72. Ainsi donc, vous avez premièrement à modeler son enveloppe

physique, et ensuite, quand la force qu'elle acquerra vous le permettra,

à remplir et pétrir son esprit avec toutes les connaissances et toutes

les pensées qui pourront tendre à affermir son instinct naturel de la

justice et affiner son sens inné de l'amour.

Toutes les connaissances devront lui être données qui la rendront plus

capable de comprendre l'œuvre de l'homme et même d'y aider; et

cependant elles devront lui être données non en tant que

connaissances--non comme si cela lui était ou pouvait lui être un but

que de connaître; il n'en est d'autre pour elle que sentir et juger; il

n'est aucunement important en tant que ce pourrait être une raison

d'orgueil ou d'une plus grande perfection en elle, qu'elle sache

plusieurs langues ou une seule; mais il l'est infiniment, qu'elle soit

capable de montrer de la bonté à un étranger, et de comprendre la

douceur des paroles d'un étranger. Il n'est aucunement important pour

sa propre valeur ou dignité qu'elle soit versée dans telle ou telle

science; mais il l'est infiniment qu'elle puisse être élevée dans des

habitudes de pensée exactes; qu'elle puisse comprendre la

signification, la nécessité et la beauté des lois naturelles; et

suivre au moins un des sentiers des recherches scientifiques jusqu'au

seuil de cette amère Vallée d'Humiliation[184], dans laquelle seuls

les plus sages et les plus courageux des hommes peuvent descendre, se

tenant eux-mêmes pour d'éternels enfants, ramassent des galets sur une

grève infinie[185]. Il est de peu de conséquence qu'elle sache la

situation géographique d'un plus ou moins grand nombre de villes, ou la

date de plus ou moins d'événements, ou les noms de plus ou moins de

personnages célèbres;--ce n'est pas le but de l'éducation de

convertir la femme en dictionnaire; mais il est profondément

nécessaire qu'on lui ait appris à pénétrer avec sa personnalité

entière dans l'histoire qu'elle lit; à garder de ses passages une

peinture vraiment vivante, dans sa brillante imagination; à saisir avec

sa finesse instinctive le pathétique des faits eux-mêmes et le

tragique de leur enchaînement que l'historien fait disparaître trop

souvent sous des raisonnements qui les éclipsent et par la manière

dont il prend soin de les disposer;--c'est son rôle à elle de suivre

à la trace l'équité voilée des divines récompenses et de

débrouiller du regard, à travers les ténèbres, l'écheveau du fil de

feu qui unit la faute au châtiment. Mais par-dessus tout, on devra lui

apprendre à étendre les limites de sa sympathie à cette histoire qui

se fait pour toujours tandis que s'écoulent les moments où

paisiblement elle respire; et aux malheurs de notre temps qui, s'ils

n'étaient pas, comme il le faut, pleures par elle, ne pourraient plus

revivre un jour. Elle doit s'exercer elle-même à imaginer quel en

serait l'effet sur son âme et sur sa conduite, si elle était chaque

jour mise en présence de la souffrance qui n'est pas moins réelle

parce qu'elle est cachée à sa vue. On devra lui apprendre à mesurer

un peu le néant du petit monde où elle vit et aime, par rapport au

monde où Dieu vit et aime[186]; et solennellement on devra lui

apprendre à s'efforcer que ses pensées religieuses ne s'affaiblissent

pas en proportion du nombre de ceux qu'elles embrassent et que sa

prière ne soit pas moins ardente que si elle implorait le soulagement

d'un mal immédiat pour son mari ou son enfant, quand elle la dit pour

les multitudes de ceux qui n'ont personne pour les aimer, quand c'est la

prière «pour ceux qui sont désolés et accablés[187]».

