48. Notez-le, la France et l'Angleterre s'achètent littéralement de la

terreur panique, l'une à l'autre; elles achètent chacune pour dix

millions de livres de terreur par an. Maintenant supposez qu'au lieu

d'acheter chaque année ces dix millions de panique elles se décident a

vivre en paix toutes deux et à acheter annuellement pour dix millions

d'instruction; et que chacune d'elles emploie ces dix millions de livres

annuels à fonder des bibliothèques royales, des musées royaux, des

jardins et des lieux de repos royaux. Cela ne serait-il pas quelque peu

mieux pour la France et l'Angleterre?

Il se passera encore longtemps avant que cela n'arrive. Cependant

j'espère qu'il ne se passera pas longtemps avant que des bibliothèques

royales ou nationales soient fondées dans chaque ville importante,

contenant une collection royale de livres. La même collection dans

chacune d'elles de livres choisis, les meilleurs en chaque genre,

édités pour cette collection nationale avec le plus de soin possible;

le texte imprimé toujours sur des pages de mêmes dimensions, à

grandes marges, et divisés en volumes agréables, légers à la main,

beaux et solides et irréprochables comme modèles du travail du

relieur; et ces grandes bibliothèques seront accessibles à toute

personne propre et rangée, à toutes les heures du jour et du soir, des

prescriptions sévères étant édictées pour faire observer

scrupuleusement ces conditions de propreté et de bon ordre.

50. Je pourrais faire avec vous d'autres plans pour des galeries

artistiques, et pour des musées d'histoire naturelle, et pour beaucoup

de choses précieuses, de choses, à mon avis, nécessaires.--Mais ce

projet de bibliothèques est le plus simple et le plus urgent et fera

ses preuves comme tonique de premier ordre pour ce que nous appelons

notre constitution britannique, qui est depuis peu devenue hydropique et

a une mauvaise soif et une mauvaise faim et a grand besoin d'une

nourriture plus saine. Vous avez réussi à faire rapporter dans ce but

ses lois sur les grains; voyez si vous ne pourriez pas dans le même but

encore faire voter des lois sur les grains, qui nous donneraient un pain

meilleur; pain fait avec cette vieille graine arabe magique, le Sésame,

qui ouvre les portes;--les portes non des trésors des voleurs, mais des

trésors des Rois[152].

APPENDICE

(Note du § 30.)

Pour ce qui est de ce fait que le loyer augmente par la mort des

pauvres, vous pouvez en trouver la preuve dans la préface du rapport

adressé au Conseil Privé par l'inspecteur des Services sanitaires,

rapport qui vient de paraître; cette préface contient des propositions

de nature, il me semble, à causer quelque émoi, et relativement

auxquelles vous me permettrez de noter les points suivants:

Il y a aujourd'hui au sujet de la propriété du terrain deux théories

courantes et en conflit: toutes deux fausses.

La première consiste à dire que, d'institution divine, a toujours

existé et doit continuer à exister un certain nombre de personnes

héréditairement sacrées, auxquelles toute la terre, l'air et l'eau du

monde appartiennent à titre de propriété personnelle; desquelles

terre, air et eau ces personnes peuvent, à leur gré, permettre ou

défendre au reste du genre humain d'user pour se nourrir, pour respirer

et pour boire. Cette théorie ne sera plus très longtemps soutenable.

La théorie opposée est qu'un partage de toutes les terres de l'univers

entre tous les prolétaires de l'univers élèverait immédiatement les

dits prolétaires au rang de personnages sacrés, qu'alors les maisons

se bâtiraient d'elles-mêmes et le blé pousserait tout seul et que

chacun pourrait vivre sans avoir à faire aucun travail pour gagner sa

vie. Cette théorie paraîtrait également insoutenable le jour où elle

serait mise en pratique.

Il faudra cependant de rudes expériences et de plus rudes catastrophes,

avant que l'opinion publique soit convaincue qu'aucune loi, quoi qu'elle

concerne, moins que toute autre une loi concernant la terre (qu'elle

prétende maintenir la propriété ou procéder au partage, la louer

cher ou à bon marché) ne serait, en fin de compte, de la moindre

utilité au peuple, aussi longtemps que la lutte générale pour la vie,

et pour les moyens de vivre, restera une lutte de concurrence brutale.

