Tant que la lecture est pour nous l'initiatrice dont les clefs magiques

nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous

n'aurions pas su pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire. Il

devient dangereux au contraire quand, au lieu de nous éveiller à la

vie personnelle de l'esprit, la lecture tend à se substituer à elle,

quand la vérité ne nous apparaît plus comme un idéal que nous ne

pouvons réaliser que par le progrès intime de notre pensée et par

l'effort de notre cœur, mais comme une chose matérielle, déposée

entre les feuillets des livres comme un miel tout préparé par les

autres et que nous n'avons qu'à prendre la peine d'atteindre sur les

rayons des bibliothèques et de déguster ensuite passivement dans un

parfait repos de corps et d'esprit. Parfois même, dans certains cas un

peu exceptionnels, et d'ailleurs, nous le verrons, moins dangereux, la

vérité, conçue comme extérieure encore, est lointaine, cachée dans

un lieu d'accès difficile. C'est alors quelque document secret, quelque

correspondance inédite, des mémoires qui peuvent jeter sur certains

caractères un jour inattendu, et dont il est difficile d'avoir

communication. Quel bonheur, quel repos pour un esprit fatigué de

chercher la vérité en lui-même de se dire qu'elle est située hors de

lui, aux feuillets d'un in-folio jalousement conservé dans un couvent

de Hollande, et que si, pour arriver jusqu'à elle, il faut se donner de

la peine, cette peine sera toute matérielle, ne sera pour la pensée

qu'un délassement plein de charme. Sans doute, il faudra faire un long

voyage, traverser en coche d'eau les plaines gémissantes de vent,

tandis que sur la rive les roseaux s'inclinent et se relèvent tour à

tour dans une ondulation sans fin; il faudra s'arrêter à Dordrecht,

qui mire son église couverte de lierre dans l'entrelacs des canaux

dormants et dans la Meuse frémissante et dorée où les vaisseaux en

glissant dérangent, le soir, les reflets alignés des toits rouges et

du ciel bleu; et enfin, arrivé au terme du voyage, on ne sera pas

encore certain de recevoir communication de la vérité. Il faudra pour

cela faire jouer de puissantes influences, se lier avec le vénérable

archevêque d'Utrecht, à la belle figure carrée d'ancien janséniste,

avec le pieux gardien des archives d'Amersfoort. La conquête de la

vérité est conçue dans ces cas-là comme le succès d'une sorte de

mission diplomatique où n'ont manqué ni les difficultés du voyage, ni

les hasards de la négociation. Mais, qu'importe? Tous ces membres de la

vieille petite église d'Utrecht, de la bonne volonté de qui il

dépend que nous entrions en possession de la vérité, sont des gens

charmants dont les visages du XVIIe siècle nous changent des figures

accoutumées et avec qui il sera si amusant de rester en relations, au

moins par correspondance. L'estime dont ils continueront à nous envoyer

de temps à autre le témoignage nous relèvera à nos propres yeux et

nous garderons leurs lettres comme un certificat et comme une

curiosité. Et nous ne manquerons pas un jour de leur dédier un de nos

livres, ce qui est bien le moins que l'on puisse faire pour des gens qui

vous ont fait don... de la vérité. Et quant aux quelques recherches,

aux courts travaux que nous serons obligés de faire dans la

bibliothèque du couvent et qui seront les préliminaires indispensables

de l'acte d'entrée en possession de la vérité--de la vérité que

pour plus de prudence et pour qu'elle ne risque pas de nous échapper

nous prendrons en note--nous aurions mauvaise grâce à nous plaindre

des peines qu'ils pourront nous donner: le calme et la fraîcheur du

vieux couvent sont si exquises, où les religieuses portent encore le

haut hennin aux ailes blanches qu'elles ont dans le Roger Van der Weyden

du parloir; et, pendant que nous travaillons, les carillons du XVIIe

siècle étourdissent si tendrement l'eau naïve du canal qu'un peu de

soleil pâle suffit à éblouir entre la double rangée d'arbres

dépouillés dès la fin de l'été qui frôlent les miroirs accrochés

aux maisons à pignons des deux rives[9].

