XIII

La paix conclue avec Abd-el-Kader avait du moins cet avantage qu'elle

nous permettait de concentrer tous nos efforts du côté de Constantine.

Dès le 23 juillet 1837, le général Damrémont se transporte à Bone. Les

instructions du ministère étaient de tâcher d'abord d'obtenir

satisfaction, sans recourir aux armes. «Jusqu'au dernier moment,

écrivait M. Molé, la paix plutôt que la guerre.» Le gouverneur s'y

conformait d'autant plus volontiers, que l'intérêt politique ne lui

paraissait pas être d'abaisser ou de détruire le seul rival possible

de l'émir. Des ouvertures sont donc faites à Ahmed: on lui demande de

se reconnaître vassal de la France, à laquelle il payera tribut, et

dont il fera flotter le pavillon au-dessus du sien, dans les occasions

solennelles. Le bey semble d'abord se prêter aux négociations; mais

c'est pour nous endormir et gagner la mauvaise saison. Au fond, malgré

sa couardise personnelle, il est résolu à résister; l'expérience de

l'année précédente lui donne confiance; il compte sur des secours que

la Porte doit lui faire parvenir par Tunis; enfin l'exemple

d'Abd-el-Kader n'est-il pas là pour lui faire croire qu'on a profit à

nous tenir tête? Aussi, quand le général Damrémont, las de ses

réponses dilatoires, le met en demeure de choisir entre la soumission

et la guerre, il lève le masque et se prononce pour la guerre. Force

est bien alors au ministère d'ordonner l'expédition.

Déjà le mois de septembre est entamé: on approche de l'automne qui

nous a été une première fois si fatal, et cependant nous sommes loin

d'être prêts. Sans doute Guelma a été fortement occupé, et un camp

établi à Medjez-Amar, au passage de la Seybouse, pour rapprocher de

Constantine notre base d'opération: mais combien d'autres préparatifs

ont été négligés, parce que l'on comptait sur une solution pacifique!

On est loin d'avoir rassemblé ce qu'il faut d'hommes et de matériel.

Pour rattraper le temps perdu, tous, ministre, gouverneur, agents

divers, déploient, en France comme en Afrique, une activité fiévreuse.

En même temps, une escadre vient s'embosser devant Tunis et barre le

chemin aux secours envoyés par les Turcs. Mais à chaque pas on se

trouve ralenti ou empêché par quelque obstacle. La fièvre sévit au

camp de Medjez-Amar. Bientôt, c'est le choléra qui éclate, décimant

les troupes, à mesure qu'elles arrivent, et entravant les transports

par les exigences de la police sanitaire; 2,400 malades encombrent les

hôpitaux de Bone. Il n'est pas jusqu'à la peste qui ne nous menace par

Tunis. Enfin divers signes annoncent le commencement de la saison des

pluies. La préparation est encore bien imparfaite, mais l'attente est

pleine de périls. Le général Damrémont se décide donc à jouer la

partie avec les moyens dont il dispose. L'ordre de départ est donné

pour le 1er octobre 1837.

Le corps expéditionnaire compte environ dix mille combattants.

