27.[84] Ayant ainsi écouté les grands maîtres de façon à ce que

vous puissiez entrer dans leur pensée, vous avez à monter plus haut

encore, vous avez à entrer dans leur cœur. De même que vous allez à

eux d'abord pour avoir une vision claire, de même vous devez demeurer

avec eux afin que vous puissiez partager à la fin leur juste et

puissante passion. Passion ou «sensation». Je ne suis pas effrayé du

mot, encore moins de la chose[85]. Vous avez entendu beaucoup de

clameurs entre les sensations, récemment; mais, je puis vous le dire,

ce n'est pas moins de sensations qu'il nous faut, mais plus. La

différence anoblissante entre un homme et un autre, entre un animal et

un autre, consiste précisément en ceci que l'un sent plus que l'autre.

Si nous étions des éponges, peut-être n'acquerrions nous pas

facilement de sensations; si nous étions des vers de terre exposés à

chaque instant à être coupés en deux par la bêche, peut-être que

trop de sensations ne nous serait pas bon. Mais étant des créatures

humaines, cela est une bonne chose pour nous, bien plus, nous ne sommes

des créatures humaines qu'autant que nous sommes sensitifs et notre

dignité[86] est précisément en proportions de notre Passion[87].

28. Vous savez que j'ai dit de cette grande et pure société des Morts

qu'elle ne permettrait à «aucune personne vaine ou vulgaire d'entrer

là». Que pensez-vous que j'aie voulu dire par une personne vulgaire?

Qu'attendez-vous vous-mêmes par vulgarité? Voilà une question sur

laquelle vous trouverez profit à réfléchir; disons seulement pour

l'instant que l'essence de la vulgarité réside dans l'absence de

sensations. La simple et innocente vulgarité est simplement la rudesse

inéduquée et incorrigée du corps et de l'esprit; mais, dans la vraie

vulgarité innée, il y a un terrible endurcissement, qui à son point

extrême devient capable de toute espèce d'habitudes bestiales et de

crime, sans crainte, sans plaisir, sans horreur, et sans pitié[88].

C'est par la main rude et le cœur mort, par l'habitude malsaine, par la

conscience endurcie, que les hommes deviennent vulgaires. Ils sont pour

toujours vulgaires précisément dans la proportion où ils sont

incapables de sympathie, de vive compréhension, de tout ce qui, en

pressant le sens et en allant jusqu'au fond d'un terme banal mais exact,

peut s'appeler le «tact», ou le «sens du toucher», du corps et de

l'âme; ce tact que le Mimosa possède entre tous les arbustes, que la

femme pure possède par-dessus toutes les créatures, l'affinement et la

plénitude de la sensation qui va plus loin que la raison, guide et

sanctificateur de la raison elle-même. La Raison ne peut que

déterminer ce qui est vrai, c'est la passion donnée par Dieu à

l'humanité qui seule peut reconnaître ce que Dieu a fait de bon.

29. Nous recherchons donc cette grande assemblée des morts, non pas

seulement pour apprendre d'eux ce qui est vrai, mais surtout pour sentir

avec eux ce qui est juste. Maintenant, pour sentir avec eux nous devons

être pareils à eux, et aucun de nous ne peut devenir cela sans peine.

