IX

À la nouvelle du désastre de la Macta, l'émotion fut très-vive en

France: émotion plutôt profitable que nuisible à la cause algérienne. Le

sentiment de l'honneur national dissipa beaucoup de petites hésitations,

et le cri dominant fut qu'il fallait avant tout venger, contre

Abd-el-Kader, l'injure faite aux armes françaises. Le ministère--c'était

encore le ministère du 11 octobre, reconstitué sous la présidence du

duc de Broglie--s'associa à ce mouvement. Il décida de remplacer le

général Drouet d'Erlon, incapable d'une action énergique, et qui, à ce

moment même, sous l'influence du Juif Durand, songeait à acheter la paix

de l'émir, en livrant les Douairs à sa vengeance. Le choix du nouveau

gouverneur général fut très-significatif: une ordonnance du 8 juillet

1835 appela à ce poste le maréchal Clauzel, qui, soit comme chef de

l'armée d'Afrique, soit comme député, s'était montré le partisan le plus

résolu non-seulement de la conservation de la conquête, mais de la

soumission de toute l'ancienne Régence. Sur ce dernier point même, ses

idées personnelles dépassaient notablement celles du cabinet, telles que

M. Guizot les avait exposées à la tribune, quelques semaines auparavant,

dans la discussion annuelle qui s'engageait sur l'Algérie, à l'occasion

du budget du ministère de la guerre[656]. Sans doute le ministre s'était

prononcé beaucoup plus nettement que ne l'avait fait le maréchal Soult,

l'année précédente, pour la conservation de notre conquête africaine;

mais il avait ajouté que l'occupation devait être bornée, pour le

moment, à la côte; c'était seulement dans l'avenir, et au cas où le

développement spontané de la colonisation y obligerait, que M. Guizot

avait prévu la possibilité d'une occupation plus étendue. Comment, avec

de telles idées, le cabinet choisissait-il le maréchal Clauzel, qui, de

plus, était un de ses adversaires politiques? Peut-être, dans l'émotion

produite par le revers de nos armes, avait-il voulu, avant tout,

présenter à l'armée et aux Arabes un nom qui, à lui seul, témoignât de

l'énergie de ses résolutions. L'un des ministres, d'ailleurs, et non le

moins agissant, M. Thiers, personnellement porté vers une politique

hardie et belliqueuse en Afrique, avait vivement soutenu la candidature

du maréchal. Ses collègues, plus prudents ou plus timides, lui cédèrent

et crurent se garer contre tout entraînement, par les instructions

qu'ils firent donner au nouveau gouverneur: on lui recommandait

expressément de «ne rien faire qui donnât lieu de croire à un système

d'extension par la voie de la conquête et de la victoire», et on lui

«interdisait toute expédition contre les tribus de l'intérieur, à moins

qu'elle ne fût commandée par une nécessité évidente».

[Note 656: 19-27 mai 1835.]

Ministres et gouverneur étaient du reste pleinement d'accord sur

l'oeuvre du moment, qui était la vengeance à tirer de l'échec de la

Macta. À cet effet, des renforts composés de quatre régiments

d'infanterie et de quatre compagnies du génie furent rassemblés à

Toulon, pour être expédiés directement à Oran. Seulement, on avait

soin de spécifier que ces renforts n'étaient que temporaires, et que,

la campagne faite, ils seraient rappelés en France. Le duc d'Orléans

sollicita et obtint, non sans quelque résistance de la part des

ministres, de se joindre à cette expédition. C'était la première fois

qu'un des princes de la maison de France venait combattre dans les

rangs de l'armée d'Afrique. Le fait était considérable; il montrait à

nos soldats, et aussi aux Arabes qui avaient pu parfois en douter, que

la monarchie de Juillet prenait à coeur la conquête commencée par la

Restauration; en même temps, il assurait désormais aux intérêts

algériens le plus chaud et le plus puissant des défenseurs.

Le choléra, qui sévissait alors en Afrique, retarda de quelques mois

le départ des renforts. Pendant ce temps, le maréchal Clauzel préluda

à son opération principale, par quelques coups de main vigoureusement

conduits contre les tribus voisines d'Alger. Enfin, le 26 novembre

1835, le corps expéditionnaire, fort de plus de dix mille hommes,

quittait les murs d'Oran. Le maréchal était à sa tête et avait à ses

côtés le duc d'Orléans. Comme on l'avait vu par les précédentes

expéditions, l'une des plus grosses difficultés était le lourd convoi

dont l'armée était obligée de se faire suivre, toutes les fois qu'elle

s'avançait dans l'intérieur de ce pays sans ressource. On essaya

d'employer des chameaux pour une partie des transports: l'épreuve ne

devait pas être favorable. L'intention du maréchal était de pousser

jusqu'à Mascara, capitale de l'émir et centre de ses établissements.

