assertions; la première donnait comme base à l'art la nature morale;
la seconde, à la nature morale, la guerre. Je dois maintenant rendre
plus claires--et prouver--ces deux affirmations. D'abord, en ce qui
concerne la nature morale considérée comme la base de l'art. Sans
doute le don artistique et la bonté du caractère sont deux choses
distinctes; un homme bon n'est pas nécessairement un peintre, et une
vision de coloriste n'implique pas de valeur morale. Mais le grand art
implique l'union de ces deux pouvoirs: il n'est que l'expression, par un
tempérament doué, d'une âme pure. S'il n'y a pas de don, il n'y a pas
d'art du tout, et s'il n'y a pas d'âme--bien plus, pas d'âme
droite--l'art est inférieur, fût-il habile.» Le contraire de cette
assertion (un contraire qui finirait peut-être par se rencontrer avec
elle, si on prolongeait les deux pensées non pas jusqu'à l'infini,
mais jusqu'à une certaine hauteur) a été exprimé avec beaucoup de
grâce par Whistler dans son Ten o'clock.--Se rappeler aussi le passage
des Stones of Venice sur une archivolte de Saint-Marc dessinée par un
artiste inconnu: «J'ai foi que l'homme qui a dessiné cette archivolte
et s'en est enchanté a vécu heureux, sage et _saint_.»]
[Note 37: Cette façon singulière d'user du pronom est très fréquente
chez Ruskin. Ex.: _Bible d'Amiens_ (IV, 23): «Ceux-ci sont les deux
seuls tombeaux de bronze de ses grands hommes qui subsistent en
France.» De même dans le sous-titre de la _Bible d'Amiens_:
«Esquisses de l'histoire de la Chrétienté pour les garçons et les
filles qui ont été tenus sur ses fonts baptismaux.» Dans la Couronne
d'Olivier Sauvage: «Ces chasses qui réalisent dans la personne de
_ses_ pauvres ce que leur maître,» etc., etc. (Note du traducteur.)]
[Note 38: C'est en obéissant à une pensée de ce genre que le père de
Stuart Mill lui fit commencer le grec à trois ans, et lire avant l'âge
de huit ans tout Hérodote, la Cyropédie et les Mémorables, les Vies
de Diogène Laerce, une partie de Lucien, Isocrate et six dialogues de
Platon, dont le Théétête. «Il me mit ainsi, dit Stuart Mill, en
avance d'un quart de siècle sur mes contemporains.» À cette manière
de concevoir la vie on peut opposer le bel Essai de Taine, où il montre
que ce sont les heures de flânerie qui sont les plus fécondes pour
l'esprit. Et en allant jusqu'à l'autre excès on peut trouver charmant
et même poétique, sinon profitable pour l'esprit (qui sait,
d'ailleurs, s'il ne pourrait pas l'être), le genre de vie si bien
décrit par George Eliot dans une page d'Adam Bede. «Même l'oisiveté
est active maintenant, curieuse du musées, de littérature périodique,
même des théories scientifiques avec aide du microscope. Le vieux
Loisir était un personnage tout différent; il ne lisait qu'une
innocente gazette privée d'articles de fond... Il vivait principalement
à la campagne, au milieu d'agréables résidences de famille. Il aimait
à flâner au parfum de l'abricotier, à s'étendre sous les ombrages.
Il ne connaissait rien des assemblées religieuses de la semaine et n'en
pensait pas plus mal du sermon du dimanche qui le laissait dormir depuis
le texte jusqu'à la bénédiction... Il avait une conscience facile...
pouvant supporter une forte quantité de bière ou de porto; les doutes,
les scrupules et les aspirations ne l'avaient pas rendu délicat... Bon
vieux Loisir, ne soyez point sévère pour lui, etc.» (Adam Bede,
traduction d'Albert Durade, tome II, pages 340 et 341.) (Note du
traducteur.)]