73. Jusqu'ici, je le crois, j'ai rencontré votre assentiment;

peut-être ne serez-vous plus avec moi dans ce que je crois d'une

impérieuse nécessité de vous dire. Il est une science dangereuse pour

les femmes--une science qu'on doit les mettre en garde de toucher d'une

main profane--celle de la théologie. Étrange, et lamentablement

étrange! que pendant qu'elles sont assez modestes pour douter de leurs

capacités et s'arrêter sur le seuil de sciences où chaque pas est

assuré et s'appuie sur des démonstrations, elles plongent la tête la

première, et sans un soupçon de leur incompétence, dans cette science

devant laquelle les plus grands hommes ont tremblé, où se sont

égarés les plus sages. Étrange, de les voir complaisamment et

orgueilleusement entasser tout ce qu'il y a de vices et de sottise en

elles, d'arrogance, d'impertinence et d'aveugle incompréhension, pour

en faire un seul amer paquet de myrrhe sacrée. Étrange, pour des

créatures nées pour être l'Amour visible, que, là où elles peuvent

le moins connaître, elles commencent avant tout par condamner et

pensent se recommander elles-mêmes auprès de leur Maître, en se

hissant sur les degrés de Son trône de Juge pour le partager avec Lui.

Plus étrange que tout, qu'elles se croient guidées par l'Esprit du

Consolateur dans des habitudes d'esprit devenues chez elles de purs

éléments de désolation pour leur foyer et qu'elles osent convertir

les Dieux hospitaliers du Christianisme en de vilaines idoles de leur

fabrication; poupées spirituelles qu'elles attiferont selon leur

caprice, et desquelles leurs maris se détourneront avec une méprisante

tristesse de peur d'être couverts d'imprécations s'ils les brisaient.

74. Je crois donc, à part cette exception, qu'une éducation de jeune

fille comporte, comme classes et comme programmes, à peu près les

mêmes études qu'une éducation de jeune homme, mais dirigées dans un

esprit entièrement différent. Une femme, quel que soit son rang dans

la vie, devrait savoir tout ce que son mari aura vraisemblablement à

savoir, mais elle doit le savoir d'une autre manière. Lui doit

posséder les principes, et pouvoir approfondir sans cesse, là ou elle

n'aura que des notions générales et d'un usage quotidien et pratique.

Non qu'il ne puisse être souvent plus sage pour les hommes d'apprendre

les choses selon cette méthode en quelque sorte féminine, pour les

besoins de chaque jour, et d'aller chercher de préférence les

instruments de discipline et de formation de leurs esprits dans les

études spéciales qui, plus tard, pourront leur servir dans leur

profession. Mais d'une manière générale un homme devrait savoir toute

langue ou toute science qu'il apprend, à fond;--tandis qu'une femme

devrait savoir de la même langue ou science seulement ce qu'il lui faut

pour être capable de sympathiser avec les joies de son mari et avec

celles de ses meilleurs amis.

75. Cependant, remarquez-le, elle ne doit toucher à aucune étude

qu'avec une exactitude exquise. Il y a une immense différence entre des

connaissances élémentaires et des connaissances superficielles, entre

un ferme commencement et un infirme essai de tout embrasser. Une femme

aidera toujours son mari par ce qu'elle sait, si peu de chose qu'elle

sache; mais par ce qu'elle sait à moitié ou de travers, elle ne fera

que l'agacer. Et en réalité s'il devait y avoir quelque différence

entre une éducation de fille et une de garçon, je dirais que des deux

la jeune fille devrait être dirigée plus tôt, comme son intelligence

mûrit plus vite, vers les sujets profonds et graves; que le genre de

littérature qui lui convient est non pas plus frivole, mais au

contraire moins déterminé en vue d'ajouter des qualités de patience

et de sérieux à ses dons naturels de piquante pénétration de pensée

et de vivacité d'esprit; et aussi de la maintenir à une altitude et

dans une pureté de pensée très grandes. Je n'entre maintenant dans

aucune question de choix de livres. Assurons-nous seulement qu'ils ne

tombent pas en tas sur ses genoux du paquet du cabinet de lecture,

humides encore de la dernière et légère écume de la fontaine de la

folie.

76. Ni même de la fontaine de l'esprit; car, pour ce qui concerne cette

tentation maladive de lire des romans, ce n'est pas tant ce qu'il y a de

mauvais dans le roman lui-même que nous devons craindre que l'intérêt

qu'il excite. Le roman le plus faible n'est pas aussi malsain pour le

cerveau que les basses formes de la littérature religieuse exaltée, et

le plus mauvais roman est moins corrupteur que la fausse histoire, la

fausse philosophie et les faux écrits politiques. Mais le meilleur

roman devient dangereux, si, par l'excitation qu'il provoque, il rend

inintéressant le cours ordinaire de la vie, et développe la soif

morbide de connaître sans profit pour nous des scènes dans lesquelles

nous ne serons jamais appelés à jouer un rôle.

