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_Discours prodigieux et espouvantable de trois Espaignols et une
Espagnolle, magiciens et sorciers, qui se faisoient porter par
les diables de ville en ville, avec leurs declarations d'avoir
fait mourir plusieurs personnes et bestail par leurs sorcilléges,
et aussi d'avoir fait plusieurs degats aux biens de la terre._
_Ensemble l'arrest prononcé contre eux par la Cour de Parlement
de Bourdeaux, le samedy 10e jour de mars 1610._
_A Paris, jouxte la coppie imprimée à Bourdeaux_[48]. In-8.
[Note 48: Nous connoissons une autre édition de cette pièce sous
la date de 1626, Paris, même format, même titre. Nodier, qui la
possédoit, ne la place pas moins parmi les plus rares. _Nouveaux
mélanges d'une petite bibliothèque_, nº 58.]
L'homme, dès aussi tost qu'il fut fabriqué par l'Eternel, ouvrier
divin, fut aussi tost surpris par l'ennemy de nature humaine; du
depuis, Satan n'a cessé, par toutes subtillitez et moyens, de pouvoir
succomber et arriver le genre humain en ses lacs. Dès incontinant que
ce grand capitaine Moyse eut en main la commission pour retirer les
Israëlites d'entre les mains de ce pervers et inique roy d'Egypte
Pharaon, il luy declare l'ambassade celeste, il le somme à relacher le
peuple de Dieu; et, pour preuver son dire, il jette sa verge en bas,
qui tout aussi tost prend vie, et se metamorphose en serpent furieux.
Les magiciens veulent faire de mesme, mais pour neant: car celle qui
est produite par la toute-puissance divine engloutit et dissipe ceux
qui sont provenus de l'art diabolique.
De mesme fut fait les raynes, sauterelles et autres animaux provenus
d'enchanterie et sortilléges; tellement que l'homme est bien aveuglé
et dehors de toutes considerations, qui s'adonne à ces malheureuses et
detestables oeuvres de magie, quittant son Dieu pour suyvre le diable,
laissant la verité pour le mensonge, se précipite du port de grace et
salut dans les abismes et gouffres des enfers. Les lecteurs se
contenteront de ce preambule, à celle fin de ne les ennuyer pour estre
prolixe, se contentant, s'il leur plaist, au recit de ce discours très
veritable, prodigieux, et autant admirable que long-temps aye esté mis
en lumière.
Trois Espaignols, magiciens, accompagnez d'une femme espagnolle, aussi
sorcière et magicienne, se sont promenez par l'Italie, Piedmont,
Provence, Franche-Comté, Flandres, et ont par plusieurs fois traversé
toute la France; et tout aussi tost qu'ils avoient receu quelque
desplaisir de quelques uns en quelque vilotte ou bourgade, ils ne
manquoyent, par le moyen de leurs maudits et pernicieux charmes et
sorcilléges, de faire secher les bleds, et de mesme aux vignes, et,
pour le regard du bestail, il languissoit quelque trois sepmaines,
puis demeuroit mort, tellement qu'une partie du Piedmont a senty que
c'estoit de leurs maudites façons de faire.
