MDCXXVII.

In-8º. 15 pages.

_L'Amoureuse Chasse, à Lysidor._

Lysidor, voicy le printemps

Qui remet sa gaye verdure;

Mais les bons veneurs en ce temps

Ont une bien maigre adventure.

La saison ne rit à leurs coeurs;

Envain s'y romproient-ils la teste,

La senteur de l'herbe et des fleurs

Prive leurs chiens d'aller en queste.

Ils ont beau sonner de leurs cors,

Et brosser dans les forets vertes;

Ils ont beau picquer dans les forts,

Leurs meutes n'y vont qu'à leurs pertes.

Ny leurs forhus, ny leurs relais,

Ny leurs routes, ny leurs brisées

Ne servent qu'à rendre à leurs frais

Toutes leurs peines abusées.

Mais si vous aymez à chasser,

Vous plaisant à la venerie;

Si vous aymez à relancer,

Que ferez-vous donc, je vous prie?

Tandis, si vous le desirez,

Estant chasseur comme vous estes,

Doucement vous esquiperez

Vostre chasse pour les fillettes.

Bien garny de tout ce qu'il faut,

Et les voyant de bonnes prises,

Sans les aller courre en deffaut,

Les belles vous seront acquises.

Tantôt la blonde vous suivrez,

Remarquant son erre et sa voye;

Ore à la brune vous irez,

Mariant la peine à la joye.

Ore un tetin dont l'Orient

Ne sera que lys et qu'ivoire,

Un teint de rose, un oeil friand,

Vous induiront à la victoire.

Ores vous prendrez les devants,

Maintenant vous ferez l'enceinte:

Les veneurs expers et sçavans

Usent d'une pareille feinte.

Maintenant vous plierez le trait

Du limier avec retenuë,

Ou l'alongerez, comme on fait

A l'heure que la beste est veuë.

C'est le moyen de r'habiller

Les désordres que l'on peut faire:

Lysidor, il y faut veiller,

Et regarder à son affaire.

On eslogne souventes fois

La venaison que l'on pourchasse,

N'usant des statuts et des loix

Qui sont de l'amoureuse chasse.

Or les plaines et les forests

De ce quartier, sans raillerie,

Assez, de loin comme de près,

Nourrissent telle venerie.

Chassez donc et soir et matin,

Car telle chasse le merite;

Et, pour un si digne butin,

La gloire n'en sera petite.

Revoir, rencontrer, retourner,

Demesler, cognoistre le change,

Lancer, r'embucher[39], ramener,

Vous donneront heur et louange.

Quand vous aurez fait tout cela,

Cherchant le frais de la serée

Comme gens qui font le holà,

Vous sonnerez pour la curée.

Lors (s'il me doit estre permis

De vous le dire sans feintise),

Vous obligerez vos amis

De quelque chose de la prise,

Afin qu'ils soient mieux restaurez

Des biens qui viennent de la chasse,

Qu'ils n'ont esté remunerez

De ceux des muses du Parnasse.

[Note 39: _Faire rentrer dans le bois._ Regnard a employé ce verbe

d'une façon très comique dans sa comédie du _Bal_ (sc. 2).]

_Eslection d'une maistresse._

Pour faire une belle maistresse,

Capable de ravir mon coeur

Et d'estre un jour une deesse,

Malgré le temps et sa rigueur,

Voicy comme je la desire

Et comme je la veux eslire.

Premièrement, je la demande

Entre seize et dix et sept ans,

De taille qui soit riche et grande,

Et que la fleur de son printemps

Ait un air de qui la merveille

La fasse juger nompareille.

Je ne la recherche trop grasse,

Ny trop maigre je ne la veux:

Toutes deux ont manque de grace

Pour embarquer un amoureux.

Un gresle embonpoinct je souhaitte,

La desirant toute parfaicte.

Je veux qu'elle ait la face ronde,

Peinte de roses et de lys,

Et qu'une amorce autre que blonde

Rende ses cheveux embellis,

Frisez en leur brune teinture

Par un miracle de nature.