Cette lutte dans une nation sans principes prendra une forme ou une

autre, mais toujours implacable, quelles que soient les lois que vous

lui opposiez. Ainsi, par exemple, ce serait une réforme tout à fait

bienfaisante pour l'Angleterre, si on pouvait la faire accepter, que des

limites maxima soient assignées aux revenus, selon les classes; et que

le revenu de chaque seigneur lui soit versé comme un salaire fixe ou

une pension que lui ferait la nation, au lieu d'être arrachée en

sommes variables à ses tenanciers pressurés à sa discrétion. Mais si

vous pouviez faire passer demain une telle loi, et si, ce qui en serait

le complément nécessaire, vous pouviez prendre, comme unité de ces

revenus fixés par la loi, un certain poids de pain de bonne qualité

qui correspondrait à une certaine somme d'argent, douze mois ne

s'écouleraient pas sans qu'un autre cours se fût tacitement établi,

et que le pouvoir reformé de la richesse accumulée ait fait de nouveau

valoir ses droits, en quelque autre article ou quelque autre valeur

fictive. Il n'y a qu'un remède à la misère du peuple, c'est

l'éducation du peuple, dirigée de manière à rendre l'homme

réfléchi, pitoyable et juste. On peut en effet concevoir beaucoup de

lois qui peu à peu amélioreraient et fortifieraient le tempérament de

la nation, mais, pour la plupart, elles sont telles qu'il faudrait que

le tempérament de la nation pût être amélioré avant d'être en

état de les supporter. Un peuple pendant sa jeunesse peut très bien

recevoir quelque secours des lois, ainsi qu'un enfant faible d'une

gouttière, mais une fois vieux il ne peut plus par ce moyen remédier

à la déviation de son épine dorsale. D'ailleurs la question

foncière, si grave qu'elle soit devenue, n'est que secondaire;

distribuez la terre comme vous voudrez, la question principale reste

entière: Qui la bêchera? Qui de nous, en un mot, devra faire pour les

autres la besogne rude et sale, et à quel prix? Et qui devra faire la

besogne agréable et facile et à quel prix? Qui ne devra faire aucune

besogne du tout et à quel prix? Et d'étranges questions de morale et

de religion se lient à celles-là. Dans quelle mesure est-il permis de

sucer une partie de l'âme d'un grand nombre de personnes pour unir les

quantités psychiques ainsi extraites et en faire une âme très belle

ou idéale? Si nous avions à faire à du sang au lieu d'âme (et la

chose pourrait à la lettre se faire comme cela a déjà été essayé

sur des enfants) de façon qu'il fût possible, en retirant une certaine

quantité de sang des bras d'un nombre donné d'hommes du peuple, et en

l'introduisant tout en une seule personne, de faire un gentilhomme au

sang plus azuré, la chose se pratiquerait certainement, mais en

cachette, je crois. Mais aujourd'hui, parce que c'est du cerveau et de

l'âme que nous enlevons, et non du sang visible, nous pouvons nous

livrer à cette opération tout à fait ouvertement, et nous nous

nourrissons, nous les gentilshommes, à la façon des belettes, de la

proie la plus délicate; c'est-à-dire que nous gardons un certain

nombre de manants à bêcher et à bûcher, abrutis sous tous les

rapports, de façon que nous, nourris gratis, puissions avoir toute la

vie spirituelle et sentimentale pour nous. Sans doute il y a beaucoup à

dire en faveur de ceci. Un gentleman anglais, autrichien, ou italien,

bien né et bien élevé (et à plus forte raison une dame) est un beau

produit, supérieur à la plupart des statues; étant beau de couleur

aussi bien que de forme et ayant une cervelle en plus; c'est un glorieux

spectacle que le contempler, une merveille que s'entretenir avec lui et

vous ne pouvez l'obtenir, ainsi qu'une pyramide ou qu'une église, que

par le sacrifice d'une grande cotisation de vies. Et il est peut-être

mieux d'élever une belle créature humaine qu'un beau dôme ou un beau

clocher et plus délicieux de lever respectueusement les yeux vers un

être si au-dessus de nous que vers un mur; seulement la belle créature

humaine aura quelques devoirs à remplir en retour, devoirs de beffroi

et de rempart vivants dont nous allons parler dans un instant[153].

