tour sur le même sujet qu'avait traité Ruskin dans les _Trésors des
Rois_: l'utilité de la Lecture. Par là ces quelques pages où il n'est
guère question de Ruskin constituent cependant, si l'on veut, une sorte
de critique indirecte de sa doctrine. En exposant mes idées, je me
trouve involontairement les opposer d'avance aux siennes. Comme
commentaire direct, les notes que j'ai mises au bas de presque chaque
page du texte de Ruskin suffisaient. Je n'aurais donc rien à ajouter
ici si je ne tenais à renouveler l'expression de ma reconnaissance mon
amie Mlle Marie Nordlinger qui, tellement mieux occupée à ces beaux
travaux de ciselure où elle montre tant d'originalité et de maîtrise,
a bien voulu pourtant revoir de près cette traduction, souvent la
rendre moins imparfaite. Je veux remercier aussi pour tous les précieux
renseignements qu'il a bien voulu me faire parvenir M. Charles Newton
Scott, le poète et l'érudit à qui l'on doit «L'Église et la pitié
envers les animaux» et «L'Époque de Marie-Antoinette», deux livres
charmants qui devraient être plus connus en France, pleins de savoir,
de sensibilité et d'esprit.
_P.S._--Cette traduction était déjà chez l'imprimeur quand a paru
dans la magnifique édition anglaise (_Library Edition_) des œuvres de
Ruskin que publient chez Allen MM. E.-T. Cook et Alexander Wedderburn,
le tome contenant _Sésame et les Lys_ (au mois de juillet 1905). Je
m'empressai de redemander mon manuscrit, espérant compléter
quelques-unes de mes notes à l'aide de celles de MM. Cook et
Wedderburn. Malheureusement si cette édition m'a infiniment
intéressé, elle n'a pu autant que je l'aurais voulu me servir au point
de vue de mon volume. Bien entendu la plupart des références étaient
déjà indiquées dans mes notes. La _Library Edition_ m'en a cependant
fourni quelques nouvelles. Je les ai fait suivre des mots «nous dit la
_Library Edition_», ne lui ayant jamais emprunté un renseignement sans
indiquer immédiatement d'où il m'était venu. Quant aux rapprochements
avec le reste de l'œuvre de Ruskin on remarquera que la «Library
Edition» renvoie à des textes dont je n'ai pas parlé, et que je
renvoie à des textes qu'elle ne mentionne pas. Ceux de mes lecteurs qui
ne connaissent pas ma préface à la Bible d'Amiens trouveront
peut-être que, venant ici le second, j'aurais dû profiter des
références ruskiniennes de MM. Cook et Wedderburn. Les autres
comprenant ce que je me propose dans ces éditions ne s'étonneront pas
que je ne l'aie pas fait. Ces rapprochements tels que je les conçois
sont essentiellement individuels. Ils ne sont rien qu'un éclair de la
mémoire, une lueur de la sensibilité qui éclairent brusquement
ensemble deux passages différents. Et ces clartés ne sont pas aussi
fortuites qu'elles en ont l'air. En ajouter d'artificielles, qui ne
seraient pas jaillies du plus profond de moi-même fausserait la vue que
j'essaye, grâce à elles, de donner de Ruskin. La _Library Edition_
donne aussi de nombreux renseignements historiques et biographiques,
souvent d'un grand intérêt. On verra que j'en ai fait état quand je
l'ai pu, rarement pourtant. D'abord ils ne répondaient pas absolument
au but que je m'étais proposé. Puis la _Library Edition_, édition
purement scientifique, s'interdit tout commentaire sur le texte de
Ruskin, ce qui lui laisse beaucoup de place pour tous ces documents
nouveaux, tous ces inédits dont la mise au jour est à vrai dire sa
véritable raison d'être. Je fais au contraire suivre le texte de
Ruskin d'un commentaire perpétuel qui donne à ce volume des
proportions déjà si considérables qu'y ajouter la reproduction
d'inédits, de variantes, etc., l'aurait déplorablement surchargé.
