Dans Roméo et Juliette, l'habile et courageux stratagème de la femme

aboutit à une issue désastreuse par l'insoucieuse impatience de son

mari. Dans le Conte d'Hiver, et dans Cymbeline, le bonheur et

l'existence de deux maisons princières, le premier perdu depuis de

longues années, la seconde mise en péril de mort par la folie et

l'entêtement des maris, sont rachetés à la fin par la royale patience

et la sagesse des femmes. Dans Mesure pour Mesure, la honteuse injustice

du juge et la honteuse lâcheté du frère sont opposées à la

victorieuse véracité et à l'adamantine pureté d'une femme. Dans

Coriolan le conseil de la mère, mis en pratique à temps, eût sauvé

son fils de tout mal; l'oubli momentané où il le laisse est sa perte;

la prière de sa mère, exaucée à la fin, le sauve, non, à vrai dire,

de la mort, mais de la malédiction de vivre en destructeur de son pays.

Et que dirais-je de Julia, fidèle malgré l'inconstance d'un amant qui

n'est qu'un enfant méchant?--d'Hélène, fidèle aussi malgré

l'impertinence et les injures d'un jeune fou?--de la patience d'Héro,

de l'amour de Béatrice et de la sagesse paisiblement dévouée de

«l'ignorante enfant[160]» qui apparaît au milieu de l'impuissance, de

l'aveuglement et de la soif de vengeance des hommes, comme un doux ange,

apportant le courage et le salut par sa présence et déjouant les pires

ruses du crime par ce qu'on s'imagine le plus manquer aux femmes, la

précision et l'exactitude de pensée.

58. Observez, ensuite, que, parmi toutes les principales figures des

pièces de Shakespeare, il n'y a qu'une femme faible--Ophélie; et c'est

parce qu'elle manque à Hamlet au moment critique et n'est pas, et ne

peut pas être, par sa nature, un guide pour lui quand il en a besoin,

que survient l'amère catastrophe. Enfin, bien qu'il y ait trois types

méchants parmi les principales figures de femmes--Lady Macbeth, Regan

et Goneril--nous sentons tout de suite qu'elles sont de terribles

exceptions aux lois ordinaires de la vie; et, là encore, néfastes dans

leur influence en proportion même de ce qu'elles ont abandonné du

pouvoir d'action bienfaisante de la femme. Tel est, à grands traits, le

témoignage de Shakespeare sur la place et le caractère des femmes dans

la vie humaine. Il les représente comme des conseillères

infailliblement fidèles et sages--comme des exemples incorruptiblement

justes et purs--toujours puissants pour sanctifier, même quand elles ne

peuvent pas sauver.

59. Non pas qu'il lui soit, en aucune manière, comparable dans la

connaissance de la nature de l'homme,--encore moins dans l'intelligence

des causes et du cours de la destinée,--mais seulement parce qu'il est

l'écrivain qui nous a ouvert le plus large aperçu sur les conditions

et la mentalité moyenne de la société moderne, je vous demande de

recevoir maintenant le témoignage de Walter Scott[161].

Je mets de côté ses premiers écrits purement romantiques en prose

comme sans valeur; et quoique ses premières poésies romantiques soient

très belles, leur témoignage n'a pas plus de poids que l'idéal d'un

enfant. Mais ses vraies œuvres, qui sont des études prises sur la vie

écossaise, portent en elles un témoignage véridique; et dans toute la

série de celles-là il y a seulement trois caractères d'hommes qui

atteignent au type héroïque[162].--Dandie Dinmont[163], Bob Boy[164]

et Claverhouse; de ceux-ci, l'un est un fermier des frontières; l'autre

un maraudeur; le troisième, le soldat d'une mauvaise cause. Et ils

n'atteignent au type idéal de l'héroïsme que par leur courage et leur

foi, unis à une puissance intellectuelle vigoureuse mais inculte ou

qu'ils appliquent de travers; tandis que ses caractères de jeunes gens

sont les nobles jouets d'un sort fantasque et c'est seulement grâce à

l'aide (ou aux hasards) de ce sort qu'ils survivent, sans les vaincre,

aux épreuves qu'ils endurent passivement. D'un caractère discipliné,

ou constant, ardemment attaché à un dessein sagement conçu, ou en

lutte contre les manifestations du mal ennemi, nettement défié et

résolument vaincu, il n'y a pas trace dans ses créations de jeunes

hommes. Tandis que dans ses types de femmes, dans les caractères

d'Ellen Douglas, de Flora Mac Ivor, de Rose Bradwardine[165], de

Catherine Seyton[166], de Diane Vernon[167], de Lilia Redgauntlet[168],

d'Alice Bridgenorth[169], d'Alice Lee et de Jeanie Deans[170], avec

d'infinies variétés de grâce, de tendresse et de puissance

intellectuelle, nous trouvons toujours un sens infaillible de dignité

et de justice; un esprit de sacrifice inaccessible à la crainte,

prompt, infatigable, se dévouant à la simple apparence du devoir, à

plus forte raison à l'appel d'un devoir véritable; et, enfin, la

patiente sagesse des affections longtemps contenues qui fait infiniment

plus que protéger leurs objets contre une erreur passagère; peu à peu

elle façonne, anime et exalte les caractères des amants indignes, si

bien qu'à la fin de l'histoire nous sommes tout juste capables, et pas

plus, d'avoir la patience d'écouter leurs succès immérités.

De sorte que toujours, avec Scott comme avec Shakespeare, c'est la femme

qui protège, enseigne et guide le jeune homme; et jamais, en aucun cas,

ce n'est le jeune homme qui protège ou instruit sa maîtresse.

60. Prenez maintenant, quoique plus brièvement, de plus graves

témoignages--ceux des grands Italiens et des Grecs. Vous connaissez

bien le plan du grand poème de Dante--c'est un poème d'amour qu'il

adresse à sa Dame morte;--un chant de bénédiction à celle qui a

veillé sur son âme. S'inclinant seulement jusqu'à la pitié, jamais

à l'amour, elle le sauve pourtant de la destruction,--le sauve de

l'enfer. Il va se perdre, pour l'éternité, dans son désespoir; elle

descend du ciel à son aide, et, pendant toute la durée de l'ascension

au Paradis, est son maître, se faisant pour lui l'interprète des

vérités les plus ardues, divines et humaines; et, en ajoutant les

réprimandes aux réprimandes, le conduit d'étoile en étoile[171].

Je n'insisterai pas sur la conception de Dante; si je commençais, je ne

pourrais finir; d'ailleurs vous pourriez penser qu'elle n'est que le

rêve arbitraire--et isolé--d'un cœur de poète. Aussi je veux plutôt

vous lire quelques vers d'un ouvrage sûrement composé par un chevalier

de Pise en l'honneur de sa dame vivante, pleinement caractéristiques de

la sensibilité des hommes les plus nobles du XIIIe siècle ou du

commencement du XIVe, conservé entre tant d'autres semblables

témoignages de l'honneur et de l'amour chevaleresques que Dante

Rossetti a recueillis pour nous chez les anciens poètes italiens:

«Car voyez! ta loi ordonne

Que mon amour soit manifestement

De te servir et honorer:

Et ainsi fais-je; et ma joie est parfaite,

D'être accepté pour le serviteur de ta règle[172].

À peine reçu, je suis dans le ravissement

Depuis que ma volonté est ainsi dressée

À servir, ô fleur de joie, ton excellence.

Ni jamais, semble-t-il, rien ne pourra plus éveiller

Une peine ou un regret.

Mais en toi prend son appui chacune de mes pensées et

de mes sensations

Parce que de toi toutes les vertus jaillissent

Comme d'une fontaine.

_Ce qu'il y a dans les dons que tu fais, c'est la meilleure_

_et la plus profitable sagesse_

_Avec l'honneur sans défaillance._

En toi chaque souverain bien habite séparément

Remplissant la perfection de ton empire.

Dame, depuis que j'ai reçu ta plaisante image dans mon

cœur,

Ma vie s'est isolée

Dans une brillante lumière, au pays de vérité.

Elle qui jusqu'alors, à vrai dire,

Avait tâtonné au milieu des ombres d'un lieu obscur

Et pendant tant d'heures et de jours

Avait à peine gardé le souvenir du bien.

Mais maintenant mon servage

T'appartient, et je suis plein de joie et de repos.

C'est un homme que de la bête sauvage

Tu as tiré, depuis que par ton amour je vis.»

