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_Histoire admirable et declin pitoyable advenu en la personne
d'un favory de la cour d'Espagne. A Paris, chez Nicolas Rousset,
rue de la Calandre, au Saumon._
M.DC.XXII. In-8.
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_Histoire admirable en laquelle on voit les principes abjects,
progrez magnifiques et declin pitoyable d'une grande fortune, en
la personne d'un favory de la cour d'Espagne._
Rien de plus superbe, rien de plus indomptable qu'un homme eslevé de
la poussière au sommet de quelque haute fortune. Ce Thraso, ce
bravache, gourmande les destins, bat la terre d'un pied glorieux, et
croit que le ciel luy est obligé de ses influences. Jupin a perdu ses
foudres, la mer ses tempestes, et tous les tremble-terre du monde ne
lui feroient pas (ce luy semble) changer ses orgueilleuses demarches.
Ce fut ceste consideration qui fit refuser à Platon de prescrire les
loix aux Atheniens: La prosperité, disoit ce grand philosophe, est un
rapide torrent qui entraisne et bouleverse les esprits qui n'ont jetté
des profondes racines au champ de la vertu, et qui d'un sang noble et
genereux n'ont esmané leur origine. Mais sur tous ceux-là sont
indignes de grandes fortunes et d'estre employez aux affaires
publiques, qui ont pris leur estre d'un sordide concubinage; ces
aiglons adulterins n'osent regarder le soleil, et leurs foibles
cerveaux se lassent au premier essor. Enfin, il faut conter entre les
miracles naturels lorsqu'un infame bastard essaye d'amender par ses
louables actions les defauts de son extraction. L'histoire suivante
mettra le doigt du lecteur sur ces veritables propositions et
realisera ses maximes.
Dom Rodrigo[49] estoit fils de François Calderon, lequel estoit soldar
en Flandres, et de Marie Sandelin, de nation allemande[50], et fut
engendré auparavant le mariage, mais depuis fut legitimé par celuy de
son pere et mere. Il naquist en Envers, entre le peu de richesses et
l'infortune de la guerre, et ne se pouvoit douter de la sienne, puis
qu'estant nouveau-né il fut enlevé par dessus les murailles de la
ville pour ne scandaliser la reputation de sa mère, et fut donné en
nourrice hors la ville. Sa mère deceda peu de temps après, et son
père, estant vefvier, quittant Envers, s'en alla à Valdoric, d'où il
estoit natif, issu d'honnestes parens, dont il en herita de quelques
commodités. Peu de temps après, il se remarie; voyant son jeune enfant
desjà grandelet et mal aymé de sa belle-mère, il essaye de trouver
moyen de le placer pour passer sa vie. Il fit donc tant que, par la
faveur de ses intimes amis, il fut le premier page du vice-chancelier
d'Arragon, et en après, à cause de sa beauté et gentillesse d'esprit,
il fut mis au service du marquis de Denia, dom François Gormez de
Sandoval et Rosas, qui alors estoit duc de Lerme, et reveré comme
vice-roy de toute l'Espagne et seigneur de la plus grande privance du
roy dom Philippe troisiesme, lequel est en gloire. Mais, pour la mesme
cause de dom Rodrigo, il est demis de toutes ses charges, et l'on
pourchasse à present pour le faire mourir.
[Note 49: C'est le même que Le Sage a mis en scène dans _Gil Blas_,
liv. VIII, chap. 2-13, etc. Ce qu'il en dit, tout à fait d'accord avec
ce qu'on va lire, prouve combien dans son roman il savoit respecter
l'histoire. Cette pièce, qui peut servir utilement à commenter le
chef-d'oeuvre dans cette partie, n'a pas été connue de François de
Neufchâteau, ou, disons mieux, de M. Victor Hugo, véritable auteur des
notes du _Gil Blas_, que l'académicien mit sous son nom, faisant ainsi
payer à l'_enfant sublime_ la protection qu'il lui accordoit.]
[Note 50: La mère de D. Rodrigue s'appeloit en effet Marie Sandelen.
L'histoire dit qu'elle étoit Flamande.]