[Note 39: Pascal dit: «Quelle vanité que la peinture qui attire
l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire pas les
originaux!» Ne pourrait-on pas dire ici (et plus justement encore un
peu plus bas, § 15 à la métaphore: « Il est versé dans l'armorial
des mots, il connaît les mots de vieille race, les alliances qu'ils ont
contractées, ceux qui sont reçus, etc.»): Quelle vanité que la
métaphore quand elle attire l'admiration par la ressemblance des choses
dont on n'admire pas les originaux.» «Quelle vanité que la métaphore
quand elle donne de la dignité à l'idée précisément à l'aide des
fausses grandeurs dont nous nions la dignité.» Ruskin dit:
«Voulez-vous aller bavarder avec votre femme de chambre ou votre
garçon d'écurie quand vous pouvez vous entretenir avec des rois et des
reines.» Mais en réalité, et si cela n'était pas une métaphore,
Ruskin ne trouverait pas du tout qu'il vaut mieux causer avec un roi
qu'avec une servante(_a_). Ainsi les mots rois, noblesse, pour ne citer
que ceux qui se rapportent exactement au passage en question, sont
employés, par des écrivains qui savent le néant de ces choses, pour
donner une idée plus de grandeur (grandeur que ces choses ne peuvent
pourtant pas donner puisqu'elles ne la possèdent pas en réalité). Je
trouve dans Mæterlinck (l'Évolution du Mystère, dans le Temple
Enseveli) une remarque du même genre que la mienne (avec la profondeur
et la beauté en plus, cela va sans dire): «Demandons-nous, dit-il, si
l'heure n'est pas venue de faire une révision sérieuse des beautés,
des images, des symboles, des sentiments, dont nous usons encore pour
amplifier le spectacle du monde. Il est certain que la plupart d'entre
eux n'ont plus que des rapports précaires avec les pensées de notre
existence réelle, et s'ils nous retiennent encore c'est plutôt à
titre de souvenirs innocents et gracieux d'un passé plus crédule et
plus proche de l'enfance de l'homme. (Or) il n'est pas indifférent de
vivre au milieu d'images fausses, alors même que nous savons qu'elles
sont fausses. Les images trompeuses finissent par prendre la place des
idées justes qu'elles représentent, etc.». À merveille, mais
maintenant ouvrons au hasard n'importe lequel des derniers volumes de
Mæterlinck (je dis des derniers, car pour la première partie de son
œuvre il reconnaît volontiers qu'il y a sacrifié à un idéal de
beauté périmé) et nous avançons au milieu de «Reines irritées, de
Princesses endormies» (je cite de mémoire et peut-être inexactement),
de «Nymphes captives», de «Rois déchus», de «seul Prince
authentique dont la noblesse remonte à celle des Dieux mêmes».--En
réalité pourtant Mæterlinck ne mérite pas en cela les mêmes
reproches que Ruskin. Car ces métaphores cherchent plutôt à
caractériser une beauté qu'à lui fournir des titres qui imposent à
notre imagination. Quand Ruskin dit du Lys que c'est «la fleur même de
l'Annonciation» il n'a rien dit qui nous fasse mieux sentir la beauté
du Lys, il veut seulement nous le faire révérer. Quand Mæterlinck
dit: «Cependant, dans une touffe de rayons, le grand Lys blanc, vieux
seigneur des jardins, le seul prince authentique parmi toute la roture
sortie du potager... calice invariable aux six pétales d'argent, dont
la noblesse remonte à celle des Dieux mêmes, le Lys immémorial dresse
son sceptre antique, inviolé, auguste, qui crée autour de lui une
zône de chasteté, de silence, de lumière», il consacre au lys les
phrases les plus splendides sans doute que depuis l'Évangile il ait
inspirées, les plus réellement belles, empreintes de la réalité la
plus vivante, la plus observée, la plus approfondie. Toutes les
beautés les plus singulières du Lys sont ici à jamais dégagées du
plaisir confus que donne sa vue. Sans doute la noblesse du Lys y figure
(comme dans notre esprit d'ailleurs quand nous le voyons, historique,
mystique, héraldique, au milieu du potager), mais «dans une touffe de
rayons» au milieu des autres fleurs, en pleine réalité. Et les images
les plus nobles, celle du sceptre, par exemple, sont tirées de ce qu'il
y a de plus caractéristique dans sa forme. Pourtant (car on pourrait à
l'infini suivre ces deux esprits dans leurs coïncidences, leurs
diversions, leurs entrecroisements) le nom de Mæterlinck venait
nécessairement ici et c'est en somme sur son nom que devrait être
prêché le sermon que ces pages de Ruskin inspirent. Si, dans le
passage de _Fleurs démodées_ que j'ai cité sur le Lys, il s'écarte
de Ruskin après l'avoir rencontré (page sur le Lys de _The Queen of
air_ que j'ai citée page 285 de la traduction de la Bible d'Amiens),
voilà qu'à dix lignes de distance je les retrouve assez près l'un de
l'autre pour qu'on sente le perpétuel côtoiement (ignoré de
Mæterlinck est-il besoin de le dire, et sans que son originalité
absolue en doive éprouver la plus légère diminution). Quelques pages
plus haut, dans _les Fleurs démodées_: «Considérez aussi tout ce qui
manquerait à la voix de la félicité humaine... si depuis des siècles
les fleurs n'avaient alimenté la langue que nous parlons... Tout le
vocabulaire, toutes les impressions de l'amour sont imprégnées de leur
haleine, etc.». Dans un sentiment d'ailleurs tout différent (et à mon
avis bien moins rare et bien moins pur), Ruskin dit, _dans la même
phrase_ que celle à laquelle je faisais allusion: «Considérez ce que
chacune de ces fleurs (les Drosidæ) a été pour l'esprit de l'homme,
d'abord dans leur noblesse, etc., etc., si bien qu'il est impossible de
mesurer leur influence pour le bien, au moyen-âge, etc.». Mais puisque
nous voici revenus à Ruskin ne le quittons plus, ou plutôt demandons
à l'œuvre, sinon à la doctrine de M. Mæterlinck, une justification
de cet irrationnel que nous relevions chez Ruskin, à propos de sa
métaphore: «Vous bavardez avec votre valet d'écurie quand les rois
vous attendent.» Hé bien, quand nous avons lu les derniers livres de
M. Mæterlinck, si sages, fondant uniquement la beauté sur
l'intelligence et sur la sincérité, tout nourris d'une pensée si
forte, si originale, si nous nous demandons ce que nous y avons trouvé
de plus beau, ce sera telle phrase qui ne reflète aucune grande
pensée, ne nous en découvre et ne nous en révèle aucune, telle
phrase purement singulière et sans signification spirituelle
intéressante. Ainsi par exemple plus que d'autres phrases habitées par
une grande et neuve pensée qui ne suffira pas à les rendre
belles--nous aimerons celle-ci (M. Mæterlinck veut exprimer cette idée
très ordinaire qu'il y a quelquefois une justice accidentelle): «comme
il se peut qu'une flèche, lancée par un aveugle dans une foule,
atteigne par hasard un parricide». L'idée n'est pas évidemment une
des plus profondes qu'ait eues M. Mæterlinck. Mais l'espèce de tableau
de Thierry Bouts ou de Breughel qu'elle peint devant nos yeux est
admirable, bien que d'une beauté irrationnelle. Qu'y a-t-il de plus
beau dans la vie des abeilles: peut-être une certaine couleur
«azurée» des belles heures de l'été. Dans la Vie des Abeilles
encore, dans le Temple Enseveli, ce qui reste le lus précieux sont tels
tableaux où apparaît le Sage qui fit aimer à l'auteur les abeilles et
les fleurs démodées, ou bien l'ouvrier qui contemple le soleil du haut
des remparts, et qui accentuent pour nous la parenté, avec son ancêtre
Mantouan, du Virgile des Flandres. Mæterlinck a ajouté un admirable
philosophe au merveilleux écrivain qu'il était. Mais et même si,
comme je le crois, cet écrivain est devenu encore plus grand, son ami
le philosophe n'y a été pour rien. On sent très bien que ce n'est pas
parce que le penseur s'est développé que l'écrivain a grandi.
