terreur panique, l'une à l'autre; elles achètent chacune pour dix
millions de livres de terreur par an. Maintenant supposez qu'au lieu
d'acheter chaque année ces dix millions de panique elles se décident a
vivre en paix toutes deux et à acheter annuellement pour dix millions
d'instruction; et que chacune d'elles emploie ces dix millions de livres
annuels à fonder des bibliothèques royales, des musées royaux, des
jardins et des lieux de repos royaux. Cela ne serait-il pas quelque peu
mieux pour la France et l'Angleterre?
Il se passera encore longtemps avant que cela n'arrive. Cependant
j'espère qu'il ne se passera pas longtemps avant que des bibliothèques
royales ou nationales soient fondées dans chaque ville importante,
contenant une collection royale de livres. La même collection dans
chacune d'elles de livres choisis, les meilleurs en chaque genre,
édités pour cette collection nationale avec le plus de soin possible;
le texte imprimé toujours sur des pages de mêmes dimensions, à
grandes marges, et divisés en volumes agréables, légers à la main,
beaux et solides et irréprochables comme modèles du travail du
relieur; et ces grandes bibliothèques seront accessibles à toute
personne propre et rangée, à toutes les heures du jour et du soir, des
prescriptions sévères étant édictées pour faire observer
scrupuleusement ces conditions de propreté et de bon ordre.
50. Je pourrais faire avec vous d'autres plans pour des galeries
artistiques, et pour des musées d'histoire naturelle, et pour beaucoup
de choses précieuses, de choses, à mon avis, nécessaires.--Mais ce
projet de bibliothèques est le plus simple et le plus urgent et fera
ses preuves comme tonique de premier ordre pour ce que nous appelons
notre constitution britannique, qui est depuis peu devenue hydropique et
a une mauvaise soif et une mauvaise faim et a grand besoin d'une
nourriture plus saine. Vous avez réussi à faire rapporter dans ce but
ses lois sur les grains; voyez si vous ne pourriez pas dans le même but
encore faire voter des lois sur les grains, qui nous donneraient un pain
meilleur; pain fait avec cette vieille graine arabe magique, le Sésame,
qui ouvre les portes;--les portes non des trésors des voleurs, mais des
trésors des Rois[152].
APPENDICE
(Note du § 30.)
Pour ce qui est de ce fait que le loyer augmente par la mort des
pauvres, vous pouvez en trouver la preuve dans la préface du rapport
adressé au Conseil Privé par l'inspecteur des Services sanitaires,
rapport qui vient de paraître; cette préface contient des propositions
de nature, il me semble, à causer quelque émoi, et relativement
auxquelles vous me permettrez de noter les points suivants:
Il y a aujourd'hui au sujet de la propriété du terrain deux théories
courantes et en conflit: toutes deux fausses.
La première consiste à dire que, d'institution divine, a toujours
existé et doit continuer à exister un certain nombre de personnes
héréditairement sacrées, auxquelles toute la terre, l'air et l'eau du
monde appartiennent à titre de propriété personnelle; desquelles
terre, air et eau ces personnes peuvent, à leur gré, permettre ou
défendre au reste du genre humain d'user pour se nourrir, pour respirer
et pour boire. Cette théorie ne sera plus très longtemps soutenable.
La théorie opposée est qu'un partage de toutes les terres de l'univers
entre tous les prolétaires de l'univers élèverait immédiatement les
dits prolétaires au rang de personnages sacrés, qu'alors les maisons
se bâtiraient d'elles-mêmes et le blé pousserait tout seul et que
chacun pourrait vivre sans avoir à faire aucun travail pour gagner sa
vie. Cette théorie paraîtrait également insoutenable le jour où elle
serait mise en pratique.
Il faudra cependant de rudes expériences et de plus rudes catastrophes,
avant que l'opinion publique soit convaincue qu'aucune loi, quoi qu'elle
concerne, moins que toute autre une loi concernant la terre (qu'elle
prétende maintenir la propriété ou procéder au partage, la louer
cher ou à bon marché) ne serait, en fin de compte, de la moindre
utilité au peuple, aussi longtemps que la lutte générale pour la vie,
et pour les moyens de vivre, restera une lutte de concurrence brutale.
Cette lutte dans une nation sans principes prendra une forme ou une
autre, mais toujours implacable, quelles que soient les lois que vous
lui opposiez. Ainsi, par exemple, ce serait une réforme tout à fait
bienfaisante pour l'Angleterre, si on pouvait la faire accepter, que des
limites maxima soient assignées aux revenus, selon les classes; et que
le revenu de chaque seigneur lui soit versé comme un salaire fixe ou
une pension que lui ferait la nation, au lieu d'être arrachée en
sommes variables à ses tenanciers pressurés à sa discrétion. Mais si
vous pouviez faire passer demain une telle loi, et si, ce qui en serait
le complément nécessaire, vous pouviez prendre, comme unité de ces
revenus fixés par la loi, un certain poids de pain de bonne qualité
qui correspondrait à une certaine somme d'argent, douze mois ne
s'écouleraient pas sans qu'un autre cours se fût tacitement établi,
et que le pouvoir reformé de la richesse accumulée ait fait de nouveau
valoir ses droits, en quelque autre article ou quelque autre valeur
fictive. Il n'y a qu'un remède à la misère du peuple, c'est
l'éducation du peuple, dirigée de manière à rendre l'homme
réfléchi, pitoyable et juste. On peut en effet concevoir beaucoup de
lois qui peu à peu amélioreraient et fortifieraient le tempérament de
la nation, mais, pour la plupart, elles sont telles qu'il faudrait que
le tempérament de la nation pût être amélioré avant d'être en
état de les supporter. Un peuple pendant sa jeunesse peut très bien
recevoir quelque secours des lois, ainsi qu'un enfant faible d'une
gouttière, mais une fois vieux il ne peut plus par ce moyen remédier
à la déviation de son épine dorsale. D'ailleurs la question
foncière, si grave qu'elle soit devenue, n'est que secondaire;
distribuez la terre comme vous voudrez, la question principale reste
entière: Qui la bêchera? Qui de nous, en un mot, devra faire pour les
autres la besogne rude et sale, et à quel prix? Et qui devra faire la
besogne agréable et facile et à quel prix? Qui ne devra faire aucune
besogne du tout et à quel prix? Et d'étranges questions de morale et
de religion se lient à celles-là. Dans quelle mesure est-il permis de
sucer une partie de l'âme d'un grand nombre de personnes pour unir les
quantités psychiques ainsi extraites et en faire une âme très belle
ou idéale? Si nous avions à faire à du sang au lieu d'âme (et la
chose pourrait à la lettre se faire comme cela a déjà été essayé
sur des enfants) de façon qu'il fût possible, en retirant une certaine
quantité de sang des bras d'un nombre donné d'hommes du peuple, et en
l'introduisant tout en une seule personne, de faire un gentilhomme au
sang plus azuré, la chose se pratiquerait certainement, mais en
cachette, je crois. Mais aujourd'hui, parce que c'est du cerveau et de
l'âme que nous enlevons, et non du sang visible, nous pouvons nous
livrer à cette opération tout à fait ouvertement, et nous nous
nourrissons, nous les gentilshommes, à la façon des belettes, de la
proie la plus délicate; c'est-à-dire que nous gardons un certain
nombre de manants à bêcher et à bûcher, abrutis sous tous les
rapports, de façon que nous, nourris gratis, puissions avoir toute la
vie spirituelle et sentimentale pour nous. Sans doute il y a beaucoup à
dire en faveur de ceci. Un gentleman anglais, autrichien, ou italien,
bien né et bien élevé (et à plus forte raison une dame) est un beau
produit, supérieur à la plupart des statues; étant beau de couleur
aussi bien que de forme et ayant une cervelle en plus; c'est un glorieux
spectacle que le contempler, une merveille que s'entretenir avec lui et
vous ne pouvez l'obtenir, ainsi qu'une pyramide ou qu'une église, que
par le sacrifice d'une grande cotisation de vies. Et il est peut-être
mieux d'élever une belle créature humaine qu'un beau dôme ou un beau
clocher et plus délicieux de lever respectueusement les yeux vers un
être si au-dessus de nous que vers un mur; seulement la belle créature
humaine aura quelques devoirs à remplir en retour, devoirs de beffroi
et de rempart vivants dont nous allons parler dans un instant[153].