L'artillerie, dont le rôle doit être capital, comprend 16 pièces de

campagne et 17 de siége, dont 4 canons de vingt-quatre. La cavalerie

est peu nombreuse. Chaque fantassin porte, outre huit jours de vivres

et 60 cartouches, un fagot et un grand bâton tenu à la main, pouvant

servir à faire cuire trois fois la soupe. Les divers services sont

loin d'être au complet: les vivres ne sont assurés que pour deux

semaines; chaque canon n'est approvisionné qu'à deux cents coups et

même moins; les jours et les boulets sont comptés. Mais si le matériel

laisse à désirer, le moral est excellent. Il y a là des officiers

d'élite et aussi beaucoup de vieux soldats d'Afrique, mêlés à de

jeunes volontaires pleins, d'ardeur. Chacun a brigué l'honneur de

prendre part à cette expédition; noble émulation dont l'exemple était

donné sur les marches du trône. Dès l'origine, le duc d'Orléans avait

sollicité le commandement de l'entreprise; le duc de Nemours de son

côté avait fait valoir qu'ayant assisté au revers, il avait droit

d'être à la revanche; enfin le prince de Joinville, alors sur

l'escadre envoyée à Tunis, comptait bien s'en échapper à temps, pour

être aussi de la fête. Les ministres ne laissaient pas que d'être

embarrassés de ces jeunes ardeurs. Quand la vie du Roi était, chaque

jour, menacée par des assassins, fallait-il laisser s'exposer, à la

fois, les trois princes en état de porter les armes? Dans la

difficulté de choisir entre eux, il fut décidé qu'aucun d'eux ne

ferait partie de l'expédition. À cette nouvelle, le duc d'Orléans

accourt, se plaint au Roi, fait valoir auprès des ministres le droit

d'un prince de risquer sa vie pour l'honneur du drapeau, et obtient,

après une discussion de cinq heures, qu'on lui rende sa place au

combat. Bientôt cependant, devant la tristesse de son frère cadet, il

lui cède généreusement cette place si enviée[666]. Le duc de Nemours

est donc mis à la tête d'une des quatre brigades; les trois autres

sont sous les ordres du général Trézel, du général Rulhière et du

colonel Combes. Le commandement supérieur appartient au gouverneur, le

général Damrémont. Pour diriger l'artillerie, on est allé chercher

dans sa retraite le général Valée, le «premier artilleur de l'Europe»,

dit le duc d'Orléans; il venait faire sa dix-septième campagne et son

vingt-deuxième siége, se mettant avec abnégation sous les ordres d'un

commandant en chef qui n'était que capitaine quand lui-même avait déjà

ses épaulettes de général. À la tête du génie, était le général

Rohault de Fleury. Tous, officiers et soldats, sont pleins d'entrain,

sentant la difficulté, mais aussi l'importance et, pour ainsi dire,

la solennité patriotique de la mission dont ils se trouvent chargés.

Ce n'est pas seulement la France qui attend d'eux une revanche

nécessaire à l'honneur de ses armes; c'est l'Europe, rendue attentive

par le douloureux retentissement du désastre de l'année précédente,

qui a envoyé ses officiers pour assister à cette seconde expédition,

et qui se dispose à mesurer, d'après cette épreuve, l'énergie

militaire dont la France est encore capable.