Comme la vraie connaissance est une connaissance disciplinée et

éprouvée, non la première pensée qui nous vient, de même la vraie

passion est une passion disciplinée et éprouvée--non la première

passion qui vient. Les premières qui viennent sont les vaines, les

fausses, les trompeuses; si vous leur cédez, elles vous entraînent

capricieusement et loin, en poursuites vaines, en enthousiasmes creux,

jusqu'à ce qu'il ne vous reste ni vrai but ni vraie passion. Non

qu'aucun des sentiments que peut éprouver l'humanité soit mauvais en

lui-même, il est mauvais seulement quand il est indiscipliné. Sa

noblesse réside dans sa force et sa justice; il est mauvais quand il

est faible et ressenti pour une cause chétive. Il y a une admiration

médiocre, comme celle de l'enfant qui voit un jongleur lancer des

balles d'or, et ceci est bas si vous voulez. Mais croyez-vous que

l'admiration soit sans noblesse ou la sensation moindre, avec laquelle

chaque âme humaine est appelée à suivre les balles d'or du ciel

lancées à travers la nuit par la Main qui les fit? Il y a une

curiosité médiocre, comme est celle d'un enfant ouvrant une porte

défendue, ou d'un domestique fouillant dans les affaires de son

maître; et une noble curiosité explorant au prix des dangers la source

du grand fleuve au delà du sable--la place du grand continent au delà

de la mer; une plus noble curiosité encore qui explore la source du

fleuve de la vie, et l'étendue du continent du Ciel--les choses

«jusqu'au fond desquelles les anges désirent voir[89]». De même

l'intérêt est sans noblesse qui vous rive aux péripéties et à

l'intrigue de quelque conte futile; mais pensez-vous que l'anxiété

soit moindre, ou plus grande, avec laquelle vous observez ou devriez

observer comment se comportent le Sort et la Destinée avec la vie d'une

nation agonisante? Hélas! c'est l'étroitesse, l'égoïsme, la

petitesse de votre sensation que vous avez à déplorer en Angleterre

aujourd'hui; sensation qui se dépense en bouquets et en discours; en

divertissements et en parties fines, en combats simulés et en gais

spectacles de marionnettes, pendant que vous pourriez tourner les yeux

et voir de nobles nations massacrées, homme par homme, sans un secours

ni une larme[90].

30. J'ai dit «petitesse» et «égoïsme» de sensation, mais il eût

suffi de dire «injustice» ou «injustesse» de sensation. Car si rien

ne peut mieux distinguer un gentleman d'un homme vulgaire, rien ne peut

mieux distinguer une nation noble (il y a eu de telles nations) d'une

foule, que ceci: à savoir que ses sentiments sont constants et

réglés, résultant d'une contemplation exacte et d'une réflexion

impartiale. Vous pouvez persuader une foule de n'importe quoi; ses

sentiments peuvent être, sont généralement, dans l'ensemble,

généreux et droits, mais elle ne leur offre aucune base et n'en est

pas maîtresse; vous pouvez l'amener en la taquinant ou en la flattant

à n'importe lequel d'entre eux, à votre gré; elle pense par

contagion, généralement, attrapant une opinion comme un rhume, et il

n'y a rien de si petit qui ne la fasse rugir quand l'accès a lieu; rien

de si grand qu'elle n'oublie en une heure quand l'accès est passé.

Mais les passions d'un gentleman ou d'une nation noble sont réglées,

mesurées et continues. Une grande nation, par exemple, ne dépense pas

toutes ses facultés nationales pendant une couple de mois à peser les

témoignages d'un malfaiteur isolé (ayant accompli un meurtre

isolé)[91] et, pendant, une couple d'années, ne voit pas ses propres

enfants se massacrer les uns les autres par mille ou par dix mille

chaque jour, en considérant seulement quel en sera vraisemblablement

l'effet sur le prix du coton, et sans se soucier en aucune façon de

savoir de quel côté de la bataille est le droit[92]. Une grande nation

n'envoie pas non plus ses petits garçons pauvres en prison pour avoir

volé six noix quand elle permet à ses banqueroutiers de voler avec

grâce leurs centaines de mille livres, et à ses banquiers, riches des

épargnes des pauvres gens, de suspendre leurs paiements «par la force

de circonstances auxquelles ils ne peuvent commander», non sans

ajouter: «avec votre agrément»; et quand elle permet que de grandes

terres soient achetées par des hommes qui ont gagné leur argent en

parcourant en tous sens les mers de Chine sur des vapeurs de guerre,

vendant de l'opium à la bouche du canon[93] et changeant au bénéfice

d'une nation étrangère la demande ordinaire du voleur de grand chemin:

«Votre argent ou votre vie» en celle de: «Votre argent _et_ votre

vie!» Une grande nation ne permet pas non plus que les vies de ses

pauvres qui n'ont rien fait de mal leur soient enlevées, brûlées par

la fièvre des brouillards ou pourries par la peste des fumiers, pour

l'amour d'une rente supplémentaire de six pences par semaine à servir

à leurs propriétaires[94]; ni qu'on discute alors, avec d'hypocrites

larmes et de diaboliques sympathies, si elle ne devrait pas préserver

pieusement et nourrir tendrement les vies de leurs meurtriers. Et encore

une grande nation, ayant décidé que pendre est le procédé le plus

salutaire pour ses homicides en général, peut toutefois distinguer

avec pitié entre les degrés de culpabilité dans l'homicide, et

n'aboie pas[95] comme une meute de louveteaux transis et mordus par le

froid sur le sillage de sang d'un malheureux garçon fou ou d'un Othello

balourd à cheveux gris «embarrassé à l'extrême» au moment même ou

elle envoie un ministre de la Couronne[96] adresser des speeches

courtois à un homme qui est en train de passer à la baïonnette des

jeunes filles sous les yeux de leur père, et de tuer de sang-froid de

nobles jeunes gens plus rapidement qu'un boucher de campagne ne tue les

agneaux au printemps. Et finalement une grande nation ne se moque pas du

Ciel et de ses Puissances, en affectant la croyance en une révélation

qui déclare que l'amour de l'argent est la source de tout mal[97], et

en proclamant en même temps qu'elle n'est mue et ne veut être mue dans

tous ses actes importants et décisions nationales par aucun autre

amour.

31. Mes amis, je ne sais pas pourquoi aucun de nous parlerait sur la

lecture. Nous avons besoin d'une discipline plus serrée que celle de la

lecture; en tous cas soyez certain que nous ne pouvons pas lire. Aucune

lecture n'est possible pour un peuple dont l'esprit est dans cet état.

Il n'y a pas une ligne d'un grand écrivain qui lui soit intelligible.

Il est simplement et rigoureusement impossible à un public anglais, en

ce moment, de comprendre un livre ou il y ait quelque pensée tant il

est devenu incapable de penser lui-même dans la folie de sa rapacité.

Heureusement votre maladie n'est pas jusqu'à présent beaucoup plus

grave que cette incapacité de penser; elle n'est pas la corruption de

la nature intérieure, nous résonnons encore juste quand quelque chose

vient nous frapper au plus intime de nous-mêmes; et quoique l'idée que

chaque chose doit «rapporter» ait infecté si profondément le but de

toutes nos actions, que même si nous voulions jouer au bon

Samaritain[98] nous ne sortirions jamais nos deux pences pour les donner

à l'hôte sans dire: «Quand je reviendrai tu me donneras quatre

pence», il'y a encore quelque capacité de nobles passions restée au

plus profond de notre cœur. Elle se montre dans notre travail, dans

notre guerre, et jusque dans les excès de ces affections domestiques

qui nous mettent en fureur pour une légère injustice privée, alors

que nous supportons poliment une énorme injustice publique; nous

travaillons encore jusqu'à la dernière heure du jour bien qu'à la

patience du laboureur nous ajoutions la frénésie du joueur, nous

sommes encore braves jusqu'à la mort, bien qu'incapables de discerner

ce qui vaut la peine de se battre, nous sommes encore fidèles dans

notre affection pour notre propre chair, jusqu'à la mort, comme sont

les monstres marins et les aigles des rochers. Et il reste de l'espoir

à une nation tant que ces choses peuvent être dites d'elle. Aussi

longtemps qu'elle tient sa vie dans sa main, prête à la donner pour

son honneur (bien qu'honneur insensé), pour son amour (bien qu'amour

égoïste) et pour ses affaires (bien qu'affaires viles), il y a de

l'espoir pour elle, mais de l'espoir seulement, car cette vertu

instinctive, insouciante, ne peut pas durer. Aucune nation ne peut durer

qui a fait d'elle-même une simple foule, quoique restée généreuse de

cœur. Il faut qu'elle commande à ses passions et les dirige, ou ce

sont elles qui lui commanderont, un jour, avec des _fouets de

scorpions_[99]. Par-dessus tout, une nation ne peut pas durer si elle

n'est qu'une foule qui ne s'occupe que d'argent, elle ne peut pas, sans

être punie, elle ne peut pas, sans cesser d'être, continuer à

mépriser la littérature, à mépriser la science, à mépriser l'art,

à mépriser la nature, à mépriser la compassion, et à concentrer son

âme sur les Pence. Croyez-vous que ce soient là des paroles dures ou

irréfléchies? Ayez seulement encore un peu de patience et je vous

prouverai leur vérité point par point.

32. Je dis d'abord que nous avons méprisé la littérature. En quoi,

comme nation, avons-nous souci des livres? Combien croyez-vous que nous

tous réunis nous dépensions pour nos bibliothèques publiques ou

privées, comparativement à ce que nous dépensons pour nos

chevaux[100]? Si un homme fait des prodigalités pour sa bibliothèque,

vous le traiterez de fou, de bibliomane; mais vous n'appelez jamais

personne hippomane, bien que des hommes se ruinent chaque jour pour

leurs chevaux et que vous n'entendiez jamais parler de gens qui se

ruinent pour leurs livres. Ou pour descendre plus bas encore, combien

croyez-vous que le contenu des bibliothèques du Royaume Uni, publiques

et privées, rapporterait, relativement à ses caves? Quel rang

occuperait sa dépense pour la littérature comparée à sa dépense

pour une alimentation luxueuse? Nous parlons de la nourriture de

l'esprit comme de celle du corps; or, un bon livre contient une telle

nourriture, inépuisablement; c'est une provision pour la vie, et pour

la meilleure partie de nous-mêmes. Eh bien, combien de temps la plupart

des gens resteront-ils devant le meilleur livre avant de se décider à

en donner le prix d'un beau turbot! Sans doute, il y a eu des hommes qui

ont serré leur ventre et laissé leur dos à découvert pour pouvoir

acheter un livre, à qui leur bibliothèque coûta, je pense, en fin de

compte, moins cher que ne reviennent la plupart des dîners. Peu de nous

sont soumis à cette épreuve, et c'est tant pis[101], car une chose

précieuse nous l'est d'autant plus qu'elle a été acquise au prix du

travail et de l'économie et si les bibliothèques publiques étaient

moitié aussi coûteuses que les banquets officiels, ou si les livres

coûtaient la dixième partie de ce que coûtent les bracelets, même

des hommes et des femmes frivoles pourraient quelquefois soupçonner

qu'il peut y avoir autant d'utilité à lire qu'à grignoter et à

briller. Tandis que précisément le bon marché de la littérature fait

oublier même aux gens sages, que si un livre vaut d'être lu il vaut

d'être acheter. Un livre ne vaut quelque chose que s'il vaut beaucoup

et n'est profitable qu'une fois qu'il a été lu, et relu, et aimé, et

aimé encore, et marqué de telle façon que vous puissiez vous

référer au passage dont vous avez besoin comme un soldat peut prendre

l'arme qu'il lui faut dans son arsenal ou comme une maîtresse de maison

sort de sa réserve l'épice dont elle a besoin. Le pain de farine est

bon, mais il y a du pain doux comme du miel, si vous vouliez y goûter,

dans un bon livre; il faut que la famille soit en réalité bien pauvre

qui ne peut, une fois dans sa vie, payer pour des pains si

multipliables[102] la note de leur boulanger[103]. Nous nous appelons

une nation riche et nous sommes assez sordides et insensés pour

feuilleter les uns après les autres un même livre sale de cabinet de

lecture!

33. Je dis que nous avons méprisé la science. «Quoi!» vous

écriez-vous, «ne marchons-nous pas en avant dans toutes les

découvertes[104]; est-ce que le monde entier n'est pas étourdi par

l'ingéniosité ou la folie de nos inventions?» Oui, mais croyez-vous

que ce soit là une œuvre nationale? L'œuvre se fait entièrement

malgré la nation, grâce à des initiatives, à des ressources

individuelles. Nous sommes assez contents, en effet, de faire notre

profit de la science; nous happons n'importe quoi, en fait d'os

scientifique après lequel il y a de la viande, avec assez d'avidité;

mais si l'homme scientifique s'adresse à _nous_ pour avoir un os ou une

croûte, ceci est une autre affaire. Qu'avons-nous fait, comme nation,

pour la science? Nous sommes forcés pour la sûreté de nos vaisseaux

de savoir quelle heure il est, et à cause de cela nous payons pour un

observatoire; et nous permettons, sous les espèces de notre parlement,

qu'on nous tourmente annuellement pour faire avec négligence quelque

chose pour le British Museum que nous supposons avec assez de mauvaise

humeur un endroit destiné à conserver des oiseaux empaillés pour

amuser nos enfants.

