me conserver en leurs bonnes graces, comme je
desire (Monsieur et frère) demeurer pour tousjours en la vostre. De
Madrid, ce xxj de novembre 1591.
[Note 108: Le flatteur de Philippe II oublie avec intention de
rappeler la captivité de Perez, pendant deux années, dans la
forteresse de Tarruegano. Mignet, _Antonio Perez et Philippe II_, 1re
édit., Paris, 1845, in-8, pag. 88-91.]
[Note 109: Cette demi-délivrance de Perez ne fut pas un effet de la
clémence de Philippe II; elle fut motivée par la maladie assez grave
qu'il avoit contractée pendant son emprisonnement sévère à Tarruegano.
«Dona Juana Coello, dit M. Mignet, obtint qu'il fût transporté à
Madrid, où il jouit de nouveau, pendant quatorze mois, d'une
demi-liberté dans une des maisons les meilleures de la ville, et reçut
les visites de toute la cour.» _Id._, pag. 91.]
[Note 110: Notre ligueur glisse encore habilement sur tous les détails
qui pourroient rendre le roi odieux, «les perfides interrogatoires
auxquels Perez fut soumis, la torture qu'on lui fit subir, etc.»
Mignet, _loc. cit._, pag. 99-114.]
[Note 111: Selon M. Mignet (pag. 118), Perez prit «un vêtement et une
mante de sa femme»; mais ce qui est dit ici des habits de servante
endossés par le fugitif s'accorde bien mieux avec ce qui suit dans le
récit de l'excellent historien: «Il passa, dit-il, sous ce
déguisement, à travers les gardes, et sortit de sa prison. Au dehors
l'attendoit un de ses amis, et plus loin se tenoit l'enseigne Gil de
Mesa, avec des chevaux tout prêts pour le transporter en Aragon. A
peine avoient-ils fait quelques pas dans la rue avant de joindre Gil
de Mesa, qu'ils rencontrèrent des gens de justice faisant la ronde.
Sans se troubler, l'ami de Perez s'arrêta et causa avec eux, tandis
que Perez restoit silencieusement et respectueusement derrière eux,
comme un domestique.» _Id._, 118-119.]
[Note 112: M. Mignet ne parle pas de cette députation vers Philippe
II, qui nous semble du reste fort invraisemblable.]
[Note 113: Philippe II, à qui Perez échappoit toujours comme coupable,
avoit en effet trouvé moyen de le rendre justiciable de l'Inquisition
en le chargeant du crime d'impiété; et ce furent non pas les officiers
du roi, comme il est dit ici, mais les alguazils du saint-office, qui
eurent ordre d'aller se saisir de lui pour le mener de la prison des
Manifestados dans celle de l'Inquisition, ce qui fut cause du
mouvement populaire dont il va être parlé.]
[Note 114: C'est pendant qu'on l'entraînoit loin de son palais que le
gouverneur, à qui l'on avoit arraché son bonnet et sa cape, reçut
trois coups de couteau à la tête et un à la main. «On le déposa tout
meurtri et ensanglanté dans la prison vieille, et quatorze jours après
il mourut de ses blessures.» Mignet, pag. 159-160.]
[Note 115: Cette nouvelle insurrection eut lieu le 24 septembre.]
[Note 116: M. Mignet entre dans de grands détails sur cette
insurrection et sur la délivrance définitive de Perez, mais il ne
parle pas de ce coche brûlé. Pag. 185-189.]
[Note 117: Perez s'y réfugia en effet.]
[Note 118: M. Mignet ne dit que «six mille hommes de pied et quinze
cents hommes de cavalerie légère.» _Antonio Perez et Philippe II_, 1re
édit., pag. 199. Quand il dit _tous Espaignolz_, l'auteur de la lettre
veut dire _tous Castillans_.]
[Note 119: M. Mignet ne parle pas de cette première destination de
l'armée de Philippe II.]