Je luy desire un front d'yvoire,

Et que deux bruns sourcils pareils

Ombragent l'une et l'autre gloire

De ses yeux (deux humains soleils)

Riant, sans l'emprunt de la bouche,

Pour attirer le plus farouche.

Aussi je veux en ceste belle

Un nez de moyenne longueur,

Traitis, comme l'eut jadis celle

Par qui Roland fut en langueur,

Et que son oreille desclose

Imitte la nouvelle rose.

Sa bouche soit ronde et petitte,

Vermeille dehors et dedans,

Où deux rangs de perles d'elitte

Se manifestent pour les dents

Avec une grace alléchante,

Soit qu'elle rie ou qu'elle chante.

Qu'aux deux bords deux fossettes rient,

Et que, par l'effect de leurs ris,

En ravissant elles marient

Et la civette et l'ambre gris.

Sous une haleine parfumée,

Naturellement embasmée.

Comme la pomme nouvelette

Qui n'a plus rien de son cotton

Paroist en embas jumelette,

Ainsi la belle ait un menton;

Sa gorge soit doüillette et blanche

Comme nège au long d'une branche.

Son col apparoisse de mesme,

Droit, charnu, bien uni partout;

Et que, d'une blancheur extresme,

Ses tetins, fraisez sur le bout,

Lentement, d'une suitte esgalle,

Soient agitez par intervalle.

Que ses mains aux lys fassent honte;

Que ses longs doits appareillez

Ay'nt une beauté qui surmonte

Les marbres polis et taillez;

Ses pieds ay'nt la forme divine

Des pieds de la nymphe marine.

Les autres beautez soient pareilles:

J'entends celles qu'on ne voidt pas,

Et dont les secrettes merveilles

Attrairoient les dieux icy-bas,

Et feroient marcher en trophée

Les monts et les bois, comme Orphée.

Mais, si je la veux excellente

Et parfaitte en beauté de corps,

Je la desire aussi brillante

Par dedans comme par dehors,

Recherchant un esprit en elle

Qui soit digne d'une immortelle.

J'entends qu'elle soit bien apprise

Toujours dans la civilité;

Qu'elle parle avec galantise,

D'un entendement arresté,

Sans vouloir estre dedaigneuse

Que par une feinte amoureuse.

Je veux (si, partant de l'enfance,

On peut acquerir un tel art)

Qu'elle ait parfaitte cognoissance

De tous les escris de Ronsard

Et de tous les chants de Petrarque,

Dignes de surmonter la parque.

Je veux qu'elle adore leur style,

Dont l'air est toujours de saison,

Dont la seule voix est habile

Pour une fille de maison:

Le jargon d'un autre langage

Est pour les filles de village.

Rien d'austaire je ne desire,

Ny de revesche en son humeur:

La severité n'a l'empire

Que sur le fait d'un age meur.

Les ris, les jeux et les blandices

D'amour sont les vrays exercices.

Je veux donc qu'elle soit gaillarde

Comme un chevreuil dedans un bois,

Impatiente et fretillarde,

Et moderement, toutesfois,

Car en cette humeur vive et prompte,

Mon desir est qu'elle se domte.

De plus, je veux que ses oeillades

Facent mille et dix mille tours,

Soit pour rendre les coeurs malades,

Soit pour alleger leurs amours,

Donnant, comme Achille en Mysie,

D'un coup et la mort et la vie.

Je veux qu'à la dance elle monstre

Je ne sçay quoy de nompareil,

Et que son chant, de sa rencontre,

Plonge les yeux dans le sommeil,

Quand au luth ses mains charmeresses

Joindront ma peine ou mes liesses.

Je la souhaitte bien parée,

Nette, propre et sans afficquets,

N'estant seulement bigarée

Que de perles et de bouquets

A l'oreille, au col, sur la teste:

L'excès est tousjours mal honneste.

Aussi la desiré-je encore

De bon sang et de bons ayeux,

Affin que mieux elle decore

Les graces qu'elle aura des cieux

Toujours une eau claire desrive

Et jaillit d'une source vive.

Pour cela, qu'elle ne mesprise

Les fers de ma captivité;

Le soleil, bien qu'il ne reluise,

Empesché de l'obscurité,

Ne laisse pas neantmoins d'estre

Le soleil comme il est veu naistre.

