Et quoique peu d'entre nous soient assez médecins pour reconnaître les

effets de cette passion sur la santé et l'énergie, je crois que la

plupart des hommes honnêtes connaissent et reconnaîtraient à

l'instant sa puissance directrice sur eux comme mobile.

Le marin ne désire généralement pas être fait capitaine seulement

parce qu'il peut gouverner le bateau mieux qu'aucun autre matelot à

bord. Il désire être fait capitaine pour pouvoir être _appelé_

capitaine. Le clergyman ne désire habituellement pas être fait

évêque parce qu'il croit qu'aucune autre main ne peut aussi fermement

que la sienne diriger le diocèse à travers les difficultés. Il veut

être fait évêque, avant tout pour être appelé «Monseigneur»[28].

Et un prince ne désire ordinairement pas agrandir, ou un sujet

conquérir un royaume parce qu'il croit que personne d'autre ne peut

servir l'État aussi bien sur le trône, mais, simplement, parce qu'il

désire être appelé «Votre Majesté», par autant de lèvres qu'on

peut en amener à proférer cette expression.

5. Ceci donc étant l'idée principale de «l'avancement dans la vie»,

sa force s'applique pour nous tous, selon notre condition,

particulièrement à ce second résultat d'un tel avancement que nous

appelons «aller dans la bonne société». Nous voulons aller dans la

bonne société non pour la voir, mais pour y être vu, et notre notion

de sa bonté repose en premier lieu sur son éclat.

Voulez-vous me pardonner si je m'arrête un instant pour poser ce que je

crains que vous n'appeliez une question impertinente? Je ne poursuis

jamais une conférence si je ne sens pas, ou ne sais pas, si mon

auditoire est avec moi ou contre moi; cela m'est assez égal que ce soit

l'un ou l'autre, au début, mais encore ai-je besoin de le savoir; et

j'aimerais découvrir en cet instant si vous êtes d'avis que je place

les mobiles généraux de l'action trop bas. Je suis résolu, ce soir,

à les placer assez bas pour qu'ils soient acceptés comme probables;

car toutes les fois que, dans mes écrits sur l'Économie Politique, je

suppose qu'un peu d'honnêteté, ou de générosité, ou de ce qu'on a

coutume d'appeler «vertu» peut être pris pour base d'un motif humain

d'action, les gens me répondent toujours: «Vous ne devez pas tabler

là-dessus, ce n'est pas dans la nature humaine: vous ne devriez rien

admettre de commun aux hommes que le désir d'acquérir et l'envie;

aucun autre sentiment n'a d'influence sur eux qu'accidentellement ou

dans des matières qui ne relèvent pas des affaires». Aussi ce soir je

commence bas dans l'échelle des motifs; mais il faut que je sache si

vous trouvez que j'ai raison de faire ainsi. Par conséquent laissez-moi

demander à ceux qui accordent que l'amour de la louange est

ordinairement dans l'esprit des hommes le motif le plus puissant de

rechercher l'avancement, et le désir honnête d'accomplir un devoir

quelconque un motif tout à fait secondaire, de lever les mains.

(_Environ une dizaine de mains se lèvent, l'auditoire en partie

n'étant pas sûr que le conférencier soit sérieux, et en partie

intimide d'avoir à affirmer une opinion._) Je suis très sérieux, j'ai

réellement besoin de savoir ce que vous pensez, toutefois je pourrai

m'en rendre compte en posant la question inverse. Ceux qui pensent que

le devoir est généralement le premier mobile et la louange le second

veulent-ils lever les mains? (_On assure qu'une main s'est levée

derrière le conférencier._) Très bien; je vois que vous m'approuvez,

et que vous ne trouvez pas que j'aie placé mon point de départ trop

bas. Maintenant, sans vous tourmenter par de nouvelles questions, je me

risque à supposer que vous admettez du moins le devoir comme un mobile

secondaire ou tertiaire. Vous pensez que le désir de faire quelque chose

d'utile, ou d'obtenir quelque bien réel est en effet une idée

existante collatérale (quoique secondaire) au désir d'avancement de la

plupart des hommes. Vous accorderez que des hommes moyennement honnêtes

désirent une place et une fonction, du moins dans une certaine mesure,

pour l'amour d'une influence bienfaisante[29]; et aimeraient à

fréquenter plutôt des gens sensés et instruits que des fous et des

ignorants, qu'ils dussent ou non être vus avec eux[30]--; et

finalement, sans vous ennuyer à vous répéter les truismes courants

sur le prix des amitiés, et l'influence des fréquentations, vous

admettrez sans doute que nos amis peuvent être sincères et nos

compagnons sages, et que seront en proportion du sérieux et du

discernement avec lesquels nous choisirons les uns et les autres, nos

chances générales d'être heureux et utiles.

