VIII

C'était avec regret qu'Alger avait vu s'éloigner le général Voirol. La

conduite de bon successeur ne fut pas de nature à diminuer ce regret.

Ayant perdu, avec l'âge, beaucoup de sa vigueur de corps et d'esprit,

mou et versatile, peu capable d'agir par lui-même et ne sachant pas

commander aux autres, passant d'une crédulité qui le rendait dupe de

Maures intrigants, à une méfiance qui lui faisait offenser et

décourager ses meilleurs officiers, entre autres Duvivier, le général

Drouet d'Erlon n'en imposait à personne et mécontentait tout le

monde. Le moral de l'armée en souffrait. «Vous ne sauriez vous

imaginer, écrivait d'Alger à cette époque un officier de mérite,

combien on se chamaille ici, combien on s'y déteste, combien on s'y

décrie. Moi qui connais tout le monde et toutes les affaires, et à qui

chacun s'ouvre parce que je ne fais que passer, j'ai ramassé, depuis

deux jours, plus de propos, plus de plaintes, plus d'accusations de

toute nature, que je n'en entendrais en six mois, dans toute autre

circonstance[653].» Les Arabes de la Métidja, enhardis comme toujours

par une faiblesse qu'ils avaient vite devinée, se remirent à saccager

les fermes et à attaquer les détachements isolés; il fallut, en

janvier et en mars 1835, recommencer, contre les tribus coupables, de

petites expéditions qui furent à peu près sans résultat.

[Note 653: Cité par M. Camille Rousset.]

Ce n'était pas toutefois dans les environs d'Alger que se jouait alors

la grosse partie: c'était dans la province d'Oran. Abd-el-Kader avait

profité de la sécurité que lui garantissait le traité consenti par le

général Desmichels, pour affermir son pouvoir et organiser son

gouvernement. Tous les rivaux qui tentaient de s'élever contre lui se

voyaient aussitôt pourchassés, vaincus, saisis et punis, avec une

énergie foudroyante. Les vieilles inimitiés qui divisaient les tribus

étaient étouffées. Un ordre sévère régnait partout. Administrateur

improvisé, mais habile, l'émir créait des finances, formait une armée

régulière et permanente qu'il faisait exercer par des déserteurs de

l'armée française, accumulait des munitions et des armes qu'avec une

imprévoyance inouïe nous tirions de nos propres arsenaux pour les

remettre à ses agents, et établissait même des fabriques de poudre ou

de fusils, dans lesquelles il cherchait à attirer des ouvriers

européens. Très-attentif à se tenir au courant des choses de France,

il se faisait lire nos journaux, et ceux de nos officiers qui se

trouvaient en rapport avec lui avaient peine à satisfaire sa curiosité

studieuse; mais, fidèle à son unique pensée, ce qu'il cherchait dans

notre civilisation, c'étaient des forces pour nous combattre. Ainsi,

des tronçons épars de la race indigène, Abd-el-Kader formait ce qu'on

n'avait pas connu avant lui, dans cette région, une nation et un état

arabes: «oeuvre obscure et ignorée du monde, a écrit le duc d'Orléans,

mais qui a exigé peut-être plus de génie que des entreprises dont

l'éclat a rempli l'univers[654].»

[Note 654: _Campagnes de l'armée d'Afrique_, p. 2.]

Tout l'ancien beylick d'Oran était soumis à Abd-el-Kader, sauf la

citadelle de Tlemcen que les Coulouglis se refusaient à lui livrer, et

les deux ou trois points de la côte possédés par les Français. Ce

domaine ne lui suffisait pas, et il nourrissait toujours le projet

d'étendre son pouvoir sur les tribus des provinces de Titteri et

d'Alger. Il voulut se rendre compte si le général Drouet d'Erlon

serait moins résistant que le général Voirol. L'attitude du gouverneur

fut d'abord très-ferme; il déclara hautement qu'Abd-el-Kader serait

«traité en ennemi», s'il dépassait le Chélif qui formait la frontière

de la province d'Oran. Mais, avant peu, il fut visible, à plus d'un

indice, que cette fermeté ne serait pas durable. Ce n'était pas que le

général changeât d'avis sur le danger de céder aux prétentions de

l'émir: seulement, ne se croyant pas en état de le réduire par la

force, il redoutait avant tout une rupture, et, ce qui était le plus

fâcheux, le laissait voir. Abd-el-Kader, tenu au courant de cet état

d'esprit par le Juif Durand, personnage avisé et retors qui lui

servait d'agent, se montra d'autant plus audacieux qu'il croyait

pouvoir compter sur plus de faiblesse de la part du gouverneur.