Bref, je demande qu'elle passe

Toutes les filles de son temps

En gentillesse, en bonne grace,

Pour rendre mes esprits contens,

Et pour gaigner en mon service

Un nom qui jamais ne perisse.

Telle je veux une maistresse

Pour loüer ses jeunes beautez

Et pour en faire une déesse

Là-haut, parmy les deitez,

Qui, la voyant si bien choisie,

En auront de la jalousie.

Mais toutesfois, si quelque belle

Et d'autre air et d'autre couleur,

Me fait voir quelque chose en elle

Digne de penetrer un coeur,

A l'heure, je ne veux pas dire

Que peut-estre je ne l'admire.

Ainsi donc me plaist-il de vivre

Eslogné des soins de la cour;

Ainsi me plaist-il de ressuivre

Encor' la banière d'amour:

Car de chanter les grands du monde,

C'est battre l'air et frapper l'onde.

_Sonnet de l'infortune des bons vers._

Si les carmes jadis (on nomme ainsi les vers)

Acquirent de l'honneur et du prix en leur style,

Un Homère, un Petrarque, un Ronsard, un Virgile,

En donnent assez preuve au rond de l'univers.

Les grands en firent cas, et les peuples divers,

Et leur gloire supresme eust cours de ville en ville.

Maintenant (quelle honte!) il n'est chose plus vile:

Ils marchent les pieds nuds, tristement descouverts!

Qui leur rendra leur grade aujourd'huy par la France?

Des majestez depend telle heureuse influence.

Les voyant donc si nuds et si mal ajancez,

Il faut que, par devoir, en leur nom je m'escrie:

N'oubliez pas le tronc des carmes deschaussez,

Et vous aurez au ciel une immortelle vie.

* * * * *

_Dialogue fort plaisant et recreatif de deux Marchands: l'un est

de Paris, et l'autre de Pontoise, sur ce que le Parisien l'avoit

appellé Normand; ensemble diffinition de l'assiette d'icelle

ville de Pontoise, selon les chroniques de France._

_A Lyon, par Benoist Rigaud. 1573. Avec permission. In-8._

PARIS _commance_.

Dieu vous garde, Seigneur!

PONTOISE. Et vous aussi, Sire. Où s'adresse vostre chemin (qu'il ne

vous desplaise)?

PARIS. Je m'en vais en Normandie.

PONTOISE. Allons, je vous tiendray compagnie seulement jusques à

Pontoise.

PARIS. Je ne veux aller plus loing. Allons hastivement, car, si je

puis, je seray de retour cejourd'huy à Paris.

PONTOISE. Comment (Sire)! je pensois, quand vous avez parlé de

Normandie, que vous allassiez au mont Saint-Michel ou à Cherbourt.

Vous prenez Normandie bien près.

PARIS. Pontoise n'est-il pas de Normandie[40]?

[Note 40: Le débat qui va suivre sur la position de Pontoise, et sur

la question de savoir si elle est ou non cité normande, fut jusqu'à la

révolution et est sans doute encore à l'ordre du jour chez les

bourgeois de la bonne-ville.]

PONTOISE. Comment, de Normandie? Si vous aviez debagoulé ce mot-là

dans la ville, on vous diroit que vous en avez menty, et fussiez-vous

bourgeois de Paris cent mil fois.

PARIS. Je suis bien ayse que vous m'en avez averty, de peur de noyse,

combien toutefois que je ne m'en soucie pas beaucoup, car je serai

quitte pour le prouver.

PONTOISE. Pouvez-vous prouver que Pontoise est de Normandie?

PARIS. Facilement et par plusieurs raisons, spécialement par un petit

livre intitulé _la Guyde_ des chemins[41], que j'ay en mes chausses,

et qui me dict que, pour aller de Paris à Rouen, il faut passer le

pont de Pontoise, et puis qu'on est entré en Normandie.

[Note 41: _La Guide des chemins de France._ A Paris, chez Charles

Estienne, imprimeur du Roy, M.D.LII, avec privilége dudict seigneur.