6. Mais en supposant que nous ayons la volonté et l'intelligence de

bien choisir nos amis, combien peu d'entre nous en ont le pouvoir! Ou du

moins combien est limitée pour la plupart la sphère de ce choix[31]!

À peu près toutes nos liaisons sont déterminées par le hasard ou la

nécessité; et restreintes à un cercle étroit. Nous ne pouvons pas

connaitre qui nous voudrions; et ceux que nous connaissons, nous ne

pouvons pas les avoir à côté de nous, quand nous aurions le plus

besoin d'eux. Un cercle de l'intelligence humaine n'est jamais ouvert

que momentanément et partiellement à ceux qui sont au-dessous. Nous

pouvons, par une bonne fortune, entrevoir un grand poète, et entendre

le son de sa voix, ou poser une question à un homme de science qui nous

répondra aimablement. Nous pouvons usurper dix minutes d'entretien dans

le cabinet d'un Ministre, et obtenir des réponses pires que le silence,

étant trompeuses, ou attraper une ou deux fois dans notre vie le

privilège de jeter un bouquet sur le chemin d'une princesse ou

d'arrêter le regard bienveillant d'une reine. Et pourtant ces hasards

fugitifs, nous les convoitons; nous dépensons nos années, nos passions

et nos facultés à la poursuite d'un peu moins que cela, tandis que

durant ce temps, il y a une société qui nous est continuellement

ouverte, de gens qui nous parleraient aussi longtemps que nous le

souhaiterions, quels que soient notre rang et notre métier; nous

parleraient dans les termes les meilleurs qu'ils puissent choisir, et

des choses les plus proches de leur cœur. Et cette société, parce

qu'elle est si nombreuse et si douce et que nous pouvons la faire

attendre près de nous toute une journée (rois et hommes d'État

attendant patiemment non pour accorder une audience, mais pour

l'obtenir) dans ces antichambres étroites et simplement meublées, les

rayons de nos bibliothèques, nous ne tenons aucun compte d'elle;

peut-être dans toute la journée n'écoutons-nous jamais un seul mot de

ce qu'elle aurait à nous dire!

7. Vous me direz peut-être, ou vous penserez à part vous, que

l'apathie avec laquelle nous regardons cette société des nobles qui

nous prient de les écouter et la passion avec laquelle nous poursuivons

la compagnie des ignobles, probablement, qui nous méprisent ou qui

n'ont rien à nous enseigner, sont fondées sur ceci--que nous pouvons

voir les visages des hommes vivants et que c'est d'eux, et non de leurs

dires, que nous recherchons l'intimité. Mais il n'en est pas ainsi.

Supposez que vous ne deviez jamais voir leurs visages,--supposez que

vous soyez placé derrière un paravent dans le cabinet de l'homme

d'État ou dans la chambre du Prince, ne seriez-vous pas content

d'écouter leurs paroles, bien qu'il vous fût défendu de vous avancer

hors du paravent? Et quand le paravent est seulement de plus petite

dimension, plié en deux au lieu d'être plié en quatre, et que vous

pouvez être caché derrière la couverture des deux cartons qui relient

un livre, et écouter toute la journée non la conversation

accidentelle, mais les discours réfléchis, voulus, choisis, des plus

sages parmi les hommes, cette véritable audience, cet honorable conseil

privé, vous les méprisez!

8. Mais peut-être direz-vous que c'est parce que les gens vivants

parlent de ce qui se passe et qui est pour vous d'un intérêt

immédiat, que vous désirez les entendre. Non; cela ne peut être

ainsi, car les gens vivants eux-mêmes vous parleront beaucoup mieux des

sujets actuels dans leurs écrits que dans le négligé de la causerie.