[Note 120: «Les membres de la députation permanente et les cinq juges
de la cour suprême avoient proclamé la légalité et la nécessité de la
défense, prescrit la formation d'une armée, nommé le grand justicier
pour la commander, conformément à sa charge, et désigné don Martin de
la Nuza pour lui servir de mestre de camp.» Mignet, pag. 198.]
[Note 121: M. Mignet n'indique pas le lieu où l'armée aragonaise alla
attendre l'armée castillane, commandée par Vargas. Quant à la
défection de Juan de la Nuza, il la donne comme une simple retraite:
«Cédant à la faiblesse de son caractère et au sentiment de son
impuissance, il se retira dans un de ses châteaux. Le député du
royaume don Juan de Luna, et le jurat de Saragosse, qui étoient avec
lui, en firent autant.» _Id._ pag. 200.]
[Note 122: Il ne faut pas oublier qu'il s'agit toujours ici de
Philippe II.]
* * * * *
_Recit naïf et veritable du cruel assassinat et horrible massacre
commis le 26 aoust 1652 par la compagnie des frippiers de la
Tonnelerie, commandés par Claude Amand, leur capitaine, en la
personne de Jean Bourgeois, marchand espinglier ordinaire de la
royne, bourgeois de Paris, aagé de trente-deux ans; tiré des
informations et revelations faites en suite des monitoires
obtenus et publiez en aucunes des parroisses de ceste ville de
Paris[123]._
[Note 123: Cette pièce est la plus intéressante de celles qui
furent écrites au sujet de cet assassinat, lesquelles, celle-ci
comprise, ne s'élèvent pas à moins de dix, toutes citées, avec
leur titre exact, dans la _Bibliographie des Mazarinades_, par M.
Moreau. Ce sont: 1º _Relation, véritable de ce qui s'est passé au
meurtre d'un jeune garçon.... nommé Bourgeois_, _Paris_, Simon le
Porteur, 1652, 8 pages; 2º _Histoire véritable et lamentable d'an
bourgeois de Paris cruellement martyrisé par les Juifs de la
synagogue_, le 26 août 1652, (S. L.,) 1652, 7 pages en vers; 3º
_Monitoire publié par toutes les paroisses de la ville de Paris
contre les Juifs de la synagogue, le_ 1er _jour de septembre_
1652, _pour avoir cruellement martyrisé, assassiné et tué un
notable bourgeois de la dite ville de Paris_, Paris, v{e} J.
Guillemot, 1652, 6 pages; 4º _La cruauté de la synagogue des
juifs de la dernière génération, de plus le jugement de Minos
rendu à l'âme du pauvre massacré, aux Champs-Elysiens, le repos
des âmes heureuses, P. A. C. L. A. M. B. D. R. T. A. P._, Paris,
1652, 8 pages; 5º _La fureur des Juifs, dédiée à Messieurs de la
synagogue, en vers burlesques_, par Cl. Veyras, Paris, Jacq. Le
Gentil, 1652; 6º _La synagogue mise en son lustre, avec
l'épitaphe du bourgeois pour mettre sur son tombeau_, 12 pages;
7º _Le jugement criminel rendu contre la synagogue des fripiers,
portant que ceux de leur nombre qui se trouveront circoncis (qui
est la marque de la juiverie) seront châtrés ric à ric, afin que
la race en demeure à jamais éteinte dans Paris_, (S. L.,) 7
pages; 8º _Examen de la vie des Juifs, de leur religion, commerce
et trafic, dans leur synagogue_, Paris, Fr. Preuveray, 1652, 8
pages; 9º _Réponse des principaux de la synagogue, présenté_
(sic) _par articles aux notables bourgeois de Paris, où il
montre_ (sic) _leur ordre, leur reigle, leur loy, et leur procez
avec le complaignant_, Paris, 1652, 8 pages. Cette pièce est
dirigée contre la précédente. Celle que nous donnons ici est la
requête présentée au Parlement par le père et les parents du
pauvre épinglier. M. de Boyvin Vaurouy fut nommé rapporteur.]