In-12. (Attribué à Charles Estienne.) On y lit en effet, page 15:

«Pontoise, V. ch., etc.--Après avoir passé la rivière d'Oyse sur le

pont qui donne le nom à la ville, l'on entre en la Normandie.»]

PONTOISE. Si vous n'avez d'autres probations que celle-cy, vous estes

mal appuyé. La raison est que l'autheur du livre est incertain,

lequel, s'il eust dict: Passez la rivière à gué, et vous ne serez pas

noyé, il n'eust esté croyable en ses paroles; ou s'il eust dict:

Passez Ponthoise et vous serez à Rome, il eust menty, car nous sommes

bien loing d'Italie. Ainsi je dis qu'il en ay menty malheureusement.

PARIS. Je ne vous croy non plus que luy. J'ay toujours ouy dire à mes

ancestres que Ponthoise et tout son vicariat est de Normandie, et ne

le peuvent nier, car ils sont du diocèse de Rouen, ville

metropolitaine de Normandie[42].

[Note 42: Ce fait suffiroit pour faire de Pontoise une ville de

Normandie, quoi qu'en dise l'interlocuteur qui va parler après. L'abbé

Expilly, du moins, le pense ainsi: «A l'exception du seul faubourg de

l'Aumosne, dit-il, Pontoise a toujours été, comme il est aujourd'hui

(1768), du diocèse de Rouen. Il ne faut, pour se le persuader, que la

simple lecture de l'histoire. Cependant ses habitants ont prétendu

répandre quelques doutes sur cette matière. Aujourd'hui encore la

plupart d'entre eux se plaisent à en faire une question

problématique.» _Dictionnaire de la France_, 1768, in-fol., au mot

_Pontoise_.]

PONTOISE. Je confesse que nous sommes subjectz à l'archevesque de

Rouen; mais le moyen comment, je vous le diray, s'il vous plaist?

PARIS. Ouy dea, et seray fort ayse de l'ouyr.

PONTOISE. Vous sçavez que Ponthoise et son vicariat est entre quatre

eveschez, assavoir: de Paris, Rouen, Chartres et Beauvais. Or, les

evesques de Paris, Beauvais et Chartres, eurent grande controverse

l'un contre l'autre à qui auroit la possession dudict vicariat, avec

ses dependances, immediatement de la cour romaine (comme ainsi soit

que les causes jugées par le vicaire dudict lieu n'ayent autre ressort

qu'en la cour romaine). Le roy, estant adverty de la dissension

desdits evesques, laissa le procez à juger à sa Cour de Parlement. Et

pour autant que monsieur de Rouen n'y prétendoit aucun droict, ledict

vicariat luy fut baillé en garde jusques à la fin du procez; mais,

tant pour les grandes affaires qui survindrent au royaume que pour la

mort desdicts demandeurs, le procez est demeuré au croc, et par ce

moyen ledict vicariat est demeuré entre les mains de l'archevesque de

Rouen. Et qu'il soit vray de ce que j'ay dict, sans aller chez les

advocatz pour copier ledict procez, il est probable, car les curez et

vicaires dudict vicariat ne sont subjectz d'aller au senne[43] de

Rouen aux jours ordonnez.

[Note 43: Assemblée à son de cloche. (_Dict. de Trévoux._)]

PARIS. Vous avez fort bien prouvé, s'il est vray ce que vous avez

dict.

PONTOISE. Je ne voudrois pas mentir pour si peu de chose.

PARIS. Aussi ne veux-je vous reprendre de mensonge, car ançois

qu'eussiez menty et trouvé quelque mensonge, toutefois et quantes que

vous voudrez, vous avez congé de vous desdire.

PONTOISE. Il est vray que plusieurs de nostre pays veulent user de ce

privilége.

Il n'en faut nonobstant tirer consequence que par cela soyons de

Normandie, car non seulement les Normands usent de ce privilége, mais

aussi toutes les autres nations, specialement à Paris quasi en tous

estats.

PARIS. Il est vray, et ne vous pourrois prendre par là; mais je vous

prie de me monstrer et prouver que Ponthoise a esté quelquesfois

subject à d'autres evesques qu'à celuy de Rouen.