77. Je parle des bons romans seulement; et notre moderne littérature

est particulièrement riche en de tels romans, dans tous les genres.

Bien lus, en effet, ces livres sont d'une utilité réelle, n'étant

rien moins que des traités d'anatomie et de chimie morales; des études

de la nature humaine considérée dans ses éléments. Mais j'attache

une mince importance à cette fonction; ils ne sont presque jamais lus

assez sérieusement pour qu'il leur soit permis de la remplir. Le plus

qu'ils puissent faire habituellement pour leurs lectrices est

d'accroître quelque peu la douceur chez les charitables et l'amertume

chez les envieuses; car chacune trouvera dans un roman un aliment pour

ses dispositions innées. Celles qui sont naturellement orgueilleuses et

jalouses apprendront de Thackeray à mépriser l'humanité; celles qui

sont naturellement bonnes, à la plaindre; et celles qui sont

naturellement légères, à en rire. De même les romans peuvent nous

rendre un très grand service spirituel, en faisant vivre devant nous

une vérité humaine que nous avions jusque-là obscurément conçue;

mais la tentation du pittoresque dans la composition est si grande que,

souvent, les meilleurs auteurs de fictions ne peuvent y résister; et le

tableau qu'ils nous donnent des choses est si forcé, ne montre

tellement qu'un côté des choses que sa vivacité même est plutôt un

mal qu'un bien.

78. Sans pour cela prétendre le moins du monde à essayer ici de

déterminer à quel point la lecture des romans doit être permise,

laissez-moi du moins vous affirmer très clairement ceci, que,--quels

que soient les ouvrages qu'on lise, que ce soit des romans, de la

poésie ou de l'histoire--ils devront être choisis non parce qu'on n'y

trouve rien de mal, mais pour ce qu'ils contiennent de bien. Le mal que

le hasard a pu éparpiller, çà et là, ou cacher dans un livre

puissant ne fera jamais de mal à une noble fille[188]; mais le vide

d'un auteur l'oppresse et son aimable nullité l'abaisse. Mais si elle

peut avoir accès dans une bonne bibliothèque de livres anciens et

classiques, il n'y a plus besoin de choix du tout. Mettez la revue et le

roman du jour hors du chemin de votre fille; lâchez-la en liberté dans

la vieille bibliothèque les jours de pluie, et laissez-l'y seule. Elle

saura trouver ce qui est bon pour elle; vous ne le pourriez pas: car

c'est précisément la différence entre la formation d'un caractère de

fille et de garçon.--Vous pouvez tailler un garçon et lui donner la

forme que vous voulez[189], comme vous feriez d'une rose, ou le forger

avec le marteau, s'il est d'une meilleure sorte, comme vous feriez pour

une pièce de bronze. Mais vous ne pouvez jamais donner par le marteau

à une jeune fille quelque forme que ce soit. Elle croît comme fait une

fleur--sans soleil, elle se fanera; elle déclinera sur sa tige, comme

un narcisse, si vous ne lui donnez pas assez d'air; elle peut tomber et

souiller sa tête dans la poussière si vous la laissez sans appui à

certains moments de sa vie; mais vous ne l'enchaînerez jamais; il faut

qu'elle prenne sa gracieuse forme à elle, son chemin à elle, si elle

doit en prendre aucun, et d'âme et de corps, il faut qu'elle ait

toujours:

«Son allure légère et libre de femme d'intérieur

Et ses pas d'une liberté virginale[190].»

Lâchez-la, dis-je, dans la bibliothèque comme vous feriez d'un faon

dans la campagne. Il connaît les herbes nuisibles vingt fois mieux que

vous, et les bonnes aussi; et broutera quelques herbes amères et

piquantes, bonnes pour lui (ce dont vous n'auriez pas eu le plus léger

soupçon).