Si un particulier s'achète un télescope et découvre une nouvelle

nébuleuse, vous poussez autant de cris pour cette découverte que si

c'était vous qui l'aviez faite; si, dans la proportion de un ou dix

mille, un de nos hobereaux chasseurs s'avise un beau jour que la terre

doit être quelque chose d'autre que le lot des renards[105], et y

creuse lui-même son terrier et nous fait savoir où gît l'or, et où

le charbon, vous comprenez qu'il y a en ceci quelque utilité; mais cet

accident d'un homme découvrant comment il peut s'employer lui-même

utilement est-il le moins du monde à votre honneur? (Qu'aucune telle

découverte n'ait été faite par ses frères hobereaux est peut-être

à votre déshonneur si vous voulez y songer.)

Mais si ces généralités vous laissent sceptiques, il y a un fait à

méditer pour vous tous, illustratif de votre amour de la science. Il y

a deux ans, une collection de fossiles de Solenhofen était à vendre en

Bavière; la plus belle qui existât, contenant de nombreux spécimens

d'une beauté unique, dont l'un unique en outre comme exemple d'espèce

(un règne entier de créatures vivantes était révélé par ce

fossile)[106]. Cette collection, dont la simple valeur marchande, si les

acheteurs eussent été des particuliers, était probablement de quelque

dix ou douze cents livres, fut offerte à la nation anglaise pour sept

cents; et toute la collection serait au musée de Munich si le

professeur Owen[107], en donnant son temps et en tourmentant sans se

lasser le public anglais dans la personne de ses représentants, n'avait

obtenu le versement immédiat de quatre cents livres et n'avait répondu

lui-même des trois cents autres! que le dit public lui paiera sans

doute en fin de compte, mais en rechignant, et pendant tout ce temps ne

se souciant en rien de la chose en elle-même. Seulement toujours prêt

à se rengorger s'il y a quelque honneur à tirer de là. Considérez,

je vous le demande, arithmétiquement ce que ce fait signifie. Vos

dépenses annuelles pour les services publics (dont un tiers pour les

armements) sont pour le moins de 50 millions. Or, 700 livres sont à 50

millions comme sept pence à deux mille livres. Supposez donc qu'un

gentleman dont le revenu est inconnu, mais dont vous pouvez conjecturer

la fortune par ce fait qu'il dépense deux mille livres par an rien que

pour les murs de son parc et pour ses valets de pied, fasse profession

d'aimer la science. Et qu'un de ses domestiques vienne précipitamment

lui dire qu'une collection unique de fossiles qui nous servira de fil à

travers une nouvelle ère de la création est à vendre pour la somme de

sept pence sterling; et que le gentleman qui aime la science, et

dépense deux mille livres par au pour son parc, réponde, après avoir

laissé son domestique attendre plusieurs mois: «Bien! je vous donnerai

quatre pence pour cela, si vous voulez répondre vous-même des pences

de surplus, jusqu'à l'année prochaine.»

34. III. Je dis que vous avez méprisé l'art[108]. «Quoi,

répondez-vous, n'avons-nous pas nos expositions d'art qui ont des

milles de longueur, est-ce que nous n'avons pas consacré des milliers

de livres à l'achat de simples peintures? N'avons-nous pas des écoles

et des instituts d'art, plus que n'avait eu jamais aucune nation?» Oui,

certainement, mais tout cela est affaire de boutique. Vous voudriez bien

vendre des toiles aussi bien que vous vendez du charbon, et de la

faïence comme du fer; vous voudriez retirer à toutes les autres

nations le pain de la bouche, si vous le pouviez[109]. Comme vous ne le

pouvez pas, votre idéal de vie est de vous tenir à tous les carrefours

de l'univers comme les apprentis de Ludgate criant à chaque passant:

«De quoi avez-vous besoin[110]?»

Vous ne savez rien de vos dons naturels ni de l'influence du milieu;

vous vous figurez que, dans vos champs de glaise, humides, plats et

gras, vous pouvez avoir la vive imagination artistique qu'ont les

Français au milieu de leurs vignes bronzées ou les Italiens au pied de

leurs rochers volcaniques; que l'art peut s'apprendre comme tenir des

livres, et, quand on l'a appris, vous donne plus de livres à tenir.