Cette ville était située à une vingtaine de lieues, dans les terres.

Après des marches habiles et quelques escarmouches, l'armée française

rencontra l'ennemi, le 3 décembre, à l'endroit où l'Habra sort des

montagnes. L'émir avait bien choisi son terrain, qui n'était pas sans

quelque analogie avec celui de la Macta; mais, cette fois, nous étions

en nombre. Après une lutte vive et courte, les Arabes, partout

culbutés, furent mis en pleine déroute. Ce brillant succès ne nous

coûta qu'une quarantaine d'hommes hors de combat; le duc d'Orléans,

qui s'était montré au feu plein de sang-froid, avait été fortement

contusionné à la cuisse par le choc d'une balle.

Restait, pour atteindre Mascara, à traverser la montagne: on eut

grand'peine à faire passer le convoi. Heureusement, les Arabes ne nous

inquiétaient pas. Démoralisés par leur défaite, ils s'étaient

dispersés et avaient déposé les armes. Ainsi abandonné, insulté même

par les siens, Abd-el-Kader comprit l'impossibilité de défendre sa

capitale; il en fit sortir tous les musulmans; mais, avant de se

retirer vers le sud, il livra la ville, et les Juifs qui y étaient

restés, à ses soldats, qui se vengèrent de leur échec par l'incendie,

le pillage et le meurtre. Aussitôt informé de ces faits, le maréchal

devança rapidement son armée avec une poignée d'hommes, et entra le

premier dans Mascara, qu'il trouva vide et dévastée. C'était un

spectacle navrant. Hors d'état d'y laisser garnison, le gouverneur fit

sauter la kasba, détruisit par le feu tous les approvisionnements et

les établissements de l'émir, entre autres une fabrique d'armes en

pleine activité. Quand, après deux jours, l'armée, fort désappointée

de sa lugubre et passagère conquête, et déjà menacée d'être à court de

vivres, dut se retirer, elle ne laissa derrière elle qu'un immense

brasier. Elle ne revenait pas seule: elle traînait une longue et

lamentable colonne de Juifs, hommes, femmes, enfants, qui avaient

imploré la faveur de s'éloigner sous sa protection. Le retour fut des

plus pénibles, non par le fait des Arabes qui ne nous harcelaient qu'à

distance, mais par le fait du temps: pluies diluviennes transformant

tous les chemins en fondrières, froid glacial, bourrasques,

brouillards si épais qu'il fallait battre constamment le tambour pour

empêcher les hommes de s'égarer. Malgré l'assistance généreuse que

leur prêtaient les soldats, beaucoup de Juifs fugitifs périrent. Pour

comble de misère, les chameaux du convoi s'étaient débandés, et les

vivres manquaient. Enfin, le 9 décembre, les soldats transis, affamés,

exténués, tristes, arrivèrent à Mostaganem. Le 21, tout le corps

expéditionnaire était de retour à Oran. Il ramenait l'obusier et les

fourgons que les Arabes avaient enlevés au général Trézel.

La brillante victoire de l'Habra avait vengé la Macta. Mais

Abd-el-Kader montra qu'il savait aussi bien dominer la mauvaise

fortune que tirer parti de la bonne. Après s'être enfermé, pendant

quelques jours, au pèlerinage de Kashrou, il sortit de cette retraite,

avec un prestige ravivé, aux yeux des fervents musulmans. À la tête de

ses réguliers et des quelques cavaliers qui lui restaient fidèles, il

réoccupa Mascara, que l'incendie n'avait qu'à moitié détruit; puis, se

portant sur Tlemcen, qu'il devinait être l'objet des visées du

gouverneur, il se mit à la tête des Maures de la ville et serra de

près les Coulouglis, qui, depuis six ans, tenaient bon dans la

citadelle contre les intrigues et les attaques des Arabes. Le maréchal

Clauzel, malgré la fatigue de ses troupes, estima nécessaire de porter

un nouveau coup à son indomptable adversaire. Le 8 janvier 1836, à la

tête d'une petite armée de sept mille cinq cents hommes, il se mit en

route pour Tlemcen, situé à trente-cinq lieues au sud-ouest d'Oran.