[Note 666: Sur le moment même, le duc d'Orléans a raconté cet incident

au général Damrémont, dans une lettre qui fait singulièrement honneur

à son caractère et à son coeur. Après avoir exposé comment il avait

arraché le consentement du Roi, le prince fait discrètement allusion

au chagrin et aux plaintes de son frère, au «désespoir» de son père et

de sa famille; il rapporte comment devant cette preuve que «son départ

compromettait l'union de sa famille, il était tombé dans un état

d'angoisse inexprimable», et s'était décidé à remettre au duc de

Nemours cette lettre pour le Roi: «Sire, j'ai reçu de votre main la

plus grande faveur que je puisse espérer pour ma carrière; votre bonté

m'est acquise. Plus elle a été grande, plus vous m'avez sacrifié vos

scrupules, plus les miens s'élèvent, et j'éprouve maintenant,

au-dessus du désir de mon propre avancement, le besoin de ne pas

augmenter votre inquiétude et peut-être votre danger, et de ne pas

fausser mes rapports avec mon frère Nemours. Vous consentirez que ce

soit à moi qu'il doive le pas que je vous demande de lui faire faire,

comme c'est à vous seul que j'ai voulu devoir le commandement de

l'expédition de Constantine. J'y renonce pour que Nemours fasse la

campagne. Dieu seul et moi saurons jamais ce que, depuis trente heures

d'angoisses, ce sacrifice m'a coûté. Le monde dira que j'ai reculé

devant le commandement de l'expédition, que j'ai été fort attrapé

qu'on me l'ait accordé, et que, sous un faux prétexte de générosité,

je me suis exempté de la corvée. Je supporterai cette cruelle

humiliation avec la liberté de coeur et d'esprit d'un homme résigné à

perdre un immense avantage personnel, si, à ce prix, il assure l'union

de sa famille, le repos de son père qu'il sait être cruellement

troublé, et s'il calme le coeur de sa mère... Je trouverai quelque

consolation à ma tristesse si, dans la fermeté et le sang-froid avec

lequel je supporterai tout, jusqu'aux propos qui viendront empoisonner

cette blessure, vous voyez une garantie de ce que j'eusse fait dans la

mission que vous m'aviez confiée. Mon frère Nemours ignore totalement

ce que je vous écris; j'ai voulu que ce fût vous qui le lui

apprissiez, Sire, et je vous demande de permettre que lui et moi nous

gardions le silence sur ce qui s'est passé entre nous...» Le jeune

prince terminait ainsi sa lettre au général Damrémont: «Maintenant, je

succombe presque sous le poids de mon chagrin; car je n'ai pas changé

d'opinion sur les IMMENSES avantages personnels que m'offrait le

commandement de l'expédition, et je ne serai probablement récompensé

d'un sacrifice qui laissera des traces profondes dans ma vie, que par

la croyance généralement répandue que j'ai reculé, que je sais montrer

de l'ardeur de loin, mais que quand il faut quitter ma patrie je n'y

suis plus, que je suis un cheval qui piaffe sur place, qui hennit,

mais qui n'avance pas! Je supporterai cette odieuse situation et je

m'appuierai sur l'estime de ceux qui ont lu dans mon coeur et jugé les

nobles motifs qui m'ont guidé. Puis, par mon travail et mon énergie,

je reconquerrai peut-être dans plusieurs années d'efforts ce que

j'aurais pu acquérir d'une seule fois...--_Dix heures du soir._ Je

reçois la réponse du Roi. Mon premier soin est de vous recommander mon

frère. Vous le connaissez déjà, vous serez content de lui, et ce sera

mettre quelque baume sur mes plaies que de le placer dans les

situations les plus propres à ce qu'il se distingue et à ce qu'il

prouve ce qu'il y a en lui. Vous méconnaissez assez pour savoir

qu'aucun sentiment d'envie ne trouve place dans mon coeur, et je me

hâte d'aller au-devant de cette pensée: je vous souhaite toute la

gloire possible...» (_L'Algérie de 1830 à 1840_, par M. Camille

ROUSSET, t. II, p. 230 à 241.)]

La première journée de marche est difficile. Il faut gravir des pentes

rapides. La pluie tombe. Les voitures n'avancent qu'avec peine sur un

sol détrempé. Le général Valée est vu à pied, un fouet à la main,

excitant les attelages. Heureusement, le mauvais temps ne dure pas, et

les journées suivantes sont moins pénibles. Le convoi, bien que ne

contenant pas même le nécessaire, avait une lieue et demie de long: on

conçoit l'effet que pourrait produire, sur une colonne ainsi allongée,

une attaque des Arabes; mais ceux-ci, qui comptent nous voir échouer

encore devant les murs de Constantine, n'inquiètent pas notre marche

et travaillent seulement à nous rendre la retraite impossible, en

détruisant toutes les ressources du pays. Vers la fin, arrivés à ces

plateaux où leurs devanciers ont tant souffert l'année précédente, nos

soldats retrouvent la pluie, la boue, et aussi les lugubres vestiges

du désastre qu'ils viennent venger: ici, les débris du convoi pillé

par les Arabes; plus loin, les ossements blanchis de Français

décapités.