Le 15 dudit mois d'aoust, ledit Bourgeois[124] se rencontrant, près
Sainct-Eustache, sur le pas de la porte du sieur Deganne, marchand,
comme les frippiers de la Tonnellerie revenoient de garde de la porte
de Montmartre, un passant luy demanda quelle compagnie c'estoit,
auquel il repondit: C'est la synagogue[125]. Ces paroles, quoyque
dites assez bas et sans dessein de les offenser, furent pourtant
entendues par aucuns d'eux, qui se saisirent aussitost de luy,
l'outrageant de coups de hallebardes et de fusils, lui baillèrent
quelques soufflets, et le menèrent, suivant leur marche, chez ledit
Amand, leur capitaine, où, après plusieurs mauvais traitements, ils le
contraignirent de se mettre à genoux, et en cette posture leur
demander pardon et faire amende honorable, le menaçant de le tuer à
faute de le faire. Pendant que cela se passoit ainsi, plusieurs
frippiers s'attroupèrent, avec leurs femmes et enfants, au devant de
la maison dudit Amand, criant tous d'une voix: Il le faut tuer,
parcequ'il a offensé tout nostre corps! Ce qui obligea ledit Bourgeois
d'attendre la nuit pour se retirer à la faveur d'icelle et eviter leur
fureur[126]. Ce n'est pas là tout: leur insolence naturelle passa
outre. Dès le lendemain, ils se mocquèrent de luy, et, en toutes
occasions où il se rencontroit depuis dans les rues, ils le faisoient
railler, contrefaisant les soumissions qu'il leur avoit faites, et les
faisans passer pour une reparation authentique, à la honte et
confusion dudit Bourgeois, qui, se voyant si mal mené et ressentant de
plus en plus les excez et meurtrissures qu'il avoit receues sur son
corps, se resolut d'aller au conseil, par l'advis duquel il trouva à
propos de se pourvoir par justice. Il fit sa plainte par devant le
baillif du For-Levesque, l'injure ayant esté faite sur les terres
dependantes de sa juridiction. Il obtint decret de prise de corps en
vertu duquel il fit, le 24 dudit mois, emprisonner ès prisons du
For-aux-Dames[127] le nommé Michel Forget, caporal de ladite
compagnie, par lequel il avoit esté le plus excedé. Le mesme jour, qui
estoit la feste de saint Barthelemy, apostre, ledit Amand, supposant
une sentence de la ville pour faire eslargir le prisonnier, vint ès
dites prisons, accompagné de deux cents hommes, tous armez de fusils,
mousquetons et pistolets, qu'il laissa au devant d'icelle, demandant
ledit Forget au geollier, qui luy dit qu'ayant esté emprisonné en
vertu d'un decret decerné dudit baillif, il ne le pouvoit mettre
dehors sans son ordre. Ce refus ne plust audit Amand, qui voulust en
mesme temps se saisir des clefs desdites prisons, à quoy il trouva de
la resistance; ce qui l'obligea de sortir, et demeura toute la nuict
avec ses gens armez au devant et ès environs desdites prisons, qu'il
entreprist diverses fois de forcer, sous pretexte d'y amener quelque
prisonnier. Mais la courageuse resolution du geollier fist avorter ce
dessein trop hardy. Amand se vit par là obligé de se retirer le
lendemain dimanche, 25 dudit mois, par devers ledit baillif, qui luy
bailla volontairement ou de force, sans appeler la partie et contre
tout ordre de justice, l'eslargissement dudit Forget[128], se
contentant seulement d'en faire charger ledit Amand, lequel ne manqua
pas de l'aller aussitost faire sortir. Ledit Forget, parmy la joye de
sa delivrance, ne put dissimuler le ressentiment de son indignation;
il dit plusieurs fois, jurant et blasphemant le sainct nom de Dieu,