Cette conception d'une vérité sourde aux appels de la réflexion et

docile au jeu des influences, d'une vérité qui s'obtient par lettres

de recommandations, que nous remet en mains propres celui qui la

détenait matériellement sans peut-être seulement la connaître, d'une

vérité qui se laisse copier sur un carnet, cette conception de la

vérité est pourtant loin d'être la plus dangereuse de toutes. Car

bien souvent pour l'historien, même pour l'érudit, cette vérité

qu'ils vont chercher au loin dans un livre est moins, à proprement

parler, la vérité elle-même que son indice ou sa preuve, laissant par

conséquent place à une autre vérité qu'elle annonce ou qu'elle

vérifie et qui, elle, est du moins une création individuelle de leur

esprit. Il n'en est pas de même pour le lettré. Lui, lit pour lire,

pour retenir ce qu'il a lu. Pour lui, le livre n'est pas l'ange qui

s'envole aussitôt qu'il a ouvert les portes du jardin céleste, mais

une idole immobile, qu'il adore pour elle-même, qui, au lieu de

recevoir une dignité vraie des pensées qu'elle éveille, communique

une dignité factice à tout ce qui l'entoure. Le lettré invoque en

souriant en l'honneur de tel nom qu'il se trouve dans Villehardouin ou

dans Boccace[10], en faveur de tel usage qu'il est décrit dans Virgile.

Son esprit sans activité originale ne sait pas isoler dans les livres

la substance qui pourrait le rendre plus fort; il s'encombre de leur

forme intacte, qui, au lieu d'être pour lui un élément assimilable,

un principe de vie, n'est qu'un corps étranger, un principe de mort.

Est-il besoin de dire que si je qualifie de malsains ce goût, cette

sorte de respect fétichiste pour les livres, c'est relativement à ce

que seraient les habitudes idéales d'un esprit sans défauts qui

n'existe pas, et comme font les physiologistes qui décrivent un

fonctionnement d'organes normal tel qu'il ne s'en rencontre guère chez

les êtres vivants. Dans la réalité, au contraire, où il n'y a pas

plus d'esprits parfaits que de corps entièrement sains, ceux que nous

appelons les grands esprits sont atteints comme les autres de cette

«maladie littéraire». Plus que les autres, pourrait-on dire. Il

semble que le goût des livres croisse avec l'intelligence, un peu

au-dessous d'elle, mais sur la même tige, comme toute passion

s'accompagne d'une prédilection pour ce qui entoure son objet, a du

rapport avec lui, dans l'absence lui en parle encore. Aussi, les plus

grands écrivains, dans les heures où ils ne sont pas en communication

directe avec la pensée, se plaisent dans la société des livres.

