M. Richards, adjoint du coroner, a procédé vendredi à la Taverne du

Cheval Blanc, Christ Church, Spitalfields, à une enquête relative à

la mort de Michel Collins, âgé de 58 ans. Mary Collins, femme d'un

aspect misérable, dit qu'elle habitait avec le défunt et son fils une

chambre située 2, Cobb's Court, Christ Church. Le défunt était

rapetasseur de chaussures. Le témoin sortait et achetait les vieilles

bottes; le défunt et son fils les remettaient à neuf et le témoin les

vendait pour ce qu'elle pouvait en obtenir dans les magasins, ce qui, en

fait, était très peu de chose. Le défunt et son fils avaient coutume

de travailler nuit et jour pour tâcher d'arriver à avoir un peu de

pain et de thé, à payer la chambre (2 shillings par semaine) de

manière à vivre en famille à la maison. Vendredi soir, le défunt se

leva de son banc et commença à frissonner. Il jeta à terre ses bottes

en disant: «Il faudra qu'un autre les finisse quand je serai mort, car

je n'en peux plus.» Il n'y avait pas de feu et il dit: «J'irais mieux

si j'avais chaud.» Le témoin prit donc deux paires de bottes remises

à neuf[122] pour les vendre au magasin, mais il ne put avoir que 14

pence des deux paires, car on lui dit au magasin: «Il faut que nous

ayons notre bénéfice.» Le témoin acheta 14 livres de charbon, un peu

de thé et de pain; son fils resta debout toute la nuit pour faire les

«raccommodages» afin d'avoir de l'argent, mais le défunt mourut le

samedi matin. La famille n'a jamais eu suffisamment à manger. Le

coroner: «Il me paraît déplorable que vous ne soyez pas entrés à

l'hospice.» Le témoin: «Nous avions besoin des conforts de notre

petit chez nous.» Un juré demanda ce qu'étaient les conforts, car il

voyait seulement un peu de paille dans l'angle de la chambre dont les

fenêtres étaient brisées. Le témoin se mit à pleurer, et dit qu'ils

avaient un couvre-pieds, et d'autres petites choses. Le défunt disait

qu'il ne voudrait jamais entrer à l'hospice. En été quand la saison

était bonne ils avaient quelquefois jusqu'à 10 shillings de bénéfice

en une semaine, en ce cas, ils économisèrent toujours pour leur

semaine suivante qui était généralement mauvaise. L'hiver ils ne se

faisaient pas moitié autant. Depuis 3 ans ils avaient été de mal en

pire. Cornelius Collins dit qu'il avait aidé son père depuis 1847. Ils

avaient l'habitude de travailler si avant dans la nuit que tous deux

avaient perdu la vue. Le témoin avait maintenant un voile sur les yeux.

Il y a 3 ans, le défunt demanda des secours à la paroisse. Le

commissaire des pauvres lui donna un pain de 4 livres et lui dit que

s'il revenait il aurait des pierres. Cela dégoûta le défunt et il ne

voulut plus rien avoir à faire avec eux depuis lors[123].

Ils allèrent de pire en pire jusqu'à la semaine de ce dernier vendredi

où ils n'avaient plus même un demi-penny pour acheter une chandelle.

Le défunt s'étendit alors sur la paille et dit qu'il ne pourrait pas

vivre jusqu'au matin.

Un juré: «Vous mourrez d'inanition vous-même, vous devriez aller à

l'hospice jusqu'à l'été.» Le témoin: «Si nous entrions, nous

mourrions. Quand nous en sortirions l'été, nous serions comme des gens

tombés du ciel. Personne ne nous connaîtrait et nous n'aurions pas

même une chambre. Je pourrais travailler à présent si j'avais de la

nourriture, car ma vue s'améliorerait.»

Le docteur G. P. Walker dit que le défunt a succombé à une syncope

venue de l'épuisement dû au manque de nourriture. Le défunt n'avait

pas de couvertures. Depuis quatre mois, il n'avait plus rien d'autre à

manger que du pain. Il n'existait pas dans le corps une parcelle de

graisse. Il n'avait pas de maladie, mais s'il avait en le secours d'un

médecin, il eût pu survivre à la syncope ou à l'évanouissement. Le

coroner ayant insisté sur le caractère pénible de ce cas, le jury

rendit le verdict suivant: «Que le défunt était mort d'épuisement

provenant du manque de nourriture et des nécessités ordinaires de la

vie; et aussi faute d'assistance médicale.»

37. Pourquoi le témoin n'a-t-il pas voulu aller à l'asile?

demandez-vous. Eh bien les pauvres paraissent avoir contre l'asile un

préjugé que n'ont pas les riches, puisqu'en effet toute personne qui

reçoit une pension du Gouvernement entre à l'asile sur une grande

échelle[124].

Seulement les asiles de riches n'impliquent pas l'idée du travail et

devraient s'appeler des lieux de plaisir. Mais les pauvres aiment à

mourir indépendants, paraît-il; peut-être si nous leur faisions leurs

lieux de plaisir assez jolis et plaisants ou si nous leur donnions leurs

pensions chez eux, et leur constituions préalablement un petit pécule

pris sur le budget, leurs esprits pourraient se réconcilier avec ces

institutions.

En attendant voici les faits: nous leur rendons notre aide ou si

blessante ou si pénible, qu'ils aiment mieux mourir que la prendre de

nos mains; ou, pour troisième alternative, nous les laissons si

incultes et ignorants qu'ils se laissent mourir silencieusement comme

des bêtes sauvages, ne sachant que faire ni que demander. Je dis que

vous méprisez la compassion. Si non un tel entrefilet de journal ne

serait pas plus possible dans un pays chrétien qu'un assassinat

prémédité n'y serait permis dans la rue[125].

«Chrétien», ai-je dit? Hélas! si seulement nous étions sainement

non-chrétiens, de telles choses seraient impossibles: c'est notre

christianisme d'imagination qui nous aide à commettre ces crimes, parce

que nous nous complaisons aux somptuosités de notre foi pour y trouver

une sensation voluptueuse; parce que nous la revêtons, comme toutes

choses, de fictions. Le Christianisme dramatique de l'orgue et de la

nef, des matines de l'aube et des saluts du crépuscule--le

christianisme dont nous ne craignons pas d'introduire la parodie comme

un élément décoratif dans les pièces ou nous mettons le diable en

scène, dans nos Satanella[126], nos Robert le Diable, nos Faust;

chantant des hymnes au travers des vitraux en ogive pour un effet de

fond et modulant artistiquement le «Dio» de variations en variations,

en contrefaisant les offices: (le lendemain nous distribuons des

brochures, pour la conversion des pécheurs ignorants sur ce que nous

croyons être la signification du 3e commandement;)--ce christianisme

éclairé au gaz, inspiré au gaz, nous rend triomphants et nous

retirons le bord de nos vêtements de la main des hérétiques qui se le

disputent. Mais arriver à accomplir un peu de simple justice

chrétienne, avec une sincère parole ou action anglaise[127], faire de

la loi chrétienne une règle de vie et baser sur elle une réforme

sociale ou un désir de réforme--nous savons trop bien ce que vaut

notre foi pour cela! vous pourriez plutôt extraire un éclair de la

fumée de l'encens qu'une vraie action ou passion de votre moderne

religion anglaise. Vous ferez bien de vous débarrasser de la fumée et

des tuyaux d'orgue aussi: Laissez-les, avec les fenêtres gothiques et

les vitraux peints, au metteur en scène; rendez votre âme d'hydrogène

carburé en une saine expiration, et occupez-vous de Lazare qui est sur

le seuil[128]. Parce qu'il y a une vraie église partout où une main

vient secourable à une autre, et c'est là la seule vraiment «Sainte

Église» ou «notre Mère l'Église» qui jamais fut, et jamais sera.

38. Tous ces plaisirs donc et toutes ces vertus, je le répète, vous

les méprisez en tant que nation. Vous comptez, sans doute, parmi vous,

des hommes qui ne les méprisent pas; du travail de qui, de la force, de

la vie, et de la mort de qui vous vivez, sans jamais leur dire

merci[129]. Votre santé, votre amusement, votre orgueil, seraient tous

également impossibles, sans ceux-là que vous méprisez ou oubliez. Le

sergent de ville qui arpente toute la nuit la ruelle sombre pour épier

le crime que vous y avez créé, et peut se faire casser la tête et

estropier pour la vie à n'importe quel moment et n'est jamais

remercié; le matelot luttant contre la rage de l'Océan, l'étudiant

silencieux, penché sur ses livres ou ses fioles; le simple ouvrier sans

gloire et presque sans pain, accomplissant sa tâche comme vos chevaux

traînent vos charrettes, sans espoir et dédaigné de tous. Voilà les

hommes par lesquels l'Angleterre vit, mais ce n'est pas eux la nation;

ils n'en sont que le corps et la force nerveuse, agissant encore en

vertu d'une vieille habitude dans une survie convulsive, après que

l'âme a fui. Notre désir, notre but de nation ne sont que d'être

amusés, notre religion, en tant que nation, c'est la représentation de

cérémonies ecclésiastiques, et la prédication de somnifères

vérités (ou plutôt contre-vérités), capables de tenir le peuple

tranquille à son travail, pendant que nous nous amusons; et la

nécessité de ces amusements nous tient comme un malaise fébrile où

la gorge est desséchée et où les yeux sont égarés,--déraisonnant,

pervers, impitoyable. Combien littéralement ce mot _mal-aise_, la

négation et impossibilité de toute aise, exprime l'état moral de la

vie anglaise et de ses amusements!

39. Quand les hommes sont occupés comme ils doivent l'être, leur

plaisir naît de leur travail[130], comme les pétales colorés d'une

fleur féconde; quand ils sont fidèlement serviables et compatissants,

toutes leurs émotions deviennent fortes, profondes, durables et

vivifiantes à l'âme, comme un pouls normal au corps. Mais maintenant

n'ayant pas de véritables occupations, nous versons toute notre

énergie virile dans la fausse occupation de faire de l'argent; et

n'ayant pas de vraies émotions, il nous faut attifer de fausses

émotions pour jouer avec, non pas innocemment, comme des enfants avec

des poupées, mais criminellement et ténébreusement comme les Juifs

idolâtres avec leurs images sur les murs des caveaux que les hommes ne

pouvaient découvrir sans creuser[131]. La justice que nous ne

pratiquons pas, nous l'imitons dans le roman et sur la scène; à la

beauté que nous détruisons dans la nature nous substituons les

changements à vue des féeries et (la nature humaine réclamant

impérieusement au fond de nous une terreur et une tristesse, de quelque

genre que ce soit), pour remplacer le noble chagrin que nous aurions dû

supporter avec nos frères, et les pures larmes que nous aurions dû

verser avec eux, nous dévorons le pathétique de la cour d'assises, et

recueillons la rosée nocturne du tombeau.

Il est difficile d'apprécier la vraie signification de ces choses; les

faits sont en eux-mêmes assez atroces; la mesure de la faute nationale

qui y est impliquée est peut-être moins grande qu'elle ne pourrait

paraître d'abord. Nous permettons ou causons chaque jour des milliers

de morts, mais nous n'avons pas l'intention de faire le mal; nous

mettons le feu aux maisons et nous ravageons les champs des paysans,

cependant nous serions fâchés d'apprendre que nous avons nul à

quelqu'un. Nous sommes encore bons dans notre cœur, encore capables de

vertu, mais seulement comme le sont les enfants. Chalmers, à la fin de

sa longue vie, ayant eu une grande influence sur le public, était

agacé que sur un sujet d'importance on fît appel devant lui à

l'opinion publique; il laissa échapper cette exclamation impatiente:

«Le public n'est rien de plus qu'un grand bébé!» Et la raison

pourquoi j'ai laissé tous ces graves sujets de réflexion se mêler à

une enquête sur la manière de lire est que, plus je vois nos fautes et

misères nationales, plus elles se résolvent pour moi en états

d'inculture enfantine et d'ignorance des plus ordinaires habitudes de

pensée. Ce n'est, je le répète, ni vice, ni égoïsme, ni lenteur de

cerveau qu'il nous faut déplorer, mais une insouciance incorrigible

d'écoliers différant seulement de celle du véritable écolier par son

incapacité à être aidée qui vient de ce qu'elle ne reconnaît pas de

maître.

41. Un curieux symbole de ce que nous sommes nous est offert dans une

des œuvres charmantes et dédaignées du dernier de nos grands

peintres[132]. C'est un dessin qui représente le cimetière de Kirkby

Lonsdale, son ruisseau, sa vallée, ses collines, et au delà le ciel

enveloppé du matin. Et également insoucieux de ces choses et des morts

qui les ont quittées pour d'autres vallées et pour d'autres cieux, un

groupe d'écoliers a empilé ses petits livres sur une tombe, pour les

jeter par terre avec des pierres. Ainsi pareillement, nous jouons avec

les paroles des morts, qui pourraient nous instruire, et les jetons loin

de nous, au gré de notre volonté amère et insouciante, sans guère

songer que ces feuilles que le vent éparpille furent amoncelées non

seulement sur une pierre funéraire, mais sur les scellés d'un caveau

enchanté,--que dis-je? sur la porte d'une grande cité de rois endormis

qui s'éveilleraient pour nous et viendraient avec nous, si seulement

nous savions les appeler par leur nom. Combien de fois, même si nous

levons la dalle de marbre, ne faisons-nous qu'errer parmi ces vieux rois

qui reposent et toucher les vêtements dans lesquels ils sont couchés

et soulever les couronnes de leurs fronts; et eux cependant gardent leur

silence à notre endroit et ne semblent que de poussiéreuses images;

parce que nous ne savons pas l'incantation du cœur qui les

éveillerait; par qui, si une fois ils l'eussent entendue, ils se

redresseraient pour aller à notre rencontre dans leur puissance de

jadis, pour nous regarder attentivement et nous considérer. Et comme

les rois qui sont descendus dans l'Hadès y accueillent les nouveaux

arrivants en disant:« Êtes-vous aussi devenus faibles comme nous?

Êtes-vous aussi devenu un des nôtres[133]?» ainsi ces rois avec leur

diadème que rien n'a terni, n'a ébranlé, nous aborderaient en disant:

«Êtes-vous, aussi, devenu pur et grand de cœur comme nous? Êtes-vous

aussi devenu un des nôtres?»

42. Grand de cœur et grand d'esprit--«magnanime», être cela c'est

bien en effet être grand dans la vie; le devenir de plus en plus, c'est

bien «avancer dans la vie»--dans la vie elle-même--non dans ses

atours[134]. Mes amis, vous rappelez-vous cette vieille coutume scythe,

lorsque mourait le chef d'une maison? Comment il était revêtu de ses

plus beaux habits, déposé dans son char et porté dans les maisons de

ses amis; et chacun d'eux le plaçait au haut bout de la table et tous

festoyaient en sa présence. Supposez qu'il vous fût offert en termes

explicites, comme cela vous est offert par les tristes réalités de la

vie, d'obtenir cet honneur scythe, graduellement, pendant que vous

croyez être encore en vie. Supposez que l'offre fût celle-ci: «Vous

allez mourir lentement; votre sang deviendra de jour en jour plus froid,

votre chair se pétrifiera, votre cœur ne battra plus a la fin que

comme un système rouillé de soupapes de fer[135]. Votre vie s'effacera

de vous et s'enfoncera à travers la terre dans les glaces de la

Caïne[136]. Mais jour par jour votre corps sera plus brillamment vêtu,

assis dans des chars plus élevés et sur la poitrine portera de plus en

plus d'insignes honorifiques--des couronnes sur la tête, si vous

voulez. Les hommes s'inclineront devant lui, auront les yeux fixés sur

lui et l'acclameront, se presseront en foule à sa suite du haut en bas

des rues; on lui élèvera des palais, on festoiera avec lui au haut

bout de la table, toute la nuit; votre âme l'habitera assez pour savoir

qu'on fait tout cela, et sentir le poids de la robe d'or sur ses

épaules et le sillon du cercle coupant de la couronne sur le crâne;

pas plus. Accepteriez-vous l'offre ainsi faite verbalement par l'ange de

la mort? Le plus humble d'entre nous, l'accepterait-il, croyez-vous?

Cependant, de fait, dans la pratique, nous essayons de la saisir au vol,

chacun de nous dans une certaine mesure, beaucoup parmi nous la

saisissent dans sa plénitude d'horreur. Chaque homme l'accepte qui

désire faire son chemin dans la vie, sans savoir ce que c'est que la

vie; qui comprend seulement qu'il lui faut acquérir plus de chevaux et

plus de valets, et plus de fortune, et plus d'honneurs et _non pas_ plus

d'âme personnelle. Celui-là seul avance dans la vie dont le cœur

devient plus tendre, le sang plus chaud, le cerveau plus vif, et dont

l'esprit s'en va entrant dans la vivante paix[137]. Et les hommes qui

ont cette vie en eux sont les vrais maîtres ou rois de la terre, eux et

eux seuls. Toutes les autres royautés pour autant qu'elles sont vraies

ne sont que le résultat et la traduction des leurs dans la réalité.

Si moins que cela, elles sont ou des royautés de théâtre, de

coûteuses parades, ornées à vrai dire de joyaux véritables, et non

de clinquants, mais quand même pas autre chose que les joujoux des

nations; ou bien alors elles ne sont pas des royautés du tout, mais des

tyrannies ou rien que la résultante concrète et effective de la folie

nationale; pour laquelle raison j'ai dit d'elles ailleurs[138]: «Les

gouvernements visibles sont le jouet de certaines nations, la maladie

d'autres, le harnais de certaines, et le fardeau du plus grand nombre.»

43. Mais je n'ai pas de mots pour l'étonnement que j'éprouve quand

j'entends encore parler de _Royauté_, même par des hommes réfléchis,

comme si les nations gouvernées étaient une propriété individuelle

et pouvaient se vendre et s'acheter, ou être acquises autrement, comme

des moutons de la chair desquels le roi doit se nourrir, et dont il doit

recueillir la toison; comme si l'épithète indignée d'Achille pour les

mauvais rois: «Mangeurs de peuple[139]»--était le titre éternel et

approprié de tous les monarques, et si l'extension du territoire d'un

roi signifiait la même chose que l'agrandissement des terres d'un

particulier. Les rois qui pensent ainsi, aussi puissants qu'ils soient,

ne peuvent pas plus être les vrais rois de la nation que les taons ne

sont les rois d'un cheval; ils le sucent, et peuvent le rendre furieux,

mais ne le conduisent pas. Eux et leurs cours, et leurs armées, sont

seulement, si on pouvait voir clair, une grande espèce de moustiques de

marais avec une trompe à baïonnettes et une fanfare mélodieuse et

bien stylée dans l'air de l'été; le crépuscule pouvant d'ailleurs

être parfois embelli, mais difficilement assaini, par ces nuages

étincelants de bataillons d'insectes. Les vrais rois, pendant ce

temps-là, gouvernent tranquillement, si du tout ils gouvernent, et

détestent gouverner; un trop grand nombre d'entre eux font «il gran

rifiuto[140]»; et s'ils ne le font pas, la foule, sitôt qu'ils

paraissent lui devenir utiles, est assez sûre de faire d'eux son gran

rifiuto.

44. Cependant le roi visible peut aussi en être un véritable, si

jamais vient le jour où il veuille estimer son royaume d'après sa

force vraie et non d'après ses limites géographiques. Il importe peu

que la Trent vous arrache un chanteau ici ou que le Rhin vous enveloppe

un château de moins là[141]. Mais il importe à vous, roi des hommes,

que vous puissiez vraiment dire à cet homme: «Va» et qu'il aille, et

à cet autre: «Viens» et qu'il vienne[142]. Que vous puissiez diriger

votre peuple, comme vous le pouvez pour les eaux de la Trent, et il

importe que vous sachiez bien pourquoi vous leur dites d'aller ici ou

là. Il vous importe, roi des hommes, de savoir si votre peuple vous

hait et meurt par vous, ou vous aime et vit par vous. Vous pouvez mieux

mesurer votre royaume par multitudes que par milles et compter des

degrés de latitude d'amour non pas partant mais se rapprochant d'un

équateur merveilleusement chaud et infini[143].

45. Mesurer!--que dis-je; vous ne pouvez pas mesurer. Qui mesurera la

distance entre le pouvoir de ceux qui «font et enseignent[144]», et

sont les plus grands dans les royaumes de la terre comme du ciel, et le

pouvoir de ceux qui défont et consument, dont le pouvoir dans sa

plénitude n'est rien que le pouvoir du ver et de la rouille.

Étrange! de penser comment les Rois-Vers amassent des trésors pour le

ver et les Rois-Rouille qui sont à la force de leurs peuples comme la

rouille à l'armure, entassent des trésors pour la rouille, et les

Rois-Voleurs des trésors pour le voleur[145]; mais combien peu de rois

ont jamais entassé des trésors qui n'avaient pas besoin d'être

gardés, des trésors tels que plus ils auraient de voleurs, mieux cela

serait. Vêtements brodés, seulement pour être déchirés; casque et

glaive faits pour être ternis, joyaux et or pour être dissipés:--il y

a trois sortes de rois qui ont amassé ces trésors-là. Supposez qu'un

jour survînt une quatrième sorte de roi qui aurait lu dans quelque

obscur écrit de jadis, qu'il existe une quatrième sorte de trésors

que les joyaux et les richesses ne peuvent égaler et qui ne peuvent non

plus être estimés au poids de l'or. Une toile devenue belle pour avoir

été tissée par la navette d'Athéna, une armure forgée dans un feu

divin par une force vulcanienne, un or qu'on ne peut extraire que du

rouge cœur du soleil même quand il se couche derrière les rochers de

Delphes;--étoffe pleine d'images brodées au cœur de son tissu;

impénétrable armure; or potable[146]!--les trois grands anges[147] de

la Conduite, du Travail et de la Pensée, nous appelant encore et

attendant au seuil de nos portes, pour nous mener par leur pouvoir

ailé, et nous guider avec leurs yeux infaillibles, à travers le chemin

qu'aucun oiseau ne connaît et que l'œil du vautour n'a pas vu[148].

Supposez qu'un jour surviennent des rois qui auraient entendu et cru

cette parole et à la fin ramassé et découvert des trésors

de--Sagesse--pour leurs peuples.

46. Songez quelle chose surprenante cela serait, étant donné l'état

présent de la sagesse publique! Que nous conduisions nos paysans à

l'exercice du livre au lieu de l'exercice de la baïonnette! Que nous

recrutions, instruisions, entretenions en leur assurant leur solde, sous

un haut commandement capable, des armées de penseurs au lieu d'armées

de meurtriers! donner son divertissement à la nation dans les salles de

lectures, aussi bien que sur les champs de tir, donner aussi bien des

prix pour avoir visé juste une idée que pour avoir mis de plomb dans

une cible. Quelle idée absurde cela paraît, si toutefois on a le

courage de l'exprimer, que la fortune des capitalistes des nations

civilisées doive un jour venir en aide à la littérature et non à la

guerre. Donnez-moi un peu de patience, le temps que je vous lise une

seule phrase du seul livre qui puisse vraiment être appelé un livre

que j'aie encore écrit jusqu'ici, celui qui restera (si quoi que ce

soit en reste) le plus sûrement et le plus longtemps, de toute mon

œuvre[149].

«Une forme terrible de l'action de la richesse en Europe consiste en

ceci que c'est uniquement l'argent des capitalistes qui soutient les

guerres injustes. Les guerres justes ne demandent pas tant d'argent,

parce que la plupart des hommes qui les font les font gratis, mais pour

une guerre injuste il faut acheter les âmes et les corps des hommes, et

en plus leur fournir l'outillage de guerre le plus perfectionné, ce qui

fait qu'une telle guerre exige le maximum de dépenses; sans parler de

ce que coûtent la peur basse, les soupçons et les colères entre

nations qui ne trouvent pas dans toute leurs multitudes assez de douceur

et de loyauté pour s'acheter une heure de tranquillité d'esprit. Ainsi

à l'heure qu'il est, la France et l'Angleterre s'achètent l'une à

l'autre dix millions de livres sterlings de consternation par an[150],

une moisson remarquablement légère, moitié épines, moitié feuilles

de tremble, semée, récoltée et engrangée par la science des modernes

économistes, qui enseignent la convoitise au lieu de la vérité. Les

frais de toute guerre injuste étant couverts, sinon par le pillage de

l'ennemi, au moins par les prêts des capitalistes, ces prêts sont

ensuite remboursés par les impôts qui frappent le peuple, lequel,

semble-t-il, n'avait pas d'intérêts dans l'affaire puisque c'est

l'intérêt des capitalistes qui est la cause primordiale de la guerre;

toutefois la cause véritable est la convoitise de la nation qui la rend

incapable de fidélité, de franchise et de justice et cause ainsi en

temps voulu se propre perte et le châtiment des individus[151].»

Sésame et les lys: des trésors des rois, des jardins des reines · 第 7 / 16 段