Conclusion: la beauté du style est au fond irrationnelle. Nous avons
donc fait à Ruskin une querelle injuste, mais non vaine puisqu'elle
nous a permis de découvrir pourquoi il avait au fond raison. (Note du
traducteur.)
(_a_) Ruskin moins que tout autre. «Les biographes de Ruskin, dit
l'homme qui a le mieux parlé de Ruskin et qui l'a fait connaitre en
France, M. Robert de la Sizeranne, dans la Préface qu'il a écrite pour
la belle traduction des Pierres de Venise de MMe P. Grémieux, les
biographes de Ruskin savent que ce n'est pas dans les salons qu'il faut
aller chercher sur lui des souvenirs personnels, mais chez... des
maçons, des charpentiers, des bouquinistes, des bedeaux et des
gondoliers. M. Ugo Ojetti a retrouvé et publié les lettres de Ruskin
à son gondolier.»]
[Note 40: Voir plus bas la note de la page 78 sur cet emploi du prénom
chez Ruskin.]
[Note 41: En réalité la place que nous désirons occuper dans la
société des morts ne nous donne nullement le droit de désirer en
occuper une dans la société des vivants. La vertu de ceci devrait nous
détacher de cela. Et si la lecture et l'admiration ne nous détachent
pas de l'ambition (je ne parle bien entendu que de l'ambition vulgaire,
celle que Ruskin appelle «désir d'avoir une bonne situation dans le
monde et dans la vie»), c'est un sophisme de dire que nous nous sommes
acquis par les premières le droit de sacrifier à la seconde. Un homme
n'a pas plus de titres à être «reçu dans la bonne société» ou du
moins à désirer l'être, parce qu'il est plus intelligent et plus
cultivé. C'est là un de ces sophismes que la vanité des gens
intelligents va chercher dans l'arsenal de leur intelligence pour
justifier leurs penchants les plus vils. Cela reviendrait à dire que
d'être devenu plus intelligent, crée des droits à l'être moins. Tout
simplement diverses personnes se côtoient au sein de chacun de nous,
et la vie de plus d'un homme supérieur n'est souvent que la coexistence
d'un philosophe et d'un snob. En réalité il y a bien peu de
philosophes et d'artistes qui soient absolument détachés de l'ambition
et du respect du pouvoir, «des gens place». Et chez ceux qui sont plus
délicats ou plus rassasiés, le snobisme se substitue à l'ambition et
au respect du pouvoir, comme la superstition s'élève sur la ruine des
croyances religieuses. La nature morale n'y gagne rien. D'un philosophe
mondain ou d'un philosophe intimidé par un ministre, c'est encore le
second qui est le plus innocent. (Note du traducteur.)]
[Note 42: Cf. Emerson: «Il en est d'un bon livre comme d'une bonne
société. Introduisez un être vil parmi des êtres supérieurs--cela
ne servira à rien; il n'est pas, il ne deviendra pas leur égal; chaque
société, se protège elle-même; la compagnie peut se rassurer, cet
intrus dont le corps est ici pourtant, n'est pas devenu un membre de la
société.» (Note du traducteur.)]
[Note 43: Cette idée choque en nous un lieu commun très répandu et
qui est d'ailleurs peut-être aussi vrai que ce paradoxe. Mais faisons
bénéficier Ruskin de sa théorie et ne nous étonnons pas que cet
homme «plus sage que nous» pense «autrement que nous».]
[Note 44: Cf. la _Bible d'Amiens_. «C'est en se référant à elles
qu'il doit être entendu, compris s'il est possible--jugé--par notre
amour d'abord», etc. (III, 3). (Note du traducteur.)]