[Note 22: Cette épigraphe, qui ne figurait pas dans les premières

éditions de _Sésame et les Lys_, projette comme un rayon

supplémentaire qui ne vient toucher que la dernière phrase de la

conférence (voir page 125), mais illumine rétrospectivement tout ce qui

a précédé. Ayant donné à sa conférence le titre symbolique de

Sésame (Sésame des _Mille-et-une-Nuits_--la parole magique qui ouvre

le porte de la caverne des voleurs,--étant l'allégorie de la lecture

qui nous ouvre la porte de ces trésors où est enfermée la plus

précieuse sagesse des hommes: les livres), Ruskin s'est amusé à

reprendre le mot Sésame en lui-même et, sans plus s'occuper des deux

sens qu'il a ici (sésame dans Ali-Baba, et la lecture), à insister sur

son sens original (la graine de sésame) et à l'embellir d'une citation

de Lucien qui fait en sorte jeu de mots en faisant vivement apparaître

sous la signification conventionnelle que le mot a chez le conteur

oriental et chez Ruskin, son sens primordial. En réalité, Ruskin

hausse ainsi d'un degré la signification symbolique de son titre

puisque la citation de Lucien nous rappelle que Sésame était déjà

détourné de sa signification dans les _Mille et une Nuits_ et qu'ainsi

le sens qu'il a comme titre de la conférence de Ruskin est une

allégorie d'allégorie. Cette citation pose nettement dès le début

les trois sens du mot Sésame, la lecture qui ouvre les portes de la

sagesse, le mot magique d'Ali-Baba et la graine enchantée. Dès le

début Ruskin expose ainsi ses trois thèmes et à la fin de la

conférence il les mêlera inextricablement dans la dernière phrase où

sera rappelée dans l'accord final la tonalité du début (sésame

graine), phrase qui empruntera à ces trois thèmes (ou plutôt cinq,

les deux autres étant ceux des _Trésors des Rois_ pris dans le sens

symbolique de livres, puis se rapportant aux Rois et à leurs

différentes sortes de trésors, nouveau thème introduit vers la fin de

la conférence) une richesse et une plénitude extraordinaires. Sur la

citation de Lucien elle-même la «Library Edition» donne un

commentaire qui ne me semblerait exact que si cette citation servait

d'épigraphe aux _Jardins des Reines_ et non aux _Trésors des Rois_. En

revanche elle note (et ceci est très intéressant) l'admiration de

Ruskin (dont témoigne une note au crayon sur une copie du livre), pour

un passage des _Oiseaux_ d'Aristophane où la Huppe décrivant la vie

simple des oiseaux dit qu'ils n'ont pas besoin d'argent et se

nourrissent de sésame. Je crois simplement que Ruskin, un peu par cette

idolâtrie dont j'ai souvent parlé, se complaisait ainsi à aller

adorer un mot dans tous les beaux passages des grands auteurs où il

figure. L'idolâtre notre contemporain, auquel j'ai souvent comparé

Ruskin, met ainsi quelquefois jusqu'à cinq épigraphes en tête d'une

même pièce. Ruskin en a bien mis successivement jusqu'à cinq en tête

de Sésame et s'il a opté en dernier lieu pour celle de Lucien, c'est

sans doute parce qu'étant plus éloignée que les autres du sentiment

de sa conférence, elle était par là même plus neuve, plus

décorative, et, en rajeunissant le sens du mot Sésame, en éclairait

bien les divers symboles. Nul doute d'ailleurs qu'elle ne l'ait amené

à rapprocher des trésors de la sagesse le charme d'une vie frugale et

à donner à ses conseils de sagesse individuelle l'étendue de maximes

pour le bonheur social. Cette dernière intention se précise vers le

milieu de la conférence. Mais c'est le charme précisément de l'œuvre

de Ruskin qu'il ait entre les idées d'un même livre, et entre les

divers livres des liens qu'il ne montre pas, qu'il laisse à peine

apparaître un instant et qu'il a d'ailleurs peut-être tissés après

coup, mais jamais artificiels cependant puisqu'ils sont toujours tirés

de la substance toujours identique à elle-même de sa pensée. Les

préoccupations multiples mais constantes de cette pensée, voilà ce

qui assure à ces livres une unité plus réelle que l'unité de

composition, généralement absente, il faut bien le dire.