PONTOISE. Il est facile de le prouver par ce que nous avons dict jà cy

devant; neantmoins, s'il vous plaist, je vous diray encore un petit

mot, moyennant que je ne vous attedie de parolles.

PARIS. Non, certainement; ains suis fort consolé de vous ouyr. Mais

hastons-nous d'aller en devisant, car il est dejà tard; je vois bien

qu'il me faudra loger aux Deux Anges.

PONTOISE. C'est un bon logis pour les gens de bien, et non pour les

huguenots.

PARIS. Dieu mercy, je ne suis pas huguenot, et ne le voudrois pas

estre pour tous les biens de ce monde.

PONTOISE. Je ne voulois sçavoir autre chose; mais je n'osois ouvrir la

bouche pour le vous demander.

Quand donc vous irez demain le matin à l'église Sainct-Maclou pour

ouyr la messe, vous oyerez chanter la messe et les heures canoniales

selon l'usaige de Paris, ce qui se faict non seulement en cette ville

par toutes les paroisses, mais aussy aux cinq villages de l'environ.

PARIS. C'est chose merveilleuse, de quoy plusieurs s'esbahissent, et

est par là à presumer que vous n'estes pas subject à l'eglise

metropolitaine de Rouen, ains avez esté autres fois subjectz de

l'evesque de Paris. Mesmement estes subjectz à nostre parlement de

Paris, et non à celuy de Rouen[44]; car quand il y a quelque mauvais

garçon à Pontoise qui appelle de sa sentence prononcée par votre juge,

on le nous amène à PARIS.

[Note 44: Tout étoit complexe, il est vrai, dans l'administration de

la ville de Pontoise. Ainsi, tandis qu'elle dépendoit du siége de

Rouen pour les affaires ecclésiastiques, et du Parlement de Paris pour

les choses judiciaires, elle étoit soumise, pour tout ce qui dépendoit

du service militaire, au lieutenant général du Vexin françois.]

PONTOISE. Il est vray, et m'esbahis comme il se peut faire que ne

soyons de l'evesché de Senlis, ainsi que nous sommes de son baillage.

Je ne puis estimer autre chose sinon que, pendant l'altercation des

evesques (dont nous avons parlé), chasque print son lopin de la

seigneurie de Pontoise.

PARIS. Je voudrois bien sçavoir pourquoy on vous faict porter votre

taille à Gisors? Par cela on peut conjecturer que vous estes de

Normandie.

PONTOISE. Or, pour cela rien: on peut porter l'argent des tailles en

Espaigne, et toutefois par cela ne serions dicts Espaignols, car

l'argent ne faict pas la nation. Quant à ce que nous sommes de

l'election de Gisors, il vous faut entendre que le roy feit un impost

sur le baillage de Gisors. Les esleus du dict lieu remonstrèrent au

roy qu'ils n'estoyent suffisans pour payer si grande somme de deniers.

Adonc le roy ordonna que la chastelenerie de Ponthoise seroit annexée

au dict baillage pour payer la dicte somme, et depuis ce temps-là

avons esté toujours taxés pour payer aux dicts esleus.

PARIS. Voilà trop parler sans boire.

PONTOISE. Buvons une fois à Pierrelaye.

PARIS. C'est bien dict, beuvons et allons vistement; je voys bien

neantmoins que je ne pourray pas ce jourd'huy retourner à Paris:

parquoy, allons paisiblement en rachevant nostre propos.

PONTOISE. N'est-ce pas assez deviser de cette matière? Je prouve que

je ne suis pas de Normandie pour estre natif de Pontoise; pour en

faire foy, demandez à tous ceux de la ville: ils vous diront qu'ils

n'en sont pas.

PARIS. Ils n'ont pas toujours dict ainsi; j'ay ouy dire que le roy

feit un impost en l'Isle-de-France pour subvenir à ses affaires. Adonc

le commissaire des tailles envoya une commission aux bourgeois de

Pontoise, lesquels la refusèrent, se disant estre de Normandie, et non

subjectz à l'Isle-de-France. Or il y a une reigle en droict qui dict

que _volenti et consentienti non fit injuria neque dolus_. Puis donc

qu'ils ont confessé estre de Normandie, il me semble qu'on ne leur

faict poinct injure en les interpellant Normands.