N'est-ce pas surtout pour eux, du reste, qu'ils ont été écrits; ne

leur dévoilent-ils pas mille beautés, qui restent cachées au

vulgaire? À vrai dire, le fait que des esprits supérieurs soient ce

que l'on appelle livresques ne prouve nullement que cela ne soit pas un

défaut de l'être. De ce que les hommes médiocres sont souvent

travailleurs et les intelligents souvent paresseux, on ne peut pas

conclure que le travail n'est pas pour l'esprit une meilleure discipline

que la paresse. Malgré cela, rencontrer chez an grand homme un de nos

défauts nous incline toujours à nous demander si ce n'était pas au

fond une qualité méconnue, et nous n'apprenons pas sans plaisir

qu'Hugo savait Quinte-Curce, Tacite et Justin par cœur, qu'il était en

mesure, si on contestait devant lui la légitimité d'un terme[11], d'en

établir la filiation, jusqu'à l'origine, par des citations qui

prouvaient une véritable érudition. (J'ai montré ailleurs comment

cette érudition avait chez lui nourri le génie au lieu de l'étouffer,

comme un paquet de fagots qui éteint un petit feu et en accroît un

grand.) Mæterlinck, qui est pour nous le contraire du lettré, dont

l'esprit est perpétuellement ouvert aux mille émotions anonymes

communiquées par la ruche, le parterre ou l'herbage, nous rassure

grandement, sur les dangers de l'érudition, presque de la bibliophilie,

quand il nous décrit en amateur les gravures qui ornent une vieille

édition de Jacob Cats ou de l'abbé Sanderus. Ces dangers, d'ailleurs,

quand ils existent, menaçant beaucoup moins l'intelligence que la

sensibilité, la capacité de lecture profitable, si l'on peut ainsi

dire, est beaucoup plus grande chez les penseurs que chez les écrivains

d'imagination. Schopenhauer, par exemple, nous offre l'image d'un esprit

dont la vitalité porte légèrement la plus énorme lecture, chaque

connaissance nouvelle étant immédiatement réduite à la part de

réalité, à la portion vivante qu'elle contient.

Schopenhauer n'avance jamais une opinion sans l'appuyer aussitôt sur

plusieurs citations, mais on sent que les textes cités ne sont pour lui

que des exemples, des allusions inconscientes et anticipées où il aime

à retrouver quelques traits de sa propre pensée, mais qui ne l'ont

nullement inspirée. Je me rappelle une page du _Monde comme

Représentation et comme Volonté_ où il y a peut-être vingt citations

à la file. Il s'agit du pessimisme (j'abrège naturellement les

citations): «Voltaire, dans _Candide_, fait la guerre à l'optimisme

d'une manière plaisante. Byron l'a faite, à sa façon tragique, dans

_Caïn_. Hérodote rapporte que les Thraces saluaient le nouveau-né

par des gémissements et se réjouissaient à chaque mort. C'est ce qui

est exprimé dans les beaux vers que nous rapporte Plutarque: «Lugere

genitum, tanta qui intravit mala, etc.» C'est à cela qu'il faut

attribuer la coutume des Mexicains de souhaiter, etc., et Swift

obéissait au même sentiment quand il avait coutume dès sa jeunesse

(à en croire sa biographie par Walter Scott) de célébrer le jour de

sa naissance comme un jour d'affliction. Chacun connaît ce passage de

l'Apologie de Socrate où Platon dit que la mort est un bien admirable.

Une maxime d'Héraclite était conçue de même: «Vitæ nomen quidem

est vita, opus autem mors» Quant aux beaux vers de Théognis ils sont

célèbres: «Optima sors homini non esse, etc.» Sophocle, dans

l'_Œdipe à Colone_ (1224), en donne l'abrégé suivant: «Natum non

esse sortes vincit alias omnes, etc.» Euripide dit: «Omnis hominum

vita est plena dolore» (_Hippolyte_, 189), et Homère l'avait déjà

dit: «Non enim quidquam alicubi est calamitosius homine omnium,

quotquot super terram spirant, etc.» D'ailleurs Pline l'a dit aussi:

«Nullum meilus esse tempestiva morte.» Shakespeare met ces paroles

dans la bouche du vieux roi Henri IV: «O, if this were seen--The

happiest youth,--Would shut the book and sit him down and die.» Byron

enfin: «'Tis something better not to be.» Balthazar Gracian nous

dépeint l'existence sous les plus noires couleurs dont le

«_Criticon_, etc.[12]». Si je ne m'étais déjà laissé entraîner

trop loin par Schopenhauer, j'aurais eu plaisir à compléter cette

petite démonstration à l'aide des _Aphorismes sur la Sagesse dans la

Vie_, qui est peut-être de tous les ouvrages que je connais celui qui

suppose chez un auteur, avec le plus de lecture, le plus d'originalité,

de sorte qu'en tête de ce livre, dont chaque page renferme plusieurs

citations, Schopenhauer a pu écrire le plus sérieusement du monde:

«Compiler n'est pas mon fait.»

