_Avec permission_. In-8º.
[Note 106: _Godronné_ ne vient pas, comme on pourroit le croire,
du mot _goudron_, qui toutefois n'eût pas été mal employé pour
des _rabats_ et des _fraises_ aussi solidement empesés que ceux
dont il s'agit ici; il dérive du mot _godron_, dont se servoient
les anciens architectes pour désigner une sorte d'ornement ou de
moulure en forme d'oeuf, d'amande, ou plutôt de _godet_, pour
remonter tout de suite à la première source de toutes ces
étymologies. Dans le langage des lingères et empeseuses, le
_godron_ étoit le pli rond et rebondi qu'on multiplioit à
l'infini sur les collets à plusieurs étages que portoient les
femmes, et sur les larges _fraises_ mises à la mode, puis
délaissées, par Henri III. «Le roy...., dit l'Estoile, alloit
tous les jours faire ses prières et aumônes en grande dévotion,
laissant ses chemises à grands _godrons_, dont il étoit
auparavant si curieux, pour en prendre à collet renversé à
l'italienne.» Les orfèvres employoient le mot _godronné_ à peu
près dans le même sens: ils s'en servoient pour désigner la
vaisselle d'or ou d'argent à filets. Aujourd'hui encore, quand
une étoffe ou une feuille de papier font un pli, on dit qu'elles
_godent_.]
Le luxe a esté de tout temps si depravé, par devant les femmes
principalement, qu'il semble qu'elles se soyent estudié le plus à ce
subjet qu'à autre chose quelle qu'elle soit. Ceste laxive Egypsienne,
Cleopâtre, ne se contentoit de porter sur soy à plus d'un million
d'or vaillant des plus belles perles que produit l'Orient, mais en un
festin elle en faisoit dissoudre et manger à plus de vingt-mille escus
à ce pauvre abusé de Marc-Antoine, à quy à la fin elle cousta
l'honneur et la vie.
Je laisse une infinité d'histoires qui serviroient à ce subjet, pour
racompter ceste très veritable, modernement arrivée à Anvers, ville
renommée et principale de la Flandre.
La comtesse de Hornoc, fille unique de ceste illustre maison, estoit
demeurée riche de plus de deux cent mille escus de rente; mais elle
estoit fort colerique, et lorsqu'elle estoit fort en colère, elle
juroit et se donnoit au diable, et outre ce elle estoit très
ambitieuse et subjette au luxe, n'espargnant rien de ces moyens pour
se faire paroistre la plus pompeuse de la ville d'Anvers.
Au mois de decembre dernier, elle fut convoyée en un festin qui se
faisoit en l'une des principales maisons, où, pour paroistre des plus
relevées, elle ne manquoit à ce subjet de se faire faire des plus
riches habits et des plus belles façons qu'elle se pouvoit adviser,
entre autres des plus belles et deslies toilles, dont la Flandre, sur
toutes les provinces de l'Europe, est la mieux fournie pour se faire
des rabats des mieux goderonnés. A ces fins, elle avoit mandé querir
une empeseuse de la ville pour lui en accommoder une couple, et qui
fussent bien empesés. Cette empeseuse y met toute son industrie, les
luy apporte; mais, aveuglée du luxe, elle ne les trouve point à sa
fantaisie, jurant et se donnant au diable qu'elle ne les porteroit
pas.
Mande querir une autre empeseuse, fit marché d'une pistole avec soy
pour luy empeser un couple, à la charge de n'y rien espargner. Ceste y
fait son possible; les ayant accommodés au mieux qu'elle avoit peu,
les apporte à ceste comtesse, laquelle, possedée du malin esprit, ne
les trouve point à sa fantaisie. Elle se met en colère, depitant,
jurant et maugreant, jurant qu'elle se donneroit au diable avant
qu'elle portast des collets et rabats de la sorte, reiterant ses
paroles par plusieurs et diverses fois.
Le diable, ennemy capital du genre humain, qui est tousjours aux
escouttes pour pouvoir nous surprendre, s'apparut à ceste comtesse en
figure d'homme de haute stature, habillé de noir; ayant fait un tour
par la salle, s'accoste de la comtesse, lui disant: Et quoy! madame,
vous estes en colère? Qu'est-ce que vous avez? Si peux y mettre
remède, je le feray pour vous.--C'est un grand cas, dit la comtesse,
que je ne puisse trouver en ceste ville une femme qui me puisse
accommoder un rabat bien goderonné à ma fantaisie! En voilà que l'on
me vient d'apporter. Puis, les jettant en terre, les foulant aux
pieds, dit ces mots: Je me donne au diable corps et âme si jamais je
les porte.
Et ayant proferé ces detestables mots plusieurs fois, le diable sort
un rabat de dessous son manteau, luy disant: Celuy-là, madame, ne vous
agrée-t-il point?--Ouy, dit elle, voilà bien comme je les demande. Je
vous prie, mettez le moy, et je suis tout à vous de corps et d'âme. Le
diable le luy presente au col, et le luy tordit en sorte qu'elle tomba
morte à terre, au grand espouvantement de ses serviteurs. Le diable
s'esvanouyt, faisant un si gros pet comme si l'on eust tiré un si
grand coup de canon, et rompit toutes les verrines de la salle.
Les parens de la dite comtesse, voulant cacher le faict, firent
entendre qu'elle estoit morte d'un catharre qui l'avoit estranglée, et
firent faire une bière et firent preparer pour faire les obsèques, à
la grandeur comme la qualité de telle dame portoit. Les cloches
sonnent, les prêtres viennent. Quatre veulent porter la bière et ne la
peuvent remuer; ils sy mettent six... autant que devant; bref, toutes
les forces de tant qui sont ne peuvent remuer ceste bierre, en sorte
qu'ont esté contraint d'atteler des chevaux; mais pour cela elle ne
peut bouger, tellement que ce que l'on vouloit cacher fut descouvert.
Toute la ville en est abrevée; le peuple y accourut. De l'avis des
magistrats, on ouvre la bière: il ne se trouve qu'un chat noir, qui
court et s'evanouyt par dedans le peuple. Voilà la fin de ceste
miserable comtesse, qui a perdu et corps et âme par son trop de luxe.
Cecy doit servyr de miroir exemplaire à tant de poupines qui ne
desirent que de paroistre des mieux goderonnées, mieux fardées, avec
des faux cheveux et dix mille fatras pour orner ce miserable corps,
qui n'est à la fin que carcasse, pourriture, pasture de vers et des
plus vils animaux. Dieu leur doint la grâce que ceste histoire leur
profite et les convie à amender leurs fautes!
Ainsi soit-il.