effets de cette passion sur la santé et l'énergie, je crois que la
plupart des hommes honnêtes connaissent et reconnaîtraient à
l'instant sa puissance directrice sur eux comme mobile.
Le marin ne désire généralement pas être fait capitaine seulement
parce qu'il peut gouverner le bateau mieux qu'aucun autre matelot à
bord. Il désire être fait capitaine pour pouvoir être _appelé_
capitaine. Le clergyman ne désire habituellement pas être fait
évêque parce qu'il croit qu'aucune autre main ne peut aussi fermement
que la sienne diriger le diocèse à travers les difficultés. Il veut
être fait évêque, avant tout pour être appelé «Monseigneur»[28].
Et un prince ne désire ordinairement pas agrandir, ou un sujet
conquérir un royaume parce qu'il croit que personne d'autre ne peut
servir l'État aussi bien sur le trône, mais, simplement, parce qu'il
désire être appelé «Votre Majesté», par autant de lèvres qu'on
peut en amener à proférer cette expression.
5. Ceci donc étant l'idée principale de «l'avancement dans la vie»,
sa force s'applique pour nous tous, selon notre condition,
particulièrement à ce second résultat d'un tel avancement que nous
appelons «aller dans la bonne société». Nous voulons aller dans la
bonne société non pour la voir, mais pour y être vu, et notre notion
de sa bonté repose en premier lieu sur son éclat.
Voulez-vous me pardonner si je m'arrête un instant pour poser ce que je
crains que vous n'appeliez une question impertinente? Je ne poursuis
jamais une conférence si je ne sens pas, ou ne sais pas, si mon
auditoire est avec moi ou contre moi; cela m'est assez égal que ce soit
l'un ou l'autre, au début, mais encore ai-je besoin de le savoir; et
j'aimerais découvrir en cet instant si vous êtes d'avis que je place
les mobiles généraux de l'action trop bas. Je suis résolu, ce soir,
à les placer assez bas pour qu'ils soient acceptés comme probables;
car toutes les fois que, dans mes écrits sur l'Économie Politique, je
suppose qu'un peu d'honnêteté, ou de générosité, ou de ce qu'on a
coutume d'appeler «vertu» peut être pris pour base d'un motif humain
d'action, les gens me répondent toujours: «Vous ne devez pas tabler
là-dessus, ce n'est pas dans la nature humaine: vous ne devriez rien
admettre de commun aux hommes que le désir d'acquérir et l'envie;
aucun autre sentiment n'a d'influence sur eux qu'accidentellement ou
dans des matières qui ne relèvent pas des affaires». Aussi ce soir je
commence bas dans l'échelle des motifs; mais il faut que je sache si
vous trouvez que j'ai raison de faire ainsi. Par conséquent laissez-moi
demander à ceux qui accordent que l'amour de la louange est
ordinairement dans l'esprit des hommes le motif le plus puissant de
rechercher l'avancement, et le désir honnête d'accomplir un devoir
quelconque un motif tout à fait secondaire, de lever les mains.
(_Environ une dizaine de mains se lèvent, l'auditoire en partie
n'étant pas sûr que le conférencier soit sérieux, et en partie
intimide d'avoir à affirmer une opinion._) Je suis très sérieux, j'ai
réellement besoin de savoir ce que vous pensez, toutefois je pourrai
m'en rendre compte en posant la question inverse. Ceux qui pensent que
le devoir est généralement le premier mobile et la louange le second
veulent-ils lever les mains? (_On assure qu'une main s'est levée
derrière le conférencier._) Très bien; je vois que vous m'approuvez,
et que vous ne trouvez pas que j'aie placé mon point de départ trop
bas. Maintenant, sans vous tourmenter par de nouvelles questions, je me
risque à supposer que vous admettez du moins le devoir comme un mobile
secondaire ou tertiaire. Vous pensez que le désir de faire quelque chose
d'utile, ou d'obtenir quelque bien réel est en effet une idée
existante collatérale (quoique secondaire) au désir d'avancement de la
plupart des hommes. Vous accorderez que des hommes moyennement honnêtes
désirent une place et une fonction, du moins dans une certaine mesure,
pour l'amour d'une influence bienfaisante[29]; et aimeraient à
fréquenter plutôt des gens sensés et instruits que des fous et des
ignorants, qu'ils dussent ou non être vus avec eux[30]--; et
finalement, sans vous ennuyer à vous répéter les truismes courants
sur le prix des amitiés, et l'influence des fréquentations, vous
admettrez sans doute que nos amis peuvent être sincères et nos
compagnons sages, et que seront en proportion du sérieux et du
discernement avec lesquels nous choisirons les uns et les autres, nos
chances générales d'être heureux et utiles.