Dom Rodrigo devint si grand à l'ombre de la puissance de son maistre,
gaignant les bonnes graces des princes et seigneurs d'Espagne, qu'il
fut soustenu de deux fortunes, et fit tant par ses prières, reverences
et supplications, qu'il parvint à estre ayde de la garde-robbe
royalle: il succeda à l'estat de dom Pedro de Franqueya, comte de
Villalonga, secretaire d'estat, ayant en son seul maniement plusieurs
papiers et escritures, lesquelles estoient du precedent entre les
mains de diverses personnes, ayant pour son compte l'expedition des
plus grandes affaires de ce royaume. Il estoit doué d'un esprit fort
prompt, bien entendu aux choses qui dependoient de la republique; il
estoit d'une agreable taille, mais aussi fort presomptueux envers ceux
qui estoient sous sa domination[51] (qui estoient pour lors en grand
nombre). Il se maria avec la comtesse d'Oliva; il fut fait chevalier
de l'ordre de Saint-Jacques, et quelque peu de temps après commandeur
de Ocanna, puis comte d'Oliva, tiltre lequel il passa en après à son
fils dom François Calderon, premier nay de sa maison, marquis de Sept
Eglises[52], et sa dernière qualité estoit d'estre capitaine de la
garde allemande.
[Note 51: Ceci répond très bien a ce qu'on lit dans _Gil Blas_ (liv.
VIII, chap. 3), et justifie à merveille les courbettes que Le Sage
fait faire à son héros lors de sa première visite à D. Rodrigue.]
[Note 52: De _Siete Iglesias_.]
Son père, estant homme fort vertueux, bien qu'il devînt plus riche, ne
meit jamais en oubly son origine. Ains, sans aucun desir d'atteindre
au sommet des honneurs mondains, remonstroit souvent à dom Rodrigue en
quel peril se jettoit celuy qui s'asseuroit sur le glissant pavé des
hautesses humaines; mais d'autant plus il luy remonstroit, d'autant
plus il devint ambitieux et remply d'orgueil, jusques à prendre à
deuil les dites remontrances, et l'en avoit en haine.
Neantmoins, voyant son père vefvier pour la seconde fois, il tascha
de le gorger du mesme suc de ses grandeurs[53], car, comme aimé et
favory du roy, il luy fit obtenir l'ordre de chevalier de Sainct-Jean,
qui sont comme les chevaliers de Malte en France; en après chevalier
de Sainct-Jacques, vicomte de Suegro, estat qui ne se donne qu'à celuy
en qui Sa Majesté se fie le plus et plus privé de sa personne. Il fut
lieutenant de la garde allemande et l'ordre de mayeur d'Arragon, en
quoy il voulut limiter sa fortune, ainsi qu'omme bien advisé.
[Note 53: D. Rodrigue avoit, dit-on, commencé par renier son père;
mais les reproches que cette conduite lui attira le firent se raviser,
comme il est dit ici. Le Sage, que l'histoire de Calderon préoccupe à
chaque page des livres VIII et IX de son _Gil Blas_, fait allusion à
ces sentiments et à ce retour repentant du favori; mais, pour les
mettre mieux en relief, il les prête à Gil Blas lui-même, qu'il nous
montre alors admis avec Calderon au partage des faveurs du duc de
Lerme. «Me reprochant moi-même que j'étois un fils dénaturé, je
m'attendris, lui fait-il dire. Je me rappelai les soins qu'on avoit
eus de mon enfance et de mon éducation; je me représentai ce que je
devois à mes parents, etc.» Liv. VIII, chap. 13.]