qu'il tueroit ledit Bourgeois. Ceux de sa compagnie en dirent autant,
et entre eux le nommé Macret, qui passa outre, disant que, s'il ne se
trouvoit personne qui voulust faire le coup, luy-mesme le feroit de
son mousqueton. Et enfin l'adieu dudit Forget au geollier et à sa
femme et autres fut que l'on entendroit bientost parler de luy. Ces
menaces furent bientost suivies de l'effect, mais le plus etrange et
le plus cruel dont on ait jamais ouy parler. Le lendemain,
vingt-sixiesme jour dudit mois, dès les cinq heures et demie du matin,
les frippiers s'emparèrent des advenues et des portes du cimetière des
Saincts-Innocens; quelques uns s'y glissèrent et cachèrent, d'autres
firent mine de se pourmener, et envoyèrent le nommé Pierre
Jusseaume[129], qu'ils avoient gagné par argent, vers ledit Bourgeois,
pour, sous couleur d'amitié et de luy vouloir communiquer quelque
chose qui luy importoit, l'attirer dans le cimetière. Ce traistre
s'approcha de luy, et, le voyant avec les sieurs de Bourges et
Godelat, marchands, ses voisins, à l'ouverture de leurs boutiques,
demanda à luy parler en particulier. Il repondit que c'estoient ses
amis, et qu'il n'y avoit point de danger de tout dire devant eux. Le
perfide insista à le vouloir entretenir en secret, et l'obligea
d'entrer audit cimetière, où ledit Bourgeois ne fut pas plustost que
le nommé François Haran, qui estait caché derrière le premier pillier
dudit cimetière, se jetta sur luy, jurant et blasphemant, luy porta un
coup du bout de son pistolet dans l'estomac, duquel il le renversa par
terre. Aussitost il donna le signal aux autres conjurez, au nombre de
trente à quarante, entre lesquels, outre ledit Haran, ont estez
remarquez Jean et Michel Forget frères, Philippes Saydes, Noël de
Barque, Simon Cahouel, le Roux, Ruelle le jeune, Bryare le jeune,
Belargent, Macret et Laurent Hattier, tous armez de fusils,
mousquetons, espées nues et d'instruments non encore usitez, et
qu'autres que des frippiers n'auroient pu inventer, tous lesquels,
renians et blasphemans, se ruèrent impetueusement sur ledit Bourgeois,
l'outragèrent de coups de poings et de pieds en toutes les parties de
son corps, le frappèrent du bout de leurs armes, luy arrachèrent les
cheveux, luy donnèrent plusieurs coups de ces meurtrières nouvelles,
qui sont peaux d'anguilles et lizières de drap, entre lesquelles sont
cousuës dix balles de mousqueton des plus grosses[130], desquelles ils
luy donnèrent plus de cinquante coups, dont la moindre blessure est
mortelle, et, entre autres, le nommé Briard le jeune, frippier. Il
eust pourtant assez d'adresse et de vigueur pour s'eschapper des mains
de ces bourreaux, mais ce ne fut pas pour long-temps: car, n'ayant que
des pantoufles à ses pieds et des chaussettes non liées à ses jambes,
il ne put guère courir sans broncher, et par ainsi retomber plus
perilleusement encore au pouvoir de ses ennemis, lesquels, après
l'avoir traisné d'une partie dudit cimetière par les pieds, la face
contre terre, le saisirent qui par les bras, qui par les jambes, qui
par les cheveux, et, après avoir redoublé sur luy les effects de leur
cruauté, de telle sorte qu'il ne pouvoit plus parler, ains seulement
haletoit et souffloit, l'entraisnèrent de ceste façon par la porte
dudit cimetière du costé des halles, jusqu'au milieu de la Petite
Friperie, où ils firent pose, pour l'exposer de nouveau à de nouvelles
injures et mauvais traitements, disant: Voilà celuy qui a faict
