Monsieur,
_Sur le bruit qui couroit hier de la mort de deux magiciens estranglez
par le Diable, je fus me promener en divers lieux pour me rendre
certain de cest espouvantable accidant, où, après en avoir
tumultuairement recueilly quelque chose au bruit de la cour, la
nouveauté du faict me sembla si estrange, que je l'ay jugée digne de
vous estre escrite, et me tardoit que je misse la main à la plume pour
vous en tracer quelque chose, laquelle d'un plain vol a passé sans
s'arrester par dessus ce petit discours mal tissu et limé, aussy que
je n'ay point esté curieux en la recherche des beaux mots, me
contentant de vous en escrire unement et sans fard la verité. Vous la
recepvrez donc, s'il vous plaist, d'aussy bon oeil que si le stile en
estoit plus relevé, attendant que je puisse trouver en autre endroit
l'occasion de vous pouvoir tesmoigner par effect plustost que par
paroles l'affection que j'ay de demeurer à jamais_,
_Monsieur_,
_Vostre très affectionné serviteur_,
F. L. M.
P. P. D.
S.
De Paris, ce 16 avril 1615.
* * * * *
_Histoires espouvantables de deux magiciens[12]._
[Note 12: M. Leber (V. _Catalogue de sa bibliothèque_, nº 4222, t. II,
p. 266) pense qu'il s'agit ici 1º «du fameux Cosme Ruggieri, ou, comme
on disoit alors, Cosme le Florentin», astrologue de Catherine de
Médicis; 2º du maréchal d'Ancre, «pour lequel le bon peuple faisoit
des voeux de potence et de bûcher», et qui pourtant, ajoute M. Leber,
ne s'en portoit pas moins bien alors. Il a raison pour l'un, et tort,
je crois, pour l'autre. Je préfère l'opinion émise dans la _Biographie
universelle_ (supplément), au mot _Ruggieri_. Notre pièce y est citée,
et, sans se préoccuper de pseudonymes, on y conserve au premier de nos
deux magiciens son nom de César, qu'un sorcier de ce temps-là portait
en effet. Quant au second, c'est Ruggieri. Tout s'accorde à le
prouver, notamment la date de sa mort, qui eut lieu en effet dans la
Semaine-Sainte de 1615. V. _le Mercure françois_, t. IV, p. 46.]
Il n'y a rien au monde qui soit si capable de trouver place dans un
esprit malsain et qui a tant soit peu esté haleiné du vent d'ambition
et des vanitez mondaines, que l'imaginaire contentement de la
possession des richesses et de la vaine jouissance des grandeurs et
dignitez terrestres. C'est ce qui fait que beaucoup d'hommes couverts
toutefois d'un faux masque de chrestiens font banqueroute à leur
conscience, et, abandonnant le culte qu'ils doivent au service divin
du Tout-Puissant, sacrifient et dressent des autels tous les jours et
des voeux aux faux dieux des anciens payens, Junon et Venus,
c'est-à-dire aux honneurs, aux richesses et aux plaisirs, et enfin
(pour s'estre desmunis de l'assistance du grand Dieu et du bon ange
gardien que sa divine Majesté a gardée à chacune de leurs ames à
l'instant de leur création) se laissent attirer dans les precipices de
magie par une allechante friandise de pouvoir par dessus la nature
mesme, de se faire aimer, de se venger, et nuire aux ennemis, car
c'est ce qui les incite à ce damnable mestier. Joint que cest
imposteur Sathan ne manque de leur promettre qu'ils feront miracles,
et à la parfin, après qu'ils se sont empestrés avec ce maudit et
cauteleux serpent, et à l'heure qu'ils le servent le mieux, c'est
alors que ce pervers ouvrier d'iniquitez vient à les posseder ou
estrangler. Voilà la recompence que Dieu donne à ces esprits maniaques
qui ont renié sa puissance pour se faire cognoistre à eux par les
effets du ministre de sa haute justice, à la puissance duquel (quand
Dieu lui lasche la bride) il n'est rien de comparable sur la terre,
comme dit Job. La preuve de cecy se peut clairement faire par deux
petites histoires autant admirables et espouvantables en leur
esvenement que pleines d'impieté et irreligion en leur subject. J'ai
toutefois horreur de prendre, ô miserable, malheureuse et desreglée
meschanceté! ô effrontée et intolerable volupté! ce tesmoignage entre
les chrestiens, et de voir ceste peste de magie, non seullement
condempnée par les loix divines et humaines, mais encore abhorrée et
destestée par les payens même, comme faict voir le poète Virgile, par
ces grands serments et adjurations que faisoit Didon, voulant
persuader à sa soeur que, malgré elle, il falloit avoir recours aux
charmes et arts magiques:
J'atteste les grands Dieux et toi, ma soeur, ma mie,
Qu'il faut que malgré toi tu t'aides de magie,
trouver place encore dans les âmes qui ont cognoissance d'un seul Dieu
tout-puissant! Mais puisque Paris est le spectacle de deux estranges
tragedies qui se jouèrent entre le Diable et deux magiciens, les 11
mars, veille des Rameaux, et 14 dudict mois, jour de mardy sainct
dernier, 1615, j'en feray, le petit discours qui s'en suit: