17. Et dans des langues aussi mêlées dans leur origine que l'anglais

il y a une fatale puissance d'équivoque mise entre les mains des

hommes, qu'ils le veuillent ou non, par le fait qu'ils ont licence

d'employer des mots grecs ou latins pour une idée quand ils veulent la

rendre imposante et des mots saxons ou des mots communs d'une autre

dérivation quand ils veulent qu'elle soit vulgaire. Quel effet

singulier et salutaire, par exemple, nous produirions sur les esprits de

gens qui ont l'habitude de prendre la forme du mot duquel ils vivent

pour la vertu cachée qu'il exprime, si nous gardions, ou rejetions, une

fois pour toutes, la forme grecque «biblos» ou «biblion», comme

l'expression juste pour «livre», au lieu de l'employer seulement dans

le cas particulier ou nous désirons donner de la dignité à l'idée,

et de la traduire en anglais partout ailleurs. Combien il serait

salutaire pour bien des personnes simples, si, dans des passages, pour

prendre un exemple, comme Actes XIX, nous conservions l'expression

grecque au lieu de la traduire, et si elles avaient à lire: «Beaucoup

de ceux aussi qui exerçaient des arts étranges réunirent leurs bibles

et les brûlèrent devant tout le monde; ils en comptèrent le prix et

le trouvèrent de cinquante mille pièces d'argent.» Ou bien au

contraire si nous la traduisions là où nous avons l'habitude de la

conserver et si nous parlions du «Saint Livre» au lieu de la «Sainte

Bible», il pourrait entrer dans un plus grand nombre de têtes

qu'aujourd'hui que la Parole de Dieu, par laquelle les cieux furent

créés jadis et par laquelle ils sont maintenant tenus en réserve[54],

ne peut pas être donnée comme présent à tout le monde, dans une

reliure de maroquin[55], ni semée sur toutes les routes à l'aide de la

charrue à vapeur ou de la presse à vapeur; mais est néanmoins offerte

à nous journellement et est par nous refusée avec mépris; et, semée

en nous journellement, est, par nous, aussi immédiatement que possible,

étouffée.

18. Et de même, considérez quel effet a été produit sur l'esprit du

peuple en Angleterre par l'habitude d'user de l'éclat bruyant de la

forme latine «Damno» pour traduire le grec ϰαταϰρινω toutes

les fois que charitablement on désire lui donner toute sa violence et

d'y substituer le modéré «condamner» quand on préfère lui garder

quelque douceur; et quels remarquables sermons ont été prêchés par

des clergymen illettrés sur: «celui qui croit ne sera pas damné»,

lesquels auraient reculé d'horreur à traduire (Heb., XI, 7) «le salut

de sa maison par lequel il damna le monde» ou (Jean, VIII, 10-11):

«Femme, est-ce qu'aucun homme ne t'a damnée[56]? Elle dit: «Aucun

homme Seigneur.» Jésus lui répondit: «Moi non plus, je ne te damne

pas. Va et ne pèche plus.» Et si des schismes ont divisé l'esprit de

l'Europe, qui ont coûté des mers de sang, et dans la défense desquels

les plus nobles âmes des hommes ont été réduites à néant dans un

désespoir frénétique et jetées innombrables comme les feuilles des

forêts,--ces schismes, quoique en réalité fondés sur des causes plus

profondes, ont été néanmoins rendus pratiquement possibles surtout

par l'adoption en Europe du mot grec qui signifie une réunion publique

(ecclesia), pour donner quelque chose de particulièrement respectable

à de telles réunions toutes les fois qu'elles étaient tenues dans des

buts religieux; et d'autres équivoques collatérales telles que

l'habituelle équivoque anglaise qui consiste à employer le mot

«priest» comme contraction de «presbyter».