Bientôt même, en avril 1835, jugeant n'avoir plus à se gêner, il

franchit le Chélif, solennellement escorté des grands qui étaient

venus à sa rencontre. Toutes les tribus des provinces d'Alger et de

Titteri s'empressèrent à lui faire acte de soumission. Miliana et

Médéa reçurent des beys de sa main. Un marabout du désert, sorte de

thaumaturge fanatique, accourait du Sahara avec douze cents cavaliers,

prêchant la guerre sainte contre les infidèles et leur allié

Abd-el-Kader; celui-ci marcha droit sur lui et le mit en déroute. Son

succès était complet, et sa domination s'étendait désormais de la

frontière du Maroc jusqu'au beylick de Constantine. Son ton se

haussant avec sa fortune, ses communications au général d'Erlon

devinrent d'une insolence à peine déguisée. Mais, à Alger, on n'avait

qu'une résolution, celle d'éviter à tout prix un conflit qu'on se

croyait hors d'état de soutenir. Le gouverneur se borna donc à faire

porter, par un de ses officiers d'ordonnance, des propositions

d'accommodement qui ne furent même pas discutées. Seulement, avec son

adresse accoutumée, Abd-el-Kader s'arrangea pour traînera sa suite,

pendant plusieurs jours, l'envoyé français, qui semblait ainsi n'être

venu que pour rendre hommage au nouveau maître des provinces de

Titteri et d'Alger. Rien, dans la conduite du général d'Erlon, n'était

fait pour contredire cette interprétation. Il faut observer, à sa

décharge, que les nouvelles qui arrivaient de Paris ne devaient pas le

pousser à affronter un conflit; en effet, le gouvernement, cédant aux

exigences de la commission du budget, venait de s'engager à réduire

prochainement l'armée d'occupation: au lieu des 31,000 hommes qui

étaient alors en Afrique, le budget de 1836 n'en prévoyait que 23,000.

Il était un homme qui ne se résignait pas à laisser le champ libre à

Abd-el-Kader: c'était le général Trézel, nommé commandant de la

division d'Oran, à la place du général Desmichels. Celui-ci avait été

rappelé, le 16 janvier 1835, à la suite d'incidents qui avaient enfin

fait la lumière sur son étrange conduite, lors du traité du 26 février

1834. Bien qu'il eût reçu du gouverneur général recommandation «de ne

jamais blesser en rien l'émir», le général Trézel se trouva bientôt en

difficultés avec lui. Estimant, non sans raison, qu'on lui avait déjà

fourni trop largement des armes et des munitions, il s'était refusé à

lui en faire une nouvelle livraison. Grande irritation d'Abd-el-Kader,

qui voulut se venger en faisant le vide autour des Français, et qui

prescrivit aux tribus voisines d'Oran de se retirer dans l'intérieur

des terres. Ceci se passait en juin 1835. L'une de ces tribus, celle

des Douairs, que cet ordre blessait dans ses intérêts, ne s'y soumit

pas et invoqua la protection de la France. Refuser d'entendre cet

appel eût été signifier à tous les Arabes que nous abdiquions devant

leur nouveau chef; aussi le général Trézel, prenant en main la cause

des Douairs, adressa à l'émir des représentations qui furent très-mal

reçues. Le gouverneur, épouvanté de voir s'engager un tel conflit, et

ne sachant cependant quel parti prendre, se borna à recommander «qu'il

ne fût rien fait jusqu'à ce qu'il eût envoyé des ordres». Mais les

événements se précipitèrent, sans égard pour ses hésitations effarées.