Le 6 octobre au soir, l'armée se trouve en face de Constantine. Sur

les remparts, sur les toits, autour d'immenses bannières rouges, se

presse une population nombreuse qui accompagne de ses cris de guerre

le fracas du canon. Tout annonce la résolution d'une défense

énergique. Depuis l'année précédente, la place est devenue plus

formidable encore; les points reconnus faibles ont été fortifiés. La

garnison, commandée par le brave Ben-Aïssa, est composée de soldats

turcs et kabyles, et renforcée par une milice urbaine. Soixante-trois

bouches à feu sont servies par des canonniers recrutés, un à un, pour

leur adresse. Au dehors, Ahmed, qui a préféré prudemment ne pas

s'enfermer dans la ville, tient la campagne avec dix mille cavaliers.

Pour triompher de tels obstacles, quels sont nos moyens? Nous avons

moins de soldats, moins de canons que l'ennemi. Une chose nous manque

plus encore que le nombre, c'est le temps; la limite de nos

approvisionnements nous place dans cette alternative, ou de vaincre en

quelques jours strictement comptés, ou de périr. Et puis le mauvais

temps est venu, la pluie glaciale, les bourrasques et la boue. Presque

tous les chevaux succombent. La fièvre et la dyssenterie sévissent

parmi les soldats. Les difficultés sont telles que quelques-uns

parlent de retraite; la question est débattue dans une sorte de

conseil de guerre; l'avis qui prévaut est que l'honneur ne permet pas

de reculer.

Les commandants ont vite reconnu que le seul point attaquable est

Coudiat-Aty, sorte d'isthme par lequel l'îlot rocheux de Constantine

communique avec les plateaux environnants. Pour gagner du temps, on

supprime les gradations et les précautions d'usage: les batteries sont

placées tout de suite aux distances où l'on n'arrive d'ordinaire qu'à

la fin d'un siége; on exécute de plein jour des travaux qui en

d'autres circonstances eussent été faits de nuit. Le roc ou la boue

liquide ne permettent pas d'établir des abris; peu importe, on avance

à découvert. Les travailleurs, pour ne pas interrompre leur besogne,

se laissent fusiller sans riposter. Les gros canons, qu'il faut

traîner dans la boue, sur des pentes abruptes, à travers des torrents

grossis, s'embourbent, se renversent; les soldats les tirent ou les

relèvent, sous le feu de l'ennemi. Pendant ce temps, sorties

impétueuses et acharnées de la garnison, attaques répétées de l'armée

du dehors; mais tout est repoussé.

Le 11, après quatre jours de ces efforts surhumains, les batteries de

brèche sont installées. L'heure est grave: il n'y a que deux cents

coups à tirer par pièce. Sera-ce assez pour ouvrir un accès dans la

place? Tout d'abord, les boulets semblent sans effet sur l'épaisse

muraille. L'armée regarde, silencieuse et inquiète. Enfin, un coup

d'obusier, pointé par le général Valée, détermine un commencement

d'éboulement. Les soldats saluent d'un cri de joie ce qui leur promet

un prochain assaut. Toutefois, avant de recourir à ce moyen extrême,

le général Damrémont fait proposer aux assiégés une capitulation. «Si

les chrétiens manquent de poudre, répond-on à notre parlementaire,

nous leur en enverrons; s'ils n'ont plus de biscuit, nous partagerons

le nôtre avec eux; mais tant qu'un de nous sera vivant, ils ne

prendront pas Constantine.»--«Voilà de braves gens, s'écrie le général

Damrémont en recevant cette réponse; eh bien, l'affaire n'en sera que

plus glorieuse pour nous.»

Le 12, nouvelle batterie de brèche, plus rapprochée du rempart. En s'y

rendant avec le duc de Nemours, le général en chef suivait un chemin

exposé au feu de la place. Un premier boulet passe sur sa tête. Comme

on l'engage à hâter le pas. «C'est égal», répond-il. Au même moment,

ricoche un autre boulet qui le tue. À côté de lui, le général

Perrégaux, son chef d'état-major général, est aussi frappé

mortellement d'une balle. La funèbre nouvelle se répand aussitôt:

l'armée est douloureusement émue; mais elle a confiance dans le

général Valée, appelé, par ancienneté de grade, à remplacer le général

Damrémont.