79. Pour ce qui est de l'art, mettez les plus beaux modèles sous ses

yeux, et faites en sorte que, dans tous les arts auxquels elle se

livrera, son savoir soit si exact et si approfondi qu'elle soit encore

plus capable de comprendre que d'exécuter. Les plus beaux modèles,

ai-je dit; j'entends par là les plus vrais, les plus simples et les

plus utiles. Faites attention à ces épithètes: elles conviennent à

tous les arts. Faites-en l'épreuve pour la musique, où vous devez

penser qu'elles s'appliquent le moins. J'ai dit les plus vrais, ceux où

les notes serrent de plus près et expriment le plus fidèlement la

signification des paroles, ou le caractère de l'émotion voulue; les

plus simples aussi, ceux où le sens et l'intention mélodique sont

rendus avec aussi peu de notes et aussi significatives que possibles;

les plus utiles enfin: cette musique qui fait les fortes paroles plus

belles, qui les fait chanter dans nos mémoires chacune dans la gloire

unique de sa sonorité, et qui nous les appuie le plus près du cœur

pour l'heure où nous aurons besoin d'elles.

80. Et ce n'est pas seulement pour les programmes et le plan, mais c'est

surtout pour l'esprit des études, qu'il faut vous appliquer à rendre

l'éducation d'une fille aussi sérieuse que celle d'un garçon. Vous

élevez vos filles comme si elles étaient destinées à être des

objets d'étagères, et ensuite vous vous plaignez de leur frivolité.

Ne les traitez pas moins bien que leurs frères; faites appel chez elles

aux mêmes grands instincts vertueux; à elles aussi apprenez que le

courage et la vérité sont les piliers de leur être; pensez-vous

qu'elles ne répondront pas à cet appel, braves et vraies comme elles

sont, même à cette heure où vous savez qu'il n'est guère d'école de

filles dans ce royaume chrétien où le courage et la sincérité des

enfants ne soit tenue pour une chose moitié moins importante que leur

manière d'entrer dans une chambre, et où toutes les idées de la

société touchant le mode de leur établissement dans la vie n'est

qu'une peste contagieuse de couardise et d'imposture--de couardise parce

que vous n'osez pas les laisser vivre, ou aimer, autrement qu'au gré de

leurs voisins, et d'imposture, parce que vous mettez pour servir les

fins de votre orgueil à vous, tout l'éclat des pires vanités de ce

monde sous les yeux de vos filles, au moment même où tout le bonheur

de leur existence à venir dépend de leur force de résistance à se

laisser éblouir.

81. Et donnez-leur enfin non seulement de nobles préceptes, mais de

nobles précepteurs. Vous prenez quelque peu garde avant d'envoyer votre

fils au collège à l'espèce d'homme que peut être son professeur, et

quelque espèce d'homme qu'il soit, vous lui donnez du moins pleine

autorité sur votre fils et lui témoignez vous-même certain respect;

s'il vient dîner chez vous, vous ne le mettez pas à une petite table;

vous savez aussi que, au collège, le maître immédiat de votre enfant

est sous la direction d'un plus haut maître, pour lequel vous avez le

plus entier respect. Vous ne traitez pas le doyen de Christ Church ou le

Directeur de la Trinité comme vos inférieurs.

Mais quels maîtres donnez-vous à vos filles et quel respect

témoignez-vous à ces maîtres que vous avez choisis? Pensez-vous

qu'une fillette estimera que sa conduite personnelle, et le

développement de son esprit soient choses d'une grande importance quand

vous confiez l'entière formation de son être moral et intellectuel à

une personne que vous laissez traiter par vos domestiques avec moins

d'égards que votre femme de charge (comme si le soin de l'âme de votre

enfant était une charge moins importante que celui des confitures et de

l'épicerie) et à qui vous-même pensez conférer un honneur en lui

permettant quelquefois le soir de venir s'asseoir au salon[191]?

82. Tel est donc le rôle de la littérature, considérée en tant

qu'elle peut être une aide pour elle,--tel le rôle de l'art. Mais il

est encore une autre aide sans laquelle elle ne peut rien, une aide,

qui, à elle seule, a fait quelquefois plus que toutes les autres

influences--l'aide de la sauvage et belle nature. Écoutez ceci, sur

l'éducation de Jeanne d'Arc.

«L'éducation de cette pauvre fille fut humble au regard de l'esprit du

jour; fut ineffablement haute au regard d'une philosophie plus pure et

mauvaise pour notre époque, seulement parce qu'elle est trop élevée

pour elle...