61. Vous pensez peut-être qu'un chevalier grec n'aurait pas placé la

femme aussi haut que cet amant chrétien. Sa soumission spirituelle à

ses lois n'aurait pas été sans doute aussi absolue; mais pour ce qui

est de leurs caractères, c'est seulement parce que vous n'auriez pu me

suivre aussi aisément, que je n'ai pas pris les femmes de l'antiquité

grecque au lieu de celles de Shakespeare; et par exemple comme suprême

idéal, comme type de la beauté et de la foi humaines, le simple cœur

de mère et d'épouse, d'Andromaque; la sagesse divine et pourtant

rejetée de Cassandre; la bonté enjouée et la simplicité d'une

existence de princesse, chez l'heureuse Nausicaa; la calme vie de

ménagère de Pénélope pendant qu'elle épie au loin la mer; la

piété patiente, intrépide et le dévouement sans espoir de la sœur

et de la fille chez Antigone; la tête inclinée d'Iphigénie

silencieuse comme un agneau; et enfin l'attente de la résurrection[173]

rendue sensible à l'âme grecque quand revint de son propre tombeau

cette Alceste qui, pour sauver son époux, traversa sereinement

l'amertume de la mort.

62. Maintenant je pourrais accumuler devant vous témoignages sur

témoignages, si j'en avais le temps. Je prendrais Chaucer et je vous

montrerais pourquoi il écrivit une légende des Bonnes Femmes[174];

mais non une légende de Bons Hommes. Je prendrais Spencer et vous

montrerais comment ses féeriques[175] chevaliers sont quelquefois

trompés, et quelquefois vaincus; mais l'âme d'Una n'est jamais

obscurcie et l'épée de Brintomart n'est jamais brisée. Bien plus, je

pourrais remonter en arrière jusqu'à l'enseignement mythique des plus

anciens âges et vous montrer comment le grand peuple--dont il avait

été écrit que c'est par une de ses Princesses que serait élevé le

Législateur de toute la terre[176], et non par une femme de sa

race,--comment ce grand peuple Égyptien, le plus sage de tous les

peuples[177], donna à l'Esprit de la Sagesse la forme d'une Femme; et

dans sa main, comme symbole, la navette de la fileuse; et comment le nom

et la forme de cet esprit, adopté, adoré et obéi par les Grecs,

devint cette Athèna au rameau d'olivier et au bouclier de nuages, à la

foi en qui vous devez, en descendant jusqu'à ce jour, tout ce que vous

tenez pour le plus précieux en art, en littérature, ou en modèles de

vertu nationale.

63. Mais je ne veux pas m'égarer dans ces régions lointaines et

mythiques; je veux seulement vous demander d'accorder sa légitime

valeur au témoignage de ces grands poètes et des grands hommes du

monde entier, d'accord, comme vous le voyez, sur ce sujet. Je veux vous

demander si l'on peut supposer que ces hommes, dans les œuvres

capitales de leurs vies, n'ont fait que jouer avec des idées purement

fictives et fausses sur les relations de l'homme et de la femme; que

dis-je? bien pires que fictives ou fausses; car une chose peut être

imaginaire et cependant désirable, si toutefois elle est possible, mais

cela, leur idéal de la femme, n'est, d'après notre habituelle

conception des relations du mariage, rien moins que désirable. La

femme, disons-nous, ne doit ni nous guider, ni seulement penser par

elle-même. L'homme doit être toujours le plus sage; c'est à lui

d'être la pensée, la loi, c'est lui qui l'emporte par la connaissance,

et par la sagesse, comme par la puissance.

64. N'est-il pas de quelque importance de nous faire une opinion sur

cette question? Sont-ce tous ces grands hommes qui se trompent ou nous?

Shakespeare et Eschyle, Dante et Homère ne font-ils qu'habiller des

poupées pour nous; ou, pire que des poupées, des visions hors nature

dont la réalisation, si elle était possible, amènerait l'anarchie

dans tous les foyers et ruinerait l'affection dans tous les cœurs?