emprisonner M. Forget. De là ils achevèrent de le mener, sur les six
heures du matin, en la maison dudit Amand, lequel, non moins passionné
que les frippiers, et voulant avoir sa bonne part à leur felonie, fit
aussitost battre la caisse par tout le quartier, posa corps de garde
au devant et au dedans de sa boutique, et des sentinelles, comme à la
garde des portes d'une ville. Pendant que la compagnie s'assembloit,
on fit, l'espace de quatre heures et plus, souffrir audit Bourgeois, à
la veue dudit Amand, toutes les indignitez que la rage peut suggerer:
on luy tire et arrache la barbe et les cheveux, on le soufflette, on
le perce et picque de poinçons et grandes aiguilles, on luy presse du
verjus en grappe dans les yeux, et, pour l'accabler entierement de
douleur, ayant demandé un peu d'eau à cause de la grande alteration
qu'il avoit, on luy en presenta qui estoit corrompuë. Ce n'est pas là
tout; mais, ô barbarie inouïe! l'on luy refusa la consolation d'un
confesseur, qu'il demanda plusieurs fois, voyant et entendant la
resolution que ses ennemis avoient prise de le massacrer
inhumainement[131]. Alors Amand devoit, ce semble, estre rassasié de
cruauté; pourtant il fait paroistre le contraire, et qu'il veut estre
jusqu'à la fin le principal acteur de ceste funeste tragedie. Pour cet
effet, il veut voir luy-mesme si la compagnie est complette et en
estat de marcher; il en fait la reveuë, il renvoie les garçons qui
estoient venus à la place de leurs maistres, il marche ayant le
hausse-col, et va de porte en porte, le pistolet à la main, pour les
obliger et forcer de venir en personne, les menaçans de l'amende.
Cependant les bourgeois des quartiers circonvoisins et autres passans
par là, entendans le bruit de ce tambour à une heure extraordinaire,
estoient portez de curiosité de sçavoir le sujet de ceste assemblée,
et pourquoy on retenoit et traittoit ainsi ce jeune homme. Les uns
respondoient: C'est un coquin qui nous a appelez Synagogue; il a
affaire à huit cens hommes qui l'entreprennent; d'autres que c'est un
voleur qu'ils ont pris volant une maison en leur quartier, et d'autres
que c'estoit un mazarin qui avoit voulu tuer M. de Beaufort.
[Note 124: Selon la _Relation véritable..._ il étoit fils d'un
marchand épinglier de la rue Saint-Denys.]
[Note 125: La plupart des fripiers étoient des Juifs, ou de nouveaux
convertis, toujours prêts à s'offenser quand on leur rappeloit leur
ancienne religion. V. l'une des pièces de ce volume, _les Grands Jours
tenus à Paris par M. Muet_, etc. Paris, 1622, pag. 198-199.]
[Note 126: Loret raconte ainsi la première partie du drame:
On dit que messieurs les fripiers,
La plupart de vrais frelampiers,
Aucuns d'eux meschans et damnables,
Et d'autres assez raisonnables,
Traitèrent d'estrange façon
L'autre jour un certain garçon
Qui d'un ton fort hardy et rogue
Les nommoit gens de synagogue.
Dès qu'il eut dit ce mot piquant,
Un d'eux luy donna quant et quant
Six ou sept coups de hallebarde
(Car ils retournoient de la garde).
Ensuite ces gens mutinez
Luy crachèrent cent fois au nez,
Luy dirent ses fièvres quartaines,
Et lui donnèrent trois douzaines
De soufflets des plus inhumains
Avec leurs pataudes de mains.
(_Muse historique_, liv. III, lettre 35e, 1er sept. 1652.)]
[Note 127: Il étoit situé rue de la Heaumerie, où il donnoit son nom à
un impasse. On l'appelait _For-aux-Dames_, parcequ'il fut, jusqu'en
1674, le siége de la juridiction des religieuses de Montmartre.]