La renommée de Rodrigue volloit par tout le pays. La familiarité qu'il
avoit avec le dit duc[54], et l'authorité et puissance qu'il avoit au
gouvernement, le rendit si orgueilleux, qu'il franchit toutes les
limites d'humilité, et estimoit à peu les nobles du pays, et traitoit
fort mal ceux qui estoient sous sa domination. Ses richesses et
delicts marchoient d'un mesme pas; il se faisoit porter un grandissime
respect, et bien souvent ceux qui tenoient le frein de la justice se
tenoient très heureux d'estre à ses bonnes graces, et lui deferoient
ce qui estoit de leur devoir pour tousjours s'entretenir en icelles,
et en ceste manière de vivre commença à se faire hayr de plusieurs, et
se mettre en mauvaise odeur du commun peuple, qui fit tant que son
avarice fut portée jusques aux oreilles du roy, qui, l'ayant fait
venir devant luy, sceut si bien pallier son mal à force de blandices
et belles parolles, qu'il obtint son pardon, luy disant qu'il ne
croyoit rien de ce qui luy avoit esté rapporté.
[Note 54: «Son logement communiquoit à celui du duc de Lerme, et
l'égaloit en magnificence. On auroit eu de la peine à distinguer par
les ameublements le maître du valet.» _Gil Blas_, liv. III, chap. 8.]
Le restablissement du dit duc en sa maison servist de rechef de butte
aux calomnies du peuple, qui à haute voix l'accusoit de grands delits,
meurtres, faussetés et sorcelleries, et dessus tout d'avoir levé de
grandes daces[55] sur eux, ce qui lui occasionna de se retirer de la
cour, et s'en alla à Valdoric avec une frayeur de sa disgrace, à cause
qu'entre plusieurs informations qu'on faisoit pour lors de quelques
ministres d'estat, la sienne se trouva très meschante et digne de
mort. Il fut quelque temps à Valdoric pour determiner ce qu'il devoit
faire à son infortune, et en confera à une religieuse qui estoit en
son monastère de Porta-Cely, et lui disoit qu'il vouloit eviter la
furie d'un roi offensé et courroucé. La saincte religieuse luy dit
que, s'il se vouloit sauver, qu'il attendît le succès de ses affaires.
Il l'entendoit du corps, elle l'entendoit de l'ame. Pendant ce temps,
il cacha chez ses amis plusieurs papiers d'importance, ensemble or,
argent et autres richesses, pensant que la rumeur du peuple se
passeroit[56]. Mais il succeda un effect tout contraire à son
intention, d'autant qu'en une nuict dom Fernando Ramirez Farinas,
conseiller au royal conseil, assisté d'hommes en armes, le vint
prendre, et le bailla en seure garde à dom Francisco de Itazabal,
chevalier de l'ordre de Sainct-Jacques, et le menèrent au chateau de
Montaches, et alors fut esleu pour ses juges dom Francisco de
Contreres, à present president de Castille, et Louys de Salcedo, et
dom Petro del Cortal, conseillers du suprême conseil, pendant lequel
temps on descouvrit plusieurs choses en divers lieux, à force
mandemens et censures.
[Note 55: Le Sage parle de ces grandes daces (taxes) que D. Rodrigue
levoit sur ceux qui demandoient sa faveur. «Il (D. Roger de Rada)
avoit envie, fait-il dire à Scipion, de s'adresser à don Rodrigue de
Calderon, dont on lui a vanté le pouvoir; mais je l'en ai détourné en
lui faisant entendre que ce secrétaire vendoit ses bons offices au
poids de l'or, etc.» _Gil Blas_, chap. 7.]
[Note 56: La disgrâce du duc de Lerme (1618) mit le comble à celle de
D. Rodrigue et acheva sa perte.]
Il fut fait inventaire des biens meubles qu'il avoit au dit
Valladolid, où il se trouva une richesse inestimable, outre plusieurs
registres et papiers qui donnoient tesmoignage de plusieurs faussetez
en son compte. Quelques jours en après, il fut changé de prison, et
mené à Santercas avec la même garde, et pour sa dernière il fut amené
à son logis, et fut donné en garde ès mains de dom Manuel Francisco
de la Hinozosa, chevalier de l'ordre de Sainct-Jacques, lequel
l'assista au dit logis jusqu'au jour de sa mort. Deux coffres remplis
d'escritures, qui furent trouvés chez un sien parent, esclaircirent
beaucoup d'affaires procedant aux informations. Il fut mis à la
question, où il endura tous les tourmens de la gesne, et la seconde
fois il l'eust extraordinairement, laquelle il supportoit avec autant
de constance et generosité comme auparavant. Toutes les ceremonies de
justice furent observées avec tel droit et equité, que lui-mesme en
loüoit grandement la procedure, et les juges en beaucoup d'occasions.