[Note 22: Cette épigraphe, qui ne figurait pas dans les premières
éditions de _Sésame et les Lys_, projette comme un rayon
supplémentaire qui ne vient toucher que la dernière phrase de la
conférence (voir page 125), mais illumine rétrospectivement tout ce qui
a précédé. Ayant donné à sa conférence le titre symbolique de
Sésame (Sésame des _Mille-et-une-Nuits_--la parole magique qui ouvre
le porte de la caverne des voleurs,--étant l'allégorie de la lecture
qui nous ouvre la porte de ces trésors où est enfermée la plus
précieuse sagesse des hommes: les livres), Ruskin s'est amusé à
reprendre le mot Sésame en lui-même et, sans plus s'occuper des deux
sens qu'il a ici (sésame dans Ali-Baba, et la lecture), à insister sur
son sens original (la graine de sésame) et à l'embellir d'une citation
de Lucien qui fait en sorte jeu de mots en faisant vivement apparaître
sous la signification conventionnelle que le mot a chez le conteur
oriental et chez Ruskin, son sens primordial. En réalité, Ruskin
hausse ainsi d'un degré la signification symbolique de son titre
puisque la citation de Lucien nous rappelle que Sésame était déjà
détourné de sa signification dans les _Mille et une Nuits_ et qu'ainsi
le sens qu'il a comme titre de la conférence de Ruskin est une
allégorie d'allégorie. Cette citation pose nettement dès le début
les trois sens du mot Sésame, la lecture qui ouvre les portes de la
sagesse, le mot magique d'Ali-Baba et la graine enchantée. Dès le
début Ruskin expose ainsi ses trois thèmes et à la fin de la
conférence il les mêlera inextricablement dans la dernière phrase où
sera rappelée dans l'accord final la tonalité du début (sésame
graine), phrase qui empruntera à ces trois thèmes (ou plutôt cinq,
les deux autres étant ceux des _Trésors des Rois_ pris dans le sens
symbolique de livres, puis se rapportant aux Rois et à leurs
différentes sortes de trésors, nouveau thème introduit vers la fin de
la conférence) une richesse et une plénitude extraordinaires. Sur la
citation de Lucien elle-même la «Library Edition» donne un
commentaire qui ne me semblerait exact que si cette citation servait
d'épigraphe aux _Jardins des Reines_ et non aux _Trésors des Rois_. En
revanche elle note (et ceci est très intéressant) l'admiration de
Ruskin (dont témoigne une note au crayon sur une copie du livre), pour
un passage des _Oiseaux_ d'Aristophane où la Huppe décrivant la vie
simple des oiseaux dit qu'ils n'ont pas besoin d'argent et se
nourrissent de sésame. Je crois simplement que Ruskin, un peu par cette
idolâtrie dont j'ai souvent parlé, se complaisait ainsi à aller
adorer un mot dans tous les beaux passages des grands auteurs où il
figure. L'idolâtre notre contemporain, auquel j'ai souvent comparé
Ruskin, met ainsi quelquefois jusqu'à cinq épigraphes en tête d'une
même pièce. Ruskin en a bien mis successivement jusqu'à cinq en tête
de Sésame et s'il a opté en dernier lieu pour celle de Lucien, c'est
sans doute parce qu'étant plus éloignée que les autres du sentiment
de sa conférence, elle était par là même plus neuve, plus
décorative, et, en rajeunissant le sens du mot Sésame, en éclairait
bien les divers symboles. Nul doute d'ailleurs qu'elle ne l'ait amené
à rapprocher des trésors de la sagesse le charme d'une vie frugale et
à donner à ses conseils de sagesse individuelle l'étendue de maximes
pour le bonheur social. Cette dernière intention se précise vers le
milieu de la conférence. Mais c'est le charme précisément de l'œuvre
de Ruskin qu'il ait entre les idées d'un même livre, et entre les
divers livres des liens qu'il ne montre pas, qu'il laisse à peine
apparaître un instant et qu'il a d'ailleurs peut-être tissés après
coup, mais jamais artificiels cependant puisqu'ils sont toujours tirés
de la substance toujours identique à elle-même de sa pensée. Les
préoccupations multiples mais constantes de cette pensée, voilà ce
qui assure à ces livres une unité plus réelle que l'unité de
composition, généralement absente, il faut bien le dire.