[Note 128: M. Moreau dit que l'ordre de relâcher le fripier Forget fut
donné par le prévôt des marchands, Broussel, à qui Amand et les autres
s'étoient adressés. _Bibliog. des Mazarinades_, nº 2997.]
[Note 129: Nom fameux depuis long-temps dans la draperie. Dans le
_Pathelin_, le drapier s'appelle Guillaume Joceaume.]
[Note 130: «On dit qu'ils ont une lisière longue d'une aulne et large
de quatre doigts, et que dans cette lisière ils mettent des balles de
plomb ou quelques pièces de fer, avec quoi ils frappent les vendeurs
de vieux chapeaux ou ceux qu'ils veulent chastier.» _Relation
véritable de ce qui s'est passé au meurtre d'un jeune garçon..._]
[Note 131: Loret fait raconter par le patient lui-même toutes les
indignités qu'il eut à subir avant sa mort:
«..... Helas! ils me martirent,
Leurs rigueurs à tous coups s'empirent;
Ils m'ont mené, me malmenant,
Du capitaine au lieutenant,
Et maintenant on me ramène
Du lieutenant au capitaine;
Ils m'ont fait mainte indignité,
Moqué, tiraillé, souffleté.
Bref, la nation judaïque
Ne fut guère plus tyrannique
Quand elle tourmenta jadis
Le createur du Paradis.»]
Amand, ayant mis sous les armes environ quatre-vingts hommes de sa
compagnie, se jugea assez fort pour executer de plein jour et au
milieu des rues le pernicieux complot fait en sa maison contre ledit
Bourgeois. Pour cet effet, il supposa avoir un ordre de la ville pour
l'y conduire, lequel ne pouvoit estre que faux ou mandié après temps,
puisque, comme il a esté remarqué cy-devant, ledit Bourgeois avoit
esté enlevé dès les cinq heures et demie du matin, auquel temps ledit
Amand ne pouvoit pas avoir obtenu un ordre de la ville en la forme et
avec les circonstances qu'il l'a depuis fait paroistre. Il ne laissa
de commander audit Bourgeois de le suivre, qui repondit ne le pouvoir
faire, estant tout roué et ayant le genouil cassé de coups; et il le
pria de luy envoyer querir une chaise, avec offre de la payer. Une
chaise! repartit Amand en luy dechargeant un soufflet, cela est bon
pour les princes; mais à toy, il te faut un tombereau. Neantmoins,
quelqu'un de la bande se mit en peine pour cela, et on fist apporter
une sorte de fauteüil, laquelle sert à porter à l'Hostel-Dieu les
pauvres malades. Ledit Amand envoya querir quelques paquets de mesches
et de cordes, et commanda de lier ledit Bourgeois sur ledit fauteuil,
ce qui fut promptement executé par les nommez Masselin et Sayde,
sergens de la compagnie, sçavoir par le millieu du corps, les bras sur
les appuis du fauteüil et les jambes separement sur les batons qui
servent à le porter, et cela si rudement et serré, que les cordes en
demeurèrent imprimées en sa chair; envoya querir deux crocheteurs pour
le porter, ausquels il repondit en son nom de leur salaire, duquel il
les fit satisfaire le lendemain par sa femme. Cet innocent captif,
sans secours et sans defense, fit paroistre une telle constance en la
durée de tous ses tourmens, qu'il ne lascha aucune parolle capable
d'offenser les frippiers ny leur capitaine, lequel, environ les dix
heures et demie de la mesme matinée, fist battre la marche, et en cest
equipage, luy et Guillaume Leguay, son enseigne, chacun avec leur
hausse-col et les pistolets à la main, marchant à la teste de la
compagnie, les sergens et caporaux en leur rang, les rangs quatre à
quatre, sortirent de leur quartier de la Tonnellerie, faisant porter
ledit Bourgeois au milieu de ladite compagnie, à costé du tambour,