Je vois que, dans la note placée à la fin de la conférence, j'ai cru

pouvoir noter jusqu'à 7 thèmes dans la dernière phrase. En réalité

Ruskin y range l'une à côté de l'autre, mêle, fait manœuvrer et

resplendir ensemble toutes les principales idées--ou images--qui ont

apparu, avec quelque désordre au long de sa conférence. C'est son

procédé. Il passe d'une idée à l'autre sans aucun ordre apparent.

Mais en réalité la fantaisie qui le mène suit ses affinités

profondes qui lui imposent malgré lui une logique supérieure. Si bien

qu'à la fin il se trouve avoir obéi à une sorte de plan secret qui,

dévoilé à la fin, impose rétrospectivement à l'ensemble une sorte

d'ordre et le fait apercevoir magnifiquement étagé jusqu'à cette

apothéose finale. D'ailleurs, si le désordre est le même dans tous

ses livres, le même geste de rassembler à la fin ses rênes et de

feindre d'avoir contenu et guidé ses coursiers n'existe pas dans tous.

Aussi bien ne faudrait-il pas voir là plus qu'un jeu. (Note du

Traducteur.)]

[Note 23: Pensée très fréquente chez Ruskin. Cf. St-Mark's Rest:

«Maintenant que ma vie touche à son déclin il n'est pas un jour qui

passe sans augmenter mon doute sur le bien fondé des mépris, etc., et

mon désir anxieux de découvrir, etc.» (St-Mark's Rest: The Shrine of

the Slaves)--et un peu partout dans son œuvre. (Note du Traducteur.)]

[Note 24: Cf. _On the old Road_, tome Ier, § 166 (note du Traducteur).

Du reste Ruskin lui-même dans _On the old Road_ renvoie à ce passage

de _Sésame et les Lys_.]

[Note 25: Lycidas 71 (référence fournie par la Library Edition).]

[Note 26: Remarquez une certaine analogie de forme avec la _Bible

d'Amiens_, II, 16. (N. du Trad.)]

[Note 27: Cf. la même idée dans _le Maître de la Mer_, de M. de

Vogüé, (Note du Traducteur.)]

[Note 28: Voir plus bas la note 1 (Note 29) de la page 69. (Note du

Traducteur.)]

[Note 29: Cf. «Vous pouvez observer comme un caractère très fréquent

de la sagesse avisée de l'esprit protestant clérical, qu'il suppose

instinctivement que le désir du pouvoir et d'une situation n'est pas

seulement universel dans le clergé, mais est toujours purement

égoïste dans ses motifs. L'idée qu'il soit possible de rechercher une

influence pour l'usage bienfaisant qu'on peut en faire ne se présente

pas une seule fois dans les pages d'un historien ecclésiastique

d'époque récente. (_La Bible d'Amiens_, III, 33 (Note du Traducteur.)]

Note 30: Et cependant le fait constamment observé que beaucoup de gens

d'extraction modeste, mais distingués par le talent, sont snobs,

signifie simplement qu'ils quittent la société d'autres gens de talent

pour rechercher celle d'hommes «ignorants et insensés» bien souvent,

qu'ils sont heureux de voir et avec qui ils sont heureux d'être vus.

(Note du Traducteur.)]