Tout aussi tost qu'ils avoient fait joüer leurs charmes en quelques
lieux par leurs arts pernicieux, ils se faisoient porter par les
diables dans les nuées, de ville en ville, et quelquefois faisoient
cent ou six vingts lieües le jour; mais comme la justice divine ne
veut longuement souffrir en estre les malfacteurs, Dieu permit qu'un
curé nommé messire Benoist la Faye, natif d'Ambuy, près de Bourdeaux,
estant allé à Dole pour poursuivre un du lieu auquel il avoit presté
une somme notable, et pour autant qu'il falloit que le dit messire
Benoist s'en retournasse à Bourdeaux pour faire enqueste de ce prest,
attendu que sa partie nioit, il ne fut pas loin d'une harquebusade de
Dole qu'il trouva ces Espaignols et leur suivante, lesquels se mirent
en compagnie avec, luy demandèrent où il alloit. Après le leur avoir
declaré et conté une partie de son ennuy, et se faschant de la
longueur du chemin qu'il avoit à faire, tant d'aller que de revenir,
et mesme que les juges ne luy avoient baillé qu'un mois de delay, et
passé iceluy il seroit forclos, un de ces Espaignols, nommé Diego
Castalin, luy dit ces mots: Ne vous desconfortez nullement; il est
près de midy, mais je veux que nous allions coucher à Bourdeaux. Le
curé pensoit qu'il le disse par risée, veu qu'il y avoit près de cent
lieues; neantmoins ce, après estre assis tous ensemble, ils se mirent
à sommeiller. Au reveil du curé, environ les six heures du soir, il se
trouve aux portes de Bourdeaux avec ces Espaignols.
Estant enquis de ses amis qu'il avoit fait, il monstre ses actes
faites du mesme jour dans Dole. Nul ne peut croire ce fait; il asseure
au contraire. Un conseiller de Bourdeaux en fust adverty: il voulut
sçavoir comment cela s'estoit passé; il declare les trois Espagnols et
la femme qu'ils menoient; on fouille leurs bagages, où se trouve
plusieurs livres, caractères, billets, cires, cousteaux, parchemins et
autres denrées servant à magie; ils sont examinez, ils confessent le
tout, et plus que l'on ne leur demandoit, disant entre autres d'avoir
fait, par leurs malheureuses oeuvres, perir les fruits de la terre aux
endroits où il leur plaisoit; d'avoir fait mourir plusieurs personnes
et bestail, et estoient resolus, sans ceste descouverte, de faire
plusieurs maux du costé de Bourdeaux. La Cour leur fit leur procez
extraordinaire, qui leur fut prononcé le premier mars mil six cens
dix, en la manière que s'ensuit:
_Extrait des registres de la Cour de Parlement._
Veu par la Cour, les chambres assemblées, le procez criminel et
extraordinaire par les conseillers à ce deputez, à la requeste du
sieur procureur general du roy, en ce qui resulte à l'encontre de
Diego Castalin, natif de Boquo en Espaigne, et de Francesco Ferdillo,
natif de Lina en Castille, et de Vincentio Torrados, natif de Madril,
et de encores Catelina Fiosela, natifve de Colonasos, les conclusions
du sieur procureur general du roy. Ouys et interrogez par la dite
Cour, les dits accusez, sur les enchantemens, magies, sorcileges et
autres oeuvres diaboliques, et plusieurs autres crimes à eux imposez,
tout consideré, dit a esté que la dite Cour a declaré et declare les
dits Diego Castalin, Francesco Ferdillo et Vincentio Torrados, et
encore Catalina Fiosella, deuëment attaints et convaincus des crimes
de magies, sorciléges et autres pernicieuses oeuvres malheureuses et
diaboliques; et pour réparation desquels crimes, les a la dite Cour
condamné et condamne à estre prins, mené par la haute justice en la
place du Marché aux porcs, et estre conduits sur un buscher pour illec
estre bruslez tous vifs, et leurs corps estre mis en cendres, ensemble
leurs livres, caractères, cousteaux, parchemins, billets et autres
servant à magie. Donné à Bourdeaux, en Parlement, le 10 mars 1610.
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Estant sur le buscher, ils declarent plusieurs malheureuses oeuvres
diaboliques qu'ils exerçoient par art de magie, et dirent qu'ils
avoient apris le dit art à Toledos en Espaigne, où ordinairement s'en
faisoit escole publique, et que par le moyen de ceste fanatique
science ils avoient puissance de faire perir plusieurs personnes,
bestail, et porter beaucoup de dommages aux fruicts de la terre; aussi
ils confessèrent d'avoir voulu entrer dans la Rochelle, ce qui ne
leur fut permis, et n'y alloyent à autre fin, sinon pour faire, par
leur diabolique science, perir plusieurs personnes; disant que, quand
ils vouloyent, avec certaines poudres qu'ils brusloient, ils
infectoient l'aër, tellement que plusieurs personnes, attaints de
ceste mauvaise et pernicieuse odeur, mouroient subitement.