Dans la soirée du 12, la brèche est reconnue praticable et l'assaut

annoncé pour le lendemain matin, vendredi 13. L'avis est reçu avec

transport par le soldat. C'est la fin de ses souffrances; il n'ignore

pas que l'affaire sera chaude et rude; il sait aussi que l'artillerie a

dépensé tous ses boulets, que les vivres sont presque épuisés, et qu'un

échec serait un désastre; mais il est résolu à vaincre. Tous les corps

se disputent l'honneur de monter à la brèche. Il faut que le général en

chef forme trois colonnes d'assaut, où les divers régiments sont

représentés. Le général Valée fait appeler La Moricière, qui doit

commander la première colonne. «--Colonel, lui dit-il, êtes-vous bien

sûr que la colonne que vous commanderez sera énergique jusqu'à la

fin?--Oui, mon général, j'en réponds!--Êtes-vous bien sûr que toute

votre colonne fera le trajet de la batterie à la brèche sans tirailler

et sans s'arrêter?--Oui, mon général, pas un homme ne s'arrêtera, pas un

coup de fusil ne sera tiré.--Combien pensez-vous que vous perdrez

d'hommes dans le trajet?--La colonne sera forte de quatre cent cinquante

hommes. J'ai calculé cette nuit qu'il ne se tirait pas en avant de la

brèche plus de quatre cents coups par minute; le quinzième au plus des

coups pourront porter; je ne perdrai pas plus de vingt-cinq à trente

hommes.--Une fois sur la brèche, vous avez calculé quelles seront vos

pertes?--Cela dépendra des obstacles que nous rencontrerons. L'assiégé

aura dans ce moment-là un grand avantage sur nous; la moitié de la

colonne sera vraisemblablement détruite.--Pensez-vous que, cette moitié

étant détruite, l'autre moitié ne fléchira pas?--Mon général, les trois

quarts seraient-ils tués, fussé-je tué moi-même, tant qu'il restera un

officier debout, la poignée d'hommes qui ne sera pas tombée pénétrera

dans la place et saura s'y maintenir.--En êtes-vous sûr, colonel?--Oui,

mon général.--Réfléchissez, colonel.--J'ai réfléchi, mon général, et je

réponds de l'affaire sur ma tête.--C'est bien, colonel; rappelez-vous et

faites comprendre à vos officiers que demain, si nous ne sommes pas

maîtres de la ville à dix heures, à midi nous sommes en retraite.--Mon

général, demain à dix heures nous serons maîtres de la ville ou morts.

La retraite est impossible; la première colonne d'assaut du moins n'en

sera pas[667].» De leur côté, les défenseurs de Constantine, nullement

découragés, préparent la défense, élèvent des barricades, crénellent les

maisons; puis, ce travail fait, immobiles à leur poste, ils passent la

nuit en prière; pendant ce temps, dans l'intérieur de la ville, les

vieillards, les femmes, les enfants, réunis sur les places publiques,

répondent en choeur aux chants des muezzins.

[Note 667: _L'Algérie de 1830 à 1840_, par Camille ROUSSET, t. II, p.

281 à 283.]

