XIV

Le traité de la Tafna, d'une part, l'écrasement du bey de Constantine,

d'autre part, procurèrent à nos possessions africaines une paix

relative qui devait durer jusque vers la fin de 1839. Ces deux années

ne furent pas cependant, pour l'armée française, une époque de repos

et d'inaction. Le maréchal Valée résolut d'employer le loisir que lui

laissait la paix, à s'établir fortement dans le territoire réservé à

la France. Sur les moyens à employer, il s'était fait un système. En

parcourant l'Algérie, il avait remarqué qu'un seul conquérant avait

laissé sa marque, imprimée en caractères ineffaçables, sur ce, sol

tant de fois dévasté; c'était le peuple romain. Ne retrouvait-on pas

cette marque dans les restes de villes et de routes qui avaient tant

de fois étonné nos soldats au milieu d'un pays devenu presque désert?

Le maréchal estima que, pour dominer des populations peu changées

depuis Jugurtha, il fallait procéder à la romaine, créer aussi des

routes et des villes, le plus souvent aux mêmes endroits, et y

employer les bras de nos soldats transformés en nouveaux légionnaires.

Le gouverneur exposait en ces termes son plan au président du

conseil: «Je veux que la France refasse l'Afrique romaine. Tant que la

confiance du Roi me maintiendra dans le poste que j'occupe, je

m'efforcerai de créer des villes, d'ouvrir des voies de communication.

Sous mes ordres, l'armée ne parcourra pas à l'aventure les provinces

africaines, sans laisser plus de traces, après elle, que n'en laissent

les bateaux à vapeur de la Méditerranée. J'irai lentement, mais je ne

reculerai jamais. Partout où je poserai le pied de la France, je

formerai des établissements durables. Les villes qui existent encore,

je les agrandirai. Je leur donnerai une prospérité inconnue sur cette

terre, depuis bien des siècles, et, si la Providence me donne le temps

d'accomplir cette oeuvre, je laisserai sur le sol africain des traces

profondes de mon passage[670].»

[Note 670: Éloge du maréchal Valée, prononcé à la Chambre des pairs

par le comte Molé, dans la séance du 5 août 1847.]

Pour livrer ce nouveau genre de combats, le maréchal Valée disposait

d'environ quarante-cinq mille hommes. Le gouvernement, en dépit des

promesses de réduction faites naguère aux commissions du budget,

consentait à laisser l'armée au chiffre qu'elle avait atteint lors de

l'expédition de Constantine. Il eût hésité à mécontenter le maréchal,

qui, de manières assez rudes avec tout le monde, ne ménageait pas les

ministres et semblait toujours prêt à leur mettre le marché à la main,

au cas où il n'eût pas obtenu d'eux ce dont il croyait avoir besoin. À

cette époque, d'ailleurs, la Chambre, sans avoir encore dépouillé

toutes ses préventions, était devenue moins parcimonieuse. On put s'en

apercevoir, en juin 1838, lors de la discussion du budget: le

ministère proposait, pour l'Afrique, une augmentation de crédits de

près de neuf millions; malgré les vives attaques de MM. Duvergier de

Hauranne, Jaubert et Desjobert, ces crédits furent votés à une grande

majorité. Vers la même époque, M. Jouffroy publiait, sous ce titre:

_De la politique de la France en Afrique_, une étude remarquable qui

montrait ce qu'étaient devenues, sur cette question, les idées de la

partie la plus éclairée du monde parlementaire. Après avoir proclamé

que «l'Afrique était, en ce moment, la plus grande affaire de la

France», il constatait que la question de la conservation de la

conquête avait été définitivement tranchée par l'instinct national,

malgré l'hésitation des Chambres. «Aujourd'hui, disait-il, ce jugement

est accepté. Chambres et cabinet, tous s'y résignent, et ceux qui ont

le plus hautement conseillé l'abandon de l'Afrique n'en demandent plus

maintenant que l'occupation prudente et limitée.» Non sans doute que

l'auteur se fît illusion sur les difficultés que devaient présenter la

soumission et la pacification de ce pays: «Il est possible, disait-il,

qu'un demi-siècle n'en voie pas la fin; il y faudra chaque année des

hommes et des millions.» Mais l'oeuvre lui paraissait valoir ces

efforts et ces sacrifices. «Dire qu'Alger est une colonie,

ajoutait-il, c'est mal parler; Alger est un empire, un empire en

Afrique, un empire sur la Méditerranée, un empire à deux journées de

Toulon. Or quand la Providence fait tomber un empire entre les mains

d'une nation puissante, ou le coeur de cette nation ne bat plus, et

ses destinées sur la terre sont accomplies, ou elle sent la grandeur

du don qui lui est fait, et le témoigne en le gardant. La France a

noblement subi cette épreuve; à l'enthousiasme avec lequel elle a

accepté sa conquête, à la fermeté avec laquelle elle l'a défendue, on

a vu que son rôle en ce monde n'était pas fini[671].»

[Note 671: _Revue des Deux Mondes_, 1er juin 1838.]

Dans la province d'Oran, nos possessions étaient à ce point réduites,

que l'initiative du maréchal Valée ne trouva guère à s'y exercer. Il

se borna à faire construire une belle route, taillée en corniche et en

galerie, d'Oran au fort de Mers-el-Kébir. Il y avait plus à faire dans

la province d'Alger: la partie de cette province laissée entre nos

mains fut transformée en une sorte de vaste place d'armes propre à

l'offensive comme à la défensive, avec poste central, villes

fortifiées aux coins, camps dans les intervalles, routes rayonnant

dans toutes les directions et chemin de ceinture. Ces travaux, qui

comprenaient la construction de cent lieues de voie carrossable, le

dessèchement de marais étendus, l'établissement de onze camps

retranchés, la fortification de deux villes, furent conduits avec

l'esprit de méthode, la forte impulsion, la volonté persévérante et

souvent même un peu obstinée qui distinguaient le maréchal: ils furent

terminés en deux ans. Peut-être n'étaient-ils pas aussi bien adaptés à

la guerre d'Afrique, qu'ils l'eussent été à une guerre européenne:

mais ils avaient, en tout cas, je ne sais quoi de solide, de durable,

de définitif, contrastant heureusement avec le provisoire hésitant

qui, depuis 1830, avait marqué presque toutes nos entreprises en

Afrique.

Dans la province de Constantine, l'oeuvre à accomplir était

considérable et malaisée. Il ne s'agissait plus d'établir fortement un

petit État européen à côté d'un grand État arabe; il s'agissait de

gouverner directement un vaste territoire et une nombreuse population

musulmane. Si l'armée française se contentait d'occuper la capitale,

si aucun pouvoir ne succédait à celui du bey dans le reste de la

province, l'indépendance des tribus dégénérerait en anarchie, et

l'anarchie ouvrirait la voie à Abd-el-Kader. Celui-ci comptait sur cet

héritage et le guettait. Or, le maréchal était bien résolu à tromper

son ambition. Il entendait que la France ne se laisserait pas jouer

comme dans les autres parties de la Régence, qu'elle seule aurait le

profit de sa difficile victoire et régnerait là où avait régné Ahmed.