Vous vous souciez de peintures en réalité pas plus que des affiches

collées sur les murs. Il y a toujours de la place sur les murs pour les

affiches à lire, jamais pour les peintures à regarder. Vous ne savez

pas (même par ouï dire) quelles peintures vous avez dans votre pays,

ni si elles sont vraies ou fausses, ni si on en prend soin ou non. Dans

les pays étrangers vous voyez avec calme les plus nobles peintures qui

existent dans le monde pourrir dans un abandon d'épave[111] (à Venise

vous avez vu les canons autrichiens pointés sur les palais qui les

contenaient)[112] et, si vous appreniez que des plus beaux tableaux qui

soient en Europe[113] on fera demain des sacs pour les forts

Autrichiens, cela vous ennuierait moins que le risque de trouver une

pièce ou deux de moins dans votre gibecière après une journée de

chasse. Tel est, en tant que nation, votre amour de l'art.

35. IV. Vous avez méprisé la nature, c'est-à-dire toutes les

sensations profondes et sacrées des spectacles naturels. Les

révolutionnaires français ont fait des écuries des cathédrales de

France; vous avez fait des champs de courses avec les cathédrales de la

terre. Votre unique conception du plaisir est de rouler dans des wagons

de chemins de fer autour de leurs nefs et de prendre vos repas sur leurs

autels[114].

Vous avez été placer un pont de chemin de fer sur les chutes de

Shaffhouse. Vous avez fait passer un tunnel à travers les rochers de

Lucerne près de la chapelle de Tell. Vous avez détruit le rivage de

Clarens, au lac de Genève. Il n'y a pas une paisible vallée en

Angleterre que vous n'ayez remplie de feu mugissant; il n'y a pas un

coin abandonné de campagne anglaise où vous n'ayez imprimé des traces

de suie[115]; pas une cité étrangère, où l'extension de votre

présence n'ait été marquée sur ses jolies vieilles rues et ses

jardins heureux par une dévorante lèpre blanche d'hôtels neufs et de

boutiques de parfumeurs. Les Alpes elles-mêmes[116] à qui vos propres

poètes ont voué un amour si révérent, vous les regardez comme des

mâts de cocagne dans un jardin d'ours après lesquels vous vous mettez

à grimper pour vous laisser glisser jusqu'en bas, avec «des cris de

joie». Quand vous ne pouvez plus crier, n'ayant plus la force

d'articuler des sons humains pour dire que vous êtes heureux, vous

remplissez la quiétude de leurs vallées de détonations de pétards et

vous rentrez précipitamment chez vous, rouges d'une éruption cutanée

d'amour-propre et secoués d'un hoquet de contentement de vous-mêmes.

Je pense que peut-être les deux spectacles les plus douloureux que

m'ait jamais offerts l'Humanité, portant en eux la plus profonde leçon

de ces choses, sont les foules d'Anglais dans la vallée de Chamonix

s'amusant à mettre le feu à des obusiers rouillés; et les vignerons

suisses de Zurich rendant grâce comme chrétiens pour le don de la

vigne en s'assemblant par groupes dans les «tours des vignobles[117]»,

chargeant lentement et faisant partir des pistolets d'arçon du matin au

soir[118]. Il est triste de n'avoir que d'obscures conceptions de

devoir, plus triste, il me semble, d'avoir des conceptions pareilles de

la joie[119].

Enfin. Vous méprisez la compassion. Il n'est pas besoin de mes paroles

comme preuve de ceci. Il me suffira de transcrire un des entrefilets de

journaux qu'il est dans mes habitudes de découper et de mettre dans mes

tiroirs. En voici un pris dans un vieux _Daily Telegraph_ de cette

année. J'ai eu la négligence de ne pas prendre note de la date, mais

elle est facile à retrouver, car, au dos de la coupure, on annonce que

«hier le septième des services spéciaux de cette année a été

célébré par l'évêque de Ripon à Saint-Paul». Il ne fait que

relater un de ces faits comme il s'en produit maintenant tous les jours,

celui-ci par hasard ayant pris une forme qui lui a permis de venir

devant le coroner. J'imprimerai l'entrefilet en rouge[120]. Soyez

assuré que les faits eux-mêmes sont écrits en rouge dans un livre

dont nous tous, lettrés ou illettrés, aurons notre page à lire un

jour[121].

Sésame et les lys: des trésors des rois, des jardins des reines · 第 6 / 16 段