(J'ai dû renoncer à donner les Préfaces de _Sésame_, et la 3e
Conférence que Ruskin ajouta plus tard aux deux primitives.) Tout ceci
dit pour m'excuser de n'avoir pu profiter davantage des notes de MM.
Cook et Wedderburn et aussi pour témoigner de mon admiration pour cette
édition vraiment définitive de Ruskin, qui offrira à tous les
Ruskiniens un si grand intérêt.]
[Note 2: Ce que nous appelions, je ne sais pourquoi, un village est un
chef-lieu de canton auquel le Guide Joanne donne près de 3.000
habitants.]
[Note 3: J'avoue que certain emploi de l'imparfait de l'indicatif--de
ce temps cruel qui nous présente la vie comme quelque chose
d'éphémère à la fois et de passif, qui, au moment même où il
retrace nos actions, les frappe d'illusion, les anéantit dans le passé
sans nous laisser comme le parfait, la consolation de l'activité--est
resté pour moi une source inépuisable de mystérieuses tristesses.
Aujourd'hui encore je peux avoir pensé pendant des heures à la mort
avec calme; il me suffit d'ouvrir un volume des _Lundis_ de Sainte-Beuve
et d'y tomber par exemple sur cette phrase de Lamartine (il s'agit de
Mme d'Albany): «Rien ne _rappelait_ en elle à cette époque... _C'était_
une petite femme dont la taille un peu affaissée sous son poids avait
perdu, etc.» pour me sentir aussitôt envahi par la plus profonde
mélancolie.--Dans les romans, l'intention de faire de la peine est si
visible chez l'auteur qu'on se raidit un peu plus.]
[Note 4: On peut l'essayer, par une sorte de détour, pour les livres
qui ne sont pas d'imagination pure et où il y a un substratum
historique. Balzac, par exemple, dont l'œuvre en quelque sorte impure
est mêlée d'esprit et de réalité trop peu transformée, se prête
parfois singulièrement à ce genre de lecture. Ou du moins il a trouvé
le plus admirable de ces «lecteurs historiques» en M. Albert Sorel
qui a écrit sur «une Ténébreuse Affaire» et sur «l'Envers de
l'Histoire Contemporaine» d'incomparables essais. Combien la lecture,
au reste, cette jouissance à la fois ardente et rassise, semble bien
convenir à M. Sorel, à cet esprit chercheur, à ce corps calme et
puissant, la lecture, pendant laquelle les mille sensations de poésie
et de bien-être confus qui s'envolent avec allégresse du fond de la
bonne santé viennent composer autour de la rêverie du lecteur un
plaisir doux et doré comme le miel.--Cet art d'ailleurs d'enfermer tant
d'originales et fortes méditations dans une lecture, ce n'est
pas qu'à propos d'œuvres à demi historiques que M. Sorel l'a porté
à cette perfection. Je me souviendrai toujours--et avec quelle
reconnaissance--que la traduction de la Bible d'Amiens a été pour lui
le sujet des plus puissantes pages peut-être qu'il ait jamais
écrites.]
[Note 5: Cet ouvrage fut ensuite augmenté par l'addition aux deux
premières conférences d'une troisième: «The Mystery of Life and its
Arts.» Les éditions populaires continuèrent à ne contenir que «des
Trésors des Rois» et «des Jardins des Reines». Nous n'avons traduit,
dans le présent volume, que ces deux conférences; et sans les faire
précéder d'aucune des préfaces que Ruskin écrivit pour «Sésame et
les Lys». Les dimensions de ce volume et l'abondance de notre propre
Commentaire ne nous ont pas permis de mieux faire. Sauf pour quatre
d'entre elles (Smith, Elder et C°) les nombreuses éditions de
«Sésame et les Lys» ont toutes paru chez Georges Allen, l'illustre
éditeur de toute l'œuvre de Ruskin, le maître de Ruskin House.]