6. Mais en supposant que nous ayons la volonté et l'intelligence de
bien choisir nos amis, combien peu d'entre nous en ont le pouvoir! Ou du
moins combien est limitée pour la plupart la sphère de ce choix[31]!
À peu près toutes nos liaisons sont déterminées par le hasard ou la
nécessité; et restreintes à un cercle étroit. Nous ne pouvons pas
connaitre qui nous voudrions; et ceux que nous connaissons, nous ne
pouvons pas les avoir à côté de nous, quand nous aurions le plus
besoin d'eux. Un cercle de l'intelligence humaine n'est jamais ouvert
que momentanément et partiellement à ceux qui sont au-dessous. Nous
pouvons, par une bonne fortune, entrevoir un grand poète, et entendre
le son de sa voix, ou poser une question à un homme de science qui nous
répondra aimablement. Nous pouvons usurper dix minutes d'entretien dans
le cabinet d'un Ministre, et obtenir des réponses pires que le silence,
étant trompeuses, ou attraper une ou deux fois dans notre vie le
privilège de jeter un bouquet sur le chemin d'une princesse ou
d'arrêter le regard bienveillant d'une reine. Et pourtant ces hasards
fugitifs, nous les convoitons; nous dépensons nos années, nos passions
et nos facultés à la poursuite d'un peu moins que cela, tandis que
durant ce temps, il y a une société qui nous est continuellement
ouverte, de gens qui nous parleraient aussi longtemps que nous le
souhaiterions, quels que soient notre rang et notre métier; nous
parleraient dans les termes les meilleurs qu'ils puissent choisir, et
des choses les plus proches de leur cœur. Et cette société, parce
qu'elle est si nombreuse et si douce et que nous pouvons la faire
attendre près de nous toute une journée (rois et hommes d'État
attendant patiemment non pour accorder une audience, mais pour
l'obtenir) dans ces antichambres étroites et simplement meublées, les
rayons de nos bibliothèques, nous ne tenons aucun compte d'elle;
peut-être dans toute la journée n'écoutons-nous jamais un seul mot de
ce qu'elle aurait à nous dire!
7. Vous me direz peut-être, ou vous penserez à part vous, que
l'apathie avec laquelle nous regardons cette société des nobles qui
nous prient de les écouter et la passion avec laquelle nous poursuivons
la compagnie des ignobles, probablement, qui nous méprisent ou qui
n'ont rien à nous enseigner, sont fondées sur ceci--que nous pouvons
voir les visages des hommes vivants et que c'est d'eux, et non de leurs
dires, que nous recherchons l'intimité. Mais il n'en est pas ainsi.
Supposez que vous ne deviez jamais voir leurs visages,--supposez que
vous soyez placé derrière un paravent dans le cabinet de l'homme
d'État ou dans la chambre du Prince, ne seriez-vous pas content
d'écouter leurs paroles, bien qu'il vous fût défendu de vous avancer
hors du paravent? Et quand le paravent est seulement de plus petite
dimension, plié en deux au lieu d'être plié en quatre, et que vous
pouvez être caché derrière la couverture des deux cartons qui relient
un livre, et écouter toute la journée non la conversation
accidentelle, mais les discours réfléchis, voulus, choisis, des plus
sages parmi les hommes, cette véritable audience, cet honorable conseil
privé, vous les méprisez!
8. Mais peut-être direz-vous que c'est parce que les gens vivants
parlent de ce qui se passe et qui est pour vous d'un intérêt
immédiat, que vous désirez les entendre. Non; cela ne peut être
ainsi, car les gens vivants eux-mêmes vous parleront beaucoup mieux des
sujets actuels dans leurs écrits que dans le négligé de la causerie.
