La saison était déjà bien avancée. Avec une hâte fébrile, le
gouverneur ramasse dans toutes les garnisons d'Afrique, au risque
d'en affaiblir plusieurs d'une façon dangereuse, les éléments de son
corps expéditionnaire. Le rendez-vous est à Bone. La tempête, qui
souffle furieuse sur la Méditerranée, entrave les transports et les
rend plus pénibles. L'armée n'est pas encore au complet dans Bone, que
déjà, par l'effet du mauvais temps et de la mauvaise installation,
elle est cruellement décimée; plus de deux mille fiévreux gisent sous
leurs tentes, à défaut d'hôpitaux assez grands pour les recevoir. En
même temps, l'organisation semble faillir par tous les côtés. Les
vivres, les voitures, les chevaux manquent. De 1,500 mulets que Yusuf
s'est engagé à faire fournir par les tribus, on n'en a reçu que 450.
Ces contretemps ne sont-ils pas comme autant d'avertissements de
renoncer à une entreprise téméraire? Mais le maréchal Clauzel se
roidit contre les obstacles: chaque mécompte lui paraît un défi qu'il
est intéressé d'honneur à relever, et il ne s'en montre que plus
impatient de trouver dans l'action une diversion à ces sujets
d'alarmes. Enfin, le 9 novembre, ordre est donné à l'avant-garde de se
mettre en route. L'armée compte 8,700 hommes, dont 1,500 de troupes
indigènes. En fait d'artillerie, seulement quelques pièces de
campagne, chichement approvisionnées: aucun matériel de siége; on
s'attend à entrer dans Constantine comme naguère dans Mascara ou
Tlemcen. Le convoi, absolument insuffisant pour une opération un peu
longue, est cependant trop lourd pour une armée qui voudrait marcher
vite. Le soldat, qui va avoir à fournir une longue marche, plie sous
le poids de soixante cartouches et de sept jours de vivres. Malgré
tout, le départ est joyeux. Chacun est content de quitter un campement
empesté. Le soleil a reparu. Le commandant en chef a fait partager sa
confiance ou, pour mieux dire, ses illusions à ses soldats. Ceux-ci
croient, comme lui, aux promesses de Yusuf, et se figurent
n'entreprendre qu'une promenade militaire. Ne voit-on pas dans
l'état-major de nombreux amateurs, parmi lesquels des pairs et des
députés, qui sont venus se joindre à cette sorte de partie de plaisir?
De Bone à Constantine, il y a quarante lieues. On n'a même pas fait
reconnaître d'avance la route. À peine a-t-on marché vingt-quatre
heures que les difficultés surgissent. L'ennemi ne se montre pas; il
s'est retiré dans l'intérieur. Mais la pluie recommence, ramenant avec
elle la fièvre. Un violent orage disperse le troupeau sur lequel on
comptait pour avoir de la viande fraîche. Les conducteurs arabes
désertent avec leurs mulets. Si insuffisants que soient déjà les
munitions et le matériel, force est d'en laisser une partie, qu'on n'a
plus le moyen de transporter. Quant aux indigènes qui devaient, selon
Yusuf, venir se joindre à nous aussitôt que nous agirions, il n'y en a
pas la moindre trace. Il est encore temps de s'arrêter, ne serait-ce
que pour reconstituer le convoi. C'est le voeu secret de plus d'un
officier. Le maréchal décide au contraire de pousser le plus
rapidement possible vers Constantine. Mais comment marcher vite, sans
route, sur un sol détrempé, inégal, coupé par des rivières débordées
ou par des ravins profonds aux flancs desquels le génie doit creuser
des rampes? On avance cependant; le temps est devenu moins mauvais. On
arrive ainsi au pied de pentes abruptes qui sont comme les degrés d'un
escalier taillé dans l'Atlas. La montée est très-difficile. Parvenue
péniblement au sommet, l'armée débouche sur des plateaux tourmentés,
nus, sans un arbre; elle y trouve la pluie, la neige, la grêle, le
froid, la bise, et pas un morceau de bois pour faire cuire les
aliments ou sécher les habits: un immense marais de fange glaciale où
il semble parfois qu'elle va s'engloutir. Le jour, on ne voit pas
clair. La nuit surtout est atroce, nuit dans la boue, sans abri et
sans feu. Des cadavres de soldats gelés marquent la place des bivacs.
Cette fois encore, l'Afrique réveille chez quelques-uns les souvenirs
de la campagne de Russie[658]. La marche sur ces plateaux continue
pendant trois longues journées. Au cours de la dernière, les soldats
traversent un torrent de neige fondue, en ayant de l'eau jusqu'aux
aisselles. Enfin, le 21 novembre, onze jours après que l'avant-garde a
quitté Bone, l'armée, épuisée, se trouve en face de Constantine.
Est-ce la fin de ses souffrances?