[Note 45: Mais cette sorte de brume, qui enveloppe la splendeur des
beaux livres comme celle des belles matinées est une brume naturelle,
l'haleine en quelque sorte du génie, qu'il exhale sans le savoir, et
non un voile artificiel dont il entourerait volontairement son œuvre
pour la cacher au vulgaire. Quand Ruskin dit: «Il veut savoir si vous
en êtes digne», c'est une simple figure. Car donner à sa pensée une
forme brillante, plus accessible et plus séduisante pour le public, la
diminue, et fait l'écrivain facile, l'écrivain de second ordre. Mais
envelopper sa pensée pour ne la laisser saisir que de ceux qui
prendraient la peine de lever le voile, fait l'écrivain difficile qui
est aussi un écrivain de second ordre. L'écrivain de premier ordre est
celui qui emploie les mots mêmes que lui dicte une nécessité
intérieure, la vision de sa pensée a laquelle il ne peut rien
changer,--et sans se demander si ces mots plairont au vulgaire ou
«l'écarteront». Parfois le grand écrivain sent qu'au lieu de ces
phrases au fond desquelles tremble une lueur incertaine que tant de
regards n'apercevront pas, il pourrait (rien qu'en juxtaposant et en
exhibant les métaux charmants qu'il fait fondre sans pitié et
disparaître pour composer ce sombre émail), se faire reconnaître
grand homme par la foule, et, ce qui est une tentation plus diabolique,
par tels de ses amis qui nient son génie, bien plus par sa maîtresse.
Alors il fera un livre de second ordre avec tout ce qui est tu dans un
beau livre et qui compose sa noble atmosphère de silence, ce
merveilleux vernis qui brille du sacrifice de tout ce qu'on n'a pas dit.
Au lieu d'écrire l'«Éducation sentimentale» il écrira «Fort comme
la Mort». Et ce n'est pas le désir d'écrire plutôt l'Éducation
Sentimentale qui doit le faire renoncer à toutes ces vaines beautés,
ce n'est aucune considération étrangère à son œuvre, aucun
raisonnement où il dise: «_je_». _Il_ n'est que le lieu où se
forment ces pensées qui élisent elles-mêmes à tout moment,
fabriquent et retouchent la forme nécessaire et unique où elles vont
s'incarner. (Note du traducteur.)]
[Note 46: Il ne faut pas voir là un caprice du penseur qui ôterait au
contraire de la profondeur à sa pensée: mais ce fait, que comprendre
étant, en quelque sorte, comme on l'a dit, égaler, comprendre une
pensée profonde, c'est avoir soi-même, au moment où on la comprend,
une pensée profonde; et cela exige quelque effort, une véritable
descente au cœur de soi-même, en laissant loin derrière soi, après
les avoir traversées, les quelques nuées de pensée éphémère à
travers lesquelles nous nous contentons ordinairement de regarder les
choses. Cet effort, seuls le désir et l'amour nous donnent la force de
l'accomplir. Les seuls livres qu'on assimile bien sont ceux qu'on lit
un véritable appétit, après avoir peiné pour se les procurer tant on
avait besoin d'eux. (Note du traducteur.)]
[Note 47: Quelquefois Ruskin donne des conseils profonds sans dire la
raison qui les lui fait donner comme un médecin ne peut pas expliquer
toute la physiologie à son malade pour justifier une prescription qui
au malade semblera arbitraire et qu'un autre médecin, si on le lui
rapporte, jugera admirable. (Note du traducteur.)]
[Note 48: De même dans la _Bible d'Amiens_ (chapitre II, §1), nous
voyons Ruskin nous demander de rattacher d'importantes idées à une
division «purement formelle et arithmétique» (il dit il est vrai
«formelle et arithmétique au premier abord» mais elle ne l'est pas
qu'au premier abord et le reste toujours). Dans ce même chapitre II il
rattache (§30, 31) toutes ses idées sur les Francs Saliens à des
étymologies qui sont forcément fantaisistes puisqu'elles sont
nombreuses. Si l'une était exacte (ce qui d'ailleurs n'est pas
probable) les autres seraient forcément exclues. Enfin toujours dans ce
même chapitre II il dit: «_Fere Ancos_ devenant assez vite dans le
langage parlé _Francos; une dérivation certes à ne pas accepter_,
mais à cause de l'idée qu'elle donna de l'arme, elle vaut que vous y
prêtiez attention.» (Note du traducteur.)]