Sans doute, l'amitié, l'amitié qui a égard aux individus, est une

chose frivole, et la lecture est une amitié. Mais du moins c'est une

amitié sincère, et le fait qu'elle s'adresse à un mort, à un absent,

lui donne quelque chose de désintéressé, de presque touchant. C'est

de plus une amitié débarrassée de tout ce qui fait la laideur des

autres. Comme nous ne sommes tous, nous les vivants, que des morts qui

ne sont pas encore entrés en fonctions, toutes ces politesses, toutes

ces salutations dans le vestibule que nous appelons déférence,

gratitude, dévouement et où nous mêlons tant de mensonges, sont

stériles et fatigantes. De plus,--dès les premières relations de

sympathie, d'admiration, de reconnaissance,--les premières paroles que

nous prononçons, les premières lettres que nous écrivons, tissent

autour de nous les premiers fils d'une toile d'habitudes, d'une

véritable manière d'être, dont nous ne pouvons plus nous débarrasser

dans les amitiés suivantes; sans compter que pendant ce temps-là les

paroles excessives que nous avons prononcées restent comme des lettres

de change que nous devons payer, ou que nous paierons plus cher encore

toute notre vie des remords de les avoir laissé protester. Dans la

lecture, l'amitié est soudain ramenée à sa pureté première. Avec

les livres, pas d'amabilité. Ces amis-là, si nous passons la soirée

avec eux, c'est vraiment que nous en avons envie. Eux, du moins, nous ne

les quittons souvent qu'à regret. Et quand nous les avons quittés,

aucune de ces pensées qui gâtent l'amitié: Qu'ont-ils pensé de

nous?--N'avons-nous pas manqué de tact?--Avons-nous plu?--et la peur

d'être oublié pour tel autre. Toutes ces agitations de l'amitié

expirent au seuil de cette amitié pure et calme qu'est la lecture. Pas

de déférence non plus; nous ne rions de ce que dit Molière que dans

la mesure exacte où nous le trouvons drôle; quand il nous ennuie nous

n'avons pas peur d'avoir l'air ennuyé, et quand nous avons décidément

assez d'être avec lui, nous le remettons à sa place aussi brusquement

que s'il n'avait ni génie ni célébrité. L'atmosphère de cette pure

amitié est le silence, plus pur que la parole. Car nous parlons pour

les autres, mais nous nous taisons pour nous-mêmes. Aussi le silence ne

porte pas, comme la parole, la trace de nos défauts, de nos grimaces.

Il est pur, il est vraiment une atmosphère. Entre la pensée de

l'auteur et la nôtre il n'interpose pas ces éléments irréductibles,

réfractaires à la pensée, de nos égoïsmes différents. Le langage

même du livre est pur (si le livre mérite ce nom), rendu transparent

par la pensée de l'auteur qui en a retiré tout ce qui n'était pas

elle-même jusqu'à le rendre son image fidèle; chaque phrase, au fond,

ressemblant aux autres, car toutes sont dites par l'inflexion unique

d'une personnalité; de là une sorte de continuité, que les rapports

de la vie et ce qu'ils mêlent à la pensée d'éléments qui lui sont

étrangers excluent et qui permet très vite de suivre la ligne même de

la pensée de l'auteur, les traits de sa physionomie qui se reflètent

dans ce calme miroir. Nous savons nous plaire tour à tour aux traits de

chacun sans avoir besoin qu'ils soient admirables, car c'est un grand

plaisir pour l'esprit de distinguer ces peintures profondes et d'aimer

d'une amitié sans égoïsme, sans phrases, comme en soi-même. Un

Gautier, simple bon garçon plein de goût (cela nous amuse de penser

qu'on a pu le considérer comme le représentant de la perfection dans

l'art), nous plaît ainsi. Nous ne nous exagérons pas sa puissance

spirituelle, et dans son _Voyage en Espagne_, où chaque phrase, sans

qu'il s'en doute, accentue et poursuit le trait plein de grâce et de

gaieté de sa personnalité (les mots se rangeant d'eux-mêmes pour la

dessiner, parce que c'est elle qui les a choisis et disposés dans leur

ordre), nous ne pouvons nous empêcher de trouver bien éloignée de

l'art véritable cette obligation à laquelle il croit devoir

s'astreindre de ne pas laisser une seule forme sans la décrire

entièrement, en l'accompagnant d'une comparaison qui, n'étant née

d'aucune impression agréable et forte, ne nous charme nullement. Nous

ne pouvons qu'accuser la pitoyable sécheresse de son imagination quand

il compare la campagne avec ses cultures variées «à ces cartes de

tailleurs où sont collés les échantillons de pantalons et de gilets»

et quand il dit que de Paris à Angoulême il n'y a rien à admirer. Et

nous sourions de ce gothique fervent qui n'a même pas pris la peine

d'aller à Chartres visiter la cathédrale[13].