Il ne sortoit hors de la chambre, qui estoit celle où il couchoit du
precedent, petite et très obscure; c'est pourquoy il y avoit tousjours
de la chandelle, et n'entroit en icelle que deux gardes de porte, qui
se changeoient à certaines heures, et un sien serviteur, auquel
n'estoit permis de sortir, qui luy donnoit ce qui luy estoit
nécessaire. Le reste des gardes estoient dehors, au nombre de
dix-huict hommes, sans lesquels jamais ne s'ouvroit la porte. Aucune
personne de qualité ne parla à luy jusques à ce que sa sentence fut
donnée, sinon ses procureurs, advocats et son confesseur, non
toutesfois sans la presence de ceux de sa garde. La plus grande partie
du temps il estoit au lict, qui fut cause qu'estant assailly d'une
goutte, difficilement pouvoit-il marcher sans l'aide d'un baton pour
aller à costé d'icelle, où estoit construit un petit oratoire fait
exprès pour lui faire entendre la saincte messe, assisté tousjours de
sa garde. Il y avoit aussi une autre chambre où ses juges
instruisoient son procès. En la grande salle estoit la marquise sa
femme, qui recevoit toutes ses visites.
Le neufiesme de juillet luy fut notifié deux sentences, l'une pour les
fautes qu'il avoit contre le civil, et l'autre à cause du crime de
lèse-majesté; par icelle liberté luy fut donnée, parceque le procureur
fiscal qui l'avoit accusé complice de la mort de dame Marguerite
d'Austriche, reyne d'Espagne[57], ne peut en faire preuve vallable;
mais pour les assassinats de dom Alphonso de Caravajal, reverend père
Christofle Suarez, de la compagnie de Jesus, Pedro Cavallero et Pedro
del Camino; pour l'emprisonnement et mort d'Augustin de Avila, vivant
sergent en la cour, et tout ce qui se passa en sa mort, et même pour
avoir commis et fait faire l'assassinat contre la personne de
Francisco de Xuara, par les mains d'un sergent de compagnie nommé Juan
de Gusman, et pour avoir impetré de Sa Majesté (lequel est en gloire)
remission de ses delictz, faussetez et mensonges, fut condamné que, de
la prison où il estoit, il seroit mené sur une mule sellée et bridée
(qui est l'ordre de mener les criminels de qualité, car les autres on
les meine sur des ânes), avec un crieur, lequel publieroit ses fautes,
et de ceste sorte seroit mené par les rues accoustumées de la ville,
et conduit au lieu patibulaire, au quel lieu il seroit pour cet effect
dressé un theatre, et que sur iceluy il seroit degorgé (qui est la
manière comme sont punis les criminels de qualité, car on ne décolle
par derrière que les traistres); et par sa sentence civile, laquelle
l'on dit contenir deux cens quarante-quatre delicts, a esté condamné à
un milion deux cens cinquante mil ducats, et pour chapitre final, où
fut remis beaucoup d'offences touchant le dit civil, a esté condamné à
tous et tels offices, tiltres, dons et choses qu'il possédoit, et en
tout son vaillant, sans faire mention de ses enfans, qui sont deux
masles, et tout cecy il entendit avec une grande generosité de coeur,
se remettant entre les mains de Dieu. Pour le diffinitif de la
sentence, et pour estre bien examinée, fut nommé d'avantage les juges
que cy-dessus, desquels dom Rodrigo en recusa quelques uns, et à cause
d'icelle recusation en fut nommé d'autres; il fut declaré ignoble,
parquoy il fut condamné à douze mil maravedis, qui est une amende que
doivent les criminels de qualité. Et pour n'avoir les juges approuvé
le consentement de la mort de la reyne, quelques jours après ses
advocats et procureurs appelèrent que la sentence ne s'executast,
parceque la loy du pays ne permet d'executer les sentences criminelles
le mesme jour, ains les laissent quelque espace de temps pour avoir
recognoissance de leurs fautes. Si tost qu'icelle sentence lui fust
notifiée, l'on donna permission à tous religieux de le visiter, et le
disposer de se resoudre à la mort; ce que voyant s'y resoult. Il
diminue donc son manger, ne dort en lict, et se règle du tout à
penitences et disciplines. Il passoit les jours à plorer ses pechez et
offences, et les nuicts à oraison, demandant pardon à Dieu. Sa
penitence estoit si grande, que par plusieurs fois frère Gabriel du
Sainct-Esprit, religieux de l'ordre des carmes (exemple de toute
religion), lequel l'assistoit journellement, le reprint d'une si
grande cruauté qu'il usoit sur son corps, tant en jeusnes,
disciplines, mortifications de chair, comme d'oraisons et repentance
de ses pechez, et outre plus une grande patience de ses maux, lesquels
il representoit à Dieu pour la diminution de tous ses pechez. Pendant
ce temps, il se confessa et communia par plusieurs fois, non jamais
sans avoir les yeux baignant en pleurs.