[Note 49: Ici encore la métaphore donne à l'idée de la dignité
précisément à l'aide des choses dont Ruskin ne reconnaissait
certainement pas la dignité. L'armorial lui était probablement assez
indifférent, et le genre de personnes qui savent au juste si telle
personne est reçue ou n'est pas reçue--«Madame de Beauséant la
recevait, il me semble...»--«Dans ses raouts! répondit la
vicomtesse» (Balzac: Gobsek)--, qui savent de chacun quelle a été
l'illustration de sa race et de ses alliances, ne devait pas à ses yeux
posséder une science bien enviable. Qu'une personne soit de bon sang ou
de sang obscur, voilà qui a peu d'importance aux yeux d'un penseur. Or
c'est à l'idée que cela a au contraire un grand prix que fait
implicitement appel l'image de Ruskin: «il distingue d'un coup d'œil
les mots de bonne lignée et de vieux sang», etc., de sorte que le
plaisir que de telles images donnent au lecteur (et d'abord à l'auteur)
est réalité à base d'insincérité intellectuelle. (Note du
traducteur.)]
[Note 50: Une personne que je connais dit quelquefois à son fils:
«Cela me serait bien égal que tu épouses une femme qui ne saurait pas
ce que c'est que Ruskin, mais je ne pourrais pas supporter que tu
épouses une femme qui dirait: «tram_v_ay» (au lieu de prononcer
tram_o_uay.) (Note du traducteur.)]
[Note 51: Comparez: «J'étais ravi lorsqu'à l'exemple de certains
peintres dont la palette est très sommaire et l'œuvre cependant riche
en expressions, je me flattais d'avoir tiré quelque relief ou quelque
couleur d'un mot très simple en lui-même, souvent le plus usuel et le
plus usé, parfaitement terne à le prendre isolément. Notre langue...
même en son fonds moyen et dans ses limites ordinaires m'apparaissait
comme inépuisable en ressources. Je la comparais à un sol excellent,
tout borné qu'il est, qu'on peut indéfiniment exploiter dans sa
profondeur, sans avoir besoin de l'étendre, propre à donner tout ce
qu'on veut de lui, à la condition qu'on y creuse.» (Fromentin, Un
été dans le Sahara, préface de la troisième édition.) Et sans doute
c'est vrai. Mais ce n'est certes pas la langue si terne et si peu
«faite», si sèche et si pauvre, si peu «artiste» pour tout dire, de
cet homme distingué entre tous, qui servira d'un bien bel exemple à ce
sage précepte. (Note du traducteur.)]
[Note 52: Voir _Bible d'Amiens_, IV, 25.]
[Note 53: Allusion à l'étymologie de caméléon: χαμαι λεων.]
[Note 54: II Pierre, III, 5, 7. (Note de l'auteur.) Tenus en réserve
pour le feu, au jour du jugement et de la destruction des impies. (Note
du traducteur.)]
[Note 55: Notez la ressemblance frappante avec Aratra Pentelici, II,
364: «Cette idée, qui est celle de la plupart des Anglais religieux,
_que la Parole de Dieu, par qui les cieux furent créés jadis_, ainsi
que la terre, tirée de l'eau et subsistant dans l'eau (allusion à St
Pierre, 2, III, 5),--que la Parole de Dieu qui s'adressa aux Prophètes,
et s'adresse encore à jamais à tous ceux qui veulent l'entendre (ainsi
qu'à beaucoup de ceux qui ne le veulent pas) (allusion à Ezéchiel, II,
5, 7)--et qui, appelée le Fidèle et le Véritable (allusion à
l'Apocalypse, XIX, 11) doit précéder, le jour du jugement, les armées
du ciel (allusion à l'Apocalypse, XIX, 14)--peut être reliée pour
notre plaisir en maroquin et être promenée ici et là dans la poche
d'une jeune dame avec des signets pour marquer les passages auxquels
elle donne sa pleine approbation». (Note du traducteur.)]