Arrivé sans difficulté dans cette ville, accueilli avec joie par les

Coulouglis, il fit attaquer aussitôt Abd-el-Kader, qui, à la venue des

Français, s'était retiré dans les environs. Les troupes de l'émir

furent complétement dispersées (15 janvier); lui-même, poursuivi,

pendant plusieurs lieues, par un officier de spahis, ne dut son salut

qu'à la vitesse de sa monture. À la nuit, absolument seul, sans tente,

sans nourriture, sans feu, il fut réduit à dormir sur la terre nue, à

côté de son cheval. Cette fois, ne pouvait-on pas se croire débarrassé

de lui, au moins pour quelque temps?

En dépit des instructions ministérielles, le maréchal n'avait pas

renoncé à ses vues personnelles sur l'extension de l'occupation

française; aussi résolut-il de garder Tlemcen, qu'il estimait pouvoir

devenir un nouveau centre d'opérations offensives. De plus, pour

assurer les communications de cette place avec Oran, il forma le

projet d'établir un poste fortifié à l'embouchure de la Tafna, point

de la côte le plus rapproché de Tlemcen. Mais quand, le 25 janvier,

avec un petit corps de trois mille cinq cents hommes, il se dirigea

sur ce point, pour y faire commencer les travaux, il fut tout surpris

de se retrouver en face d'Abd-el-Kader. Le même homme, réduit, dix

jours auparavant, à fuir seul, nous barrait le chemin à la tête d'une

nouvelle armée de dix mille hommes et nous livrait, deux jours de

suite, le 26 et le 27 janvier, des combats où nous avions sans doute

l'avantage, mais si disputé que le maréchal jugea plus prudent de

renoncer, pour le moment, à l'établissement du poste de la Tafna, et

qu'il rentra à Tlemcen, non sans être harcelé par les cavaliers de

l'émir. Comment expliquer une résurrection si merveilleusement rapide?

Après sa défaite du 15, Abd-el-Kader, se voyant abandonné de tous, ne

s'était pas abandonné lui-même. Rien à attendre des Arabes dispersés

et découragés. Mais le Maroc était proche: appel avait été fait au

fanatisme des populations de cet empire; à la voix des marabouts, de

nombreux volontaires marocains étaient venus se ranger sous le drapeau

de l'ennemi des chrétiens. L'émir était aussi parvenu à soulever les

farouches Kabyles qui habitaient les montagnes voisines de la Tafna.

C'est avec ces troupes si rapidement improvisées qu'il nous avait

vaillamment tenu tête et forcés à rebrousser chemin.

De retour à Tlemcen, le maréchal trouva les habitants de cette ville

dans la désolation. Trompé par certains rapports, il les avait frappés

d'une contribution tout à fait au-dessus de leurs moyens. Il avait eu

le tort plus grand encore de confier la charge de faire rentrer cet

impôt à un Juif d'Oran et à un musulman, officier de spahis, dont nous

aurons bientôt l'occasion de reparler, le commandant Yusuf. Les

collecteurs avaient procédé à la turque, par la bastonnade et la

torture; pour comble, les victimes de ces exactions se trouvaient

avoir été surtout nos fidèles alliés, les Coulouglis. Le maréchal

suspendit cette odieuse perception; mais il en avait été déjà trop

fait. Le scandale devait retentir jusqu'en France et fournir matière

aux accusations les plus pénibles contre le gouverneur. La Chambre

même, pour marquer sa réprobation de cette mesure, votera, en 1837, un

crédit de 94,444 francs, destiné au remboursement de ce qui avait été

perçu.

Bien qu'il eût échoué dans son projet sur la Tafna, le maréchal n'en

persista pas moins à vouloir garder Tlemcen; aussi, en quittant cette

ville, y laissa-t-il cinq cents hommes, sous l'énergique commandement

du capitaine Cavaignac. Son armée était trop peu nombreuse pour lui

permettre d'en détacher une garnison plus considérable. Mais était-ce

avec de si faibles moyens que Tlemcen pouvait devenir, comme il

l'avait rêvé, un centre d'opérations offensives?