[Note 57: Marguerite d'Autriche, fille de l'archiduc Charles, duc de
Styrie, femme du roi Philippe III, morte le 8 octobre 1611.]
Il lui fust signifié le mardy au matin, dix-neufiesme d'octobre, qu'il
eust à faire testament de deux mille ducats, et qu'il se disposast
pour souffrir la mort dans trois jours consecutifs. Il donna mille
embrassemens à celuy qui luy apporta ceste nouvelle, le remerciant du
bonheur qu'il luy apportoit pour sortir si promptement d'une si
miserable vie et pour voir la fin de ses travaux; de rechef il impetra
très affectueusement la misericorde de Dieu, disposa aussi de son âme
au mieux qu'il luy fut possible, s'apprestant comme bon chrestien à la
dernière heure. Le jour venu, il ne cessa de se discipliner, sans
prendre aucune refection, pleurant tousjours ses fautes devant un
crucifix et un image de la saincte mère Therèse de Jesus, au quel il
avoit une singulière devotion; il pria que l'on luy portast devant luy
jusques à la mort. Ce dit jour il deschargea le sergent Juan de
Gusman, condamné avec luy à la mort pour l'assassinat de Francisco de
Xuara, et confessa qu'il avoit donné une memoire signée de Sa Majesté
au dit sergent, laquelle estoit fausse, et depuis luy avoit ostée et
rompue.
Le mercredy de relevée, par un decret du conseil des ordres, un
religieux et un chevalier de S.-Jacques lui allèrent arracher l'ordre
du dit S.-Jacques, acte le quel il regretta grandement, et neantmoins
le laissa prendre avec une grande patience; toutesfois il dit qu'il
eust bien desiré mourir avec le dit ordre, et que jamais on ne l'avoit
osté à ceux qui avoient commis de pareils crimes.
Il fut publié par la ville, et enjoint à tous sergens royaux et à tous
ceux de la cour de monter à cheval et leur trouver le jeudy à la place
publique. A icelle heure la dite place se trouva vide de plusieurs
estats qui y estoient, à cause qu'en ce lieu on y vend les fruicts, et
n'y avoit rien qu'un eschaffaut haut, grand et large, et au milieu une
chaise de bois couverte de noir, qui par après fut descouverte, pour
eviter l'esmotion du peuple, le quel en murmuroit, et ne vouloit que
on lui fist tant d'honneur. En la dite place, et par toutes les rues
où il devoit passer, il se trouva si grande quantité de peuple que
c'estoit chose impossible de le pouvoir nombrer.
A unze heures et demie du matin, estoit attendant à la porte du logis
de dom Rodrigo, les croix des deux confrairies qui ordinairement
accompagnent toutes personnes que l'on execute, et plus de soixante et
dix sergens à cheval. Il descend donc en bas, accompagné de 4
religieux cordeliers, 4 de la Trinité, 4 augustins, 4 carmes et 4
penitens des carmes, et avoit vestu une robe de deuil et chaperon en
forme de babelou, le tout de baguette, avec la face descouverte,
laquelle il montra assez venerable et de bonne presence, les cheveux
jusques sur les espaules, (d'autant que depuis le temps qu'il avoit
esté prisonnier il ne s'estoit fait couper son poil), et la barbe
jusques à l'estomach.