«Après ses avantages spirituels, elle fut redevable surtout aux

avantages de sa situation. La fontaine de Domrémy était à l'orée

d'une immense forêt, et celle-ci était hantée à un tel point par les

fées que le curé était obligé d'aller dire la messe là une fois

l'an, à seules fins de les contenir dans de décentes bornes...

«Mais les forêts de Domrémy--elles étaient les gloires de la

contrée, parce qu'en elles séjournaient de mystérieux pouvoirs et

d'antiques secrets qui planaient sur elle en une puissance tragique; il

y avait là des abbayes avec leurs verrières «semblables aux temples

mauresques des Hindous» qui exerçaient leurs prérogatives princières

jusqu'en Touraine et dans les diètes germaniques. Elles avaient leurs

douces sonneries de cloches qui perçaient les forêts à bien des

lieues le matin et le soir et chacune avait sa rêveuse légende.

«Assez peu nombreuses et assez disséminées étaient ces abbayes, pour

ne troubler à aucun degré la profonde solitude de la région; pourtant

assez nombreuses pour déployer un réseau ou une tente de chrétienne

sainteté sur ce qui eût paru sans cela un désert païen[192].»

Maintenant, vous ne pouvez pas, il est vrai, avoir ici, en Angleterre,

des bois de dix-huit milles de rayon du centre à la lisière; mais vous

pourriez peut-être tout de même garder une fée ou deux pour vos

enfants, si vous aviez envie d'en garder. Mais en avez-vous réellement

envie? Supposez que vous eussiez chacun, derrière votre maison, un

jardin assez grand pour y faire jouer vos enfants, avec juste assez de

pelouse pour avoir la place de courir--pas davantage; supposez que vous

ne puissiez pas changer d'habitation, mais que, si vous le vouliez, vous

puissiez doubler votre revenu, ou le quadrupler, en creusant un puits à

charbon au milieu de la pelouse, et en convertissant les corbeilles de

fleurs en monceaux de coke. Le feriez-vous? J'espère que non. Je peux

vous dire que vous auriez grand tort si vous le faisiez, même si cela

augmentait votre revenu dans la proportion de quatre à soixante.

83. Et pourtant c'est cela que vous êtes en train de faire de toute

l'Angleterre. Le pays entier n'est qu'un petit jardin, pas plus grand

qu'il ne faut pour que vos enfants courent sur ses pelouses, si vous

voulez les laisser _tous_ y courir. Et ce petit jardin vous en ferez un

haut fourneau, et le remplirez de monceaux de cendres, si vous pouvez,

et ce seront vos enfants, non pas vous, qui souffriront de cela. Car

toutes les fées ne seront point bannies; il y a des fées de la

fournaise aussi bien que des fées des bois, et leurs premiers présents

semblent être «les flèches aiguës des puissants», mais leurs

derniers présents sont «des charbons de genièvre[193]».

84. Et cependant je ne puis pas--bien qu'il n'y ait aucune partie de mon

sujet que je sente plus profondément--imprimer ceci en vous; car nous

faisons si peu usage du pouvoir de la nature pendant que nous l'avons

que nous sentirons à peine ce que nous aurons perdu. Tenez, sur l'autre

rive de la Mersey, vous avez votre Snowdon, et votre Menai Straits, et

ce puissant roc de granit derrière les landes d'Anglesey, splendide

avec sa crête couronnée de bruyères, et son pied planté dans la mer

profonde, jadis considéré comme sacré--divin promontoire, regardant

l'Occident; le Holy Head ou Head land, capable encore de nous inspirer

une crainte religieuse quand ses phares dardent les premiers leurs feux

rouges à travers la tempête. Voilà les montagnes, voilà les baies et

les îles bleues qui, chez les Grecs, eussent été toujours chéries,

toujours puissantes dans leur influence sur la destinée de l'esprit

national. Ce Snowdon est votre Parnasse; mais où sont ses Muses? Cette

montagne de Holy head est votre île d'Égine; mais où est son temple

de Minerve?