[Note 6: _Sésame et les Lys, Des Trésors des Rois_, 6.]
[Note 7: En réalité, cette phrase ne se trouve pas, au moins sous
cette forme, dans le _Capitaine Fracasse_. Au lieu de «ainsi qu'il
appert en l'Odyssée d'Homerus, poète grégeois», il y a simplement
«suivant Homerus». Mais comme les expressions «il appert d'Homerus»,
«il appert de l'Odyssée», qui se trouvent ailleurs dans le même
ouvrage, me donnaient un plaisir de même qualité, je me suis permis,
pour que l'exemple fût plus frappant pour le lecteur, de fondre toutes
ces beautés en une, aujourd'hui que je n'ai plus pour elles, à vrai
dire, de respect religieux. Ailleurs encore dans le _Capitaine
Fracasse_, Homerus est qualifié de poète grégeois, et je ne doute pas
que cela aussi m'enchantât. Toutefois, je ne suis plus capable de
retrouver avec assez d'exactitude ces joies oubliées pour être assuré
que je n'ai pas forcé la note et dépassé la mesure en accumulant en
une seule phrase tant de merveilles! Je ne le crois pas pourtant. Et je
pense avec regret que l'exaltation avec laquelle je répétais la phrase
du _Capitaine Fracasse_ aux iris et aux pervenches penchés au bord de
la rivière, en piétinant les cailloux de l'allée, aurait été plus
délicieuse encore si j'avais pu trouver en une seule phrase de Gautier
tant de ses charmes que mon propre artifice réunit aujourd'hui, sans
parvenir, hélas! à me donner aucun plaisir.]
[Note 8: Je la sens en germe chez Fontanes, dont Sainte-Beuve a dit:
«Ce côté épicurien était bien fort chez lui... sans ces habitudes
un peu matérielles, Fontanes avec son talent aurait produit bien
davantage... et des œuvres plus durables.» Notez que l'impuissant
prétend toujours qu'il ne l'est pas. Fontanes dit:
Je perds mon temps s'il faut les croire,
Eux seuls du siècle sont l'honneur
et assure qu'il travaille beaucoup.
Le cas de Coleridge est déjà plus pathologique. «Aucun homme de son
temps, ni peut-être d'aucun temps, dit Carpenter (cité par M. Ribot
dans son beau livre sur les Maladies de la Volonté), n'a réuni plus
que Coleridge la puissance du raisonnement du philosophe, l'imagination
du poète, etc. Et pourtant, il n'y a personne qui, étant doué d'aussi
remarquables talents, en ait tirés si peu; le grand défaut de son
caractère était le manque de volonté pour mettre ses dons naturels à
profit, si bien qu'ayant toujours flottant dans l'esprit de gigantesques
projets, il n'a jamais essayé sérieusement d'en exécuter un seul.
Ainsi, dès le début de sa carrière, il trouva un libraire généreux
qui lui promit trente guinées pour des poèmes qu'il avait récités,
etc. Il préféra venir toutes les semaines mendier sans fournir une
seule ligne de ce poème qu'il n'aurait eu qu'à écrire pour se
libérer.»]
[Note 9: Je n'ai pas besoin de dire qu'il serait inutile de chercher ce
couvent près d'Utrecht et que tout ce morceau est de pure imagination.