En même temps qu'il menait à fin ces diverses expéditions dans la

province d'Oran, le gouverneur se préoccupait de porter son action sur

d'autres points de nos possessions africaines. Vainement, de Paris, où

l'on était effarouché de lui voir tant entreprendre, le rappelait-on

fréquemment à l'observation de ses instructions, et venait-on

notamment de lui reprocher de les avoir dépassées en occupant Tlemcen,

il n'en poursuivait pas moins son dessein d'étendre la domination de

la France sur toute l'ancienne Régence. Certes, s'il était une

question qu'il ne parut alors ni urgent ni prudent de soulever,

c'était celle du beylick de Constantine. L'ancien bey turc, Ahmed,

demeuré en possession depuis la prise d'Alger, despote cruel, mais

fatigué par la débauche, s'était résigné à nous voir établis à Bone,

vivait avec nous, depuis quelques années, dans un état de trêve

tacite, et ne demandait qu'à conserver en paix l'usufruit de son

beylick. Mais s'il n'était pas, pour le moment, un voisin incommode et

menaçant, il pouvait, en cas d'attaque de notre part, devenir un

ennemi redoutable, ou tout au moins difficile à vaincre; son armée

était nombreuse, sa capitale presque inexpugnable, et il s'appuyait

sur Tunis et la Turquie. Ces considérations n'arrêtèrent pas le

maréchal Clauzel; par un arrêté pris à Tlemcen, en février 1836,

arrêté que rien n'avait provoqué ni fait prévoir, il nomma bey de

Constantine, à la place d'Ahmed, ce même Yusuf dont nous avons noté

l'intervention dans l'affaire de la contribution de Tlemcen. Yusuf

avait persuadé au maréchal qu'il pourrait, au moyen de ses

intelligences dans la province de Constantine, renverser assez

aisément celui dont il prétendait, par un trait de plume, se faire

donner la place. Un certain mystère planait sur les origines de ce

Yusuf. Était-il, comme on le racontait, de naissance européenne, et

avait-il été enlevé tout jeune par des Tunisiens, vendu à leur bey,

élevé dans le Bardo et forcé de le quitter à la suite d'une tragique

et romanesque aventure? Toujours est-il que, venu à Alger en 1830, il

avait plu, dès cette époque, au général Clauzel, qui se l'était

attaché comme mameluk. D'une bravoure et d'une audace étonnantes, il

avait, depuis lors, conquis par plus d'une action d'éclat, notamment

par sa participation à la prise de Bone, le grade de chef d'escadron

de spahis. Mais, tout en servant la France, il n'avait pas encore

entièrement dépouillé, sur les questions de justice et d'humanité, des

idées et des habitudes plus turques que françaises. Avec le temps, la

marque de sa première éducation s'effacera; il se convertira au

christianisme et deviendra l'un de nos plus brillants généraux. Le

maréchal autorisa Yusuf à s'établir à Bone, d'où il devait se mettre

en rapport avec les populations qu'il était appelé à gouverner. Un

escadron de spahis fut mis à sa disposition, avec permission de lever

en outre un corps de mille Turcs. Si confiant qu'il fût en Yusuf, le

gouverneur ne pouvait se faire l'illusion qu'une telle entreprise

réussît, sans une action plus directe et plus considérable de sa part;

mais cette action était renvoyée à une époque ultérieure: pour le

moment, il se bornait à engager, de son chef, la politique de la

France, se réservant d'arracher plus tard l'autorisation d'engager son

armée.

Tout en rêvant de lointaines entreprises, le maréchal s'appliquait à

tirer parti, jusqu'au bout, des renforts qu'on lui avait seulement

prêtés, et qu'on le pressait de renvoyer en France. Revenu à Alger, il

reprit le 30 mars 1836, à la tête d'un corps de sept mille hommes, ce

chemin de Médéa, déjà tant de fois ensanglanté. Son dessein était

d'arracher à Abd-el-Kader la province de Titteri, en y rétablissant

l'autorité du bey nommé par la France. Au passage de l'Atlas, l'armée

soutint, pendant plusieurs jours, des combats acharnés contre les

Kabyles, et en même temps entreprit, à travers des rochers escarpés,

la construction d'une route praticable à l'artillerie. Le soldat

avançait, le fusil d'une main, la pioche de l'autre. La montagne fut

vaincue comme les Kabyles. Seize kilomètres de route furent construits

en cinq jours. Arrivée à Médéa, l'armée installa le bey, le fit

reconnaître, lui laissa des fusils et des cartouches, et se remit en

route pour Alger, où elle rentra le 9 avril.