Mais j'admets que ce motif vous influence dans la limite où vous
préférez les écrits rapides et éphémères aux écrits lents et
durables, aux livres proprement dits. Car tous les livres peuvent se
diviser en deux classes: les livres du moment et les livres pour tous
les temps. Notez cette distinction: elle ne concerne pas seulement la
qualité. Ce n'est pas simplement le mauvais livre qui ne dure pas, et
le bon qui dure. C'est une distinction de genres. Il y a de bons livres
du moment et de bons livres pour tous les temps; il y a de mauvais
livres du moment et de mauvais pour tous les temps. Je dois définir ces
deux sortes de livres avant d'aller plus loin.
9. Le bon livre du moment, donc,--je ne parle pas des mauvais--est
simplement l'entretien utile ou agréable de quelque personne avec
laquelle vous ne pouvez converser autrement, imprimé pour vous. Souvent
très utile, vous disant ce que vous avez besoin de savoir, souvent
très agréable comme l'entretien d'un ami intelligent qui serait là.
Ces brillants récits de voyages, ces publications où une question est
discutée avec bonne humeur et esprit; ces narrations vivantes et
pathétiques sous la forme de roman, ces récits documentés d'histoire
contemporaine écrits par ceux qui y ont joué un rôle effectif, tous
ces livres du moment, multipliés parmi nous à mesure que l'éducation
se répand davantage, appartiennent en propre au présent; nous devrions
leur être très reconnaissants et être tout honteux de nous-même si
nous n'en faisons pas un bon usage. Mais nous en faisons le pire usage
si nous leur permettons d'usurper la place des vrais livres; car,
strictement parlant, ils ne sont pas du tout des livres, mais simplement
des lettres ou des journaux mieux imprimés. La lettre de notre ami peut
être délicieuse ou nécessaire aujourd'hui; si elle vaut d'être
gardée ou non est à considérer. Le journal peut venir absolument à
point à l'heure du déjeuner, mais assurément ce n'est pas une lecture
pour toute la journée. Aussi, même reliée en volume, la longue lettre
qui vous donne tant de détails agréables sur les auberges et les
routes, et le temps qu'il faisait l'an dernier dans tel lieu, ou qui
vous raconte cette amusante histoire, ou vous donne les circonstances
vraies de tels ou tels événements historiques, peut, bien qu'il puisse
être précieux d'y recourir à l'occasion, ne pas être du tout, dans
le vrai sens du mot, un livre, ni, encore, dans le vrai sens du mot, à
lire. Un livre est essentiellement une chose non parlée, mais
écrite[32], et écrite dans un but non de simple communication, mais de
permanence.--Le livre-causerie est imprimé seulement parce que l'auteur
ne peut pas parler à un millier de personnes à la fois; s'il le
pouvait il le ferait; le volume n'est que la _multiplication_ de sa
voix. Vous ne pouvez vous entretenir avec votre ami dans l'Inde. Si vous
le pouviez, vous le feriez; au lieu de cela, vous écrivez, c'est
simplement la _transmission_ de la voix. Mais un livre est écrit non
pour multiplier simplement la voix, non pour la transporter, simplement,
mais pour la perpétuer[33]. L'auteur a quelque chose à dire dont il
perçoit la vérité ou la beauté secourable. Autant qu'il sache,
personne ne l'a encore dit; autant qu'il sache, personne d'autre ne peut
le dire. Il est obligé à le dire, clairement et mélodieusement s'il
le peut, clairement en tous cas. Dans l'ensemble de sa vie il sent que
ceci est la chose, ou le groupe de choses qui est réel pour lui; ceci
est le fragment de connaissance véritable ou vision, que sa part de la
lumière du soleil, son lot sur la terre lui ont permis de saisir. Il
voudrait le fixer pour toujours[34], le graver sur le rocher s'il le
pouvait, en disant: «Ceci est le meilleur de moi; pour le reste, j'ai
mangé et dormi, aimé et haï comme un autre, ma vie fut comme une
vapeur[35], et n'est pas, mais ceci je le vis et le connus; ceci, si
quelque chose de moi l'est, est digne de votre souvenir.» Ceci est son
écrit, c'est dans sa petite capacité d'homme et quel que soit le
degré d'inspiration véritable qui est en lui, son inscription ou
écriture. Ceci est un «Livre».