Il m'a pourtant été suggéré par les lignes suivantes de M. Léon
Séché dans son ouvrage sur Sainte-Beuve: «Il (Sainte-Beuve) s'avisa
un jour, pendant qu'il était à Liège, de prendre langue avec la
petite église d'Utrecht. C'était un peu tard, mais Utrecht était bien
loin de Paris et je ne sais pas si _Volupté_ aurait suffi à lui ouvrir
à deux battants les archives d'Amersfoort. J'en doute un peu, car même
après les deux premiers volumes de son _Port-Royal_, le pieux savant
qui avait alors la garde de ces archives, etc. Sainte-Beuve obtint avec
peine du bon M. Karsten la permission d'entre-bâiller certains
cartons... Ouvrez la deuxième édition de _Port-Royal_ et vous verrez
la reconnaissance que Sainte-Beuve témoigna à M. Karsten» (Léon
Séché, _Sainte-Beuve_, tome I, pages 229 et suivantes). Quand aux
détails du voyage, ils reposent tous sur des impressions vraies. Je ne
sais si on passe par Dordrecht pour aller à Utrecht, mais c'est bien
telle que je l'ai vue que j'ai décrit Dordrecht. Ce n'est pas en allant
à Utrecht, mais à Vollendam, que j'ai voyagé en coche d'eau, entre
les roseaux. Le canal que j'ai placé à Utrecht est à Delft. J'ai vu
à l'hôpital de Beaune un Van der Weyden, et des religieuses d'un ordre
venu, je crois, des Flandres, qui portent encore la même coiffe non que
dans le Roger van der Weyden, mais que dans d'autres tableaux vus en
Hollande.]
[Note 10: Le snobisme pur est plus innocent. Se plaire dans la société
de quelqu'un parce qu'il a eu un ancêtre aux croisades, c'est de la
vanité, l'intelligence n'a rien à voir à cela. Mais se plaire dans la
société de quelqu'un parce que le nom de son grand-père se retrouve
souvent dans Alfred de Vigny ou dans Chateaubriand, ou (séduction
vraiment irrésistible pour moi, je l'avoue) avoir le blason de sa
famille (il s'agit d'une femme bien digne d'être admirée sans cela)
dans la grande Rose de Notre-Dame d'Amiens, voilà ou le péché
intellectuel commence. Je l'ai du reste analysé trop longuement
ailleurs, quoiqu'il me reste beaucoup à en dire, pour avoir à y
insister autrement ici.]
[Note 11: Paul Stapfer: _Souvenirs sur Victor Hugo_, parus dans _la
Revue de Paris._]
[Note 12: Schopenhauer, _le Monde comme Représentation et comme
Volonté_ (chapitre de la Vanité et des Souffrances de la Vie).]
[Note 13: «Je regrette d'avoir passé par Chartres sans avoir pu voir
la cathédrale.» (_Voyage en Espagne_, p. 2.)]
[Note 14: Il devint, me dit-on, le célèbre amiral de Tinan, père de
Mme Pochet de Tinan, dont le nom est resté cher aux artistes, et le
grand-père du brillant officier de cavalerie.--C'est lui aussi, je
pense, qui devant Gaëte, assura quelque temps le ravitaillement et les
communications de François II et de la reine de Naples. Voir Pierre de
la Gorce, _Histoire du second Empire._]
[Note 15: La distinction vraie, du reste, feint toujours de ne
s'adresser qu'à des personnes distinguées qui connaissent les mêmes
usages, et elle n'«explique» pas. Un livre d'Anatole France
sous-entend une foule de connaissances érudites, renferme de
perpétuelles allusions que le vulgaire n'y aperçoit pas et qui en
font, en dehors de ses autres beautés, l'incomparable noblesse.]
[Note 16: C'est pour cela sans doute que souvent, quand un grand
écrivain fait de la critique, il parle beaucoup des éditions qu'on
donne d'ouvrages anciens, et très peu des livres contemporains. Exemple
les _Lundis_ de Sainte-Beuve et la _Vie littéraire_ d'Anatole France.
Mais tandis que M. Anatole France juge à merveille ses contemporains,
on peut dire que Sainte-Beuve a méconnu tous les grands écrivains de
son temps. Et qu'on n'objecte pas qu'il était aveuglé par des haines
personnelles. Après avoir incroyablement rabaissé le romancier chez
Stendhal, il célèbre, en manière de compensation, la modestie, les
procédés délicats de l'homme, comme s'il n'y avait rien d'autre de
favorable à en dire! Cette cécité de Sainte-Beuve, en ce qui concerne
son époque, contraste singulièrement avec ses prétentions à la
clairvoyance, à la prescience. «Tout le monde est fort, dit-il, dans
_Chateaubriand et son groupe littéraire_, à prononcer sur Racine et
Bossuet... Mais la sagacité du juge, la perspicacité du critique, se
prouve surtout sur des écrits neufs, non encore essayés du public.