Avant que de monter sur la mulle, laquelle l'attendoit caparaçonnée et
couverte d'une housse de baguette noire, il fit le signe de la croix
par deux fois, et print un crucifix en sa main, et d'un grand courage
se mit le chaperon, pour n'avoir le visage decouvert, et baisoit fort
souvent le crucifix; et auparavant que sortir de la maison fit autre
signe de la croix et sortit de sa porte, assisté à ses costez de deux
sergens, et devant lui marchoient les croix et bannières des deux
confrairies; en sortant à la rue, jetta ses yeux partout, et contempla
la grande quantité de populace qui l'attendoit, et jetta sa veüe au
ciel, fut de cette sorte l'espace de deux _credo_, et rejetta ses yeux
sur le crucifix, jamais ne les leva jusques à estre arrivé à
l'eschafaux. Son confesseur lui donnoit courage, et lui respondit: A
la bonne heure, mon père, car je ne manque de courage à souffrir la
mort, d'autant que mon sauveur Jesus-Christ l'a endurée pour moi plus
honteusement. Allons donc au nom de Dieu. Puis que Sa Majesté le veut,
je vay très content accomplir sa volonté, et payer les excez de mes
enormes pechez et offenses. Puis, rejettant les yeux sur le crucifix,
le baisant en commemoration de celuy qui nous a rachetez, lui demanda
pardon et misericorde. Il eut toujours le courage si grand, que,
mesmes ceux qui pensoient, par quelque pieux discours, le consoler en
ses grandes afflictions, il les encourageoit et les consoloit
luy-mesmes, desprisant les grandeurs et vanitez de ce monde, les
figurant comme une ombre ou une fumée au prix de celles de la
beatitude eternelle, tellement qu'il attiroit le peuple à si grande
compassion, qu'ils avoient plus de doleance de son infortune qu'il
n'avoit luy-même à la mort que il alloit librement souffrir. Aussi
ceste generosité, que les plus offensez remarquèrent en luy, servit
d'eau pour esteindre le feu de leur animosité. L'executeur des hautes
sentences criminelles luy menoit lui-mesme sa mule par la bride,
estant l'ordre et la coustume du dit païs quand c'est quelque homme de
qualité qui a acquis quelque supresme degré, ainsi que cestuy-cy
avoit; et, commençant à marcher ce funèbre arroy (bien que la
multitude du peuple les empeschât assez), le crieur public, à son
accoustumée, commença à s'escrier tout haut, à prononcer sa sentence,
avec les crimes qu'il avoit miserablement commis, disant ainsi:
«Voicy la justice que fait faire le roy nostre sire à cet homme, pour
en avoir fait massacrer miserablement un autre, commetant delicts
d'assassinat, et avoir esté coupable en la mort de plusieurs personnes
de remarque, soit pour en avoir commis plusieurs et diverses offences,
lesquelles ne doivent estre declarées, et sont reservées en secret
dans le procès, pour lesquelles il est condamné à estre degorgé pour
son chastiment, afin qu'il puisse servir d'exemple à ceux qui
commettront un tel excez; qui tel fera, ainsi le payera.»