10. Peut-être pensez-vous qu'aucun livre n'a jamais été écrit ainsi?
Mais de nouveau je vous demande: croyez-vous tant soit peu à
l'honnêteté, ou estimez-vous qu'il n'y ait jamais aucune honnêteté
ni bonté dans un homme sage? Aucun de nous, j'espère, n'est assez
malheureux pour penser cela. Eh bien, toute parcelle de l'œuvre d'un
homme sage qui est faite honnêtement et avec bonté, cette parcelle est
son livre ou son morceau d'art.
Il est toujours mêlé de mauvais fragments, de travail mal fait,
redondant, affecté. Mais si vous lisez bien, vous découvrirez
facilement les parties vraies, et celles-ci _sont_ le livre[36].
11. Eh bien, des livres de cette espèce ont été écrits à toutes les
époques, par leurs plus grands hommes[37]--par de grands lettrés, de
grands hommes d'État et de grands penseurs. Tous sont à votre
disposition et la Vie est courte. Vous avez déjà entendu dire cela
auparavant: cependant avez-vous pris les mesures et tracé la carte de
cette courte vie et de ses possibilités? Savez-vous, si vous lisez
ceci, que vous ne pouvez pas lire cela, que ce que vous laissez
échapper aujourd'hui, vous ne pourrez le retrouver demain[38]?
Voulez-vous aller bavarder avec votre femme de chambre ou votre garçon
d'écurie, quand vous pouvez vous entretenir avec des rois et des
reines[39]? ou vous flattez-vous de garder quelque dignité et
conscience de vos propres droits au respect, quand vous jouez des coudes
avec la foule affairée et vulgaire, ici pour une «entrée» et là
pour une audience, quand pendant tout ce temps-là cette cour éternelle
vous est ouverte où vous trouveriez une compagnie vaste comme le monde,
nombreuse comme ses jours[40], la puissante, la choisie, de tous les
lieux et de tous les temps. Dans celle-là vous pouvez toujours
pénétrer, vous y choisirez vos amitiés, votre place, selon qu'il vous
plaira; de celle-là, une fois que vous y avez pénétré, vous ne
pouvez jamais être rejeté que par votre propre faute; là, par la
noblesse de vos fréquentations, sera mise à une épreuve certaine
votre noblesse véritable, et les motifs qui vous poussent à lutter
pour prendre une place élevée dans la société des vivants, verront
toute la vérité et la sincérité qui est en eux mesurée par la place
que vous désirez occuper dans la société des morts[41].
12. «La place que vous désirez» et la place dont vous vous êtes
rendu digne, dois-je aussi dire, parce que, remarquez, cette cour
diffère de toute l'aristocratie vivante en ceci: elle est ouverte au
travail et au mérite, mais à rien d'autre. Aucune richesse ne
corrompre, aucun nom n'intimidera, aucun artifice ne trompera le gardien
de ces portes Élyséennes. Au sens profond du mot, aucune personne vile
ou vulgaire n'entre là[42]. Aux portes cochères de ce silencieux
Faubourg Saint-Germain on ne vous pose qu'un bref interrogatoire:
«Méritez-vous d'entrer? Passez. Demandez-vous la compagnie des nobles?
Faites-vous noble vous-même, et vous le serez. Désirez-vous ardemment
la conversation des sages? Apprenez à la comprendre et vous
l'entendrez. Mais à d'autres conditions? Non. Si vous ne voulez vous
élever jusqu'à nous, nous ne pouvons nous courber jusqu'à vous. Le
lord vivant peut affecter la courtoisie, le philosophe vivant peut par
bienveillance s'efforcer de vous traduire sa pensée, mais ici nous ne
feignons ni n'interprétons; il faut vous élever au niveau de nos
pensées si vous voulez être réjoui par elles et partager nos
sentiments si vous voulez percevoir notre présence.»
13. Ceci, donc, est ce que vous avez à faire et j'admets que c'est
beaucoup. Vous devez en un mot aimer ces gens pour pouvoir vous trouver
au milieu d'eux. L'ambition ne serait d'aucun usage. Ils méprisent
votre ambition. Il faut que vous les aimiez et montriez votre amour des
deux manières suivantes:
1° D'abord par un désir sincère d'être instruits par eux et d'entrer
dans leurs pensées. D'entrer dans les leurs, remarquez, non de
retrouver les vôtres exprimées par eux. Si celui qui écrivit le livre
n'est pas plus sage que vous, Vous n'avez pas besoin de le lire; s'il
l'est, il pensera autrement que vous à bien des égards[43].