Juger à première vue, deviner, devancer, voilà le don critique.
Combien peu le possèdent.»]
[Note 17: Et, réciproquement, les classiques n'ont pas de meilleurs
commentateurs que les «romantiques». Seuls, en effet, les romantiques
savent lire les ouvrages classiques, parce qu'ils les lisent comme ils
ont été écrits, romantiquement, parce que, pour bien lire un poète
ou un prosateur, il faut être soi-même, non pas érudit, mais poète
ou prosateur. Cela est vrai pour les ouvrages les moins «romantiques».
Les beaux vers de Boileau, ce ne sont pas les professeurs de rhétorique
qui nous les ont signalés, c'est Victor Hugo:
«Et dans quatre mouchoirs de sa beauté salis
Envoie au blanchisseur ses roses et ses lys.»
C'est M. Anatole France:
«L'ignorance et l'erreur à ses naissantes pièces
En habits de marquis, en robes de comtesses.»
Le dernier numéro de _la Renaissance latine_ (15 mai 1905) me permet,
au moment où je corrige ces épreuves, d'étendre, par un nouvel
exemple, cette remarque aux beaux-arts. Elle nous montre, en effet, dans
M. Rodin (article de M. Mauclair) le véritable commentateur de la
statuaire grecque.]
[Note 18: Prédilection qu'eux-mêmes croient généralement fortuite;
ils supposent que les plus beaux livres se trouvent par hasard avoir
été écrits par les auteurs anciens; et sans doute cela peut arriver
puisque les livres anciens que nous lisons sont choisis dans le passé
tout entier, si vaste auprès de l'époque contemporaine. Mais une
raison en quelque sorte accidentelle ne peut suffire à expliquer une
attitude d'esprit si générale.]
[Note 19: Je crois par exemple que le charme qu'on a l'habitude de
trouver à ces vers d'Andromaque:
«Pourquoi l'assassiner? Qu'a-t-il fait? À quel titre?
Qui te l'a dit?»
vient précisément de ce que le lien habituel de la syntaxe est
volontairement rompu. «À quel titre?» se rapporte non pas à
«Qu'a-t-il fait?» qui le précède immédiatement, mais à «Pourquoi
l'assassiner?» Et «Qui te l'a dit?» se rapporte aussi à «assassiner».
(On peut, se rappelant un autre vers d'Andromaque: «Qui vous l'a dit,
seigneur, qu'il me méprise?» supposer que «Qui te l'a dit? est pour
«Qui te la dit, de l'assassiner?»). Zigzags de l'expression (la ligne
récurrente et brisée dont je parle ci-dessus) qui ne laissent pas
d'obscurcir un peu le sens, si bien que j'ai entendu une grande actrice
plus soucieuse de la clarté du discours que de l'exactitude de la
prosodie dire carrément: «Pourquoi l'assassiner? À quel titre? Qu'a-t-il
fait?» Les plus célèbres vers de Racine le sont en réalité parce
qu'ils charment ainsi par quelque audace familière de langage jetée
comme un pont hardi entre deux rives de douceur. «Je t'aimais
inconstant, _qu'aurais-je fait_ fidèle.» Et quel plaisir cause la belle
rencontre de ces expressions dont la simplicité presque commune
donne au sens, comme à certains visages dans Mantegna, une si
douce plénitude, de si belles couleurs:
«Et dans un fol amour ma jeunesse _embarquée_»...
«Réunissons trois cœurs qui n'ont pu _s'accorder_».