[Note 658: «Nous fûmes exposés là, a dit le maréchal Clauzel dans son
rapport, à toutes les rigueurs d'un hiver de Saint-Pétersbourg, en
même temps que les terres entièrement défoncées représentaient aux
vieux officiers les boues de Varsovie.»]
Le maréchal, qui se sent arrivé à l'heure décisive, se porte vivement
en avant, avec son état-major: il a hâte de savoir si les portes
s'ouvriront devant lui. La ville est là, suspendue sur son rocher,
entourée de trois côtés par un ravin à pic. Tout y semble d'abord
silencieux et immobile. Mais bientôt retentit un coup de canon; le
drapeau rouge est arboré. À ce signal, tout s'anime; les combattants
courent aux remparts, tandis que le peuple répond aux prières du
muezzin. Ce coup de canon a aussi pour effet de dissiper l'illusion
qui a si longtemps égaré l'imagination du gouverneur. Reste la
réalité: cette réalité, c'est une ville de vingt-cinq mille âmes, dans
une position formidable, avec de bonnes murailles, une garnison de
trois mille braves soldats, une population fanatique, et, au dehors,
le bey lui-même tenant la campagne, à la tête d'une nombreuse
cavalerie; c'est aussi, devant cette ville, l'armée française épuisée,
n'ayant guère plus de trois mille hommes en état de combattre, sans
artillerie de siége, et menacée d'être bientôt à court de vivres et de
munitions.
Impuissant soit à bloquer la place, soit à faire brèche, soit
seulement à attendre les événements, le maréchal ne veut pas toutefois
s'avouer vaincu, sans tenter un coup de main. Deux jours sont employés
à le préparer, prolongeant d'autant les cruelles souffrances de
l'armée. L'ennemi, loin d'être intimidé, nous attaque sans cesse, de
l'intérieur de la ville comme de la campagne: en réalité nous sommes
les assiégés. Néanmoins, il est un autre ennemi plus redoutable et
plus meurtrier: c'est le froid glacial, la pluie, la neige, et cette
boue hideuse qui a, en quelque sorte, répandu sa lugubre teinte sur
tout, hommes, animaux, choses, où tout glisse et s'enfonce, et d'où
l'on ne parvient pas à tirer nos quelques canons de campagne pour les
mettre en batterie aux endroits favorables. En même temps, un
déplorable événement augmente encore le dénûment de l'armée. Le
convoi, embourbé, était demeuré un peu en arrière. Les soldats de
l'escorte, qui ont horriblement souffert, se mutinent et défoncent les
tonneaux d'eau-de-vie, pour oublier, dans une dernière ivresse, la
mort qui les menace. Rendus ainsi incapables de se défendre, ils
tombent sous les coups des Arabes, qui pillent ou détruisent tous les
approvisionnements.
Enfin l'heure du dernier effort a sonné: dans la nuit du 23 au 24
novembre, à minuit, des attaques simultanées sont tentées contre deux
portes de la ville, celle d'El-Kantara et celle de Coudiat-Ati.
Vigoureusement poussées, elles coûtent la vie à beaucoup de braves; le
général Trézel, l'intrépide vaincu de la Macta, qui commandait l'une
des divisions de l'armée, tombe grièvement blessé. Mais, sur les deux
points, les assaillants sont repoussés. À trois heures de la nuit, le
feu avait cessé, tout était rentré dans le silence, quand le signal
accoutumé de la dernière prière nocturne part du minaret de la
principale mosquée: des versets du Koran, lancés dans les airs, sont
répétés sur les remparts par des milliers de voix fermes, calmes,
assurées[659].
[Note 659: Récit d'un témoin, cité par M. Guizot, dans ses
_Mémoires_.]
Tout espoir d'entrer dans Constantine était définitivement perdu. Il
ne reste plus qu'à sauver, s'il est encore possible, les débris de
l'armée. Sans perdre une minute, le maréchal donne ordre aux corps
dispersés autour de la ville de se concentrer, avant le jour, sur le
plateau de Mansoura, pour commencer une retraite devenue inévitable.
Les soldats découragés, inquiets, se hâtent avec confusion; des
caissons, deux obusiers, le matériel du génie et aussi, ce qu'il est
plus douloureux d'avouer, des voitures de blessés, sont abandonnés. Au
jour, la concentration n'était pas terminée, et l'ennemi, averti de ce
qui se passe, accourt de la ville et de la campagne. Heureusement, à
l'extrême arrière-garde est un bataillon du 2e léger, sous les ordres
du commandant Changarnier: ne se laissant pas un moment gagner par la
précipitation générale, reculant lentement, faisant face à toutes les
attaques, revenant même parfois sur ses pas pour recueillir des
détachements oubliés, il contient les Arabes. Vers onze heures du
matin, la situation devient singulièrement périlleuse: la nombreuse
cavalerie d'Ahmed s'est réunie en une seule masse, pour écraser nos
troupes encore en désordre. Si cette attaque réussit, c'est la
destruction de l'armée française. À cette vue, Changarnier arrête sa
petite troupe, fait former le carré, puis d'une voix calme et ferme:
«Mes amis, regardez ces gens-là, ils sont six mille, et vous êtes
trois cents; vous voyez bien que la partie est égale. Vive le Roi! et
attention à mon commandement!» Les cavaliers arabes, attendus à vingt
pas, sont reçus par un feu de deux rangs qui couvre le sol de
cadavres; étonnés et troublés, ils se replient en grande hâte. La
poursuite n'est pas arrêtée, mais elle est ralentie. Le soir, quand le
bataillon du 2e léger va prendre sa place au bivac, il est applaudi
par les autres corps.