Je vois que, dans la note placée à la fin de la conférence, j'ai cru
pouvoir noter jusqu'à 7 thèmes dans la dernière phrase. En réalité
Ruskin y range l'une à côté de l'autre, mêle, fait manœuvrer et
resplendir ensemble toutes les principales idées--ou images--qui ont
apparu, avec quelque désordre au long de sa conférence. C'est son
procédé. Il passe d'une idée à l'autre sans aucun ordre apparent.
Mais en réalité la fantaisie qui le mène suit ses affinités
profondes qui lui imposent malgré lui une logique supérieure. Si bien
qu'à la fin il se trouve avoir obéi à une sorte de plan secret qui,
dévoilé à la fin, impose rétrospectivement à l'ensemble une sorte
d'ordre et le fait apercevoir magnifiquement étagé jusqu'à cette
apothéose finale. D'ailleurs, si le désordre est le même dans tous
ses livres, le même geste de rassembler à la fin ses rênes et de
feindre d'avoir contenu et guidé ses coursiers n'existe pas dans tous.
Aussi bien ne faudrait-il pas voir là plus qu'un jeu. (Note du
Traducteur.)]
[Note 23: Pensée très fréquente chez Ruskin. Cf. St-Mark's Rest:
«Maintenant que ma vie touche à son déclin il n'est pas un jour qui
passe sans augmenter mon doute sur le bien fondé des mépris, etc., et
mon désir anxieux de découvrir, etc.» (St-Mark's Rest: The Shrine of
the Slaves)--et un peu partout dans son œuvre. (Note du Traducteur.)]
[Note 24: Cf. _On the old Road_, tome Ier, § 166 (note du Traducteur).
Du reste Ruskin lui-même dans _On the old Road_ renvoie à ce passage
de _Sésame et les Lys_.]
[Note 25: Lycidas 71 (référence fournie par la Library Edition).]
[Note 26: Remarquez une certaine analogie de forme avec la _Bible
d'Amiens_, II, 16. (N. du Trad.)]
[Note 27: Cf. la même idée dans _le Maître de la Mer_, de M. de
Vogüé, (Note du Traducteur.)]
[Note 28: Voir plus bas la note 1 (Note 29) de la page 69. (Note du
Traducteur.)]
[Note 29: Cf. «Vous pouvez observer comme un caractère très fréquent
de la sagesse avisée de l'esprit protestant clérical, qu'il suppose
instinctivement que le désir du pouvoir et d'une situation n'est pas
seulement universel dans le clergé, mais est toujours purement
égoïste dans ses motifs. L'idée qu'il soit possible de rechercher une
influence pour l'usage bienfaisant qu'on peut en faire ne se présente
pas une seule fois dans les pages d'un historien ecclésiastique
d'époque récente. (_La Bible d'Amiens_, III, 33 (Note du Traducteur.)]
Note 30: Et cependant le fait constamment observé que beaucoup de gens
d'extraction modeste, mais distingués par le talent, sont snobs,
signifie simplement qu'ils quittent la société d'autres gens de talent
pour rechercher celle d'hommes «ignorants et insensés» bien souvent,
qu'ils sont heureux de voir et avec qui ils sont heureux d'être vus.
(Note du Traducteur.)]