Et c'est pourquoi il convient de lire les écrivains classiques dans le
texte, et non de se contenter de morceaux choisis. Les pages illustres
des écrivains sont souvent celles où cette contexture intime de leur
langage est dissimulée par la beauté, d'un caractère presque
universel, du morceau. Je ne crois pas que l'essence particulière de la
musique de Glück se trahisse autant dans tel air sublime que dans telle
cadence de ses récitatifs où l'harmonie est comme le son même de la
voix de son génie quand elle retombe sur une intonation involontaire
où est marquée toute sa gravité naïve et sa distinction, chaque fois
qu'on l'entend pour ainsi dire reprendre haleine. Qui a vu des
photographies de Saint-Marc de Venise peut croire (et je ne parle
pourtant que de l'extérieur du monument) qu'il a une idée de cette
église à coupoles, alors que c'est seulement en approchant, jusqu'à
pouvoir les toucher avec la main, le rideau diapré de ces colonnes
riantes, c'est seulement en voyant la puissance étrange et grave qui
enroule des feuilles ou perche des oiseaux dans ces chapiteaux qu'on ne
peut distinguer que de près, c'est seulement en ayant sur la place
même l'impression de ce monument bas, tout on longueur de façade, avec
ses mâts fleuris et son décor de fête, son aspect de «palais
d'exposition», qu'on sent éclater dans ces traits significatifs mais
accessoires et qu'aucune photographie ne retient, sa véritable et
complexe individualité.]
[Note 20: «Et Marie dit: «Mon âme exalte le Seigneur et se réjouit
en Dieu mon Sauveur, etc.--» Zacharie son père fut rempli du Saint
Esprit et il prophétisa en ces mots: «Béni soit le Seigneur, le Dieu
d'Israël de ce qu'il a racheté, etc...» «Il la reçut dans ses bras,
bénit Dieu et dit: «Maintenant, Seigneur, tu laisses ton serviteur
s'en aller en paix...»]
[Note 21: À vrai dire aucun témoignage positif ne me permet d'affirmer
que dans ces lectures le récitant chantât les sortes de psaumes que
saint Luc a introduits dans son évangile. Mais il me semble que cela
ressort suffisamment du rapprochement de différents passages de Renan
et notamment de saint Paul, pp. 257 et suiv.; les Apôtres, pp. 99 et
100, Marc-Aurèle, pp. 502, 503, etc.]
PREMIÈRE CONFÉRENCE
SÉSAME
DES TRÉSORS DES ROIS
_À M. Reynaldo Hahn, à l'auteur
des «Muses pleurant la mort de
Ruskin», cette traduction est dédiée
en témoignage de mon admiration
et de mon amitié._
M. P.
PREMIÈRE CONFÉRENCE
_SÉSAME_
DES TRÉSORS DES ROIS
«Vous aurez chacun un gâteau de
Sésame et dix livres.»
LUCIEN: _Le Pêcheur_[22].
1. Mon premier devoir ce soir est de vous demander pardon de
l'ambiguité du titre sous lequel le sujet de la conférence a été
annoncé: car en réalité je ne vais parler ni de rois, connus comme
régnant, ni de trésors conçus comme contenant la richesse, mais d'un
tout autre ordre de royauté et d'une autre sorte de richesses que
celles ordinairement reconnues. J'avais même l'intention de vous
demander de m'accorder votre attention, pendant quelque temps, de
confiance, et (comme on le machine quelquefois quand on emmène un ami
pour lui faire voir dans la nature un site favori) de cacher ce que je
désirais le plus montrer avec l'imparfait degré d'artifice dont je
suis capable jusqu'à ce que, au moment où vous vous y attendiez le
moins, nous ayons atteint le meilleur point de vue par des sentiers
détournés. Mais comme aussi j'ai entendu dire par des hommes exercés
à parler en public, que les auditeurs ne sont jamais si fatigués que
par l'effort qu'ils font pour suivre un orateur qui ne leur laisse pas
entrevoir son but, j'enlèverai de suite le léger masque, et vous dirai
franchement que je veux vous entretenir des trésors cachés dans les
livres; de la manière dont nous les découvrons ou dont nous les
laissons échapper. Un grand sujet, direz-vous, et vaste! Oui; si vaste
que je n'essaierai pas d'en mesurer l'étendue; j'essaierai seulement de
vous présenter quelques réflexions sur la lecture qui s'emparent de
moi chaque jour plus profondément[23], comme j'observe la marche de
l'esprit public par rapport à nos moyens d'éducation plus larges de
jour en jour; et l'extension croissante que prend en conséquence
l'irrigation, par la littérature, des couches les plus basses.