C'était la fin de cette série d'opérations. Quelques jours après, les

renforts étaient renvoyés en France. Le maréchal lui-même s'embarqua

le 14 avril: il allait à Paris, défendre, devant les ministres et

devant la Chambre, ses idées sur l'Algérie. Certes, il pouvait se

rendre cette justice qu'il n'avait pas perdu son temps, pendant

l'hiver qui venait de s'écouler. Malgré la rigueur de la saison, il

avait mené à fin trois expéditions importantes, livré de nombreux et

rudes combats, tous avec succès. Abd-el-Kader, naguère tout-puissant

du Maroc à Constantine, avait vu son prestige atteint, sa capitale

brûlée, et son empire sinon détruit, du moins à ce point ébranlé qu'on

ne savait par moments ce qu'il en restait. Abandonné de presque tous

les Arabes, il n'avait plus guère trouvé à réunir sous ses drapeaux

que des Marocains et des Kabyles. La province de Titteri était

repassée sous notre autorité. Enfin l'occupation de Tlemcen, le camp

projeté à l'embouchure de la Tafna et la route construite dans l'Atlas

semblaient devoir nous aider à conserver ces avantages. Les résultats

étaient brillants et avaient été rapidement obtenus. Étaient-ils

solides et durables? L'événement ne devait pas tarder à répondre à

cette question.

Dès le 7 avril 1836, le général d'Arlanges, qui commandait à Oran,

était parti de cette ville, avec trois mille cinq cents hommes, pour

aller établir à l'embouchure de la Tafna, conformément aux

instructions du gouverneur, le camp destiné à assurer les

communications et le ravitaillement de Tlemcen. À peine en route, il

rencontra Abd-el-Kader qui avait réuni environ douze mille hommes, la

plupart fantassins kabyles d'une sauvage bravoure. L'émir se garda de

barrer aux Français la route de la Tafna. Seulement, une fois qu'ils y

furent arrivés, il les enveloppa sans bruit. Le 27 avril, le général

d'Arlanges, qui pressentait le danger et voulait s'en rendre compte,

tenta une reconnaissance avec dix-huit cents hommes. Abd-el-Kader

commença par se dérober, pour l'attirer loin du camp, puis il se

précipita sur lui avec une impétuosité furieuse. Il y eut des heures

terribles pendant lesquelles on put croire que la petite colonne,

pénétrée de toutes parts par les assaillants qui venaient se faire

tuer à la bouche même des canons, écrasée par leur nombre, ne pourrait

pas regagner son camp. Elle finit cependant par se frayer un passage;

mais elle avait eu trois cents hommes hors de combat, dont le général

commandant et son chef d'état-major. D'ailleurs, pour être parvenue à

se réfugier derrière ses retranchements, elle n'était pas en brillante

position: cernée par les troupes de l'émir, entassée sur une plage

aride et déserte, presque sans vivres et sans eau, à la merci des

tempêtes qui, en ce moment même, empêchaient les ravitaillements de

lui arriver, elle ne pouvait plus songer à porter secours à la petite

garnison de Tlemcen, qui, elle aussi, se trouvait prisonnière derrière

ses murailles. Ni d'Oran, ni d'Alger, personne n'était en état de

venir en aide aux uns ou aux autres; partout on manquait de troupes.

Ainsi apparaissait le vice du plan que le maréchal Clauzel avait

conçu, sans tenir compte du peu de forces mises à sa disposition.

Le bruit du succès relatif remporté par Abd-el-Kader sur le général

d'Arlanges se répandit parmi les Arabes avec la rapidité d'une traînée

de poudre, et rendit aussitôt à l'émir le prestige et l'autorité que

ses récentes défaites lui avaient fait perdre. Partout les tribus

reprirent les armes. De nombreux cavaliers vinrent, jusque sous les

murs d'Oran, enlever des troupeaux et assiéger les blockhaus. La

province de Titteri se souleva et livra à Abd-el-Kader le bey que nous

venions d'installer à Médéa. La Métidja se vit de nouveau livrée aux

incursions de tribus pillardes qui s'avancèrent jusqu'au milieu des

avant-postes d'Alger. Du fond du désert, des tribus inconnues

imploraient l'honneur d'avoir pour sultan celui qui venait de prouver

que «si le jour appartenait quelquefois aux chrétiens, le lendemain

était toujours aux musulmans». En même temps, à Bone, Yusuf, loin de

nous ouvrir les voies de Constantine, rejetait vers Ahmed, par ses

rigueurs, les tribus qui s'étaient, depuis quelques années,

rapprochées de nous. Ainsi, le maréchal Clauzel n'était pas parti

depuis quelques semaines, que, de toute son oeuvre, de son plan vaste

et hardi, de ses glorieux combats, des avantages qu'il avait cru

obtenir, il ne restait plus rien: rien, si ce n'est le péril couru par

les troupes bloquées à Tlemcen et à la Tafna, et une entreprise

téméraire, maladroitement engagée dans la province de Constantine.

X

Le cri de détresse des troupes cernées à la Tafna était arrivé jusqu'à

Paris. Il n'y avait pas un instant à perdre pour venir à leur secours.

Dès la fin de mai 1836, avant même de se prononcer sur le plan

d'ensemble que le maréchal Clauzel venait lui soumettre, le

gouvernement fit partir de Toulon, à destination directe de la

province d'Oran, le général Bugeaud avec trois régiments: c'étaient

les débuts du futur vainqueur d'Isly sur cette terre d'Afrique qu'il

devait plus tard soumettre. Sa mission, cette fois limitée et

passagère, consistait simplement à dégager et à ravitailler le camp de

la Tafna et Tlemcen. Débarqué le 4 juin, il montra beaucoup de vigueur

et de prestesse. L'un de ses premiers soins avait été de rendre sa

colonne plus légère et plus mobile, en supprimant hardiment l'appareil

des anciens convois. Au cours des marches et contre-marches auxquelles

il dut se livrer entre Oran, la Tafna et Tlemcen, il fut assez heureux

pour amener Abd-el-Kader à livrer une bataille rangée, sur les bords

de la Sickack (6 juillet 1836). La cavalerie arabe fut mise en

déroute, tandis que l'infanterie régulière de l'émir, acculée à un

ravin à pic, était littéralement anéantie. Eut-on pu profiter d'une

victoire si complète, pour poursuivre et terrasser définitivement

Abd-el-Kader? Une telle entreprise dépassait les instructions du

général Bugeaud. Celui-ci avait rempli sa tâche, et, dès le 30

juillet, il se rembarquait pour la France, laissant à l'émir, qui

s'était retiré aux environs de Mascara, le temps de se remettre, une

fois de plus, de ses défaites.

Cette courte expédition n'était qu'un épisode et laissait entière la

question de savoir quelle direction serait donnée à notre politique

algérienne. Au moment même où le général Bugeaud était entré en

campagne, en juin 1836, cette politique avait été, toujours à

l'occasion du budget du ministère de la guerre, le sujet d'un nouveau

débat parlementaire[657]. La commission, hostile à l'entreprise

africaine, n'osait conclure à l'abandonner, mais tâchait de la

restreindre et de l'entraver; elle proposait, à cet effet, des

réductions considérables, s'élevant à près de trois millions. Ses

idées, soutenues avec une grande vivacité par plusieurs orateurs,

notamment par M. Duvergier de Hauranne et le comte Jaubert, non moins

vivement combattues par M. Thiers, ne furent pas adoptées par la

majorité, qui rejeta toutes les réductions. Toutefois que voulait au

juste la Chambre? En dehors des idées extrêmes de la commission, elle

s'était trouvée en présence, sinon de deux systèmes nettement

précisés, du moins de deux tendances différentes: d'une part, M.

Thiers, qui, tout en se défendant de suivre une politique de conquête,

déclarait l'occupation restreinte un «non-sens» et estimait que le

seul moyen d'amener les Arabes à vivre en paix à côté de nous était de

leur faire d'abord sentir la force de la France; d'autre part, M.

Guizot, qui, tout en déclarant ne pas vouloir plus que M. Thiers une

occupation restreinte à quelques points de la côte, craignait que le

ministère et surtout le gouverneur général ne fussent «sur la pente»

d'une «politique agitée, guerroyante, jalouse d'aller vite, d'aller

loin, d'étendre brusquement la domination française sur toutes les

parties de l'ancienne Régence». Entre les deux, la Chambre ne fut pas

appelée à se prononcer, car M. Guizot avait conclu, comme M. Thiers,

au vote des crédits; il avait même engagé les députés «à se montrer

très-larges sur les moyens qu'on leur demandait, en hommes et en

argent, pour faire réussir l'établissement d'Afrique».