19. Maintenant de façon à vous comporter correctement vis-à-vis des

mots, voici l'habitude que vous devez prendre. À peu près chaque mot

de votre langue a été d'abord un mot d'une autre langue, saxon,

allemand, français, latin ou grec (pour ne pas parler des dialectes

orientaux et primitifs). Et beaucoup de mots ont été tout cela;

c'est-à-dire ont été d'abord grecs, puis latins, français ou

allemands ensuite, et anglais enfin; subissant un certain changement de

sens et d'usage sur les lèvres de chaque nation; mais conservant une

même signification vitale profonde, que tous les bons lettrés sentent

encore aujourd'hui quand ils l'emploient. Si vous ne savez pas

l'alphabet grec, apprenez-le, jeune ou vieux, fille ou garçon, qui que

vous puissiez être[57]; si vous avez l'intention de lire sérieusement

(ce qui naturellement implique que vous ayez quelque loisir à votre

disposition), apprenez votre alphabet grec, ayez ensuite de bons

dictionnaires de toutes ces langues et si jamais vous avez des doutes

sur un mot, allez à sa recherche avec une patience de chasseur. Lisez

à fond les cours de Max Muller pour commencer; et après cela ne

laissez jamais échapper un mot qui vous semble suspect. C'est un

travail sévère; mais vous le trouverez, même au commencement,

intéressant, et à la fin inépuisablement amusant. Et ce que votre

esprit gagnera, en fin de compte, en force et en précision sera tout à

fait incalculable. Notez que ceci n'implique pas la connaissance, ou

seulement l'essai de connaître le grec, le latin ou le français. Il

faut toute une vie pour apprendre à fond une langue. Mais vous pouvez

facilement connaître les sens par lesquels un mot anglais a passé, et

ceux qu'il doit encore avoir dans les ouvrages d'un bon écrivain.

20. Et maintenant simplement pour l'amour de l'exemple, je veux, avec

votre permission, lire avec vous quelques lignes d'un vrai livre,

soigneusement: et voir ce que nous pourrons en tirer. Je prendrai un

livre connu de vous tous. Rien, en anglais, ne nous est plus familier,

mais très peu de choses peut-être ont été lues avec moins

d'attention sincère. Je prendrai les quelques vers suivants de Lycidas:

Le dernier vint, et le dernier partit,

Le Pilote du Lac Galiléen.

Il portait deux clefs massives, chacune d'un métal différent

(L'une d'or ouvre, l'autre d'airain ferme solidement);

Il secoua sa chevelure mitrée et parla sévèrement ainsi:

«Avec quel plaisir, jeune rustre, j'aurais pris à ta place

Tant de ceux qui pour grossir leur ventre

Se glissent et se faufilent et grimpent dans le troupeau!

D'autres soucis ils ne se mettent guère en peine

Que de savoir comment se pousser jusqu'au festin des

tondeurs de brebis,

Et en écarter le digne, le véritable invité;

Aveugles bouches! à peine si eux-mêmes savent comment

tenir

Une houlette, ou ont appris quelque chose d'autre, si peu que

ce soit,

Qui ressortisse à l'art du pasteur fidèle!

Que leur importe? De qui ont-ils besoin? Ils font leur chemin

Et à leur gré leurs chants minces et vains

Grincent contre la triste paille de leurs grêles pipeaux.

Les brebis affamées tournent les yeux vers eux et ne sont

pas nourries,

Mais, enflées de vent et des brouillards pestilentiels qu'elles

respirent,

Elles se corrompent intérieurement et répandent des émanations

impures et contagieuses,

Outre celles que l'horrible loup à la patte sournoise

Chaque jour dévore avidement, sans qu'aucun compte en soit

rendu.»

Réfléchissons un peu sur ce passage et examinons-le mot à mot.

Premièrement, n'est-il pas singulier de voir Milton assigner à saint

Pierre non seulement sa pleine fonction épiscopale, mais précisément

ceux de ses insignes que les Protestants lui refusent d'ordinaire le

plus passionnément? Sa chevelure «mitrée»! Milton n'était pas un

«ami des Évêques»; comment saint Pierre arrive-t-il à être

«mitré»? «Il porte deux clefs massives.» Ce dont il est question

ici est-ce donc le privilège revendiqué par les Évêques de Rome? et

est-il reconnu ici par Milton seulement par licence poétique, à cause

de son pittoresque, afin qu'il puisse avoir l'éclat des clefs d'or pour

ajouter à l'effet?