Le lendemain matin, 13 octobre, la pluie a cessé, le soleil

brille.--«Enfoncé Mahomet! Jésus-Christ prend la semaine!» s'écrie le

troupier français. On tire les derniers boulets, et la première

colonne, La Moricière en tête, s'élance sur la brèche, atteint le

sommet en quelques instants et y plante le drapeau tricolore. Mais, le

rempart franchi, loin de pouvoir pénétrer dans la ville, nos soldats

se trouvent arrêtes dans un chaos, sans issue, de constructions et de

ruines informes; fusillés de toutes parts, ils n'avancent qu'à coups

de hache et de marteau. On se bat à terre, on se bat dans les maisons,

on se bat jusque sur les toits. Cette terrible lutte durait depuis

quelque temps, et la petite troupe progressait lentement, quand, sous

ses pieds, se produit une explosion formidable, renversant et

détruisant tout dans un vaste rayon. C'est un magasin à poudre qui

vient de sauter. Beaucoup des assaillants, dont presque tous les

officiers de la première colonne, sont écrasés ou mutilés: la

Moricière gît par terre, blessé et aveuglé. Les soldats qui sont

parvenus à se tirer des décombres, la figure brûlée, sans cheveux,

dégouttants de sang, les vêtements en lambeaux et les chairs

pantelantes, se précipitent vers la brèche, criant à leurs camarades

de la seconde colonne qui arrivent: «Sauvez-vous, sauvez-vous! nous

sommes perdus, tout est miné!» À cette vue, à ces cris, les nouveaux

venus s'arrêtent hésitants. C'est l'instant critique. Le colonel

Combes, le chef de bataillon Bedeau, le capitaine de Saint-Arnaud et

d'autres braves agitent leurs épées et s'élancent, en poussant de

toutes leurs forces le cri: «En avant, en avant!» Les soldats

entraînés les suivent, se précipitent à leur tour dans l'effroyable

cratère, et reprennent l'attaque, en passant sur les cadavres

défigurés de leurs camarades. Les Turcs et les Kabyles, qui résistent,

pied à pied, avec un grand courage, sont contraints de reculer. Ils ne

le font pas sans nous tuer beaucoup de monde. Le colonel Combes est

atteint de deux balles en pleine poitrine; il donne ses derniers

ordres et, toujours debout, vient faire son rapport au général Valée.

«Ceux qui ne sont pas blessés mortellement, ajoute-t-il, pourront se

réjouir d'un aussi beau succès; pour moi, je suis heureux d'avoir

encore pu faire quelque chose pour le Roi et pour la France.--Mais

vous, colonel, s'écrie le duc de Nemours, vous êtes donc blessé?--Non,

Monseigneur, je suis mort.» Puis il se livre aux mains des

chirurgiens; deux jours après il était mort.

Cependant les Français continuent à arriver dans la ville, par petits

paquets, afin d'éviter l'encombrement. Le général Rulhière prend la

direction de l'attaque, pour lui donner de l'ensemble. Notre succès se

dessine de plus en plus. Il était près de dix heures, et ce terrible

combat avait commencé à sept heures. L'un des acteurs de ce drame, le

capitaine de Saint-Arnaud, écrivait, le lendemain, à son frère:

«Figure-toi tout ce qu'il y a de plus épouvantable au monde, de l'avis

même des vieux guerriers de l'empire: une résistance admirable; des

hommes qu'il fallait tuer deux fois; une ville prise à la baïonnette

sous un feu écrasant, maison par maison, rue par rue, et ce massacre,

de part et d'autre, durant trois heures[668].» Enfin l'héroïque

obstination de nos soldats l'emporte. Des hommes sans armes, portant

un papier blanc au bout d'un bâton, se présentent au général Rulhière:

c'est la ville qui se rend; la résistance est brisée. À ce même

moment, beaucoup d'habitants, fuyant épouvantés, cherchent à

s'échapper de la ville par le ravin à pic qui l'entoure; ces

malheureux se poussent les uns les autres, et tombent, en une

effroyable cascade humaine, au fond du gouffre: plus de deux cents

cadavres s'y écrasent, après avoir laissé des lambeaux de chair aux

aspérités du roc. Cependant le combat a cessé partout. Les vainqueurs

couronnent les toits des édifices et, se tournant vers leurs camarades

demeurés en dehors des murailles, leur annoncent le succès par un long

cri de: Vive le Roi! Le général en chef vient occuper le palais du

bey, avec le duc de Nemours, et donne l'ordre d'arrêter partout le

pillage. Du haut d'une colline, Ahmed a regardé l'assaut: à la vue du

drapeau tricolore qui flotte sur la kasba, il sent que tout est perdu,

verse des larmes, pousse des imprécations, et s'enfuit vers les monts

Aurès, suivi seulement de quelques cavaliers.