[Note 31: Cette idée nous paraît très belle en réalité, parce que
nous sentons l'utilité spirituelle dont elle va être à Ruskin et que
les «amis» ne sont ici que des signes, et qu'à travers ces amis qu'on
ne peut choisir, nous sentons déjà près d'apparaître les amis qu'on
peut choisir, ceux qui sont le personnage principal de cette
conférence: les livres, qui, comme l'actrice en renom, l'étoile qui ne
paraît pas au Ier acte, n'ont pas encore fait leur entrée. Et dans ce
raisonnement spécieux et pourtant juste, il est permis de reconnaître,
conduit du reste si naturellement par ce disciple et ce frère de Platon
qu'était Ruskin, comme un raisonnement platonicien. «Mais encore,
Critias, tu ne peux choisir tes amis comme il te plaît, etc». Mais
ici, comme du reste très souvent chez les Grecs qui ont dit toutes les
choses vraies, mais n'ont pas cherché les vrais chemins plus cachés
qui y mènent, la comparaison n'est pas probante. Car on peut avoir
telle situation dans la vie qui permette de _choisir les amis qu'on
veut_ (situation dans la vie à laquelle il faut naturellement que
l'intelligence et le charme soient joints, sans cela les gens que l'on
pourrait même choisir, on ne pourrait les avoir au sens exact du mot
pour _amis_). Mais enfin ces choses-là _peuvent_ se trouver réunies;
je ne dis pas qu'elles le soient fréquemment, mais il suffit que j'en
puisse trouver auprès de moi quelques exemples. Or, même pour ces
êtres privilégiés, les amis qu'ils pourront choisir comme ils le
voudront ne sauront en aucune façon tenir lieu des livres (ce qui
prouve bien que les livres ne sont pas seulement des amis qu'on peut
choisir aussi sages que l'on veut) parce qu'en réalité ce qui diffère
essentiellement entre un livre et une personne ce n'est pas la plus ou
moins grande sagesse qu'il y a dans l'une ou dans l'autre, mais la
manière dont nous communiquons avec eux. Notre mode de communication
avec les personnes implique une déperdition des forces actives de
l'âme que concentrent et exaltent au contraire ce merveilleux miracle
de la lecture qui est la communication au sein de la solitude. Quand on
lit, on reçoit une autre pensée, et cependant on est seul, on est en
plein travail de pensée, en pleine aspiration, en pleine activité
personnelle: on reçoit les idées d'un autre, en esprit, c'est-à-dire
en vérité, on peut donc s'unir à elles, on est cet autre et pourtant
on ne fait que développer son moi avec plus de variété que si on
pensait seul, on est poussé par autrui sur ses propres voies. Dans la
conversation, même en laissant de côté les influences morales,
sociales, etc., que crée la présence de l'interlocuteur, la
communication a lieu par l'intermédiaire des sons, le choc spirituel
est affaibli, l'inspiration, la pensée profonde, impossible, Bien plus
la pensée, en devenant pensée parlée, se fausse, comme le prouve
l'infériorité d'écrivain de ceux qui se complaisent et excellent trop
dans la conversation. (Malgré les illustres exceptions que l'on peut
citer, malgré le témoignage d'un Emerson lui-même, qui lui attribue
une véritable vertu inspiratrice, on peut dire qu'en général la
conversation nous met sur le chemin des expressions brillantes ou de
purs raisonnements, presque jamais d'une impression profonde.) Donc la
gracieuse raison donnée par Ruskin l'impossibilité de choisir ses
amis, la possibilité de choisir ses livres n'est pas la vraie. Ce
n'est qu'une raison contingente, la vraie raison est une différence
essentielle entre les deux modes de communication. Encore une fois le
champ ou choisir ses amis peut ne pas être restreint. Il est vrai que,
dans ces cas-là, il est cependant restreint aux vivants. Mais si tous
les morts étaient vivants ils ne pourraient causer avec nous que de la
même manière que font les vivants. Et une conversation avec Platon
serait encore une conversation, c'est-à-dire un exercice infiniment
plus superficiel que la lecture, la valeur des choses écoutées ou lues
étant de moindre importance que l'état spirituel qu'elles peuvent
créer en nous et qui ne peut être profond que dans la solitude ou dans
cette solitude peuplée qu'est la lecture. (Note du traducteur.)]