Ne croyez pas cela. Les grands hommes ne jouent pas de tours de

tréteaux avec les doctrines de la vie et de la mort. Il n'y a que de

petits hommes qui fassent cela. Milton veut dire ce qu'il dit; et le

veut dire avec sa puissance; aussi il va mettre toute la force de son

esprit à l'exprimer, car quoiqu'il ne fût pas un ami des faux

évêques, il fut un ami des vrais; et le pilote du Lac est ici, dans sa

pensée, le type et le chef du vrai pouvoir épiscopal. Car Milton lit

ce texte: «Je te donnerai les clefs du royaume des cieux[58]» tout à

fait honnêtement[59]? Quoiqu'il soit puritain il ne voudrait pas

l'effacer du livre parce qu'il y eut de mauvais évêques; bien plus, si

nous voulons le comprendre, nous devrons comprendre ce vers tout

d'abord; il ne sera pas convenable de le regarder de travers ou de le

marmotter entre nos dents, comme s'il était l'arme d'une secte ennemie:

c'est une assertion solennelle, universelle, qui doit être gravée

profondément dans l'esprit de toutes les sectes. Mais peut-être

serons-nous plus aptes à en raisonner si nous allons un peu plus loin

et y revenons ensuite. Car certainement cette insistance marquée sur le

pouvoir du véritable épiscopat a pour but de nous faire sentir avec

plus de force ce qu'il y a à reprocher à ceux qui prétendent, sans y

avoir des droits, à l'Épiscopat, ou d'une manière générale à ceux

qui prétendent sans y avoir de droits à un pouvoir et à un rang dans

le corps du clergé: tous ceux qui, «pour l'amour de leurs ventres,

rampent, se faufilent et grimpent dans le troupeau».

21. N'ayez jamais la pensée que Milton emploie ces trois mots pour

remplir son vers, comme le ferait un mauvais écrivain[60]. Il a besoin

de tous les trois, de ces trois-là en particulier, et de pas un de plus

que ceux-là--«ramper», et «se faufiler», et «grimper»; aucun

autre mot ne pourrait faire l'office de ceux-ci, aucun ne pourrait leur

être ajouté, car ils contiennent et ils épuisent les trois

catégories, correspondant aux caractères d'hommes qui recherchent

malhonnêtement le pouvoir ecclésiastique. Premièrement, ceux qui

s'insinuent en «rampant» dans le troupeau, ceux qui ne se soucient ni

de la fonction ni du titre, mais de l'influence secrète et font toutes

choses d'une manière occulte et astucieuse, se pliant à toute

servilité de besogne ou de conduite, de manière seulement qu'ils

puissent voir jusqu'au fond, sans être vus,--et diriger--les esprits

des hommes. Puis ceux qui «s'introduisent» (c'est-à-dire se jettent)

dans le troupeau, qui, par une naturelle insolence du cœur et une

vigoureuse éloquence de la langue, et une persévérante et intrépide

confiance en eux-mêmes, gagnent l'oreille de la foule et l'ascendant

sur elle.

Enfin ceux qui grimpent, qui par leur travail et leur science qui tous

deux peuvent être puissants et sains, mais qui sont mis égoïstement

au service de leur ambition personnelle, obtiennent d'autres dignités,

une grande influence, et deviennent des «Maîtres de l'héritage» sans

être des «Exemples pour le troupeau[61]».

22. Maintenant continuez:

D'autres soucis ils ne se mettent pas en peine

Que de savoir comment se pousser jusqu'au festin des tondeurs

de brebis,

_Aveugles Bouches!_

Je m'arrête de nouveau, car ceci est une étrange expression: la

métaphore sans suite, pourrait-on croire, d'un auteur négligent et

illettré.

Il n'en est pas ainsi. Son audace même et sa vigueur ont pour but de

nous faire regarder de près à la phrase et de nous en faire souvenir.

Ces deux monosyllabes expriment les deux contraires, exactement, du vrai

caractère des deux grandes fonctions de l'Église, celles d'évêque et

de pasteur.

Un «Évêque» signifie «une personne qui voit[62]». Un «pasteur»

signifie «une personne qui nourrit[63]». Le caractère le plus

inépiscopal qu'un homme puisse avoir est par conséquent d'être

aveugle. Le plus impastoral est, au lieu de nourrir, d'avoir besoin

d'être nourri, d'être une bouche. Mettez les contraires ensemble et

vous avez «Aveugles bouches». Nous pourrons trouver quelque utilité

à poursuivre un peu cette idée. À peu près tous les maux sont venus

à l'Église d'Évêques qui désiraient le pouvoir plus que la

lumière. Ils souhaitent l'autorité, non la vigilance. Tandis que leur

fonction réelle n'est pas de gouverner; elle peut être d'exhorter et

de réprimander vigoureusement, mais c'est la fonction du Roi de

gouverner: la fonction de l'Évêque est de surveiller son troupeau; de

le numéroter brebis par brebis, d'être toujours prêt à rendre un

compte complet. Maintenant il est clair qu'il ne peut as donner un

compte des âmes autant qu'il n'a pas numéroté les corps. La première

chose, donc, qu'un évêque ait à faire est au moins de se placer dans

une situation où à n'importe quel moment il puisse obtenir l'histoire,

depuis l'enfance, de chaque âme vivant dans son diocèse et de sa

situation présente.