Comment, avec une armée très-restreinte, soumettre et dominer un

territoire qui avait une largeur de cent lieues et une profondeur sans

limites? Le maréchal résolut ce problème, en se servant des cadres de

la société arabe. Dans toute la partie de la province où il

n'établissait pas d'autorités françaises, il laissa les tribus

s'administrer comme du temps des beys; elles payaient un impôt débattu

et convenu avec nous, recevaient de nos mains leurs kaïds, faisaient

certaines corvées en temps de paix, et fournissaient un contingent de

soldats en cas de guerre. La seule différence avec les Turcs était que

nous ne vendions pas le titre de kaïd au plus offrant, et que nous

tachions d'empêcher les malversations et les abus de pouvoir des

magistrats indigènes. Dans l'écrit déjà cité, où il exposait ses

projets de travaux, le maréchal disait encore: «Quant aux populations

indigènes, je veux les gouverner, et non les piller. J'appellerai

autour de moi l'aristocratie territoriale et religieuse. Je ferai

comprendre aux chefs des familles puissantes que, sous la protection

de la France, ils jouiront paisiblement de la part d'influence qui

leur appartient, qu'ils posséderont en toute sécurité les biens que

leur ont légués leurs pères. Je les placerai toujours sous la main

puissante du commandant de la province. Ils commanderont aux tribus,

mais l'autorité française veillera sur eux et présentera constamment

la France aux Arabes comme protégeant et maintenant les droits de

tous.» Grâce à l'application de ce programme, l'administration de la

province fut promptement organisée. L'impôt s'y percevait sans

résistance. Les chefs arabes, frappés de la force dont nous avions

fait preuve en nous emparant de Constantine, et de la modération avec

laquelle, après la victoire, nous respections leur organisation

sociale, reconnaissaient et secondaient notre pouvoir, administraient

en notre nom, combattaient même dans nos rangs. Au nombre de ces

grands devenus ainsi nos auxiliaires, étaient Ben-Aïssa, l'ancien

lieutenant du bey, l'intrépide défenseur de sa capitale; Ben-Gana, le

descendant des chérifs du désert; El-Mokrani, le plus noble entre les

nobles, et beaucoup d'autres; alliés sauvages sans doute, et dont

l'un, par exemple, envoyait, à titre d'hommage, au commandant

français, cinq cents paires d'oreilles humaines et son sabre ébréché à

force d'avoir frappé nos ennemis. Sous ce régime, la province de

Constantine n'échappa point à toute révolte. Dans quelques parties du

territoire, l'organisation n'était guère que nominale; les Kabyles

surtout, dont l'indépendance était particulièrement farouche, firent

plus d'une fois parler la poudre. Mais ce ne furent que des troubles

locaux et passagers; rien qui ressemblait à la guerre de race et de

religion que nous avions à soutenir, depuis tant d'années, dans

l'ouest de l'ancienne Régence.

En même temps que le maréchal organisait le gouvernement de la

province avec le concours des chefs indigènes, fidèle à son système,

il travaillait, par des créations de routes, de villes et de camps

retranchés, à donner à ce gouvernement une assiette forte et

indestructible. C'était la même oeuvre qu'autour d'Alger. Seulement,

dans la province de Constantine, la difficulté était bien autre, à

cause de l'étendue du territoire. Il y eut sans doute de fausses

démarches, une trop grande dispersion des efforts, une multiplication

fâcheuse des petits postes, appâts offerts aux convoitises pillardes

d'une population turbulente; mais, malgré tout, de grandes et utiles

choses furent accomplies, toutes avec ce caractère de durée et de

solidité romaines, qui était comme la marque des oeuvres du maréchal.

Tels furent la route directe de Constantine à la côte, et, au débouché

de cette route sur la mer, la résurrection de Stora et celle de

Rusicada, baptisée désormais Philippeville; l'occupation du port de

Djidjelli, peu fructueuse, il est vrai, pour le moment; la route de

Constantine à Milah et à Sétif, et les importants établissements

militaires créés sur ces deux points; enfin les efforts persévérants,

hardis, pour trouver et ouvrir une route reliant, par l'intérieur des

terres, Constantine et Alger; le maréchal attachait à cette route une

importance capitale; il y voyait un moyen de donner à nos possessions

si réduites de la province d'Alger un point d'appui et une force de

résistance contre les États de l'émir qui les pressaient au sud et à

l'ouest.