[Note 31: Cette idée nous paraît très belle en réalité, parce que

nous sentons l'utilité spirituelle dont elle va être à Ruskin et que

les «amis» ne sont ici que des signes, et qu'à travers ces amis qu'on

ne peut choisir, nous sentons déjà près d'apparaître les amis qu'on

peut choisir, ceux qui sont le personnage principal de cette

conférence: les livres, qui, comme l'actrice en renom, l'étoile qui ne

paraît pas au Ier acte, n'ont pas encore fait leur entrée. Et dans ce

raisonnement spécieux et pourtant juste, il est permis de reconnaître,

conduit du reste si naturellement par ce disciple et ce frère de Platon

qu'était Ruskin, comme un raisonnement platonicien. «Mais encore,

Critias, tu ne peux choisir tes amis comme il te plaît, etc». Mais

ici, comme du reste très souvent chez les Grecs qui ont dit toutes les

choses vraies, mais n'ont pas cherché les vrais chemins plus cachés

qui y mènent, la comparaison n'est pas probante. Car on peut avoir

telle situation dans la vie qui permette de _choisir les amis qu'on

veut_ (situation dans la vie à laquelle il faut naturellement que

l'intelligence et le charme soient joints, sans cela les gens que l'on

pourrait même choisir, on ne pourrait les avoir au sens exact du mot

pour _amis_). Mais enfin ces choses-là _peuvent_ se trouver réunies;

je ne dis pas qu'elles le soient fréquemment, mais il suffit que j'en

puisse trouver auprès de moi quelques exemples. Or, même pour ces

êtres privilégiés, les amis qu'ils pourront choisir comme ils le

voudront ne sauront en aucune façon tenir lieu des livres (ce qui

prouve bien que les livres ne sont pas seulement des amis qu'on peut

choisir aussi sages que l'on veut) parce qu'en réalité ce qui diffère

essentiellement entre un livre et une personne ce n'est pas la plus ou

moins grande sagesse qu'il y a dans l'une ou dans l'autre, mais la

manière dont nous communiquons avec eux. Notre mode de communication

avec les personnes implique une déperdition des forces actives de

l'âme que concentrent et exaltent au contraire ce merveilleux miracle

de la lecture qui est la communication au sein de la solitude. Quand on

lit, on reçoit une autre pensée, et cependant on est seul, on est en

plein travail de pensée, en pleine aspiration, en pleine activité

personnelle: on reçoit les idées d'un autre, en esprit, c'est-à-dire

en vérité, on peut donc s'unir à elles, on est cet autre et pourtant

on ne fait que développer son moi avec plus de variété que si on

pensait seul, on est poussé par autrui sur ses propres voies. Dans la

conversation, même en laissant de côté les influences morales,

sociales, etc., que crée la présence de l'interlocuteur, la

communication a lieu par l'intermédiaire des sons, le choc spirituel

est affaibli, l'inspiration, la pensée profonde, impossible, Bien plus

la pensée, en devenant pensée parlée, se fausse, comme le prouve

l'infériorité d'écrivain de ceux qui se complaisent et excellent trop

dans la conversation. (Malgré les illustres exceptions que l'on peut

citer, malgré le témoignage d'un Emerson lui-même, qui lui attribue

une véritable vertu inspiratrice, on peut dire qu'en général la

conversation nous met sur le chemin des expressions brillantes ou de

purs raisonnements, presque jamais d'une impression profonde.) Donc la

gracieuse raison donnée par Ruskin l'impossibilité de choisir ses

amis, la possibilité de choisir ses livres n'est pas la vraie. Ce

n'est qu'une raison contingente, la vraie raison est une différence

essentielle entre les deux modes de communication. Encore une fois le

champ ou choisir ses amis peut ne pas être restreint. Il est vrai que,

dans ces cas-là, il est cependant restreint aux vivants. Mais si tous

les morts étaient vivants ils ne pourraient causer avec nous que de la

même manière que font les vivants. Et une conversation avec Platon

serait encore une conversation, c'est-à-dire un exercice infiniment

plus superficiel que la lecture, la valeur des choses écoutées ou lues

étant de moindre importance que l'état spirituel qu'elles peuvent

créer en nous et qui ne peut être profond que dans la solitude ou dans

cette solitude peuplée qu'est la lecture. (Note du traducteur.)]