Abd-el-Kader, résolu à agir de force contre la tribu coupable d'avoir

invoqué la protection française, envoya des cavaliers saisir ses

chefs, et nous signifia que «sa religion lui défendait de permettre

qu'un musulman fût sous la puissance d'un chrétien». Le défi était

formel. Situation singulièrement critique pour le général Trézel:

demander des ordres à Alger, il n'en avait pas le temps, et peut-être

craignait-il de recevoir, de ce côté, une réponse dont l'honneur

français eût à souffrir. Il engagea résolument sa responsabilité.

Sortant en armes d'Oran, il couvrit la tribu menacée et délivra les

chefs déjà chargés de fers. C'était la guerre qui commençait.

Jugeant nécessaire de prendre l'offensive, le général Trézel se porte

en avant, dans la direction de Mascara. Sur un effectif de sept mille

hommes, la division d'Oran n'a pu en fournir, pour cette expédition,

que 2,300: encore sont-ce, pour une notable part, des étrangers,

braves sans doute, mais n'ayant pas toute la cohésion et toute la

discipline désirables. Un convoi, composé de vingt fourgons et de trop

nombreuses voitures de cantiniers, alourdissait la colonne.

Abd-el-Kader, de son côté, a tout de suite réuni une dizaine de mille

hommes, dont 1,340 réguliers armés de fusils français que nous-mêmes

leur avons bénévolement fournis. Le 26 juin, sur les bords du Sig, la

petite armée française se heurte à l'ennemi. Le combat, fort acharné,

un moment douteux, finit par tourner à notre avantage, grâce surtout à

l'énergie du commandement. Mais si les Arabes ont cédé, ils n'ont pas

été entamés. La situation du corps expéditionnaire devenait critique.

Il se trouvait loin de sa base d'opération, n'ayant que trois jours de

vivres, sans espoir de renforts, diminué de plus de deux cent

cinquante hommes mis hors de combat, et plus embarrassé que jamais de

son convoi sur lequel il a fallu charger les blessés. L'armée

d'Abd-el-Kader, au contraire, grossie des contingents nouveaux qui lui

arrivent à tous moments, s'élève à plus de seize mille hommes.

Après avoir hésité pendant un jour et fait à l'émir des ouvertures de

paix repoussées avec dédain, le général Trézel se décide, le 28 juin,

à regagner le port d'Arzeu, le point de nos lignes le plus rapproché:

la distance est de dix lieues. Abd-el-Kader, qui, en véritable homme

de guerre, a deviné notre intention, envoie d'avance une partie de ses

troupes occuper les hauteurs du défilé de la Macta, par lequel devra

passer l'armée française. Lui-même suit notre colonne, en la

harcelant. Dans la première partie de la route, aucun accident grave.

Mais, une fois engagés dans le défilé, nos soldats se voient fusillés

de toutes parts. Il est midi; le soleil est de feu, la chaleur

accablante. Les détachements, lancés par petits paquets pour débusquer

l'ennemi des hauteurs, rencontrent des forces supérieures et sont

ramenés dans la vallée. Les Arabes descendent avec eux et pénètrent

dans nos rangs. Le trouble se met dans le convoi, qui s'embourbe dans

un marais. La petite armée, effarée de se voir coupée, enveloppée par

un cercle de feu de plus en plus étroit, se presse en désordre vers

l'issue du défilé. Bientôt elle a dépassé le convoi, qui reste figé

dans la boue; les conducteurs coupent les traits, abandonnant les

blessés, sur lesquels les Arabes se précipitent: le massacre commence

aussitôt, et, à travers le bruit de la fusillade, les cris des

victimes arrivent jusqu'à la masse confuse des fuyards. Cette niasse,

incapable, dans son épouvante ahurie, de voir la route par où elle

peut s'échapper, tourbillonne sur elle-même. C'est un moment terrible.