85. Vous dirai-je ce que la Minerve chrétienne a accompli à l'ombre du

Parnasse jusqu'en l'an 1848? Voici une petite notice sur une école

galloise à la page 261 du rapport sur le pays de Galles, publié par le

Comité du Conseil de l'Instruction publique. Il s'agit d'une école

située auprès d'une ville de 5.000 habitants: «J'examinai alors une

classe plus nombreuse, dont la plupart des élèves étaient entrées

récemment à l'école. Trois fillettes déclarèrent, à plusieurs

reprises, qu'elles n'avaient jamais entendu parler de Dieu (deux sur six

pensaient que le Christ était actuellement sur terre); trois ne

savaient rien de la Crucifixion. Quatre sur sept ne connaissaient pas

les noms des mois, ni le nombre des jours de l'année. Elles n'avaient

encore aucune notion de l'addition passé deux et deux, ou trois et

trois, leurs esprits étaient absolument vides.» Oh! vous, femmes

d'Angleterre! depuis la princesse de ce pays de Galles jusqu'à la plus

simple d'entre vous, ne croyez pas que vos propres enfants pourront

entrer en possession de leur part dans le vrai Bercail de repos tant que

ceux-ci seront dispersés sur les montagnes comme des brebis qui n'ont

point de berger[194]. Et ne croyez pas que vos filles pourront être

élevées à la connaissance véritable de leur propre beauté humaine,

tant que les lieux charmants que Dieu fit à la fois pour être leurs

salles d'études et leurs cours de récréation resteront désolés et

souillés. Vous ne pourrez pas les baptiser efficacement dans vos fonts

baptismaux profonds d'un pouce, si vous ne les baptisez aussi dans les

douces eaux que le grand Législateur[195] a fait jaillir à jamais des

rochers de votre pays natal,--ces eaux qu'un païen eût adorées pour

leur pureté, et que vous n'adorez que quand vous les avez polluées.

Vous ne pouvez pas conduire vos enfants aux pieds de vos étroits autels

taillés à la hache dans vos églises, tandis que les autels de sombre

azur qui s'élèvent jusque dans le ciel, ces montagnes où un païen

aurait vu les pouvoirs du ciel reposer sur chaque nuage qui les

couronne, restent pour vous sans dédicace, autels élevés non à, mais

par un Dieu inconnu[196].

86. Voilà donc ce qui est de la nature, ce qui est de l'enseignement de

la femme, voilà pour ses fonctions domestiques et pour son caractère

de reine. Nous arrivons maintenant à notre dernière et plus importante

question. En quoi consiste son rôle de reine à l'égard de l'État?

Généralement nous vivons sous cette impression que les devoirs de

l'homme sont publics et ceux de la femme privés. Mais il n'en est pas

tout à fait ainsi. Tout homme a à remplir une tâche--ou une

obligation--personnelle, qui concerne son propre home, et une tâche ou

obligation, publique, qui n'est que l'expansion de l'autre, et qui

concerne l'État. De même toute femme a sa tâche, ou obligation,

personnelle, qui concerne son propre home, et une tâche, ou obligation

publique, qui n'est que l'expansion de celle-ci.

Or, la tâche de l'homme, relativement à son propre home, est, comme

nous l'avons dit, d'en assurer le maintien, le progrès, la défense,

celle de la femme d'en assurer l'ordre, le charme confortable et la

beauté.

Élargissons ces deux fonctions. Le devoir de l'homme comme membre de la

communauté est d'aider au maintien de l'État, à sa grandeur, à sa

défense.

Le devoir de la femme comme membre de la communauté est d'aider à une

sorte d'ordre dans l'État, de douceur confortable et à lui donner une

parure de beauté.

Ce que l'homme est à sa propre porte, la défendant, s'il est besoin,

contre l'insulte et le pillage, cela aussi, et s'y dévouant non dans

une moindre mais dans une plus large mesure, il doit l'être aux portes

de son pays, abandonnant son home, s'il est besoin, même au pillard,

pour aller accomplir le devoir plus haut qui lui incombe.

Et de même, ce que la femme est à l'intérieur, derrière ses portes,

c'est-à-dire le centre d'harmonie, le baume de détresse et le miroir

de beauté: cela elle doit l'être aussi en dehors de ses portes, quand

l'harmonie est plus difficile, la détresse plus immédiate, la beauté

plus rare.

Sésame et les lys: des trésors des rois, des jardins des reines · 第 14 / 16 段