Mais j'admets que ce motif vous influence dans la limite où vous

préférez les écrits rapides et éphémères aux écrits lents et

durables, aux livres proprement dits. Car tous les livres peuvent se

diviser en deux classes: les livres du moment et les livres pour tous

les temps. Notez cette distinction: elle ne concerne pas seulement la

qualité. Ce n'est pas simplement le mauvais livre qui ne dure pas, et

le bon qui dure. C'est une distinction de genres. Il y a de bons livres

du moment et de bons livres pour tous les temps; il y a de mauvais

livres du moment et de mauvais pour tous les temps. Je dois définir ces

deux sortes de livres avant d'aller plus loin.

9. Le bon livre du moment, donc,--je ne parle pas des mauvais--est

simplement l'entretien utile ou agréable de quelque personne avec

laquelle vous ne pouvez converser autrement, imprimé pour vous. Souvent

très utile, vous disant ce que vous avez besoin de savoir, souvent

très agréable comme l'entretien d'un ami intelligent qui serait là.

Ces brillants récits de voyages, ces publications où une question est

discutée avec bonne humeur et esprit; ces narrations vivantes et

pathétiques sous la forme de roman, ces récits documentés d'histoire

contemporaine écrits par ceux qui y ont joué un rôle effectif, tous

ces livres du moment, multipliés parmi nous à mesure que l'éducation

se répand davantage, appartiennent en propre au présent; nous devrions

leur être très reconnaissants et être tout honteux de nous-même si

nous n'en faisons pas un bon usage. Mais nous en faisons le pire usage

si nous leur permettons d'usurper la place des vrais livres; car,

strictement parlant, ils ne sont pas du tout des livres, mais simplement

des lettres ou des journaux mieux imprimés. La lettre de notre ami peut

être délicieuse ou nécessaire aujourd'hui; si elle vaut d'être

gardée ou non est à considérer. Le journal peut venir absolument à

point à l'heure du déjeuner, mais assurément ce n'est pas une lecture

pour toute la journée. Aussi, même reliée en volume, la longue lettre

qui vous donne tant de détails agréables sur les auberges et les

routes, et le temps qu'il faisait l'an dernier dans tel lieu, ou qui

vous raconte cette amusante histoire, ou vous donne les circonstances

vraies de tels ou tels événements historiques, peut, bien qu'il puisse

être précieux d'y recourir à l'occasion, ne pas être du tout, dans

le vrai sens du mot, un livre, ni, encore, dans le vrai sens du mot, à

lire. Un livre est essentiellement une chose non parlée, mais

écrite[32], et écrite dans un but non de simple communication, mais de

permanence.--Le livre-causerie est imprimé seulement parce que l'auteur

ne peut pas parler à un millier de personnes à la fois; s'il le

pouvait il le ferait; le volume n'est que la _multiplication_ de sa

voix. Vous ne pouvez vous entretenir avec votre ami dans l'Inde. Si vous

le pouviez, vous le feriez; au lieu de cela, vous écrivez, c'est

simplement la _transmission_ de la voix. Mais un livre est écrit non

pour multiplier simplement la voix, non pour la transporter, simplement,

mais pour la perpétuer[33]. L'auteur a quelque chose à dire dont il

perçoit la vérité ou la beauté secourable. Autant qu'il sache,

personne ne l'a encore dit; autant qu'il sache, personne d'autre ne peut

le dire. Il est obligé à le dire, clairement et mélodieusement s'il

le peut, clairement en tous cas. Dans l'ensemble de sa vie il sent que

ceci est la chose, ou le groupe de choses qui est réel pour lui; ceci

est le fragment de connaissance véritable ou vision, que sa part de la

lumière du soleil, son lot sur la terre lui ont permis de saisir. Il

voudrait le fixer pour toujours[34], le graver sur le rocher s'il le

pouvait, en disant: «Ceci est le meilleur de moi; pour le reste, j'ai

mangé et dormi, aimé et haï comme un autre, ma vie fut comme une

vapeur[35], et n'est pas, mais ceci je le vis et le connus; ceci, si

quelque chose de moi l'est, est digne de votre souvenir.» Ceci est son

écrit, c'est dans sa petite capacité d'homme et quel que soit le

degré d'inspiration véritable qui est en lui, son inscription ou

écriture. Ceci est un «Livre».