[Note 668: _Lettres du maréchal de Saint-Arnaud_, t. I. Lettre du 14

octobre 1837.]

Nous sommes maîtres de Constantine. Qu'en faire? L'abandonner? on n'y

peut songer après avoir eu tant de mal à s'en emparer. La garder? Mais

comment laisser à la garnison les vivres et les munitions nécessaires,

alors que l'armée n'en a pas pour elle-même et qu'elle n'a plus de

chevaux pour en envoyer chercher à Medjez-Amar? D'ailleurs, eût-on

approvisionné une première lois cette garnison, comment la ravitailler

ensuite? Ne sera-ce pas un autre Tlemcen, plus éloigné encore de la

côte? La sage politique du général Valée trouve tout de suite la

meilleure solution. Il s'applique, par sa modération équitable, à

rassurer et à gagner les indigènes, et obtient d'eux ce que la

victoire elle-même ne suffit pas à procurer en Algérie, des vivres.

Trente et un chefs des tribus voisines viennent faire leur soumission

et offrir leurs services. En même temps, le 17 octobre, l'armée,

victorieuse, mais épuisée, a le bonheur d'ouvrir les portes de

Constantine à une petite colonne française, escortant un convoi de

ravitaillement: cette colonne était partie de Medjez-Amar, aussitôt

après l'arrivée de renforts envoyés de France. Dans ses rangs, se

trouvait le jeune prince de Joinville, inconsolable de n'avoir pu

prendre part à l'assaut, mais devant trouver bientôt sa revanche au

Mexique. Dès lors, le général Valée peut revenir à Bone; il laisse à

Constantine une garnison de deux mille cinq cents hommes,

approvisionnée pour cinq mois, et--ce qui vaut mieux encore--en bons

rapports avec les populations du voisinage. Ahmed d'ailleurs n'a rien

d'un Abd-el-Kader.

Le retour s'accomplit au milieu de populations soumises, sans

obstacles, mais non sans souffrances. L'armée traîne un long et

douloureux convoi de malades et de blessés. La pluie tombe; le choléra

sévit, et chaque bivac est marqué par de vastes fosses remplies de

cadavres. Les vautours et les lions suivent la colonne, dans l'attente

de leur funèbre pâture. Le duc de Nemours, qui a sollicité pour sa

brigade l'honneur de former l'arrière-garde, est admirable de

sollicitude compatissante et d'active fermeté. Enfin, le 3 novembre,

un peu plus d'un mois après son départ, l'armée se retrouve sous les

murs de Bone. Les rapports officiels accusent cinq cent

quarante-quatre blessés et cent cinquante-trois tués: parmi ces

derniers, sont le général en chef et son chef d'état-major[669].

[Note 669: On remarqua la proportion considérable des officiers

frappés. Dans l'assaut, notamment, ils figurèrent pour un quart, et

les sous-officiers pour un autre quart.]

La France entière salua avec une émotion joyeuse l'exploit de cette

petite armée, dont le général Valée, vétéran des guerres de l'empire,

pouvait dire qu'elle «venait d'égaler ce qu'il avait vu de plus beau

dans sa longue carrière». Et le Roi ajoutait, du haut du trône: «La

victoire a plus fait quelquefois pour la puissance de la France,

jamais elle n'a élevé plus haut la gloire et l'honneur de ses armes.»

On oubliait, dans la fierté de ce lustre nouveau, et la tristesse de

l'échec de l'année précédente, et la déception toute récente du traité

de la Tafna. Le général Valée reçut le bâton de maréchal et le titre

de gouverneur général. Le corps du général Damrémont, rapporté en

France, y fut reçu avec les honneurs militaires et inhumé à l'hôtel

des Invalides.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 3 / 7) · 第 81 / 95 题