Là-bas, tout au fond de cette petite rue, Bill et Nancy se cassent les

dents mutuellement.

L'évêque sait-il tout là-dessus? A t-il l'œil sur eux? A-t-il eu

l'œil sur eux? Peut-il en détail nous expliquer comment Bill a pris

l'habitude de frapper Nancy sur la tête? S'il ne le peut pas, il n'est

pas un évêque, eût-il une mitre aussi haute que le clocher de

Salisbury; il n'est pas un évêque; il a cherché à être à la barre

au lieu d'être à la hune; il n'a pas la vue des choses. «Mais non»,

dites-vous, «ce n'est pas son devoir de veiller sur Bill dans la rue.»

Quoi! les grosses brebis qui ont de riches toisons, vous pensez que

c'est seulement après celles-là qu'il doit regarder, tandis que

(retournez à votre Milton) «les brebis affamées tournent les yeux

vers eux et ne sont pas nourries, outre que l'horrible loup à la patte

sournoise (l'évêque ne sachant rien de cela) chaque jour dévore

avidement, sans qu'aucun compte en soit rendu»?

«Mais ceci n'est pas notre conception d'un Évêque[64].» Peut-être

que non; mais c'était celle de saint Paul[65], et c'était celle de

Milton. Ils peuvent avoir raison, ou il se peut que ce soit nous; mais

nous ne devons pas espérer pouvoir lire l'un ou l'autre en mettant

notre pensée sous leurs mots.

23. Je continue: «Mais, enflées de vent et des brouillards

pestilentiels qu'elles respirent.» Ceci répond au lieu commun: «si

les pauvres ne sont pas surveillés dans leurs corps, ils le sont dans

leurs âmes; ils ont la nourriture spirituelle.»

Et Milton dit: «Ils n'ont rien qui ressemble à la nourriture

spirituelle, ils sont seulement enflés de vent.» Tout d'abord, vous

pouvez croire que ceci est un symbole grossier et obscur. Mais, je le

répète, c'en est un tout à fait exact et littéral.

Prenez vos dictionnaires grec et latin et trouvez le sens de «Spirit».

Ce n'est qu'une contraction du mot latin «souffle» et une traduction

vague du mot grec qui veut dire «Vent». (C'est le même mot qui est

employé, dans le texte: «Le vent souffle où il lui plaît[66]» et

dans cet autre: «Ainsi en est-il de tout homme qui est né de

l'esprit»[67], ce qui signifie né du souffle, c'est-à-dire du souffle

de Dieu,--âme et corps. Nous en avons le vrai sens dans nos mots

«inspiration» et «expirer». Maintenant il y a deux sortes de

souffles dont le troupeau peut être rempli, le souffle de Dieu et celui

de l'homme. Le souffle de Dieu est la santé et la vie et la paix pour

les troupeaux, comme l'air du ciel aux troupeaux sur les collines; mais

le souffle de l'homme (le mot que _lui_ appelle spirituel) est la

maladie et la contagion pour eux comme le brouillard du marais. Ils en

sont corrompus intérieurement, ils en sont bouffis comme un cadavre

l'est par les miasmes de sa propre décomposition. Ceci est

littéralement vrai de tout faux enseignement religieux; le premier et

le dernier, et le plus fatal indice en est cette «bouffissure[68]».

Vos enfants convertis qui enseignent leurs parents; vos forçats

convertis qui enseignent les honnêtes gens; vos sots convertis qui,

ayant vécu la moitié de leur vie dans une stupéfaction crétine et

s'éveillant tout à coup au fait qu'il y un Dieu, s'imaginent en

conséquence être son peuple spécial[69] et son messager; vos sectes

de toute espèce, petites et grandes, catholiques et protestantes,

d'Église haute ou basse, autant qu'elles se croient seules dans le vrai

et les autres dans le faux; et avant tout dans chaque secte ceux qui

tiennent que l'homme peut être sauvé en pensant bien au lieu d'agir

bien, par la parole au lieu de l'acte[70], et par la foi au lieu des

œuvres[71], ceux-là sont les vrais enfants du brouillard[72], des

nuages, ceux-là, sans eau[73], des corps, ceux-là, de vapeur

putrescente et de peau, n'ayant ni sang ni chair, des cornemuses

gonflées pour être cornées par les démons, corrompues et

corruptrices, «gonflées de vent et des brouillards pestilentiels

qu'elles respirent».

24. Enfin revenons aux lignes relatives au droit de porter les clefs,

car maintenant nous pouvons les comprendre. Remarquez la différence

entre Milton et Dante dans leur interprétation de ce droit; pour une

fois c'est chez ce dernier que la pensée est la plus faible; il suppose

que les _deux_ clefs sont celles de la porte du ciel; l'une est d'or,

l'autre d'argent; elles sont données par saint Pierre à l'Ange

Sentinelle et il n'est pas facile de déterminer ce que symbolisent les

différentes substances des trois marches de la porte, ni des deux

clefs; mais Milton fait de l'une, celle d'or, la clef du Ciel, l'autre,

de fer, est la clef de la prison dans laquelle les maîtres malfaisants

devront être enchaînés, qui «ont emporté la clef du savoir et

cependant n'y sont pas entrés eux-mêmes[74]». Nous avons vu que les

devoirs de l'évêque et du pasteur sont de voir et de nourrir; et de

tous ceux qui font ainsi, il est dit: «Celui qui arrose, sera arrosé

aussi lui-même[75]». Mais l'inverse est vrai aussi. Celui qui n'arrose

pas sera lui-même desséché et celui qui ne voit sera lui-même privé

de la lumière, enfermé dans une prison perpétuelle. Et cette prison

vous reçoit ici-bas aussi bien que dans la vie à venir; celui qui

devra être au Ciel chargé de chaînes le sera d'abord sur la terre.

Cet ordre aux anges forts dont l'apôtre Pierre est l'image:

«Prenez-le, liez-lui les mains et les pieds et jetez-le dehors[76]»

est en réalité donné contre le maître, pour chaque appui non

accordé, pour chaque vérité refusée, pour chaque mensonge inculqué;

de sorte que plus il enchaîne, plus il est étroitement enchaîné, et

rejeté d'autant plus loin qu'il égare davantage, jusqu'à ce que à la

fin les barreaux de la cage de fer se referment sur lui et, comme «

celle d'or s'ouvre, celle de fer se referme».

25. Nous avons retiré quelque chose de ces lignes, je crois, et il y a

beaucoup plus à y trouver, mais nous nous sommes suffisamment livrés

(pour en donner un exemple) à la sorte d'examen mot à mot d'un auteur

qui se nomme à juste titre _lecture_, attentifs à chaque nuance et

expression, et nous mettant toujours à la place de l'auteur; annihilant

notre propre personnalité et cherchant à entrer dans la sienne, de

façon à pouvoir dire avec certitude: «ainsi pensait Milton», non:

«ainsi pensais-je en lisant mal Milton». Et en suivant cette méthode

vous arriverez graduellement à attacher moins de valeur dans d'autres

occasions à votre propre «je pensais ainsi». Vous commencerez à vous

apercevoir que ce que vous pensiez était une chose de peu d'importance;

que vos pensées sur n'importe quel sujet ne sont peut-être pas les

plus claires et les plus sages auxquelles on puisse arriver là-dessus;