Cette vie de travaux, que le soldat acceptait avec une courageuse

abnégation, était moins glorieuse pour lui, mais non moins pénible ni

moins meurtrière que les combats. Chaque coup de pioche dans une terre

fermée depuis tant de siècles aux rayons du soleil, en dégageait des

miasmes souvent mortels. Tel régiment, le 11e de ligne, fut empoisonné

tout entier et détruit par les desséchements de Bouffarik; dans les

garnisons de certains camps de la province d'Alger, ceux de l'Arrach

et de l'Arba, tous les hommes sans exception tombèrent malades, et le

plus grand nombre périrent. Pendant l'été de 1839, la division d'Alger

comptait 2,000 hommes hors d'état de faire leur service et 1,000

convalescents. La division de Constantine pâtit plus encore, moins par

les petits combats qu'elle eut à livrer, que par l'excès des marches

et des travaux, par la multiplicité des points entre lesquels il lui

fallait entretenir des communications. Pour comble de souffrances,

dans plusieurs des camps où les troupes étaient éparpillées, les

malades n'avaient pour toute ambulance que des baraques en planches

disjointes ou de vieilles tentes mal closes; parfois ni médecins, ni

médicaments; pas même de paille ni d'eau. «Mais que pouvez-vous donc

faire ici?» demandait un général, en entrant dans un de ces réduits

infects qu'il se refusait à prendre pour un hôpital. «Nous mourons,

mon général», répondit simplement un des malades[672]. Les deux

campagnes de 1838 et 1839 ne coûtèrent pas moins de six mille morts à

l'armée d'occupation.

[Note 672: J'emprunte cette anecdote au livre de M. le duc d'Orléans.

Le jeune prince devait être, peu après, témoin de ces misères, et la

«violente amour» qu'il portait au soldat français ne lui permettait

pas d'en parler sans une émotion indignée.]

Les constructions de routes n'étaient pas les seules mesures par

lesquelles le gouvernement manifestait alors sa volonté de s'installer

définitivement en Afrique. En 1838, il obtint du Pape la création d'un

évêché à Alger, et un prêtre zélé du diocèse de Bordeaux, l'abbé

Dupuch, fut appelé à ce poste. À l'origine, les Français s'étaient

conduits, en Algérie, à peu près comme s'ils n'avaient pas de culte.

Le 1er mai 1831, jour de la fête du Roi, une messe militaire, célébrée

après la revue des troupes, dans une pauvre petite chapelle, avait été

remarquée des Arabes, comme étant le premier hommage à Dieu, auquel se

fussent associés leurs conquérants. Quand le nouvel évêque débarqua,

en 1838, il ne trouva à Alger qu'une seule église, desservie par un

seul prêtre, dépourvue des objets nécessaires au culte, et un

établissement de Soeurs; à Oran, un prêtre âgé et épuisé, succombant à

la tâche; à Bone, une chapelle misérable, un prêtre zélé, mais sans

ressource, et le commencement d'une communauté de Soeurs: rien autre

dans toutes nos possessions. Il y avait dans cette absence de religion

une indifférence explicable par l'état des esprits après 1830, et

aussi la crainte d'irriter le sentiment musulman. Crainte mal fondée,

car il résulte de tous les témoignages que les Arabes étaient étonnés

de notre impiété, et qu'elle nous diminuait à leurs yeux. «Vous êtes

des chiens; vous ne priez jamais Dieu», disait Abd-el-Kader à l'un de

ses prisonniers. Comme l'a très-bien observé M. Camille Rousset, ces

hommes «qui allaient à la mosquée ne pouvaient pas comprendre que des

chrétiens n'allassent pas à l'église». Quand, en 1832, on se décida à

affecter l'une des mosquées d'Alger au service du culte catholique,

«cette mesure, rapporte l'auteur des _Annales algériennes_, choqua

beaucoup moins les musulmans qu'on aurait pu le croire, car notre

indifférence religieuse était ce qui les blessait le plus; ils furent

bien aises de voir que nous consentions enfin à prier Dieu». Le

ministère Molé fut donc heureusement inspiré, quand, obéissant à une

pensée analogue à celle qui lui avait fait rouvrir Saint-Germain

l'Auxerrois et rétablir le crucifix des cours d'assises, il installa

le premier évêque d'Alger et assura ainsi à notre colonie le bienfait

d'une action religieuse qui lui avait jusqu'alors complétement manqué.