2° Nous sommes très prêts à dire d'un livre: «Comme ceci est bien,
c'est exactement ce que je pense!» Mais le sentiment juste est: «Comme
ceci est étrange! Je n'avais jamais songé à cela avant, et cependant
je vois que c'est vrai; ou si je ne le vois pas maintenant, j'espère
que je le verrai quelque jour.» Mais que ce soit avec cette soumission
ou non, du moins soyez sûr que vous allez à l'auteur pour atteindre
_sa_ pensée, non pour trouver la vôtre. Jugez-la ensuite, si vous vous
croyez qualifié pour cela; mais comprenez-la d'abord[44]. Et soyez sûr
aussi, si l'auteur a une valeur quelconque, que, que vous n'arriverez
pas d'un seul coup à sa pensée; bien plus qu'à sa pensée entière
vous n'arriverez d'aucune façon avant bien longtemps. Non qu'il ne dise
ce qu'il veut dire, et aussi qu'il ne le dise fortement; mais cette
pensée, il ne peut pas la dire tout entière et, ce qui est plus
étrange, il ne le veut pas, mais d'une manière cachée et par
paraboles, de façon qu'il puisse savoir que vous avez besoin
d'elle[45]. Je ne puis découvrir entièrement la raison de ceci, ni
analyser cette cruelle réticence qui est au cœur des sages et leur
fait toujours cacher leurs pensées les plus profondes[46]. Ils ne vous
la donnent pas en manière d'aide, mais de récompense, et veulent
s'assurer que vous la méritez avant qu'ils vous permettent de
l'atteindre. Mais il en va de même avec le symbole matériel de la
sagesse, l'or. Nous ne voyons pas vous et moi de raison qui s'opposerait
à ce que les forces électriques de la terre portassent ce qui existe
d'or dans son sein, tout à la fois, jusqu'au sommet des montagnes afin
que les rois et les peuples puissent savoir que tout l'or qu'ils
pourraient trouver est là et sans la peine de creuser, sans risque ou
perte de temps, puissent l'enlever, et en monnayer autant qu'ils en ont
besoin. Mais la nature n'agit pas ainsi. Elle le met sous terre, dans de
petites fissures, nul ne sait où; vous pouvez creuser longtemps, et
n'en pas trouver; il vous faut creuser péniblement pour en trouver.
14. Et il en est exactement de même de la meilleure sagesse des hommes.
Quand vous arrivez à un bon livre, vous devez vous demander: «Suis-je
disposé à travailler comme le ferait un mineur australien? Mes pioches
et mes pelles sont-elles en bon état et suis-je moi-même dans la tenue
voulue, mes manches bien relevées jusqu'à l'épaule? ai-je bonne
respiration et bonne humeur?» Et (prolongeant un peu la figure, au
risque d'ennuyer, car c'en est une extrêmement utile) le métal à la
recherche duquel vous vous êtes mis étant la pensée de l'auteur, ou
son intention, ses mots sont comme le rocher que vous avez à écraser
et à fondre avant d'y atteindre. Et vos pioches sont votre propre
pensée, votre intelligence et votre savoir; votre haut fourneau est
votre propre âme pensante. N'espérez pas arriver à la pensée d'aucun
bon auteur sans ces instruments et ce feu; souvent vous aurez besoin du
ciseau le plus tranchant et le plus fin, du travail de fusion le plus
patient, avant que vous puissiez recueillir une parcelle du métal.