Mais, si vous pouvez supposer cela, consultez enfin l'évidence des

faits, telle que nous la fournit le cœur humain lui-même. Dans tous

les âges chrétiens qui ont été remarquables par la pureté ou par le

progrès, il y eut l'absolue dévotion d'une fanatique obéissance

vouée par l'amant à sa maîtresse, Je dis obéissance; non pas

seulement un enthousiasme et un culte purement imaginatifs; mais une

entière soumission, recevant de la femme aimée, si jeune soit-elle,

non seulement l'encouragement, la louange et la récompense du labeur,

mais, dans tout choix difficile à faire ou toute question ardue à

trancher, la direction de tout labeur. Cette chevalerie aux abus et à

la dégradation de laquelle nous pouvons faire remonter la

responsabilité de tout ce qui s'est produit depuis de cruel dans la

guerre, d'injuste dans la paix, de corrompu et de bas dans les relations

domestiques; dont l'originale pureté et la puissance organisèrent la

défense de la foi, de la loi et de l'amour; cette chevalerie, dis-je,

donnait comme base à sa conception d'une vie d'honneur la soumission du

jeune chevalier aux ordres--même si ces ordres étaient dictés par un

caprice--de sa dame. Et cela, parce que ceux qui la fondèrent savaient

que la première et indispensable impulsion d'un cœur vraiment instruit

et chevaleresque se trouve dans une aveugle obéissance à sa dame; que

là où cette vraie foi et cet esclavage ne sont pas, seront toutes les

passions perverses et malfaisantes; et que dans cette obéissance ravie

à l'unique amour de sa jeunesse est pour tout homme la sanctification

de sa force et la continuité de ses desseins. Et cela non qu'une telle

obéissance reste tutélaire ou honorable, si elle est rendue à celle

qui en est indigne; mais parce qu'il devrait être impossible à un

jeune homme vraiment noble--et qu'il lui est, de fait, impossible s'il a

été formé au bien--d'aimer une femme aux doux avis de qui il ne

pourrait se fier, ou dont les ordres suppliants pourraient le laisser

hésitant à leur obéir.

65. Je n'argumenterai pas davantage là-dessus, car j'estime que c'est à

la fois à votre expérience qu'il faut laissera connaître de ce qui

fut et à votre cœur, de ce qui doit être. Vous ne pensez certainement

pas que la coutume pour le chevalier de se faire agrafer son armure par

la main même de sa dame était le simple caprice d'une mode romanesque.

C'est le symbole d'une vérité éternelle--que l'armure de l'âme ne

tient jamais bien au cœur si ce n'est pas une main de femme qui l'a

attachée. Et c'est seulement si elle l'a attaché trop lâche que

l'honneur de l'homme fléchit.

Ne connaissez-vous pas ces vers charmants? Je voudrais les voir sus par

toutes les jeunes femmes d'Angleterre:

«Ah! la femme prodigue--elle qui pouvait

À sa douce personne mettre son prix

Sachant qu'il n'avait pas à choisir, mais à payer,

Comment a-t-elle vendu au rabais le Paradis!

Comment a-t-elle donné pour rien son présent sans prix,

Comment a-t-elle pillé le pain et gaspillé le vin,

Qui, consommés l'un et l'autre avec une sage économie,

De brutes auraient fait des hommes, et d'hommes des

dieux[178].»

66. Tout ceci, concernant les relations des amants, je crois que vous

l'accepterez volontiers. Mais ce dont nous doutons trop souvent, c'est

qu'il soit bon de continuer ces relations pendant toute la durée de la

vie. Nous pensons qu'elles conviennent entre amant et maîtresse, non

entre mari et femme. Cela revient à dire que nous pensons qu'un

respectueux et tendre hommage est dû à celle de l'affection de qui

nous ne sommes pas encore sûrs, et dont nous ne discernons que

partiellement et vaguement le caractère; et que le respect et l'hommage

doit disparaître quand l'affection, tout entière, sans restriction est

devenue nôtre, et quand le caractère a été par nous si bien

pénétré et éprouvé que nous ne craignons pas de lui confier le

bonheur de notre vie. Ne voyez-vous pas ce que ce raisonnement a de vil

autant que d'absurde? Ne sentez-vous pas que le mariage, partout où il

y a vraiment mariage, n'est rien que le sceau et la consécration du

passage d'un éphémère à un indestructible dévouement et d'un

inconstant à un éternel amour?

67. Mais comment, demanderez-vous, l'idée d'un rôle de guide pour la

femme est-elle conciliable avec l'entière soumission féminine?

Simplement en ce que ce rôle est de guider vers le but et non de le

déterminer. Laissez-moi vous montrer comment ces deux pouvoirs me

paraissent devoir être distingués l'un de l'autre. Nous sommes

absurdes et d'une absurdité sans excuse quand nous parlons de «la

supériorité» d'un sexe sur l'autre, comme s'ils pouvaient être

comparés en des choses similaires. Chacun possède ce que l'autre n'a

pas; chacun complète l'autre et est complété par lui; en rien ils ne

sont semblables, et le bonheur et la perfection de chacun a pour

condition que l'un réclame et reçoive de l'autre ce que seul il peut

lui donner.