[Note 657: 10 et 11 juin 1836.--Nous avons déjà eu occasion de parler

ailleurs de ce débat, qui fut l'une des premières manifestations de

l'antagonisme de M. Thiers et de M. Guizot. (Cf. plus haut, p. 24 et

25.)]

L'orateur doctrinaire ne se trompait pas, en supposant chez le

gouvernement une tentation «d'aller vite et loin». Le maréchal Clauzel

lui avait apporté un plan qui consistait à occuper toutes les villes

importantes, à établir des postes assurant les communications de ces

villes avec la mer, et à construire, dans chaque province, un camp

central, dépôt et point de départ des colonnes mobiles chargées de

parcourir et de dompter le pays. Pour commencer, il proposait de

s'emparer de Constantine et de s'établir en force à Tlemcen. Il

affirmait pouvoir suffire à tout avec trente-cinq mille hommes, dont

cinq mille indigènes. Dans cette dernière évaluation était l'erreur

fatale du plan. On eût pu sans doute, avec un tel effectif, éparpiller

de petites garnisons dans les principales villes; mais ces garnisons

eussent été aussitôt prisonnières comme celles de Tlemcen. Quant aux

colonnes mobiles, vite épuisées, trop faibles pour être partout à la

fois, elles n'auraient été maîtresses que là où elles passaient et au

moment de leur passage. Le maréchal devait être le premier à ne pas se

faire illusion sur l'insuffisance du chiffre qu'il indiquait; mais,

sachant les préventions mesquines du monde parlementaire, il offrait,

comme l'a écrit finement le duc d'Orléans, «de prendre les opérations

au rabais, dans l'espoir de conquérir plus de suffrages, par l'attrait

du bon marché». Procédé fécond en malentendus et en mécomptes, plus

propre à compromettre qu'à servir la cause algérienne. Cette cause ne

sera vraiment gagnée que le jour où le général Bugeaud aura assez de

hardiesse pour demander et assez d'influence pour obtenir un budget de

cent millions et une armée de cent mille hommes.

Le système d'occupation générale et immédiate n'eût eu aucune chance

d'être adopté par le ministère du 11 octobre; mais, depuis le 22

février 1836, M. Thiers était président du conseil. D'une imagination

mobile et facilement aventureuse, très-curieux des choses militaires

et impatient d'y mettre la main, fort sensible à tout ce qui

intéressait la grandeur nationale, il avait pris feu pour l'Algérie et

rêvait d'y laisser une trace profonde et glorieuse de son passage au

pouvoir. Il écouta donc, d'une oreille complaisante, les propositions

du maréchal Clauzel. Penché sur la carte, il traçait avec lui des

plans de campagne, lui faisait dores et déjà espérer les renforts

nécessaires, et paraissait disposé à prendre sur soi la responsabilité

des entreprises, sauf, après le succès, à demander à la Chambre un

bill d'indemnité, qu'il se flattait d'obtenir sans grande difficulté;

dans la dernière discussion du budget, la majorité ne s'était-elle pas

montrée plus favorable que dans le passé à la conquête algérienne? À

cette même époque, informé que la Porte songeait à diriger des forces

sur Tunis, pour replacer cette régence sous son autorité directe,

comme elle avait déjà fait pour Tripoli l'année précédente, M. Thiers

n'hésitait pas à envoyer l'amiral Hugon à la Goulette, avec ordre de

s'opposer, par tous les moyens, si besoin était, au débarquement des

Turcs. Le maréchal Maison, ministre de la guerre, paraissait, lui

aussi, conquis aux idées du gouverneur général. L'approbation du plan

soumis par ce dernier, et en particulier de l'expédition projetée

contre Constantine, fut-elle donc complète et définitive? On a soutenu

plus tard que réserve avait été faite de la décision à prendre en

conseil des ministres. Toujours est-il que le maréchal, impatient

d'agir, se crut autorisé à aller de l'avant. Dès le 2 août, il envoya

à Alger, en les communiquant au ministre de la guerre qui n'y fit pas

d'objection, des instructions pour exécuter ce qu'il appelait le

«système de domination absolue de l'ex-régence, définitivement adopté,

sur sa proposition, par le gouvernement». Notamment il régla et fit

commencer, au su de tous, les mouvements de troupes, préliminaires de

l'expédition contre Constantine. Peu après, il partait lui-même pour

Alger, où il arriva le 28 août.