Pendant ce temps, que devenait Abd-el-Kader? Il profitait de la paix

pour consolider son empire. Tout ce qui lui portait ombrage, tout ce

qui pouvait devenir un foyer de révolte ou seulement d'indépendance,

il le supprimait. Les Turcs et les Coulouglis qui restaient encore à

Tlemcen, à Médéa, à Miliana, furent égorgés par ses ordres et sous ses

yeux. Apprenait-il qu'il y avait, dans quelque oasis lointaine, un

marabout en passe, par son prestige, de devenir un rival, il marchait

contre lui, et pour en avoir raison, il s'acharnait, en plein désert,

à un siége qui ne durait pas moins de six mois. Il n'était pas homme à

se contenter de détruire. Avec la triple autorité d'un prophète, d'un

prince et d'un général, il compléta l'organisation, déjà commencée par

lui, de l'État et de la société arabes. Dans cette oeuvre, où il

apportait l'instinct supérieur du gouvernement et une rare

intelligence des conditions propres à la race qu'il commandait, tout

convergeait vers un seul but: la guerre sainte contre les chrétiens.

L'État qu'il créait était un camp; la société qu'il constituait, une

armée. S'il travaillait à dépeupler les villes, s'il achevait par

exemple de démolir les restes de Tlemcen, c'était pour que les Arabes

fussent moins accessibles aux séductions de la civilisation

européenne, et aussi pour que, devenus plus nomades, ils fussent plus

insaisissables à l'ennemi, plus aptes au genre de guerre qu'il avait

deviné être seul efficace contre une armée européenne. En même temps

qu'il veillait à ce que chaque musulman eût un fusil et pût, au

premier appel, se transformer en soldat, il augmentait et exerçait ses

troupes régulières, instrument de son pouvoir pendant la paix, noyau

solide autour duquel, en cas de guerre, devaient se grouper les

éléments plus inconsistants fournis par la levée des tribus. Les

établissements de tous genres, manufactures d'armes, manutentions,

ateliers d'équipements, arsenaux, que nous avions trouvés ébauchés à

Mascara, et que nous avions alors détruits, l'émir les reconstruisit,

accrus et perfectionnés, à quarante lieues plus loin dans le sud, au

milieu de montagnes qu'il pouvait supposer être hors de notre portée.

Il usait, du reste, des relations créées par le traité, pour se faire

fournir par nous des quantités considérables d'armes, de plomb, de

poudre, ou pour se faire prêter des contre-maîtres et des ingénieurs.

Soigneux ainsi d'accumuler le matériel de la guerre prochaine, il

l'était plus encore d'y préparer le moral de son peuple: il exerçait

lui-même, avec une activité passionnée, l'apostolat du fanatisme;

changeant de cheval dans chaque tribu, il parcourait d'énormes

distances avec une rapidité inouïe, se montrait presque au même moment

sur les points les plus éloignés, produisait sur ses fidèles ébahis

l'effet d'une sorte d'apparition surnaturelle, et soufflait dans tous

les coeurs le feu de la haine contre le chrétien.

Tout en réclamant l'exécution du traité dans les clauses qui lui

profitaient, Abd-el-Kader ne se faisait pas scrupule de violer celles

qui le gênaient. Il retenait, par les mesures les plus rigoureuses,

les musulmans disposés à émigrer sur notre territoire, attirait de

force à lui les tribus établies dans nos lignes, monopolisait entre

ses mains le commerce indigène, et, pendant, qu'il se faisait fournir

par nous de la poudre et des armes, défendait, sous peine de mort, à

ses sujets de nous vendre les chevaux dont nous manquions. Le maréchal

n'avait pas d'illusion sur la durée de la paix; mais, tout entier à

son oeuvre d'installation et d'organisation, il ne croyait pas de

notre intérêt de hâter la rupture: ce sentiment lui faisait fermer

les yeux sur toutes ces infractions au traité. Enhardi, l'émir le

prenait sur un ton hautain et insolent, toutes les fois qu'il avait

une communication à nous faire. La situation du capitaine Daumas,

notre consul à Mascara, devenait intolérable; pas de jour où il

n'assistât à quelque violation des engagements pris envers nous, où il

n'eût à subir quelque impertinence, quelque marque de dédain.