L'Espagnolle qui les suyvoit, nommée Catalina Fiosela, dit et confessa
une infinité de meschancetez par elle exercez: entre autres, par ses
malheureux sorcilléges, elle avoit fait avorter une infinité de femmes
enceintes, et d'avoir infecté avec certaines poisons plusieurs
fontaines, puits et ruisseaux, et aussi d'avoir fait mourir plusieurs
bestail, et d'avoir fait par ses charmes tumber pierres et gresles sur
les biens et fruits de la terre. Après sa confession, elle fut incitée
à crier mercy à Dieu, ce que jamais ne voulut faire.
Ainsi fut la fin de ces maudits magiciens, lesquels, estant possedez
du diable, meurent sans aucune contrition de leurs fautes et pechez.
Voilà qui doit servir d'exemple à plusieurs personnes qui s'estudient
à la magie; d'autres, si tost qu'ils ont perdu quelque chose, s'en
vont au devin et sorciers, et ne considèrent pas qu'allant vers eux
ils vont vers le diable, et quittent leur Dieu et createur pour suivre
l'ennemy et le prince des tenèbres.
Mais qu'en vient il à la fin? Une ruine miserable, comme il est arrivé
à ces pauvres malheureux; car Dieu, qui est jaloux de son honneur et
de sa gloire, ne permet pas que ces tours de Babel, qui ont esté
edifiées par cet arrogant et superbe qui ne tasche qu'à obscurcir sa
gloire, puissent durer long-temps, et dès aussi tost qu'il commence à
s'ennuyer de ces crimes trop odieux, du premier mouvement qu'il remue
sa main pour les accabler, tout cela s'en va en poudre, et n'en sort
qu'une confusion miserable de ceux qui s'y sont arrestez. Voire
encore, ce qui devroit effrayer davantage leurs imaginations, il fait
d'ordinaire que celuy qui les a fait broncher en ces filez par ses
belles promesses, c'est celuy qui les prent dedans, et leur fait
endurer une fin miserable; aussi est-ce le bourreau de la justice de
Dieu, qui ne se plaist qu'en la perte des ames, et qui roule toutes
ses machines pour les abismer au gouffre de damnation, où il leur fait
puis après payer l'usure des maux et execrables parricides qu'ils ont
attenté et mis en exécution sur leurs frères. C'est une chose du tout
estrange de dire que l'homme se laisse tellement aveugler en soy-mesme
qu'il perde tout sentiment et de l'humanité et de la religion,
laschant ainsi la bride à ses passions pour executer les desseins de
Satan sur les creatures, et bouchant l'oreille aux inspirations du
ciel, qui luy font voir parmy les tenèbres de son erreur la deformité
de ses pechez. Ils ne se soucient plus de salut, et logent toutes
leurs espérances en morte paye en enfer, sans se soucier de rien,
sinon d'estre compagnons du diable; et celuy qui peut faire quelque
acte dont l'abomination fasse dresser les cheveux, voire à ses
compagnons, c'est celuy qui s'estime le plus gentil de la trouppe, et
qui merite plus de salaire; de façon qu'il n'y a meschanceté que ces
maudits ne mettent en exécution. D'où penserons-nous que cela
provienne, sinon de ce qu'ils oublient entièrement Dieu et son
paradis pour se donner en holocauste à la cruauté de l'enfer?
Recognoissons donc nostre Dieu et craignons ses jugemens, puis qu'il
permet ainsi que ceux qui l'oublient tresbuschent en des horreurs si
estranges, et, le priant de confondre ceste engeance perverse,
retournons-nous à luy par penitence, et le supplions qu'il luy plaise
reveiller ceux qui sont enyvrez de ces charmes pour se remettre au
droit chemin.