[Note 32: Naturellement cette distinction subsiste dans la théorie que
nous esquissions tout à l'heure. Un homme ne peut nous inspirer que si
nous l'entendons dans la solitude, c'est-à-dire si nous le lisons, mais
encore faut-il qu'il ait été lui-même inspiré. La solitude nous
permet seulement de nous mettre dans l'état où lui-même se trouvait,
état qui ne pouvait se produire si le livre était un livre parlé; on
ne peut pas plus lire qu'écrire en parlant. En relisant cette phrase de
Ruskin: «un livre est une chose non parlée, mais écrite,» je sens
que je l'ai moins contredit que je ne croyais le faire. Mais il reste en
tous cas que si le livre est une chose non parlée mais écrite, c'est
aussi une chose lue et non écoutée dans une conversation, et qui ne
peut en conséquence être assimilée à un ami. Si Ruskin ne l'a pas
dit, c'est que c'est un des aspects originaux de son génie d'unir à
l'insistance qui approfondit d'un Carlyle, la simplicité sereine et
enveloppée (et non inquiète et développée), le sourire, le côté
«esthétique» des Grecs. Il n'a pas essayé d'analyser l'état d'âme
original du «lecteur». (Note du traducteur.)]
[Note 33: Perpétuer est là pour la symétrie. Mais, en réalité, ce
n'est plus la même voix qui s'agit de perpétuer. Si c'était
simplement le même genre de voix,--rien que des paroles
«parlées»,--les perpétuer serait aussi frivole que les transmettre
ou les multiplier. (Note du traducteur.)]
[Note 34: Je ne connaissais pas ce passage des Trésors des Rois quand
j'écrivais dans la Préface de la Bible d'Amiens: «Ruskin fut un de
ces hommes.... avertis de la présence auprès d'eux d'une réalité
éternelle, instinctivement perçue par l'inspiration,... à laquelle
ils consacrent pour lui donner quelque valeur leur vie éphémère. De
tels hommes, attentifs et anxieux devant l'univers à déchiffrer, sont
avertis _des parties de la réalité_ sur lesquelles leurs dons
spéciaux leur départissent une lumière particulière, par une sorte
de démon qui les guide, etc. Le don spécial pour Ruskin, etc. Le
poète étant pour Ruskin... une sorte de scribe écrivant sous la
dictée de la nature une partie plus ou moins importante de son secret,
le premier devoir de l'artiste est de ne rien ajouter de son crû au
message divin.» Or ce passage des Trésors des Rois vérifie en quelque
sorte ce que je disais alors de Ruskin; puisque pour regarder sa pensée
(on ne peut voir qu'avec quelque chose d'analogue à ce qui est
regardé, si la lumière n'était pas dans l'œil, a dit Gœthe, l'œil
ne verrait pas la lumière, le monde pour tomber sous la pensée du
savant doit être de la pensée) je m'étais trouvé prendre une idée
si analogue à une idée de lui, un verre si pur que pénétrerait
aisément sa lumière; puisque entre ma contemplation et sa pensée
j'avais introduit si peu de matière étrangère, opaque et
réfractaire. (Note du traducteur.)]
[Note 35: Saint Jacques, IV, 14: «Car qu'est-ce que votre vie, ce
n'est qu'une vapeur qui paraît pour peu de temps et qui s'évanouit
ensuite.» Comparez avec deux belles adaptations du même verset, 1°
dans les Sept Lampes de l'Architecture: «Et puisque notre vie, à
mettre les choses au mieux, ne doit être qu'une vapeur qui paraît pour
peu de temps et s'évanouit ensuite, qu'elle apparaisse au moins comme
un nuage dans les hauteurs du ciel, non comme l'obscurité qui
s'épaissit au-dessus de la fournaise et des révolutions de la roue.»
(Lampe de Vie, fin); 2° dans la 3e conférence de Sésame («The
mystery of life and its arts»): «Si, autrefois, le peu d'influence que
j'avais était dû en partie à l'enthousiasme avec lequel je pouvais
contempler les nuages du ciel et leurs couleurs, aujourd'hui cette
influence je ne veux plus la devoir qu'au sérieux avec lequel je serai
capable de dessiner la forme et de rendre la beauté de cette autre
espèce de brillant nuage dont il a été écrit: «Qu'est-ce que votre
vie: ce n'est qu'une vapeur qui paraît pour peu de temps, puis
s'évanouit» (§ 96). (Note du traducteur.)]
[Note 36: Notez soigneusement cette phrase et comparez avec The queen of
the air, § 106. (Note de l'auteur.)
Voici le passage auquel renvoie Ruskin: