L'autre et seconde tragedie est d'un duquel, pour le respect que,
comme bon chretien, je dois à sa profession, je tairay le nom et la
qualité, et me contenteray de dire seulement qu'il estoit Florentin et
qu'il demeuroit à Paris chez un mareschal de France[18], qui ne
cherissoit personne plus que luy; mais, ô vergongne! ô sacrilége! ô
malheur qu'un tel homme ayt esté si aveuglé que de se laisser charmer
les sens par ces appas magiques, et que des grands aient de telles
personnes en leurs maisons, qu'ils n'en facent ce que dict Philon Juif
au traicté des lois particulières, qui dict qu'aussi tost que nous
apercevons des serpants, des scorpions ou autres bestes venimeuses,
nous les tuons auparavant qu'elles mordent ou blessent! Ainsy se
faut-il promptement defaire des sorciers empoisonneurs, qui mettent
leurs soins à changer la nature, douce, sociable et raisonnable, au
naturel sauvage des bestes cruelles, n'ayant plaisir qu'à mal faire à
tout le monde. Je n'ay jamais ouy dire qu'il eust faict aucune
meschanceté, sinon qu'il estoit grand astrologue, qu'il se mesloit de
predire les choses à venir[19], et qu'il s'entendoit fort à faire des
horoscopes, qui est astrologie judiciaire, du tout contraire à sa
profession et tant condamnée par Hieremie, qui dict: Ne craignez pas
que les signes du ciel puissent quelque chose contre vous, comme font
les Gentils; ce sont toutes inventions vaines. Et par la bouche de
Dieu mesme, qui profère ces mots dans Job: Te voudrois-tu bien vanter
de connoistre l'ordre du ciel, et serois-tu bien si hardy d'en
appliquer les raisons ou bien d'en faire là-bas des supputations en
terre? Horace mesme, seulement esclairé de la lumière de nature et non
de la cognoissance du vrai Dieu, resprouve ceste precognoissance des
Dieux choses futures quand il dict:
Ne veuille rechercher ce qui doit demain estre. Les Chrestiens
devroient avoir honte que les payens leur façent leçon, comme font
aussi les satyriques en plusieurs endroits, de fuir la recherche de ce
que Dieu nous a voulu exprès cacher, pour nous contenir dans les
bornes de l'humanité, de la modestie et de la loy. Le diable ne se
mesle pas dans ces folles et vaines ames qui se laissent emporter hors
les termes de la nature, et les pousse à vouloir faire comme luy,
quand il voulut non pas estre Dieu, car il connoissoit bien cela estre
impossible, mais il eust cette ambition d'estre egal à Dieu. Je n'ai
pas ouy dire autre chose de ce Florentin, c'est ce qui m'empesche de
faire un asseuré jugement de luy; toutefois, ce qui luy arriva le jour
du mardy sainct, en la nuict, peut faire croire qu'il n'avoit pas
l'ame meilleure que celuy qui luy fraya le chemin quatre jours
auparavant; au contraire, qu'il estoit plus pernicieux et endiablé que
l'autre, et que ses entreprises estoient plus haultes, puisque Dieu
luy a faict sentir la juste rigueur de sa justice par l'entremise de
Sathan, qui fut sur la minuict dans sa chambre, et, disent l'homme et
le laquais de ce Florentin, qu'ils n'entendirent rien qu'un grand
bruit quy sembloit faire abismer toute la maison, et que le matin ils
trouvèrent leur maistre mort, hors de son lict, ayant la tête tournée
le devant derrière.
[Note 18: Cette phrase, qui a fait sans doute l'erreur de M. Leber,
peut s'appliquer fort bien à Ruggieri. «Vers la fin de sa vie, dit de
lui M. Bazin, il trouva dans le maréchal d'Ancre, comme lui Florentin,
un nouveau protecteur.» _La Cour de Marie de Médicis_, etc. Paris,
1830, in-8º, p. 139.]
[Note 19: A partir de 1604, Ruggieri publia, dit-on, un almanach
chaque année.]
Telle fut la juste recompence que ces impies et abominables receurent,
qui, infidèles et ingrats envers leur Createur, s'estoient empestrés
dans les lacs de Sathan, ennemy juré du genre humain, lequel, après
les avoir chastiez en ce monde, les a emportez au plus profond abisme
des enfers pour y recevoir eternellement la juste punition de leurs
demerites.
_De bonne vie, bonne mort._