Il arriva à l'échafaud. Le père maistre frère Gregoire de Pedroza, de
l'ordre de S.-Hierosme, predicateur de Sa Majesté, et grand ami de
Rodrigo. Il monta premierement tous les religieux, et lui avec
quelques uns, se decouvra du chaperon, et montra son visage encore
avec la mesme miserable gravité seigneurialle; il fut quelque temps à
parler au dit père Pedroza sur les bras de la chaise, pendant que tous
les religieux estoient à genoux, et lui faisoient la prière et
recommandation de son âme. Il se reconcilia de rechef avec un grand
courage, print congé de tous, et s'est assis dans la chaise, donnant
permission à l'executeur afin qu'il lui liast les bras, pieds et le
corps, et lui-mesme denoua les cordons de sa fraise, ce que après
l'executeur lui osta tout à fait, lui demandant pardon. Dom Rodrigo
l'embrassa, et approcha par deux fois sa joüe auprès de la sienne et
lui donna, lui disant qu'il estoit son plus grand amy; et, se
descouvrant fort bien la gorge pour recevoir le coup, de rechef il
s'offrit à Dieu, adorant le crucifix avec une douleur amère et
repentance de ses pechez, pendant que l'executeur lui accommoda un
bandeau de taffetas devant ses yeux, et, lui renversant la tête sur le
dossier de la chaise, lui coupa la gorge[58], rendant en un même
instant l'âme à son createur, sans que le corps fist aucun
mouvement[59], ce qui encourageoit tous les assistans à faire prières
et oraisons pour luy, ce que firent aussi les religieux, et ne se peut
ennombrer les cris et lamentations du peuple de voir un si horrible
spectacle, considerant les deux extresmes degrez où la fortune l'avoit
reduit.
[Note 58: Cette exécution eut lieu le 21 octobre 1621. Il y avoit
trois ans que le procès de D. Rodrigue étoit commencé. On ne l'avoit
ainsi fait traîner en longueur que pour entretenir la haine du peuple
contre tout ce qui rappeloit le ministère du duc de Lerme, et, créer
de nouveaux obstacles à ce ministre s'il tentoit de rentrer en grâce.
Il y réussit un instant: Philippe III le rappela de l'exil, et il y
eut quelque espérance de salut pour D. Rodrigue; mais la mort du roi
et l'avénement de Philippe IV, qui fut tout à fait contraire à ces
idées de clémence, firent renvoyer le duc de Lerme en exil et hâter le
supplice de son favori.]
[Note 59: «Calderon mourut, dit Saavedra en ses devises politiques,
avec une constance héroïque, qui changea en estime et en compassion
cette haine universelle que sa fortune lui avoit attirée.»]
Incontinent après, le corps fut delié et mis sur une bayette noire;
deux carreaux de dueil estoient sur l'eschaffaux, qui servirent à cet
effet; son visage ne fut couvert, mais tout le reste de son corps le
fut de la mesme estoffe, qui fut mise dessous luy. Un crucifix fut mis
dessus son estomach, et quatre flambeaux furent mis à ses costez;
plusieurs officiers de la justice y faisoient une soigneuse garde, et
tout incontinent il fut publié à son de trompe de n'enlever ce dit
corps sur peine de la vie jusque à ce que le sieur president en eust
ordonné. Il fut veu et visité de plusieurs personnes pour voir s'il
etoit mort entierement, et estoient auprès de luy grande quantité de
prestres et religieux, lesquels, par grande devotion, faisoient à Dieu
prières et oraisons pour son âme. Sur le soir il fut donné permission
de l'enterrer, où il s'assembla très grande quantité du clergé et
religieux, avec des flambeaux dont on se sert en ce pays au lieu de
torches, et s'apprestoit-on à faire de grandes solennitez pour
l'enterrement d'un personnage tel qu'il estoit; mais il vint un
commandement et deffence que aucun ne l'eust à assister au dit
enterrement, et ne fust permis à aucune personne de le descendre pour
l'ensevelir honorablement, et fut enseveli par les deux femmes qui
ordinairement ensevelissent les criminels. Ses vestemens furent
delivrez à l'executeur par les officiers de la justice. Il fut
depouillé devant tout le peuple; je ne sçay coeur si dur qui n'en eust
eu pitié. Par dessus une tunique blanche il luy fut mis la robbe d'un
cordelier, parce que c'est la coustume du pays que, lors qu'on
ensevelist une personne, s'il a devotion à quelque religion, on lui
met une robbe des dits religieux avec luy. Il ne fut mis dans un
coffre, ains dans la mesme bière de sa parroisse, et fut couvert avec
la même bayette noire, et porté sur les espaules par les six frères
d'Anton Martin, qui sont ceux qui portent les executez. Deux croix des
confraires de la Paix et de la Misericorde l'accompagnèrent; six
pauvres avec six flambeaux, et quatre prestres de la parroisse, et le
portèrent sans qu'on sonnast aucune cloche au monastère des Carmes
penitens, où il requist estre inhumé au capitoire. Ces bons pères
avoient tendu leur eglise de noir, et dirent pour luy plusieurs messes
et autres prières. Le desaccoustrant de ses vestemens, il fut trouvé
une très apre haire. L'acte de la contrition (qui est une image de
Nostre Seigneur portant la croix) lui fut trouvé sur son estomach, un
chapelet de bois en sa pochette, et tout son corps meurtry et
deschiré des grandes disciplines qu'il s'estoit données; d'estre à
genoux continuellement, il en avoit de grandes playes. Dieu permist
qu'il fust despouillé en public, afin que sa penitence fust reconnue
et manifeste.