PONTOISE. Quand ils avoient faict telle responce que vous dictes,

encore n'est-ce pas pour prouver peremptoirement qu'ils fussent de

Normandie.

Quand les Galaodites guetoient les Effraites au passaige de Jourdain

pour les esgorger et outrager, lesdicts Ephraites nioyent leur lignée

et nation. En cas pareil, sainct Pierre, interrogué des juifs s'il

estoit de Galilée, dict non, pour craincte que les juifs luy eussent

peu faire. Ainsy diray-je de messieurs de Pontoise, lesquels, voyant

qu'on les vouloit outrager en leurs biens, les faisant payer un impost

faict à la volée, ils ont dict qu'ils n'estoyent subjectz de

l'Isle-de-France, comme ainsy soit que desjà eussent payé leur part à

Givors par le commandement du roy.

PARIS. En bonne foy, voilà une bonne raison, et n'y pourrois

aucunement contredire: car si on me venoit querir pour me mettre en

prison ou pour me demander de l'argent, je ferois (en la mode de

Paris) faire la court en ma porte, et dire que Monsieur n'y est pas,

jusques à ce que je n'eusse plus des moiens d'evader. Et je pense ce

qui faisoit dire aux bourgeois de Ponthoise qu'ils n'estoyent pas

subjectz à l'Isle-de-France n'estoit que pour evader. Mais je vous

demanderois volontiers où donc est Normandie. J'ai quelques fois esté

en pelerinage au Mont-Sainct-Michel, et si jamais n'ay sceu trouver

Normandie.

PONTOISE. Je suis certain où commence le pays de Normandie, tant par

les annales de France que par les livres qui ont faict quelques fois

description de la terre.

PARIS. Je vous prie fort de me dire, ainsy que je me trouve en place,

où on en fasse mention, que j'en soys resolu.

PONTOISE. J'ay trouvé que la Normandie commençoit à

Sainct-Cler-sur-Epte, tirant vers Rouen.

PARIS. La ville ny le vicariat de Pontoise n'est donc pas Normand, car

il ne s'estend plus loing que là.

PONTOISE. Je ne l'ay ainsi leu aux chroniques de maistre Robert

Guaguin, où il est dict: _Apud flumen Eptæ, quod est Neustriæ ad

orientem limes, fit conventio: unam fluminis ripam Carolus, alteram

Rollo incedit. Intercedentibus legatis res acta est. Rollo Gillam,

Caroli filiam, uxorem recipit, et in dotem Neustriam, quæ ab Epta

fluento ad Britones terminatur, clauditurque gallico Oceano.....

Neustriam adeptus Rollo, eam Normanniam appellavit_[45]. Si vous en

voulez avoir d'autres temoignages, regardez maistre Hugues de

Sainct-Victor, lib. 2; _Exceptionum priorum_, cap. 10, _Chronica

chronicorum_, le Rosier historial de France, les Chroniques de maistre

Nicolles Gilles, la Mer des histoires, la Cosmographie de Seb.

Munster, et plusieurs autres que je serois trop long à reciter.

[Note 45: _R. Gaguini rerum gallicarum annales_. Francfort, 1577,

in-fol. Pag. 71.]

PARIS. Venez çà. Par vostre foy, n'avez-vous jamais ouy desbattre

ceste matière?

PONTOISE. Ouy, par plusieurs fois, et qui plus est, la question a esté

proposée par messieurs de la Cour de Parlement pour en donner

resolution, à cause de la dissension quy fut, il y a quatre ou cinq

ans, quand maistre Guillaume de Boissy, docteur en medecine, natif de

Pontoise, fut mis recteur en l'Université de Paris. Les Picards

disoyent que Pontoise estoit de Picardie, et pour ce vouloyent user

des priviléges octroyés à ceux qui sont de mesme nation que le

recteur; les Normands, au contraire, et les François, d'autre costé.