Mais quelle bonne humeur, quel goût! comme nous le suivons volontiers

dans ses aventures, ce compagnon plein d'entrain; il est si sympathique

que tout autour de lui nous le devient. Et après les quelques jours

qu'il a passés auprès du commandant Lebarbier de Tinan, retenu par la

tempête à bord de son beau vaisseau «étincelant comme de l'or»,

nous sommes triste qu'il ne nous dise plus un mot de cet aimable marin

et nous le fasse quitter pour toujours sans nous apprendre ce qu'il est

devenu[14]. Nous sentons bien que sa gaieté hâbleuse et ses

mélancolies aussi sont chez lui habitudes un peu débraillées de

journaliste. Mais nous lui passons tout cela, nous faisons ce qu'il

veut, nous nous amusons quand il rentre trempé jusqu'aux os, mourant

de faim et de sommeil, et nous nous attristons quand il récapitule avec

une tristesse de feuilletoniste les noms des hommes de sa génération

morts avant l'heure. Nous disions à propos de lui que ses phrases

dessinaient sa physionomie, mais sans qu'il s'en doutât; car si les

mots sont choisis, non par notre pensée selon les affinités de son

essence, mais par notre désir de nous peindre, il représente ce désir

et ne nous représente pas. Fromentin, Musset, malgré tous leurs dons,

parce qu'ils ont voulu laisser leur portrait à la postérité, l'ont

peint fort médiocre; encore nous intéressent-ils infiniment même par

là, car leur échec est instructif. De sorte que quand un livre n'est

pas le miroir d'une individualité puissante, il est encore le miroir de

défauts curieux de l'esprit. Penchés sur un livre de Fromentin ou sur

un livre de Musset, nous apercevons au fond du premier ce qu'il y a de

court et de niais, dans une certaine «distinction», au fond du second,

ce qu'il y a de vide dans l'éloquence.

Si le goût des livres croît avec l'intelligence, ses dangers, nous

l'avons vu, diminuent avec elle. Un esprit original sait subordonner la

lecture à son activité personnelle. Elle n'est plus pour lui que la

plus noble des distractions, la plus ennoblissante surtout, car, seuls,

la lecture et le savoir donnent les «belles manières» de l'esprit. La

puissance de notre sensibilité et de notre intelligence, nous ne

pouvons la développer qu'en nous-mêmes, dans les profondeurs de notre

vie spirituelle. Mais c'est dans ce contact avec les autres esprits

qu'est la lecture, que se fait l'éducation des «façons» de l'esprit.

Les lettrés restent, malgré tout, comme les gens de qualité de

l'intelligence, et ignorer certain livre, certaine particularité de la

science littéraire, restera toujours, même chez un homme de génie,

une marque de roture intellectuelle. La distinction et la noblesse

consistent dans l'ordre de la pensée aussi, dans une sorte de

franc-maçonnerie d'usages, et dans un héritage de traditions[15].