vinrent droit à la rue Tire-Chappe; et, quelques uns des plus
effrontez ayant dit qu'il falloit marcher et le faire passer à la
barbe du père, au lieu d'entrer en icelle, enfilèrent à celle de
Sainct-Honoré, entrèrent en celle des Bourdonnois, puis en celle de la
Limace, où ledit Amand, capitaine, fit faire halte et cesser le
tambour, pour tenir entre eux le dernier conseil pour l'execution de
leur vengeance. Après, ils continuèrent leur marche en celle des
Deschargeurs, où estans, se saisirent de toutes les advenües
circonvoisines, firent plusieurs decharges de leurs fuzils, tant
contre ceux qui les suivoient, dont aucuns furent atteints et blessez,
qu'en haut, pour empescher de regarder aux fenestres; firent fermer
les boutiques qui estoient ouvertes, et, voyant ce lieu-là fort propre
pour mettre fin à leur pernicieux dessein, firent poser ladite chaise
où estoit ledit Bourgeois contre le meur d'une maison nouvellement
bastie près la rue du Plat-d'Estin. Et alors, plusieurs ayant dit
qu'il estoit temps de s'en deffaire, et le capitaine dit: Main basse!
firent une decharge de fuzils à bout portant sur ledit Bourgeois, dont
il fut atteint d'un coup à l'oeil senestre qui luy arracha la vie, fit
voler la cervelle par le derrière de la teste et emplir son visage et
le pavé de sang. Un charitable ecclesiastique, aumosnier de M. l'abbé
de Sillery[132], s'estant trouvé engagé dans ceste rüe, s'efforça,
malgré la resistance de ces meurtriers, d'approcher ledit Bourgeois
pour le reconcilier et donner la benediction. La chose ainsi achevée,
le capitaine, asseuré de la mort dudit Bourgeois par celuy mesme qui
avoit fait le coup, tint nouveau conseil avec les principaux de ladite
compagnie pour adviser ce qu'ils feroient de ce corps mort. Après le
resultat, il fit recharger et remettre sa compagnie en ordre, commanda
aux porteurs de reprendre ladite chaise et porter ledit deffunct, les
y força sur leur refus, passant de la rue des Deschargeurs par celles
des Mauvaises-Parolles, Thibaultodée, Sainct-Germain, et de là droict
à la Grève, disans tousjours que c'estoit un voleur et un mazarin qui
avoit voulu tuer M. de Beaufort, qu'ils le conduisoient à
l'Hostel-de-Ville, et de temps en temps faisoient des decharges de
leurs fuzils sur ceux qui couroient et crioient après eux à la veuë
d'un tel spectacle. D'abord, ils se saisirent du perron de la porte de
l'Hostel-de-Ville pour en empescher l'entrée aux parents et amis du
deffunct. Amand et quelques uns des siens montèrent où Messieurs de la
ville siegeoient, et, pour excuse de l'abominable crime qu'ils
venoient de commettre, leur supposent que, plusieurs personnes
s'estant presentées pour leur ravir ledit Bourgeois, ils avoient esté
obligez de le tuer. Ainsi, cette victime innocente fut posée dans la
cour dudit Hostel-de-Ville, qui devoit estre le lieu de franchise et
l'azile des opprimez. Ce fait, Amand et ses complices se retirèrent
chez eux par les rues les moins frequentées, et néantmoins tousjours
suivis par la pluspart de ceux qui avoient veu ce sanglant et
espouvantable spectacle, qui les auroient dès lors punis tout
chaudement de leur forfait, si Dieu ne les eust reservez pour en faire
un chastiment et une punition exemplaire à toute la posterité[133].
C'est ce que le père, les parens dudit deffunct et tout Paris
attendent et espèrent de sa justice et de celle de Messieurs du
Parlement.