Quand les presidens eurent ouy les parties de chasque costé, on

conclud que Pontoise avec ses appendices estoit de France, comme ainsi

fut qu'il soit appelle le Vulcain françois.

PARIS. Puisque la Cour de Parlement y a passé et que vous avez mesme

langage que nous, je ne dy plus mot.

PONTOISE. Nous voicy aux fauxbourgs de la ville qu'on appelle

l'Aumosne; demandez à quy vous voudrez: on vous dira que c'est la

vraye France[46].

[Note 46: On a vu plus haut que, d'après l'abbé Expilly, le faubourg

de l'Aumosne étoit, de toute la ville de Pontoise, la seule partie non

comprise dans le diocèse de Rouen.]

PARIS. Je ne doubtois pas des fauxbourgs, ains seulement de la ville,

à cause que la rivière est entre eux.

PONTOISE. Ce seroit chose ridicule que la ville fust de Normandie et

les fauxbourgs de France.

PARIS. Il n'y a point d'inconvenient, car nous avons le semblable à

Paris: c'est assavoir, que l'abbaye Sainct-Germain-des-Prez est de

l'evesché de Paris et non subjecte à l'evesché. Autant en pourray-je

dire de toute la ville de Sainct-Denis: jaçoit qu'elle soit proche de

Paris, n'est toutes fois subjecte à l'Evesque de Paris.

Mais, pour chose que j'en die, je n'en doubte pas, puisque messieurs

de la Cour du Parlement y ont mis la main; seulement je desire sçavoir

pourquoy ceste nation est tant odieuse par tout le monde.

PONTOISE. Vous pouvez penser que ce n'est pour vertu qui soit à ceux

du pays, ains pour leur vice, lequel est odieux à tout le monde, et

specialement trahison en riant.

PARIS. Vous me faictes venir en mesmoire un vers poetique que j'ay

autrefois ouy reciter ou leu quelque part:

Normanos fugias, ne fraudis labe graveris:

Ipsos si socias, certe tu decipieris;

Hos vitare stude, nam sunt de germine Jude.

Tr. Tr. la. fla. Normanos dicitur esse.

PONTOISE. Ce n'est sans cause qu'ils sont hays, car ils ont faict tant

de maux qu'on en feroit une pleine Bible de leur tyrannie.

Sebastien Munster, en sa Cosmographie, recite qu'eux partant du païs

Dace, d'où ils ont prins leur origine, pour venir au pays où ils sont

de present, allèrent par la grande mer oceanne, ravissant tout, comme

pirastes et escumeurs de mer; abordant à Nantes, en Bretagne,

entrèrent en la grande eglise, et là, tuèrent l'evesque dudict lieu,

lequel celebroit la saincte messe, ainsi que recitent Sigebertus et le

_Theatre de la vie humaine_, liv. 14. Ils mirent le feu en l'abbaye

des Jumiéges, où estoient plus de neuf cents religieux, lequel lieu

demeura desert et inhabitable environ l'espace de trente ans, ainsi

que recite maistre Robert Guaguin et maistre Nicolle Gilles,

historiographes françois. Ils ont d'abondant quelquefois bruslé les

abbayes de Sainct-Germain-des-Prez et Saincte-Geneviève, lesquelles,

pour lors, estoyent hors la ville, tellement que les religieux

desdictes abbayes ne recepvoyent jamais pour estre religieux aucuns

qui se disent de Normandie[47].

[Note 47: A tous ces méfaits des Normands, Pontoise auroit pu ajouter

la prise et l'incendie de son château, dont s'emparèrent les hommes du

nord, et qu'ils brûlèrent en 880 ou 883. C'est peut-être du souvenir

qu'on en avoit gardé que venoit la haine des gens de Pontoise contre

les Normands.]

PARIS. Je le crois bien, et si je l'ay veu et ouy par experience, et

qui plus est, quand ils chantent la litanie, ils disent: _A furore

Normanorum libera nos, Domine_.--Adieu vous dis, Seigneur.

PONTOISE. Adieu, Sire; Dieu vous conduise, et ne m'appelez plus

Normand.

Variétés Historiques et Littéraires (01/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 23 / 61 题