Très vite, dans ce goût et ce divertissement de lire, la préférence

des grands écrivains va aux livres des anciens. Ceux mêmes qui

parurent à leurs contemporains le plus «romantiques» ne lisaient

guère que les classiques. Dans la conversation de Victor Hugo, quand il

parle de ses lectures, ce sont les noms de Molière, d'Horace, d'Ovide,

de Regnard, qui reviennent le plus souvent. Alphonse Daudet, le moins

livresque des écrivains, dont l'œuvre toute de modernité et de vie

semble avoir rejeté tout héritage classique, lisait, citait,

commentait sans cesse Pascal, Montaigne, Diderot, Tacite[16]. On

pourrait presque aller jusqu'à dire, renouvelant peut-être, par cette

interprétation d'ailleurs toute partielle, la vieille distinction entre

classiques et romantiques, que ce sont les publics (les publics

intelligents, bien entendu) qui sont romantiques, tandis que les

maîtres (même les maîtres dits romantiques, les maîtres préférés

des publics romantiques) sont classiques. (Remarque qui pourrait

s'étendre à tous les arts. Le public va entendre la musique de M.

Vincent d'Indy, M. Vincent d'Indy relit celle de Monsigny[17]. Le public

va aux expositions de M. Vuillard et de M. Maurice Denis cependant que

ceux-ci vont au Louvre.) Cela tient sans doute à ce que cette pensée

contemporaine que les écrivains et les artistes originaux rendent

accessible et désirable au public, fait dans une certaine mesure

tellement partie d'eux-mêmes qu'une pensée différente les divertit

mieux. Elle leur demande, pour qu'ils aillent à elle, plus d'effort, et

leur donne aussi plus de plaisir; on aime toujours un peu à sortir de

soi, à voyager, quand on lit.

Mais il est une autre cause à laquelle je préfère, pour finir,

attribuer cette prédilection des grands esprits pour les ouvrages

anciens[18]. C'est qu'ils n'ont pas seulement pour nous, comme les

ouvrages contemporains, la beauté qu'y sut mettre l'esprit qui les

créa. Ils en reçoivent une autre plus émouvante encore, de ce que

leur matière même, j'entends la langue où ils furent écrits, est

comme un miroir de la vie. Un peu du bonheur qu'on éprouve à se

promener dans une ville comme Beaune qui garde intact son hôpital du

XVe siècle, avec son puits, son lavoir, sa voûte de charpente

lambrissée et peinte, son toit à hauts pignons percé de lucarnes que

couronnent de légers épis en plomb martelé (toutes ces choses qu'une

époque en disparaissant a comme oubliées là, toutes ces choses qui

n'étaient qu'à elle, puisque aucune des époques qui l'ont suivie n'en

a vu naître de pareilles), on ressent encore un peu de ce bonheur à

errer au milieu d'une tragédie de Racine ou d'un volume de Saint-Simon.

Car ils contiennent toutes les belles formes de langage abolies qui

gardent le souvenir d'usages ou de façons de sentir qui n'existent

plus, traces persistantes du passé à quoi rien du présent ne

ressemble et dont le temps, en passant sur elles, a pu seul embellir

encore la couleur.

Une tragédie de Racine, un volume des Mémoires de Saint-Simon

ressemblent à de belles choses qui ne se font plus. Le langage dans

lequel ils ont été sculptés par de grands artistes avec une liberté

qui en fait briller la douceur et saillir la force native, nous émeut

comme la vue de certains marbres, aujourd'hui inusités, qu'employaient

les ouvriers d'autrefois. Sans doute dans tel de ces vieux édifices la

pierre a fidèlement gardé la pensée du sculpteur, mais aussi, grâce

au sculpteur, la pierre, d'une espèce aujourd'hui inconnue, nous a

été conservée, revêtue de toutes les couleurs qu'il a su tirer

d'elle, faire apparaître, harmoniser. C'est bien la syntaxe vivante en

France au XVIIe siècle--et en elle des coutumes et un tour de pensée

disparus--que nous aimons à trouver dans les vers de Racine. Ce sont

les formes mêmes de cette syntaxe, mises à nu, respectées embellies

par son ciseau si franc et si délicat, qui nous émeuvent dans ces

tours de langage familiers jusqu'à la singularité et jusqu'à

l'audace[19] et dont nous voyons, dans les morceaux les plus doux et les

plus tendres, passer comme un trait rapide ou revenir en arrière en

belles lignes brisées, le brusque dessin. Ce sont ces formes révolues

prises à même la vie du passé que nous allons visiter dans l'œuvre

de Racine comme dans une cité ancienne et demeurée intacte. Nous

éprouvons devant elles la même émotion que devant ces formes abolies,

elles aussi, de l'architecture, que nous ne pouvons plus admirer que

dans les rares et magnifiques exemplaires que nous en a légués le

passé qui les façonna: telles que les vieilles enceintes des villes,

les donjons et les tours, les baptistères des églises; telles

qu'auprès du cloître, ou sous le charnier de l'Aitre, le petit

cimetière qui oublie au soleil, sous ses papillons et ses fleurs, la

Fontaine funéraire et la Lanterne des Morts.