Incapable de se renfermer dans les limites du domaine, pourtant si

étendu, qui lui avait été concédé, Abd-el-Kader faisait des pointes

jusque dans les environs de Bougie, pour fanatiser contre nous les

Kabyles. Il aspirait surtout à étendre son pouvoir dans la province de

Constantine: c'était alors sa principale ambition. Profitant d'une

obscurité du traité, il tâcha d'abord de se glisser entre cette

province et le petit territoire que nous occupions autour d'Alger: il

eût ainsi intercepté toute communication entre ces deux parties de nos

possessions. Si longanime que fût le gouverneur, il voulut s'opposer à

cette prétention. De là, des négociations, des contestations, dans

lesquelles l'émir se montra chaque jour plus intraitable, plus

arrogant, plus menaçant; il essaya même, sans succès, à la vérité, de

traiter, par-dessus la tête du maréchal, avec le gouvernement de

Paris. Ce n'étaient pas seulement les abords de la province de

Constantine qu'il songeait à occuper; il ne laissait pas échapper une

occasion de pénétrer dans la province elle-même. Peu après la prise de

sa capitale, Ahmed, ayant réuni quelques troupes, avait attaqué, dans

Biskra, à l'extrême sud de son ancien beylick, un chef arabe, rallié

aux Français; ce chef avait sollicité notre secours. Ne l'ayant pas

obtenu, il demanda aide à Abd-el-Kader, qui s'empressa d'envoyer

quelques-uns de ses lieutenants; les troupes d'Ahmed furent battues.

Ce fut le dernier coup porté au bey, dès lors réduit à mener une vie

vagabonde sur les frontières de Tunis. Mais nous n'eussions certes pas

gagné au change, à le voir remplacé par Abd-el-Kader. Les partisans de

l'émir cherchaient, en même temps, à s'établir dans la Medjana, autre

partie de la province. Pour arrêter ces diverses invasions, force fut

de livrer une série de petits combats, dans lesquels la division de

Constantine fut vaillamment secondée par ses auxiliaires indigènes.

Malgré tout, le traité n'était pas ouvertement rompu, la paix

subsistait encore; mais il eût fallu être bien aveugle pour croire à

sa durée. Des symptômes chaque jour plus graves révélaient la

fermentation des passions arabes; des pillards s'infiltraient de

nouveau dans nos lignes, tandis que les indigènes, restés sur notre

sol ou enrôlés dans nos rangs, semblaient contraints à la désertion ou

à la trahison par un pouvoir invisible. L'air se remplissait de

menaces mystérieuses. Les esprits réfléchis et clairvoyants ne s'y

trompaient pas. Un officier, déjà honorablement connu pour sa défense

de Tlemcen, le commandant Eugène Cavaignac, publiait alors, sous ce

titre: _De la Régence d'Alger, notes sur l'occupation_, un livre où il

annonçait la rupture inévitable. Il devenait en effet manifeste que la

coexistence pacifique d'une colonie française et d'un empire arabe

était un rêve irréalisable. Il n'y avait pas place pour les deux, en

Algérie. Ou bien les Français seraient jetés à la mer, ou ils

détruiraient le pouvoir qu'ils avaient eux-mêmes tant contribué à

élever. Alternative redoutable qui ne devait être tranchée qu'après

une nouvelle guerre, plus longue et plus rude encore que les

précédentes.