10. Peut-être pensez-vous qu'aucun livre n'a jamais été écrit ainsi?

Mais de nouveau je vous demande: croyez-vous tant soit peu à

l'honnêteté, ou estimez-vous qu'il n'y ait jamais aucune honnêteté

ni bonté dans un homme sage? Aucun de nous, j'espère, n'est assez

malheureux pour penser cela. Eh bien, toute parcelle de l'œuvre d'un

homme sage qui est faite honnêtement et avec bonté, cette parcelle est

son livre ou son morceau d'art.

Il est toujours mêlé de mauvais fragments, de travail mal fait,

redondant, affecté. Mais si vous lisez bien, vous découvrirez

facilement les parties vraies, et celles-ci _sont_ le livre[36].

11. Eh bien, des livres de cette espèce ont été écrits à toutes les

époques, par leurs plus grands hommes[37]--par de grands lettrés, de

grands hommes d'État et de grands penseurs. Tous sont à votre

disposition et la Vie est courte. Vous avez déjà entendu dire cela

auparavant: cependant avez-vous pris les mesures et tracé la carte de

cette courte vie et de ses possibilités? Savez-vous, si vous lisez

ceci, que vous ne pouvez pas lire cela, que ce que vous laissez

échapper aujourd'hui, vous ne pourrez le retrouver demain[38]?

Voulez-vous aller bavarder avec votre femme de chambre ou votre garçon

d'écurie, quand vous pouvez vous entretenir avec des rois et des

reines[39]? ou vous flattez-vous de garder quelque dignité et

conscience de vos propres droits au respect, quand vous jouez des coudes

avec la foule affairée et vulgaire, ici pour une «entrée» et là

pour une audience, quand pendant tout ce temps-là cette cour éternelle

vous est ouverte où vous trouveriez une compagnie vaste comme le monde,

nombreuse comme ses jours[40], la puissante, la choisie, de tous les

lieux et de tous les temps. Dans celle-là vous pouvez toujours

pénétrer, vous y choisirez vos amitiés, votre place, selon qu'il vous

plaira; de celle-là, une fois que vous y avez pénétré, vous ne

pouvez jamais être rejeté que par votre propre faute; là, par la

noblesse de vos fréquentations, sera mise à une épreuve certaine

votre noblesse véritable, et les motifs qui vous poussent à lutter

pour prendre une place élevée dans la société des vivants, verront

toute la vérité et la sincérité qui est en eux mesurée par la place

que vous désirez occuper dans la société des morts[41].

12. «La place que vous désirez» et la place dont vous vous êtes

rendu digne, dois-je aussi dire, parce que, remarquez, cette cour

diffère de toute l'aristocratie vivante en ceci: elle est ouverte au

travail et au mérite, mais à rien d'autre. Aucune richesse ne

corrompre, aucun nom n'intimidera, aucun artifice ne trompera le gardien

de ces portes Élyséennes. Au sens profond du mot, aucune personne vile

ou vulgaire n'entre là[42]. Aux portes cochères de ce silencieux

Faubourg Saint-Germain on ne vous pose qu'un bref interrogatoire:

«Méritez-vous d'entrer? Passez. Demandez-vous la compagnie des nobles?

Faites-vous noble vous-même, et vous le serez. Désirez-vous ardemment

la conversation des sages? Apprenez à la comprendre et vous

l'entendrez. Mais à d'autres conditions? Non. Si vous ne voulez vous

élever jusqu'à nous, nous ne pouvons nous courber jusqu'à vous. Le

lord vivant peut affecter la courtoisie, le philosophe vivant peut par

bienveillance s'efforcer de vous traduire sa pensée, mais ici nous ne

feignons ni n'interprétons; il faut vous élever au niveau de nos

pensées si vous voulez être réjoui par elles et partager nos

sentiments si vous voulez percevoir notre présence.»

13. Ceci, donc, est ce que vous avez à faire et j'admets que c'est

beaucoup. Vous devez en un mot aimer ces gens pour pouvoir vous trouver

au milieu d'eux. L'ambition ne serait d'aucun usage. Ils méprisent

votre ambition. Il faut que vous les aimiez et montriez votre amour des

deux manières suivantes:

1° D'abord par un désir sincère d'être instruits par eux et d'entrer

dans leurs pensées. D'entrer dans les leurs, remarquez, non de

retrouver les vôtres exprimées par eux. Si celui qui écrivit le livre

n'est pas plus sage que vous, Vous n'avez pas besoin de le lire; s'il

l'est, il pensera autrement que vous à bien des égards[43].