Pour avoir échappé à ce premier péril, l'armée n'est pas hors
d'affaire. À ces soldats exténués, découragés, à court de vivres et de
munitions, obligés de porter à bras leurs malades et leurs blessés, il
faut demander une marche de quarante lieues, par une saison
rigoureuse, à travers un pays dont on ne connaît que trop les
difficultés, en présence d'un ennemi enhardi par nos revers. Alors
apparaissent les fortes qualités militaires du maréchal Clauzel. Cette
armée qu'il a compromise par sa témérité, il va la sauver par son
sang-froid. L'activité résolue du chef rétablit et maintient l'ordre
dans la colonne de retraite, en même temps que sa fermeté d'âme et de
visage relève les coeurs abattus. À ses côtés, le duc de Nemours, dont
le calme courage ne se dément pas un instant, s'applique à soutenir et
à soulager le soldat. Pendant cinq jours, l'armée marche rapidement,
restant parfois en route dix-huit heures de suite, repoussant les
attaques des Arabes ou des Kabyles, et ne se laissant jamais entamer.
Le temps est devenu meilleur; seulement les vivres font défaut. À
chaque pas, le nombre des malades augmente; pas de voitures pour les
transporter; beaucoup se traînent péniblement, appuyés sur le bras
d'un camarade, ou sont chargés sur les chevaux des chasseurs qui
suivent à pied. Mais la charité est impuissante à soulager tant de
misères. Plus d'un soldat épuisé s'affaisse sur le sol, et,
s'enveloppant la tête, attend avec une sombre résignation la mort
qu'il va bientôt recevoir des rôdeurs ennemis. Enfin, le 1er décembre,
ce qui reste de l'armée arrive sous les murs de Bone; elle avait
quitté Constantine le 24 novembre. On évalua à près de trois mille le
nombre des hommes qui périrent, soit pendant l'expédition, soit
surtout dans les hôpitaux où ils entrèrent à leur retour.
Cet échec, le plus grave que nous eussions encore subi et même que
nous dussions jamais subir en Afrique, eut un retentissement immense
chez les Arabes et les Kabyles. Partout nos ennemis en furent aussitôt
singulièrement grandis. Pendant qu'Ahmed rentrait en triomphateur dans
sa capitale encore ornée de sept cents têtes de chrétiens, et recevait
du sultan, comme un hommage à sa victoire, le titre de pacha, le
contre-coup de cet événement se faisait sentir dans les parties les
plus éloignées de la Régence. On eût dit qu'Abd-el-Kader venait de
prendre une complète revanche de sa défaite de la Sickack; son
autorité s'étendait, plus incontestée que jamais, jusqu'aux portes
d'Alger: Blida lui payait tribut; et telle était la situation de la
division d'Oran, qu'impuissante à ravitailler la garnison bloquée et
affamée de Tlemcen, elle était réduite à demander à l'émir de faire
lui-même ce ravitaillement, et, en échange de ce service, lui livrait
du soufre, de l'acier et des prisonniers, c'est-à-dire autant de
moyens de nous combattre.
En France, l'émotion fut profonde, mêlée d'une douloureuse surprise.
On ne comprenait pas comment une expédition, annoncée depuis longtemps
et préparée à loisir, avait pu être entreprise dans des conditions si
défectueuses, comment une armée commandée par un maréchal de France,
ayant un fils du Roi dans ses rangs, avait été exposée à reculer
devant des Arabes, et avait failli être entièrement détruite par eux.
Les passions politiques s'emparèrent de cette émotion pour en tirer
parti; à gauche, on accusa le ministère d'avoir, par indifférence pour
la grandeur nationale, refusé au maréchal les moyens nécessaires; les
conservateurs répondirent en mettant en cause l'égoïsme ambitieux du
gouverneur général et la légèreté téméraire du ministre du 22 février.
Quant au maréchal, moins noblement inspiré que ne l'avait été le
général Trézel après le désastre de la Macta, il se jeta à corps perdu
dans ces querelles, comme s'il croyait faire oublier ses propres
fautes par l'amertume de ses récriminations. Discussions pénibles, qui
n'étaient qu'une tristesse et une humiliation de plus pour les vrais
patriotes.