Bien plus, ce ne sont pas seulement les phrases qui dessinent à nos

yeux les formes de l'âme ancienne. Entre les phrases--et je pense à

des livres très antiques qui furent d'abord récités,--dans

l'intervalle qui les sépare se tient encore aujourd'hui comme dans un

hypogée inviolé, remplissant les interstices, un silence bien des fois

séculaire. Souvent dans l'Évangile de saint Luc, rencontrant les deux

points qui l'interrompent avant chacun des morceaux presque en forme de

cantiques dont il est parsemé[20], j'ai entendu le silence du fidèle,

qui venait d'arrêter sa lecture à haute voix pour entonner les versets

suivants[21] comme un psaume qui lui rappelait les psaumes plus anciens

de la Bible. Ce silence remplissait encore la pause de la phrase qui,

s'étant scindée pour l'enclore, en avait gardé la forme; et plus

d'une fois, tandis que je lisais, il m'apporta le parfum d'une rose que

la brise entrant par la fenêtre ouverte avait répandu dans la salle

haute où se tenait l'Assemblée et qui ne s'était pas évaporé depuis

dix-sept siècles.

Que de fois, dans la Divine Comédie, dans Shakespeare, j'ai eu cette

impression d'avoir devant moi, inséré dans l'heure présente, actuel,

un peu du passé, cette impression de rêve qu'on ressent à Venise sur

la Piazzetta, devant ses deux colonnes de granit gris et rose qui

portent sur leurs chapiteaux grecs, l'une le Lion de Saint-Marc, l'autre

saint Théodore foulant aux pieds le crocodile,--belles étrangères

venues d'Orient sur la mer qu'elles regardent au loin et qui vient

mourir à leurs pieds, et qui toutes deux, sans comprendre les propos

échangés autour d'elles dans une langue qui n'est pas celle de leur

pays, sur cette place publique où brille encore leur sourire distrait,

continuent à attarder au milieu de nous leurs jours du XIIe siècle

qu'elles intercalent dans notre aujourd'hui. Oui, en pleine place

publique, au milieu d'aujourd'hui dont il interrompt à cet endroit

l'empire, un peu du XIIe siècle, du XIIe siècle depuis si longtemps

enfui, se dresse en un double élan léger de granit rose. Tout autour,

les jours actuels, les jours que nous vivons circulent, se pressent en

bourdonnant autour des colonnes, mais là brusquement s'arrêtent,

fuient comme des abeilles repoussées; car elles ne sont pas dans le

présent, ces hautes et fines enclaves du passé, mais dans un autre

temps où il est interdit au présent de pénétrer. Autour des colonnes

roses, jaillies vers leurs larges chapiteaux, les jours actuels se

pressent et bourdonnent. Mais, interposées entre eux, elles les

écartent, réservant de toute leur mince épaisseur la place inviolable

du Passé:--du Passé familièrement surgi au milieu du présent, avec

cette couleur un peu irréelle des choses qu'une sorte d'illusion nous

fait voir à quelques pas, et qui sont en réalité situées à bien des

siècles; s'adressant dans tout son aspect un peu trop directement à

l'esprit, l'exaltant un peu comme on ne saurait s'en étonner de la part

du revenant d'un temps enseveli; pourtant là, au milieu de nous,

approché, coudoyé, palpé, immobile, au soleil.

MARCEL PROUST

Sésame et les lys: des trésors des rois, des jardins des reines · 第 2 / 16 段