2° Nous sommes très prêts à dire d'un livre: «Comme ceci est bien,

c'est exactement ce que je pense!» Mais le sentiment juste est: «Comme

ceci est étrange! Je n'avais jamais songé à cela avant, et cependant

je vois que c'est vrai; ou si je ne le vois pas maintenant, j'espère

que je le verrai quelque jour.» Mais que ce soit avec cette soumission

ou non, du moins soyez sûr que vous allez à l'auteur pour atteindre

_sa_ pensée, non pour trouver la vôtre. Jugez-la ensuite, si vous vous

croyez qualifié pour cela; mais comprenez-la d'abord[44]. Et soyez sûr

aussi, si l'auteur a une valeur quelconque, que, que vous n'arriverez

pas d'un seul coup à sa pensée; bien plus qu'à sa pensée entière

vous n'arriverez d'aucune façon avant bien longtemps. Non qu'il ne dise

ce qu'il veut dire, et aussi qu'il ne le dise fortement; mais cette

pensée, il ne peut pas la dire tout entière et, ce qui est plus

étrange, il ne le veut pas, mais d'une manière cachée et par

paraboles, de façon qu'il puisse savoir que vous avez besoin

d'elle[45]. Je ne puis découvrir entièrement la raison de ceci, ni

analyser cette cruelle réticence qui est au cœur des sages et leur

fait toujours cacher leurs pensées les plus profondes[46]. Ils ne vous

la donnent pas en manière d'aide, mais de récompense, et veulent

s'assurer que vous la méritez avant qu'ils vous permettent de

l'atteindre. Mais il en va de même avec le symbole matériel de la

sagesse, l'or. Nous ne voyons pas vous et moi de raison qui s'opposerait

à ce que les forces électriques de la terre portassent ce qui existe

d'or dans son sein, tout à la fois, jusqu'au sommet des montagnes afin

que les rois et les peuples puissent savoir que tout l'or qu'ils

pourraient trouver est là et sans la peine de creuser, sans risque ou

perte de temps, puissent l'enlever, et en monnayer autant qu'ils en ont

besoin. Mais la nature n'agit pas ainsi. Elle le met sous terre, dans de

petites fissures, nul ne sait où; vous pouvez creuser longtemps, et

n'en pas trouver; il vous faut creuser péniblement pour en trouver.

14. Et il en est exactement de même de la meilleure sagesse des hommes.

Quand vous arrivez à un bon livre, vous devez vous demander: «Suis-je

disposé à travailler comme le ferait un mineur australien? Mes pioches

et mes pelles sont-elles en bon état et suis-je moi-même dans la tenue

voulue, mes manches bien relevées jusqu'à l'épaule? ai-je bonne

respiration et bonne humeur?» Et (prolongeant un peu la figure, au

risque d'ennuyer, car c'en est une extrêmement utile) le métal à la

recherche duquel vous vous êtes mis étant la pensée de l'auteur, ou

son intention, ses mots sont comme le rocher que vous avez à écraser

et à fondre avant d'y atteindre. Et vos pioches sont votre propre

pensée, votre intelligence et votre savoir; votre haut fourneau est

votre propre âme pensante. N'espérez pas arriver à la pensée d'aucun

bon auteur sans ces instruments et ce feu; souvent vous aurez besoin du

ciseau le plus tranchant et le plus fin, du travail de fusion le plus

patient, avant que vous puissiez recueillir une parcelle du métal.