2. Il se trouve que j'ai professionnellement quelques rapports avec des
écoles pour jeunes gens de différentes classes sociales et je reçois
beaucoup de lettres de parents relatives à l'éducation de leurs
enfants. Dans la masse de ces lettres je suis toujours frappé de voir
l'idée de «une position dans la vie» prendre le pas sur toutes les
autres préoccupations dans l'esprit des parents, plus spécialement des
mères. «L'éducation convenant à telle et telle condition sociale»,
telle est la phrase, tel est le but, toujours. Ils ne cherchent jamais,
si je comprends bien, une éducation bonne en elle-même;--même la
conception d'une excellence abstraite dans l'éducation semble rarement
atteinte par les correspondants. Mais une éducation «qui maintiendra
un bon vêtement sur le dos de mon fils, qui le rendra capable de sonner
avec confiance la sonnette du visiteur aux portes à doubles sonnettes;
qui aura pour résultat définitif l'établissement d'une porte à
double sonnette dans sa propre maison; en un mot qui le conduira à
l'avancement dans la vie, _voilà_ pourquoi nous prions à genoux, et ceci
est _tout_ ce pour quoi nous prions». Il ne paraît jamais venir à
l'esprit des parents qu'il puisse exister une éducation qui, par
elle-même, _soit_ un avancement dans la vie; que toute autre que
celle-là peut être un avancement dans la mort; et que cette éducation
essentielle peut être plus facilement acquise ou donnée qu'ils ne le
supposent s'ils s'y prennent bien; tandis qu'elle ne peut être acquise
à aucun prix et par aucune faveur s'ils s'y prennent mal.
3. En réalité, parmi les idées aujourd'hui prévalentes et d'une
puissance effective sur l'esprit de ce plus actif des pays, je crois que
la première, au moins celle qui est avouée avec la plus grande
franchise, et mise en avant comme le meilleur stimulant pour l'effort de
la jeunesse est celle de «l'Avancement dans la vie». Puis-je vous
demander de considérer avec moi ce que cette idée contient, en fait,
et ce qu'elle devrait contenir?
En fait, à présent, «Avancement dans la vie» veut dire, se mettre en
évidence dans la vie; obtenir une position qui sera reconnue par les
autres respectable et honorable[24]. Nous n'entendons pas par cet
avancement, en général, le simple acquérir de l'argent, mais qu'on
sache que nous en avons acquis; non pas l'accomplissement d'aucune
grande chose, mais qu'on voie que nous l'avons accomplie. En un mot nous
cherchons la satisfaction de notre soif de l'applaudissement. Cette
soif, si elle est la dernière infirmité de nobles esprits, est aussi
la première infirmité des esprits faibles[25]; et au total l'influence
impulsive la plus puissante sur la moyenne de l'humanité; les plus
grands efforts de la race ayant toujours pu être attribués à l'amour
de la louange, comme ses plus grands désastres à l'amour du
plaisir[26].
4. Je ne compte ni critiquer ni défendre cette force d'impulsion. Je
veux seulement que vous sentiez combien elle est à la racine de
l'effort; spécialement de tout effort moderne[27]. C'est la
satisfaction de la vanité qui est pour nous le stimulant du travail et
le baume du repos; elle touche de si près aux sources même de la vie
que la blessure de notre vanité est toujours dite et à bon droit, dans
sa mesure, mortelle; nous l'appelons «mortification», employant la
même expression que nous appliquerions à un mal physique gangréneux
et incurable.