en fait, que, à moins que vous ne soyez une personne remarquable, on ne

peut pas dire que vous ayez de pensée du tout; que vous n'avez pas de

matériaux pour cela, en aucun sujet important[77], ni de raisons de

«penser», seulement d'essayer d'apprendre davantage. Bien plus, il est

probable que de toute votre vie (à moins, comme je l'ai dit, que vous

ne soyez une personne remarquable), vous n'aurez le droit d'avoir

d'«opinions» sur quoi que ce soit, excepté sur ce qui est

immédiatement à votre portée. Ce qui doit de toute nécessité être

fait, il n'est pas de doute que vous pouvez toujours décider comment le

faire. Avez-vous une maison à tenir en ordre, une marchandise à

vendre, un champ à labourer, un fossé à curer? Il n'y a pas besoin

d'avoir deux opinions sur la manière de faire cela, et ce sera à vos

risques et périls si vous n'avez rien de plus qu'une _opinion_ sur la

manière de procéder dans ces cas-là. Et de même, en dehors de vos

propres affaires, il y a un ou deux sujets sur lesquels vous êtes tenus

de n'avoir qu'_une_ opinion. Que la friponnerie et le mensonge sont

coupables[78] et doivent être sur-le-champ chassés à coups de fouet,

toutes les fois qu'ils sont découverts, que la convoitise et l'amour de

se quereller sont des dispositions dangereuses même chez les enfants et

des dispositions mortelles chez les hommes et les nations; que, en fin

de compte, le Dieu du Ciel et de la terre aime les gens actifs, modestes

et bons, et déteste les paresseux, les querelleurs, les orgueilleux,

les avares et les cruels; sur ces faits généraux vous êtes tenus de

n'avoir qu'_une_ opinion, et celle-là très forte. Pour le reste,

concernant religions, gouvernements, sciences, arts, vous trouverez en

général que vous ne pouvez _savoir_ RIEN, rien juger; que le mieux que

vous puissiez faire, quand même vous seriez une personne instruite, est

de garder le silence, de vous efforcer d'être plus éclairé chaque

jour, de comprendre un petit peu plus des pensées des autres, et dès

que vous essayerez de le faire honnêtement vous découvrirez que les

pensées, même des plus sages, ne sont guère plus que des questions

bien posées. Mettre un point difficile en lumière et vous exposer les

raisons qu'il y a de _ne pas_ avoir d'opinion, c'est tout ce que,

généralement, ils peuvent faire pour vous; et tant mieux pour eux et

pour nous si en fait ils sont capables de «mêler de la musique à nos

pensées et de nous attrister de doutes célestes[79]». L'auteur dont

je vous ai lu un passage n'est pas parmi les plus grands ou les plus

sages. Il voit clairement aussi loin qu'il voit, et par conséquent il

est facile de découvrir tout ce qu'il veut dire; mais avec de plus

grands hommes vous ne pouvez pas aller au fond de leur pensée; ils ne

la mesurent pas complètement eux-mêmes: elle est si vaste! Supposez

que je vous aie demandé par exemple de chercher quelle est la pensée

de Shakespeare au lieu de celle de Milton, sur cette question de

l'autorité de l'Église? ou celle de Dante? Est-ce qu'aucun de vous en

ce moment a la moindre idée de ce que l'un ou l'autre pensait

là-dessus? Avez-vous jamais mis en regard la scène des Évêques dans

Richard III et le caractère de Cranmer[80]? Le portrait de saint

François et de saint Dominique, et le portrait de celui que Virgile

contemplait avec étonnement: «Disteso, tanto vilmente, nell'eterno

esilio»[81], ou de celui auprès duquel se tenait Dante, «Come'l

frate--che confessa lo perfido assassin»[82]? Shakespeare et Alighieri

connaissaient les hommes mieux que la plupart de nous, je présume. Ils

vécurent tous deux au plus fort de la lutte entre les pouvoirs temporel

et spirituel, ils avaient une opinion là-dessus, nous pouvons le

penser. Mais où se trouve-t-elle? Produisez-la devant la Cour. Énoncez

sous forme de propositions la croyance de Shakespeare ou de Dante et

envoyez-la juger près les Cours Ecclésiastiques.

26. Vous ne serez pas capable, je vous le répète, avant bien et bien

des jours, d'arriver à la pensée véritable, à l'enseignement donné

par ces grands hommes, mais en les étudiant un tant soit peu de façon

honnête, vous vous rendrez capable d'apercevoir que ce que vous avez

pris pour votre propre «jugement» était un simple préjugé apporté

par le hasard, et les algues flottantes, inertes et mêlées, d'une

pensée à la dérive; bien plus, vous verrez que l'esprit de la plupart

des hommes n'est en réalité guère mieux qu'une lande de bruyères

sauvage, négligée et rebelle, en partie stérile, en partie recouverte

des broussailles malfaisantes et des herbes vénéneuses, semées par le

vent, d'une croyance perverse; que la première chose que vous ayez à

faire pour eux et pour vous-même est de mettre promptement et

dédaigneusement le feu à ceci; de réduire toute la jungle en de

salutaires amas de cendres, puis alors de labourer et de semer. Tout le

vrai travail littéraire qui s'étend devant vous pour la vie doit

commencer par l'obéissance à cet ordre: «défrichez votre champ et

_ne semez pas parmi les épines_[83].»

Sésame et les lys: des trésors des rois, des jardins des reines · 第 5 / 16 段