Si donc on jetait les yeux, en 1839, sur nos possessions africaines,

on n'avait pas l'impression d'une oeuvre terminée ou en voie de

l'être. Les dix années qui venaient de s'écouler semblaient même avoir

été presque entièrement dépensées en tâtonnements, en efforts

inconsistants et trop souvent stériles. Sauf dans la province de

Constantine, notre domination avait peu gagné, depuis la prise

d'Alger. Cependant, à bien regarder cette période, il est quelque

chose qui frappe plus encore qu'une si longue incertitude: c'est la

permanence de cette volonté anonyme, inconsciente, non raisonnée, plus

instinct encore que volonté, qui redressait, suppléait et dominait

toutes les erreurs du commandement militaire, toutes les négligences

du gouvernement, toutes les hostilités du Parlement. On ne savait

trop où était cet instinct, d'où il venait, comment il se manifestait,

quel pouvoir il avait à sa disposition, et cependant personne ne

songeait à en contester l'existence, nul n'osait le braver, et, tôt ou

tard, chacun finissait par lui céder. Lui seul était résolu et

persévérant, dans une question où presque tous hésitaient et

variaient. C'est lui qui voulait garder la conquête, quand les hommes

d'État auraient été tentés de l'abandonner; c'est lui qui poussait à

l'étendre, alors que les pouvoirs publics se flattaient de la limiter.

Lutte de tous les jours, quoique le plus souvent invisible, et dans

laquelle, plus encore que dans les combats d'Afrique, se décidait le

sort de notre future colonie. Et c'est parce que cet instinct

finissait en somme par avoir toujours le dessus, parce que les

résistances rencontrées par lui allaient s'affaiblissant, qu'on peut,

malgré tout, sortir de l'histoire de ces premières années avec une

impression de confiance. On sent que le jour, maintenant prochain, où

la cause de la conquête aura été définitivement gagnée, en France,

auprès des pouvoirs publics et de l'opinion dirigeante, le jour où

l'on cessera de lui marchander les hommes et l'argent, ce ne sera plus

qu'une question de temps de vaincre, en Algérie, les Arabes.

D'ailleurs, à ne regarder même que cette Algérie et l'oeuvre militaire

qui s'y est accomplie pendant cette première période, il ne serait pas

juste de ne voir que les fautes commises. Il faut voir aussi ce qui s'y

est dépensé de courage, d'énergie, d'abnégation, au grand honneur et au

grand profit moral de notre pays. Dans la longue paix, bienfaisante par

tant de côtés, où l'Europe se reposait de l'effroyable secousse du

commencement du siècle, c'était seulement en ce coin de l'Afrique que se

conservait et se développait, pour la race française, le levain des

vertus militaires. Or, si ce levain est précieux à toute époque,

n'est-il pas particulièrement nécessaire, de notre temps, pour empêcher

l'amollissement et l'aplatissement, conséquences naturelles d'une

civilisation matérialiste et d'un État démocratique? Là aussi se

formait, mieux qu'elle n'eût pu le faire à la caserne, l'armée nouvelle

dont la France aurait tôt ou tard besoin: sorte d'école, où cette armée

apprenait, sinon toute la guerre, du moins une partie de la guerre, où

s'exerçaient notamment l'initiative de l'officier et la valeur

individuelle du soldat. Les hommes sortaient de cette épreuve

singulièrement trempés. Cette éducation se faisait sous l'autorité des

derniers représentants d'une autre époque guerrière. Comme on l'a

justement remarqué, les premières campagnes d'Afrique ont été le «lien

entre deux générations militaires[673]»: d'une part, la génération de

l'Empire, représentée par ceux qui commandaient en chef, qu'ils

s'appelassent Clauzel, Damrémont, Valée ou même Bugeaud; d'autre part,

la nouvelle génération, dont les ordres du jour des deux expéditions de

Constantine pourraient être comme le livre d'or: ordres du jour où l'on

retrouve, entre beaucoup d'autres, les noms des lieutenants-colonels

Duvivier et de la Moricière, des commandants Changarnier et Bedeau, des

capitaines Niel, de Mac Mahon, Canrobert, de Saint-Arnaud. Le seul

rapprochement de ces noms anciens et nouveaux ne suffit-il pas à montrer

qu'il y avait là autre chose qu'une conquête plus ou moins heureusement

conduite, et que cette guerre, en dehors même de ses résultats matériels

et immédiats, marquait une date importante dans l'histoire de l'armée

française?

[Note 673: _Avant-propos_, écrit par M. le comte de Paris, en tête du

livre du duc d'Orléans sur les _Campagnes de l'armée d'Afrique_.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 3 / 7) · 第 82 / 95 题