15. Et c'est pourquoi, avant tout, je vous dis instamment (je _sais_ que

j'ai raison en ceci)[47]: vous devez prendre l'habitude de regarder aux

mots avec intensité et en vous assurant de leur signification syllabe

par syllabe, plus, lettre par lettre. Car, bien que ce soit seulement

pour indiquer que ce sont les lettres qui y remplissent les fonctions de

signes, au lieu des sons, que l'étude des livres est appelée

«littérature» et qu'un homme qui y est versé est appelé d'un commun

accord, par toutes les nations, un homme de lettres au lieu d'un homme

de livres, ou de mots, vous pouvez toutefois relier à cette

dénomination toute contingente cette vérité[48], que vous pourriez

lire tous les livres du British Museum (si vous viviez assez longtemps

pour cela) et rester une personne complètement _illettrée_, un

ignorant; mais que si vous lisez dix pages d'un bon livre, lettre par

lettre (c'est-à-dire avec une justesse réelle), vous êtes à tout

jamais, dans une certaine mesure, une personne instruite. Toute la

différence qui existe entre l'éducation et la non-éducation (en ne

s'occupant que de la partie purement intellectuelle) consiste dans cette

exactitude. Un gentleman instruit peut ne pas connaître un grand nombre

de langues, peut ne pas être capable d'en parler une autre que la

sienne, peut avoir lu très peu de livres. Mais quelque langue qu'il

sache, il la sait d'une manière précise; quel que soit le mot qu'il

prononce, il le prononce correctement; par-dessus tout il est versé

dans l'armorial des mots, distingue d'un coup d'œil les mots de bonne

lignée et de vieux sang des mots canailles modernes; il a dans la tête

les noms de leurs ancêtres, quels mariages ils ont contracté entre

eux, leurs parentés éloignées, dans quelle mesure ils sont reçus[49]

et les fonctions qu'ils ont remplies parmi la noblesse nationale des

mots en tout temps et en tout pays. Mais une personne illettrée peut

savoir, grâce à sa mémoire, beaucoup de langues, et les parler toutes

et cependant ne pas savoir, en réalité, un seul mot d'aucune, un mot

même de la sienne. Un marin suffisamment habile et intelligent sera

capable de gagner la plupart des ports; toutefois il n'aurait qu'à

prononcer une phrase de n'importe quelle langue pour qu'on reconnaisse

en lui un homme illettré[50]. De même l'accent, le tour d'expression

dans une seule phrase distingue tout de suite un savant; et ceci est

senti si fortement, admis d'une manière si absolue par les personnes

instruites, qu'il suffit d'un faux accent ou d'une syllabe erronée dans

le Parlement de toutes les nations civilisées pour assigner pour

toujours à un homme un rang d'une certaine infériorité.

16. Et ceci est juste, mais c'est dommage que l'exactitude sur laquelle

on insiste ne soit pas plus importante, et requise pour un but plus

sérieux. Il est bien qu'une fausse mesure latine excite un sourire à

la chambre des Communes; mais il est mal qu'une fausse acception

anglaise n'y excite pas un froncement de sourcils.

Veillez à l'accent des mots et de près: veillez de plus près encore

à leur signification, et un plus petit nombre fera le travail. Quelques

mots bien choisis et avec discernement[51] feront le travail qu'un

millier ne peut faire quand chacun dans un emploi équivoque fait

fonction d'un autre. Oui; et les mots, s'ils ne sont surveillés, feront

quelquefois une besogne mortelle[52]. Il y a des mots masqués,

bourdonnant et rôdant en ce moment autour de nous en Europe (il n'y en

a jamais eu tant, grâce à l'expansion d'une «information»

superficielle, malpropre, brouillonne, infectieuse, ou plutôt d'une

déformation s'étendant à tout, grâce à ce qu'on apprend dans les

écoles des leçons de catéchisme et des mots, au lieu de pensées

humaines); il y a, dis-je, çà et là tout autour de nous, des mots

masqués que personne ne comprend, mais que chacun emploie; bien plus,

la plupart des gens sont prêts à se battre pour eux, vivront pour eux,

ou même mourront pour eux, s'imaginant qu'ils signifient telle, ou

telle, ou encore telle autre, des choses qui leur sont chères, car de

tels mots portent des manteaux de caméléons--des manteaux de _lions du

sol_[53] de la couleur qu'a chez tous les hommes le sol même de leur

imagination, ils s'embusquent sur ce sol, et, d'un bond, déchirent leur

homme. Il n'y eut jamais créatures de proie si malfaisantes, ni

diplomates si rusés, ni empoisonneurs si mortels, que ces mots

masqués: ils sont les injustes intendants des idées de tous les

hommes: quelque fantaisie ou instinct favori que choisisse un homme, il

le donne à son mot masqué préféré pour en prendre soin; le mot à

la fin arrive à prendre sur lui un pouvoir infini, vous ne pouvez

arriver à lui sans avoir recours à son ministère.

Sésame et les lys: des trésors des rois, des jardins des reines · 第 4 / 16 段