Officiers et soldats, comme atteints de délire, prononcent des paroles

incohérentes; quelques-uns, complétement nus, chantent et dansent, ou

se précipitent en riant sur les Arabes; d'autres, subitement aveuglés

par le soleil, se jettent dans la rivière. L'armée va-t-elle donc être

anéantie tout entière? Heureusement, les soldats français du 66e, les

artilleurs, les chasseurs à cheval ne se sont pas débandés. Sous la

conduite du général, qui, l'âme déchirée, mais l'esprit libre, se

dépense en efforts surhumains, cette poignée de braves se groupe et,

entonnant la _Marseillaise_, se dispose à mourir, s'il le faut, pour

donner au reste de l'armée le temps de s'échapper; les canons, qui

vomissent la mitraille à bout portant, contiennent un moment les

assaillants. Grâce à ce répit, la tête de colonne parvient à sortir du

défilé; les soldats, serrés de moins près et rafraîchis par la brise

de mer, reprennent un peu leurs esprits. Les Arabes, d'ailleurs, qui

ont fait des pertes énormes, et dont beaucoup se sont arrêtés à piller

le convoi ou à couper des têtes, ralentissent leur poursuite, en dépit

des excitations d'Abd-el-Kader, qui voudrait obtenir d'eux un suprême

effort. Enfin, après dix-sept heures de marche et quatorze de combat,

l'armée française parvient sous les murs d'Arzeu. 280 hommes manquent

à l'appel; les blessés qui ont pu revenir avec la colonne sont au

nombre de 308; un obusier, beaucoup d'armes et presque tout le

matériel du convoi ont été perdus.

Blotties sur le rivage, les troupes étaient à ce point démoralisées,

que le général Trézel, jugeant impossible de les exposer à de nouveaux

combats, fit venir en hâte d'Oran les navires disponibles et y

embarqua l'infanterie. La cavalerie se décida, non sans de fâcheuses

hésitations, à revenir avec lui par la route de terre. Elle ne fut pas

inquiétée dans ce trajet. Les Arabes, gorgés de sang et de butin,

s'étaient retirés chez eux. Plus de deux mille, d'ailleurs, avaient

péri.

Le général Trézel montra, dans son infortune, une touchante grandeur

d'âme. Le jour même où ses troupes rentraient dans Oran, il leur fit

lire un ordre où, après avoir rappelé les faits et la perte du convoi,

il ajoutait: «Ces circonstances ne peuvent être imputées aux troupes;

toutes ont fait preuve de courage. Qu'on ne charge donc aucun corps du

malheur de cette perte, et que l'esprit de concorde ne soit pas

troublé parmi nous. Je punirai avec sévérité quiconque, par ses actes

ou ses discours, jetterait un blâme injuste sur qui que ce soit, moi

excepté. C'est sur le général seul que doit retomber la responsabilité

des opérations de guerre qu'il ordonne.» Il écrivait, en même temps,

au gouverneur: «J'ai perdu, dans ce fatal combat, des espérances qui

me paraissaient raisonnables; mais il fallait vaincre, pour qu'elles

fussent réalisées... Quoi qu'il en soit, je suis oppressé par le poids

de la responsabilité que j'ai prise, et me soumettrai sans murmure au

blâme et à toute la sévérité que le gouvernement du Roi jugera

nécessaire d'exercer à mon égard, espérant qu'il ne refusera pas de

récompenser les braves qui se sont distingués dans ces deux combats.

Les jours de défaite font reconnaître les hommes fermes, et je ne

signalerai que ceux-là aux bontés du Roi.» Cette noble et simple

attitude ne désarma pas le gouverneur, qui accabla son lieutenant sous

un blâme public et lui enleva aussitôt son commandement. Mais

l'opinion réagit contre ces rigueurs: au moment de s'embarquer pour la

France, le général vaincu reçut d'Oran et d'Alger les témoignages

d'estime les plus honorables. On rendait hommage à la façon dont «il

avait voilé les torts de sa troupe, pour attirer toute l'attention et

tout le blâme sur ses propres fautes, se faisant anathème pour les

péchés de tous». Ceux mêmes qui critiquaient la conduite des

opérations lui savaient gré du sentiment qui l'avait fait agir: «Il

était bon, disait l'un d'eux, que quelqu'un résistât enfin au flot,

toujours grossissant, des concessions du gouverneur, et protestât tout

haut contre le soin qu'il prend d'armer de verges de fer la main qui

nous menace[655].»

[Note 655: Cité par M. Camille Rousset.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 3 / 7) · 第 77 / 95 题