Voicy un exemple où l'on peut gouster quel est le succez de la
felicité humaine, et quel poison c'est que les richesses qui s'y
peuvent posseder, car Dieu dispose de l'advenir, et rabaisse assez
souvent l'orgueil de ceux qui, eslevez au sommet de quelque dignité,
veulent braver sa divinité et mescognoistre la cause dont ils ne sont
qu'un petit effet. Dieu veuille mesurer sa misericorde à l'aspresté de
sa penitence, et lui donner son paradis! Mandement et execution fut
donné contre dom Rodrigue pour deux cens soixante et douze millions
cent soixante et deux mil neuf cens soixante et quatre maravedis, qui
valent en France 887066 escus, aux condamnations pecuniaires, les
joyaux et meubles de la maison appliquez à Sa Majesté, qui ont esté
appreciez à cent quatre vingt mil ducats, qui valent 165000 escus.
Il estoit marquis des Sept Eglises, comte de la Oliva, commandeur de
Ocana en l'ordre de Sainct-Jacques, capitaine de la garde allemande,
concierge de la maison d'Arragon, greffier en la chancellerie de
Valladolid, tresorier des ouvrages de la dite ville, grand prevost, et
sergent mayeur, concierge de la prison royale, et avoit deux regimens,
avec voix et place au conseil, et en la première antiquité; il estoit
grand courrier de la dite ville, et avoit un maravedy de chacune bulle
de la croisade qui s'imprime à Valladolid, qui se monte à plus de six
mil ducats de rente, qui valent, monnoye de France, 5500 escus;
aucune personne ne peut demeurer en Espagne sans avoir la bulle; il
avoit sa chambre perpetuelle aux comedies de Valladolid, et une autre
à la cour de la Orix; il estoit resident de Soria, qui vaut autant
qu'eschevin, ayant voix au conseil et assemblées; gardien et patron du
monastère de Portacely en Valladolid; il avoit aussi deux regimens en
la cité de Plasencia; il estoit gardien de la chapelle royalle du
monastère de la Trinité en Madrid. Ses meubles furent prisez à quatre
cens mil ducats, qui valent 366666 escus. Il avoit la moitié du butin
qu'on apporte des Indes; il avoit le droict du bois du Bresil qui
vient à Lisbonne, qui luy valloit 11000 escus de rente, et le roy lui
avoit donné que nul ne pouvoit traicter aux Indes en meules de moulin
et d'esmouleur que luy, qui luy valloit grand revenu.
Il s'est trouvé pour certain que chacun an il entroit en sa maison
plus de deux cens mil ducats de rente, qui seroit 183333 escus de
rente, sans les particulières richesses, qu'il est impossible de
nombrer.
Son père et sa femme, avec deux fils et deux filles, s'exemptèrent de
cette ville deux jours avant son execution, après avoir fait de
grandes diligences pour lui sauver la vie, et avoir jetté plusieurs
larmes; et tient-on qu'ils se sont retirez à Oliva, qui est ce que
l'on peut raconter de ceste presente histoire.
De Madrid, le vingt-deuxiesme jour d'octobre mil six cens vingt-un.