[Note 32: Naturellement cette distinction subsiste dans la théorie que

nous esquissions tout à l'heure. Un homme ne peut nous inspirer que si

nous l'entendons dans la solitude, c'est-à-dire si nous le lisons, mais

encore faut-il qu'il ait été lui-même inspiré. La solitude nous

permet seulement de nous mettre dans l'état où lui-même se trouvait,

état qui ne pouvait se produire si le livre était un livre parlé; on

ne peut pas plus lire qu'écrire en parlant. En relisant cette phrase de

Ruskin: «un livre est une chose non parlée, mais écrite,» je sens

que je l'ai moins contredit que je ne croyais le faire. Mais il reste en

tous cas que si le livre est une chose non parlée mais écrite, c'est

aussi une chose lue et non écoutée dans une conversation, et qui ne

peut en conséquence être assimilée à un ami. Si Ruskin ne l'a pas

dit, c'est que c'est un des aspects originaux de son génie d'unir à

l'insistance qui approfondit d'un Carlyle, la simplicité sereine et

enveloppée (et non inquiète et développée), le sourire, le côté

«esthétique» des Grecs. Il n'a pas essayé d'analyser l'état d'âme

original du «lecteur». (Note du traducteur.)]

[Note 33: Perpétuer est là pour la symétrie. Mais, en réalité, ce

n'est plus la même voix qui s'agit de perpétuer. Si c'était

simplement le même genre de voix,--rien que des paroles

«parlées»,--les perpétuer serait aussi frivole que les transmettre

ou les multiplier. (Note du traducteur.)]

[Note 34: Je ne connaissais pas ce passage des Trésors des Rois quand

j'écrivais dans la Préface de la Bible d'Amiens: «Ruskin fut un de

ces hommes.... avertis de la présence auprès d'eux d'une réalité

éternelle, instinctivement perçue par l'inspiration,... à laquelle

ils consacrent pour lui donner quelque valeur leur vie éphémère. De

tels hommes, attentifs et anxieux devant l'univers à déchiffrer, sont

avertis _des parties de la réalité_ sur lesquelles leurs dons

spéciaux leur départissent une lumière particulière, par une sorte

de démon qui les guide, etc. Le don spécial pour Ruskin, etc. Le

poète étant pour Ruskin... une sorte de scribe écrivant sous la

dictée de la nature une partie plus ou moins importante de son secret,

le premier devoir de l'artiste est de ne rien ajouter de son crû au

message divin.» Or ce passage des Trésors des Rois vérifie en quelque

sorte ce que je disais alors de Ruskin; puisque pour regarder sa pensée

(on ne peut voir qu'avec quelque chose d'analogue à ce qui est

regardé, si la lumière n'était pas dans l'œil, a dit Gœthe, l'œil

ne verrait pas la lumière, le monde pour tomber sous la pensée du

savant doit être de la pensée) je m'étais trouvé prendre une idée

si analogue à une idée de lui, un verre si pur que pénétrerait

aisément sa lumière; puisque entre ma contemplation et sa pensée

j'avais introduit si peu de matière étrangère, opaque et

réfractaire. (Note du traducteur.)]

[Note 35: Saint Jacques, IV, 14: «Car qu'est-ce que votre vie, ce

n'est qu'une vapeur qui paraît pour peu de temps et qui s'évanouit

ensuite.» Comparez avec deux belles adaptations du même verset, 1°

dans les Sept Lampes de l'Architecture: «Et puisque notre vie, à

mettre les choses au mieux, ne doit être qu'une vapeur qui paraît pour

peu de temps et s'évanouit ensuite, qu'elle apparaisse au moins comme

un nuage dans les hauteurs du ciel, non comme l'obscurité qui

s'épaissit au-dessus de la fournaise et des révolutions de la roue.»

(Lampe de Vie, fin); 2° dans la 3e conférence de Sésame («The

mystery of life and its arts»): «Si, autrefois, le peu d'influence que

j'avais était dû en partie à l'enthousiasme avec lequel je pouvais

contempler les nuages du ciel et leurs couleurs, aujourd'hui cette

influence je ne veux plus la devoir qu'au sérieux avec lequel je serai

capable de dessiner la forme et de rendre la beauté de cette autre

espèce de brillant nuage dont il a été écrit: «Qu'est-ce que votre

vie: ce n'est qu'une vapeur qui paraît pour peu de temps, puis

s'évanouit» (§ 96). (Note du traducteur.)]

[Note 36: Notez soigneusement cette phrase et comparez avec The queen of

the air, § 106. (Note de l'auteur.)

Voici le passage auquel renvoie Ruskin:

Sésame et les lys: des trésors des rois, des jardins des reines · 第 8 / 16 段