Il n'y était pas depuis quelques jours, qu'il apprit la chute de M.

Thiers et l'avénement du ministère du 6 septembre. En même temps, le

cabinet expirant, qui redoutait d'avoir assumé une trop grosse

responsabilité, le faisait avertir, par une dernière dépêche du

maréchal Maison, en date du 30 août, que son plan «n'avait pas reçu la

sanction définitive du gouvernement»; que «c'était au nouveau cabinet

à accorder ou refuser cette sanction, et que, jusque-là, il importait

de ne rien engager, de se renfermer dans les limites de l'occupation

actuelle, de l'effectif disponible et des crédits législatifs».

Les ministres du 6 septembre, particulièrement M. Molé et M. Guizot,

n'approuvaient pas les idées du maréchal: ils trouvaient son plan

téméraire, et, en tout cas, eussent craint, en dépassant les crédits,

d'engager leur responsabilité devant la Chambre. Il ne leur échappait

pas cependant que la situation n'était plus entière. L'expédition de

Constantine avait été annoncée, presque commencée. Reculer, ne

serait-ce pas enhardir les Arabes, décourager l'armée d'Afrique, et

fournir un grief aux opposants de France? Dans cet embarras, le

nouveau cabinet prit cette double décision: d'une part, signifier au

gouverneur que son plan général n'était pas accepté; d'autre part, lui

permettre l'expédition de Constantine, mais seulement comme une

opération spéciale, limitée, à laquelle on se résignait parce qu'elle

avait été annoncée; on y mettait d'ailleurs cette condition expresse,

qu'elle se ferait avec les moyens alors disponibles en Afrique. Et

comme le maréchal, rencontrant déjà, sur place et à l'oeuvre, des

difficultés plus grandes qu'il ne les avait prévues, réclamait dix

mille hommes de renforts, le ministère de la guerre lui opposa un

refus absolu, lui faisant observer que les forces qui se trouvaient en

Algérie étaient au moins égales à celles que, dans son plan, il avait

indiquées comme nécessaires; ajoutant d'ailleurs que l'opération était

autorisée, non commandée; que dès lors, s'il croyait n'avoir pas assez

de troupes, il devait s'abstenir. Vainement le maréchal renouvela-t-il

ses instances pendant tout un mois, le ministère resta sur le terrain

où il s'était placé. Et même, comme il supposait que son refus

pourrait provoquer la démission du maréchal, il envoya le général

Damrémont à Alger, avec mission confidentielle de prendre le

gouvernement des possessions africaines, si celui-ci venait à vaquer.

Mais le maréchal Clauzel était de ceux qui n'aiment pas à reculer. Des

sentiments mêlés de patriotisme et d'amour-propre le poussaient à

s'obstiner dans une entreprise dont il avait été fait si grand bruit.

Il avait nommé un bey de Constantine: ne serait-il pas la risée de

tous, s'il s'avouait impuissant à le mettre en possession de sa

capitale? Ahmed, provoqué par nous, enhardi par nos hésitations,

venait de prendre l'offensive et d'attaquer nos avant-postes;

l'honneur de la France ne serait-il pas atteint, si l'on paraissait

s'arrêter devant lui? D'ailleurs, toujours confiant dans Yusuf, bien

que celui-ci n'eût jusqu'alors réussi qu'à nous aliéner des tribus

naguère amies, le gouverneur croyait encore à l'influence de son

protégé dans la province et même dans la ville de Constantine. À

mesure que ce projet d'expédition l'absorbait davantage, son ardente

imagination prenait pour des réalités toutes ses espérances. Les faits

venaient-ils à l'encontre, il se refusait à les voir, se rabattait sur

la foi qu'il disait avoir en «sa bonne étoile». Il se décida donc à

agir quand même, «risquant ce coup désespéré, a écrit le duc

d'Orléans, avec l'illusion d'un joueur poussé à bout». Le ministère

s'en rapporta à la décision d'un chef dont l'expérience militaire

était reconnue, et, pour mieux marquer sa confiance, il autorisa le

jeune duc de Nemours, impatient de suivre l'exemple de son frère aîné,

à se joindre, pour cette campagne, à l'état-major du maréchal.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 3 / 7) · 第 78 / 95 题