PREMIÈRE HISTOIRE.

L'un de ces deux miserables qui ont servy de proye aux démons se

nommoit Cæsar[13], lequel a non seulement tonné dans les airs, mais

estonné toute la France par les effects extraordinaires de sa magie,

qui avoit tousjours en sa bouche ce que disoit un ancien magicien:

Je suis necromancien qui, par ma necromance,

Faits fleschir quand je veux souz moy toute puissance;

Je faits trembler la terre et mouvoir les cieux;

Il pleut, il grèle, il vente, alors que je le veux.

[Note 13: C'est bien probablement le même César, magicien, qui, selon

Tallemant des Réaux (_Historiettes_, édit. in-12, t. I. p. 173),

s'étoit entremis avec ses sortiléges dans le mariage du connétable de

Montmorency, qui eut lieu le 13 mars 1593. C'est Louise de Budos, la

future connétable, qui avoit recouru à lui. «On a dit, écrit

Tallemant, qu'elle s'étoit donnée au diable pour épouser M. le

connétable, et que César, un Italien, qui passoit pour magicien à la

cour, avoit été l'entremetteur de ce pacte.» Il ajoute un peu plus

loin: «Le bonhomme de La Haye, un vieux gentilhomme huguenot, qui

avoit bien vu des choses, m'a dit que César n'étoit qu'un fourbe.

«Vous me voulez, lui disoit-il, faire voir le Diable dans une cave où

cinq ou six coquins charbonnés me viendront peut-être bien étriller.

Je le veux voir dans la plaine Saint-Denis.»--Le vrai nom de ce César

étoit Jean du Chastel, voy. _le baron de Fæneste_, édit. Jannet, p.

112. Comme si ce n'étoit pas assez de ces deux noms, Jean de Lannel,

qui parle longuement de lui dans son _Roman satirique_, p. 1105,

l'appelle Perditor. V. l'abbé d'Artigny, _Nouv. Mém. de litt._, VI, p.

44-47.]

Et pouvoit aussi dire ce que Petronius Arbiter faisoit dire à sa

sorcière Enothée:

Tout ce que tu peux voir dessouz le ciel doré,

Au desir de ma voix est tousjours preparé;

Par mes charmes j'attire en ce monde la Lune,

Et tiens dessouz mes loys les Dieux et la fortune.

Ces merveilles ne sont pas difficiles à croyre, car il avoit un esprit

familier qui s'appeloit Sophocles, lequel parloit à luy à toute heure

et en toute compagnie; et faire eslever des nuées noires, arracher le

feu, la gelée, l'orage, la foudre, troubler les elements, ce sont jeux

de Sathan. Les petits enfants aux païs septentrionaux font à milliers

de ces tours pour plaisir. Tout cela n'estoit que des moindres traitz

de son mestier. C'est luy qui avoit predit la mort de monsieur le

maréchal de Biron[14], et, depuis, la mort du roy[15] Henri le Grand,

qui a apporté tant de malheurs et de desordre à notre desolée France.