15. Et c'est pourquoi, avant tout, je vous dis instamment (je _sais_ que
j'ai raison en ceci)[47]: vous devez prendre l'habitude de regarder aux
mots avec intensité et en vous assurant de leur signification syllabe
par syllabe, plus, lettre par lettre. Car, bien que ce soit seulement
pour indiquer que ce sont les lettres qui y remplissent les fonctions de
signes, au lieu des sons, que l'étude des livres est appelée
«littérature» et qu'un homme qui y est versé est appelé d'un commun
accord, par toutes les nations, un homme de lettres au lieu d'un homme
de livres, ou de mots, vous pouvez toutefois relier à cette
dénomination toute contingente cette vérité[48], que vous pourriez
lire tous les livres du British Museum (si vous viviez assez longtemps
pour cela) et rester une personne complètement _illettrée_, un
ignorant; mais que si vous lisez dix pages d'un bon livre, lettre par
lettre (c'est-à-dire avec une justesse réelle), vous êtes à tout
jamais, dans une certaine mesure, une personne instruite. Toute la
différence qui existe entre l'éducation et la non-éducation (en ne
s'occupant que de la partie purement intellectuelle) consiste dans cette
exactitude. Un gentleman instruit peut ne pas connaître un grand nombre
de langues, peut ne pas être capable d'en parler une autre que la
sienne, peut avoir lu très peu de livres. Mais quelque langue qu'il
sache, il la sait d'une manière précise; quel que soit le mot qu'il
prononce, il le prononce correctement; par-dessus tout il est versé
dans l'armorial des mots, distingue d'un coup d'œil les mots de bonne
lignée et de vieux sang des mots canailles modernes; il a dans la tête
les noms de leurs ancêtres, quels mariages ils ont contracté entre
eux, leurs parentés éloignées, dans quelle mesure ils sont reçus[49]
et les fonctions qu'ils ont remplies parmi la noblesse nationale des
mots en tout temps et en tout pays. Mais une personne illettrée peut
savoir, grâce à sa mémoire, beaucoup de langues, et les parler toutes
et cependant ne pas savoir, en réalité, un seul mot d'aucune, un mot
même de la sienne. Un marin suffisamment habile et intelligent sera
capable de gagner la plupart des ports; toutefois il n'aurait qu'à
prononcer une phrase de n'importe quelle langue pour qu'on reconnaisse
en lui un homme illettré[50]. De même l'accent, le tour d'expression
dans une seule phrase distingue tout de suite un savant; et ceci est
senti si fortement, admis d'une manière si absolue par les personnes
instruites, qu'il suffit d'un faux accent ou d'une syllabe erronée dans
le Parlement de toutes les nations civilisées pour assigner pour
toujours à un homme un rang d'une certaine infériorité.
16. Et ceci est juste, mais c'est dommage que l'exactitude sur laquelle
on insiste ne soit pas plus importante, et requise pour un but plus
sérieux. Il est bien qu'une fausse mesure latine excite un sourire à
la chambre des Communes; mais il est mal qu'une fausse acception
anglaise n'y excite pas un froncement de sourcils.
Veillez à l'accent des mots et de près: veillez de plus près encore
à leur signification, et un plus petit nombre fera le travail. Quelques
mots bien choisis et avec discernement[51] feront le travail qu'un
millier ne peut faire quand chacun dans un emploi équivoque fait
fonction d'un autre. Oui; et les mots, s'ils ne sont surveillés, feront
quelquefois une besogne mortelle[52]. Il y a des mots masqués,
bourdonnant et rôdant en ce moment autour de nous en Europe (il n'y en
a jamais eu tant, grâce à l'expansion d'une «information»
superficielle, malpropre, brouillonne, infectieuse, ou plutôt d'une
déformation s'étendant à tout, grâce à ce qu'on apprend dans les
écoles des leçons de catéchisme et des mots, au lieu de pensées
humaines); il y a, dis-je, çà et là tout autour de nous, des mots
masqués que personne ne comprend, mais que chacun emploie; bien plus,
la plupart des gens sont prêts à se battre pour eux, vivront pour eux,
ou même mourront pour eux, s'imaginant qu'ils signifient telle, ou
telle, ou encore telle autre, des choses qui leur sont chères, car de
tels mots portent des manteaux de caméléons--des manteaux de _lions du
sol_[53] de la couleur qu'a chez tous les hommes le sol même de leur
imagination, ils s'embusquent sur ce sol, et, d'un bond, déchirent leur
homme. Il n'y eut jamais créatures de proie si malfaisantes, ni
diplomates si rusés, ni empoisonneurs si mortels, que ces mots
masqués: ils sont les injustes intendants des idées de tous les
hommes: quelque fantaisie ou instinct favori que choisisse un homme, il
le donne à son mot masqué préféré pour en prendre soin; le mot à
la fin arrive à prendre sur lui un pouvoir infini, vous ne pouvez
arriver à lui sans avoir recours à son ministère.