68. Voici maintenant leurs caractères distinctifs. Le pouvoir de

l'homme consiste à agir, à aller de l'avant, à protéger. Il est

essentiellement l'être d'action, de progrès, le créateur, le

découvreur, le défenseur. Son intelligence est tournée à la

spéculation et à l'invention, son énergie aux aventures, à la guerre

et à la conquête, partout où la guerre est juste et la conquête

nécessaire. Mais la puissance de la femme est de régner, non de

combattre, et son intelligence n'est ni inventive ni créatrice, mais

tout entière d'aimable ordonnance, d'arrangement et de décision. Elle

perçoit les qualités des choses, leurs aspirations, leur juste place.

Sa grande fonction est la louange. Elle reste en dehors de la lutte,

mais avec une justice infaillible décerne la couronne de la lutte. Par

son office et sa place, elle est protégée du danger et de la

tentation. L'homme, dans son rude labeur en plein monde, trouve sur son

chemin les périls et les épreuves de toute sorte; à lui donc les

défaillances, les fautes, l'inévitable erreur, à lui d'être blessé

ou vaincu, souvent égaré, et toujours endurci. Mais il garde la femme

de tout cela. Au dedans de sa maison qu'elle gouverne, à moins qu'elle

n'aille les chercher, il n'y a pas de raison qu'entre ni danger, ni

tentation, ni cause d'erreur ou de faute. En ceci consiste

essentiellement le foyer qu'il est le lieu de la paix, le refuge non

seulement contre toute injustice, mais contre tout effroi, doute et

désunion. Pour autant qu'il n'est pas tout cela, il n'est pas le foyer;

si les anxiétés de la vie du dehors pénètrent jusqu'à lui, si la

société frivole du dehors, composée d'inconnus, d'indifférents ou

d'ennemis, reçoit du mari ou de la femme la permission de franchir son

seuil, il cesse d'être le foyer. Il n'est plus alors qu'une partie de

ce monde du dehors que vous avez couverte d'un toit, et où vous avez

allumé un feu. Mais dans la mesure où il est une place sacrée, un

temple vestalien, un temple du cœur sur qui veillent les Dieux

Domestiques devant la face desquels ne peuvent paraître que ceux qu'ils

peuvent recevoir avec amour, pour autant qu'il est cela, que le toit et

le feu ne sont que les emblèmes d'une ombre et d'une flamme plus

nobles, l'ombre du rocher sur une terre aride[179] et la lumière du

phare sur une mer démontée; pour autant il justifie son nom et mérite

sa gloire de Foyer.

Et partout où va une vraie épouse, le foyer est toujours autour

d'elle. Il peut n'y avoir au-dessus de sa tête que les étoiles; il

peut n'y avoir à ses pieds d'autre feu que le ver luisant dans l'herbe

humide de la nuit; le foyer n'en est pas moins partout où elle est; et

pour une femme noble il s'étend loin autour d'elle, plus précieux que

s'il était lambrissé de cèdre[180] ou peint de vermillon, répandent

au loin sa calme lumière, pour ceux qui sans lui n'auraient pas de

foyer.

69. Telle, donc, je crois être, et ne voulez-vous pas reconnaître

qu'elle l'est en effet, la vraie place et le vrai rôle de la femme.

Mais ne voyez-vous pas que, pour les remplir, elle doit--autant qu'on

peut user d'un pareil terme pour une créature humaine,--être incapable

d'erreur? Aussi loin qu'elle règne, tout doit être juste, ou rien ne

l'est. Elle doit être patiemment, incorruptiblement bonne;

instinctivement, infailliblement sage--sage non en vue du développement

d'elle-même, mais du renoncement à elle-même: sage, non pour se

mettre au-dessus de son mari, mais pour ne jamais faiblir à son coté;

sage non avec l'étroitesse d'un orgueil insolent et sec, mais avec la

douceur passionnée d'un dévouement modeste, infiniment variable parce

qu'il peut s'appliquer à tout--la vraie mobilité de la femme. Dans son

sens profond «La Donna e mobile[181]», mais non pas «Qual piùm'al

vento»; elle n'est pas non plus «variable comme l'ombre faite par le

tremble léger et frissonnant[182]», mais variable comme la lumière,

que multiplie sa pure et sereine réfraction afin qu'elle puisse

s'emparer de la couleur de tout ce qu'elle touche et l'exalter.