Il avoit un chien avec luy[16], qu'il envoyoit où il vouloit porter

des lettres, et en tiroit responce s'il en estoit besoing. Je ne l'ay

jamais veu; mais il y a sept ans que je commençay à le cognoistre par

réputation: ce fut lors qu'il fut fait prisonnier sur ce qu'on

l'accusoit d'avoir fait une image de cire[17] pour faire mourir en

langueur un certain gentilhomme; de laquelle accusation, par le moyen

de son demon, après avoir gardé longtemps sa prison, il fust renvoyé

absouz. Mais quelles meschancetez et diableries n'a-t-il point faict

depuis, qui ne peuvent venir à la cognoissance des hommes! Il fut

soupçonné une autre fois d'avoir donné quelques philtres et potions

amatoires, que les anciens jurisconsultes ont tant condamné par leurs

loix, à un jeune homme, pour le faire jouyr d'une fille à laquelle il

fit un enfant, dont il s'ensuivit un enfanticide, et pour ce demeura

encore longtemps en prison. Enfin, tant de maux ne pouvant demeurer

impunis, il y a près de deux mois qu'il fust remis en prison à la

Bastille, à Paris, pour s'estre vanté d'avoir chevauché au sabbat une

grande dame de la cour. Les philosophes, les theologiens et les

historiens disent qu'il y a quatre sortes de demons, les infernaux,

les aquatiques, les aïriens et les subterriens, et que les plus

pervers, menteurs et trompeurs de tous, sont les subterriens et

aïriens, du nombre desquels estoit celuy de ce malheureux (car les

autres ne se familiarisent pas), comme il lui a bien montré. Ce demon

donc, tant qu'il vit qu'on ne faisoit pas grande instance contre son

maistre, le visitoit souvent en sa prison (comme le disoient les

prisonniers de sa chambre), le caressoit, luy faisoit mille belles

promesses et l'asseuroit tousjours de le mettre bientost en liberté,

comme il avoit fait autrefois, jusques à ce qu'il vit qu'on eust tiré

beaucoup de preuvres contre luy et qu'il estoit en danger de perdre la

proye qu'avec tant de soin il avoit si longtemps conservée. Lors,

jouant un tour, non de serviteur, comme il avoit tousjours esté, mais

de maistre, s'en alla dans la prison samedy dernier, veille des

Rameaux, à la nuict, non doucement, comme il avoit accoutumé, mais

avec un grand tintamarre qui esveilla et espouvanta fort les autres

prisonniers, qui entendirent une voix effroyable qui dict: _Eh bien!

Cæsar, il est temps que tu viennes avec moy_, et ouyrent cest

abominable magicien crier: _Mes amis!_ Ce qui les espouvanta

tellement, qu'il n'y eust pas un d'eux qui ne demeura en pamoison plus

de demie heure, de la craincte qu'ils avaient euë que ce diable

deschesné ne leur en fist autant, car ils s'imaginèrent d'abord ceste

mort desesperée. Le jour venu, il fit paroistre sa lumière dans la

chambre par une fenestre qui avoit esté rompue à ce combat, qui fit

voir ce miserable duelliste mort et decouvert sur son lict.

[Note 14: Je ne sais si ce César avoit prédit la mort du maréchal de

Biron, mais on pensoit sous Louis XIII que Nostradamus l'avoit

clairement pronostiquée. V. _Historiettes de Tallemant_, in-12, t. X,

p. 58.]

[Note 15: Un autre magicien, Olerius, bénéficier de Barcelonne, dans

son _Almanach_, publié à Valence en novembre 1609, avoit prédit la

mort de Henri IV. Riquier, _Vie de Peiresc_, p. 128.]

[Note 16: Une fameuse sorcière de cette époque, Marie Boudin, qui

exploitoit surtout les prophéties d'amour et de mariage, faisoit aussi

agir un chien noir dans ses maléfices. V., d'ailleurs, sur le rôle des

chiens dans la magie, Louandre, _la Sorcellerie_, p. 32.]

[Note 17: Ce maléfice, qu'on appeloit _envoûtement_ ou _envoultement_,

de _in_, contre, et _vultus_, visage, consistoit à faire modeler à la

ressemblance de la personne à qui l'on vouloit mal de mort une

figurine de cire, et à la piquer au coeur d'une longue épingle, avec

l'espoir que la personne représentée mourroit d'une pareille blessure.

V. un article de l'_Illustration_, 22 mai 1852, dans lequel nous nous

sommes étendu sur cette espèce de sortilége. Quelquefois, et nous en

avons des exemples au XIIe siècle, on se contentoit de faire chanter

des messes par maléfice devant ces images de cire. On peut voir ce

qu'en dit Pierre-le-Chantre, _Histoire littéraire de France_, t. XV,

p. 290.]

Variétés Historiques et Littéraires (01/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 16 / 61 题