70. J'ai essayé jusqu'ici de vous montrer quelle devrait être la place

et quel le rôle de la femme. Nous devons maintenant aborder un second

point: quel est le genre d'éducation qui la rendra capable de les

remplir. Et si vous trouvez vraie la conception de son office et de sa

dignité que je vous ai exposée, il ne sera pas difficile de tracer le

plan de l'éducation qui la préparera à l'un et l'élèvera jusqu'à

l'autre.

Le premier de nos devoirs envers elle,--aucune personne raisonnable ne

peut en douter--est de lui assurer une éducation et des exercices

physiques qui affermissent sa santé et perfectionnent sa beauté; le

type le plus élevé de cette beauté étant impossible à atteindre

sans la splendeur de l'activité physique et d'une force délicate.

Perfectionner sa beauté, dis-je, et en accroître le pouvoir; elle ne

peut être trop puissante ni répandre trop loin sa lumière sacrée;

seulement rappelez-vous que la liberté des mouvements du corps est

impuissante à produire la beauté sans une liberté correspondante du

cœur. Il est deux passages d'un poète[183] qui se distingue, il me

semble, entre tous--non par sa puissance, mais par son exquise

_vérité_, et qui vous montreront la source et vous décriront en peu

de mots tout l'accomplissement de la beauté féminine. Je vais vous

lire les strophes introductrices, mais la dernière est la seule sur

laquelle je tienne à appeler spécialement votre attention:

«Trois ans elle crût sous le soleil et l'ondée.

Alors Nature dit: «Une plus aimable fleur

Sur terre ne fut jamais semée;

Cette enfant pour moi-même je prendrai;

Elle sera mienne, et je formerai

Une dame issue de moi seule.

Moi-même pour ma chérie je serai

À la fois la loi et l'impulsion; et avec moi

La fillette, dans le rocher et dans la plaine,

Dans la terre et le ciel, dans la clairière et le bocage,

Sentira à veiller sur elle un pouvoir

Tantôt excitateur et tantôt réprimant.

Les flottants nuages leur majesté prêteront

À elle, pour elle le saule se courbe;

Ni elle ne manquera de discerner

Même dans le mouvement de la tempête

La grâce qui moulera ses formes de jeune fille

Par une silencieuse sympathie;

Et _des sentiments vitaux de joie_

Élèveront sa forme jusqu'à une royale stature,

Gonfleront son sein virginal;

De telles pensées à Lucie je donnerai

Pendant qu'elle et moi ensemble nous vivrons

Ici dans cet heureux vallon.»

«Des sentiments _vitaux_ de joie», remarquez-le. Il y a de mortels

sentiments de joie; mais ceux qui sont naturels sont vitaux,

nécessaires à la vraie vie.

Et ils seront des sentiments de joie, s'ils sont vitaux. Ne croyez pas

pouvoir rendre une jeune fille gracieuse, si vous ne la rendez pas

heureuse. Il n'y a pas une contrainte imposée aux bons sentiments

naturels d'une jeune fille--il n'y a pas d'obstacle mis à ses instincts

d'amour ou d'effort--qui ne reste indélébilement écrit sur ses

traits, avec une dureté qui est d'autant plus pénible qu'elle ôte

leur éclat aux yeux de l'innocence et son charme au front de la vertu.

71. Voilà pour les moyens; maintenant notez bien la fin. Empruntez au

même poète une parfaite description de la beauté de la femme.

«Une contenance en laquelle se rencontrent

De doux souvenirs, des promesses aussi douces.»

Le charme parfait d'une contenance de femme peut consister seulement en

cette paix majestueuse qui est fondée sur le souvenir des années

heureuses et utiles, pleines de doux souvenirs; et de son union avec

cette jeunesse peut-être plus émouvante qui contient encore le germe

de tant de renouvellements et de tant de promesses, au cœur toujours

ouvert, modeste à la fois et brillante de l'espoir de choses meilleures

à acquérir et à donner. Il n'y a pas de vieillesse tant que

subsistent ces promesses.

Sésame et les lys: des trésors des rois, des jardins des reines · 第 13 / 16 段