Pendant que, avec une volonté si nette et si persévérante,
Abd-el-Kader élevait contre notre domination en Afrique le plus
redoutable obstacle qu'elle dût rencontrer, le gouvernement français
en était encore à délibérer sur le point de savoir s'il fallait
maintenir cette domination. Une telle incertitude étonne aujourd'hui
où nous savons tout ce que l'Algérie renfermait de promesses. Mais il
faut se représenter la situation comme elle apparaissait en 1834. Elle
n'avait rien d'encourageant. Force était bien de s'avouer qu'après
cinq années d'efforts, on n'avait rien gagné: les Arabes se
montraient plus réfractaires que jamais à la civilisation chrétienne;
l'armée française, toujours à peu près bloquée dans quelques villes de
la côte, n'était pas plus avancée qu'au lendemain de la prise d'Alger;
les résultats économiques ne semblaient pas moins nuls: ni commerce,
ni colonisation, car on ne pouvait appeler de ces noms la spéculation
de bas étage qui s'était abattue sur Alger. Apercevait-on quelque
indice d'amélioration? Ce n'était pas l'oeuvre accomplie, en ce moment
même, par Abd-el-Kader, qui allait rendre l'assimilation plus facile
ou la résistance moins formidable. Le succès militaire n'était
évidemment possible qu'à la condition d'un immense effort, et personne
alors n'osait seulement le proposer. Y aurait-il d'ailleurs chance
d'être payé de cet effort? Sur ce point, les pronostics des
économistes étaient absolument désespérants. À les entendre, aucune
possibilité de colonisation, puisque l'ancienne Régence, partout
habitée, bien que mal habitée, n'avait pas de terres libres à offrir
aux colons, et que la France, de son côté, n'avait pas de colons à
exporter; aucun élément de commerce, puisque l'on ne cultivait pas,
dans ce pays, les produits ayant fait la fortune des autres colonies,
et que le sol était à jamais stérilisé par le détestable régime de la
vie nomade et de la propriété collective. Fallait-il donc indéfiniment
batailler sans avancer, et continuer à s'imposer une charge sans
compensation? Au début de certaines entreprises longues et difficiles,
alors surtout que la nation s'y trouve engagée par des événements
qu'elle n'a ni prévus ni conduits, il est ainsi des heures obscures où
l'on se demande si persister est sagace persévérance ou obstination
aveugle; on a peine à discerner s'il s'agit d'une aventure téméraire
dans laquelle le courage consiste à s'arrêter, ou bien d'une de ces
campagnes laborieuses, mais fécondes, chances offertes par la
Providence aux peuples qui savent acheter les avantages de l'avenir
par les sacrifices du présent.
C'était, on le sait, pour se réserver le temps d'éclaircir et de
résoudre ce problème, qu'en juin 1833, le ministère du 11 octobre
n'avait pas nommé de successeur définitif au duc de Rovigo. Dès le
mois de juillet, une commission d'enquête, composée de pairs, de
députés et d'officiers, avait reçu mission d'étudier, sur les lieux,
toutes les questions relatives aux possessions africaines. Pendant
trois mois, elle avait parcouru les parties de la Régence occupées par
nos troupes, non sans entendre parfois siffler les balles arabes. Les
rapports sortis de cette exploration avaient été ensuite soumis, en
décembre de la même année, à une commission supérieure de dix-neuf
membres, présidée par le duc Decazes et composée également de pairs,
de députés et d'officiers. Par dix-sept voix contre deux, celles de
deux députés, M. Hippolyte Passy et M. de Sade, la commission avait
conclu que «l'honneur et l'intérêt de la France lui commandaient de
conserver ses possessions sur la côte septentrionale de l'Afrique».
Tout en «réservant les droits de la France à la souveraineté de la
Régence entière», elle déclarait qu'il convenait de «borner, pour le
moment, l'occupation militaire aux villes d'Alger et de Bone avec
leurs avant-postes, ainsi qu'aux villes d'Oran et de Bougie». L'armée
d'occupation devait être de vingt et un mille hommes, avec des
auxiliaires indigènes, ce qui supposait une réduction de dix mille
hommes sur le chiffre des troupes alors en Afrique. Les autres
conclusions de la commission portaient sur la nomination d'un
gouverneur général, d'une commission d'administration, et sur les
attributions qu'il convenait de leur conférer.
Cette décision, si longuement et si solennellement préparée,
pouvait-elle être enfin considérée comme acquise? Non. Les deux
membres de la minorité qui avaient voté, dans la commission
supérieure, contre la conservation de nos possessions africaines,
prétendaient prendre leur revanche à la Chambre, lors de la discussion
des lois de finances. Ils réussirent tout d'abord à faire partager
leurs vues à la majorité de la commission du budget. L'un des deux, M.
Passy, fut chargé du rapport sur les dépenses du ministère de la
guerre, auquel ressortissaient les affaires algériennes. Après y avoir
exposé que l'occupation coûtait au moins trente millions par an, et
rapportait à peine quinze cent mille francs, il se demandait si l'on
trouverait un jour l'équivalent de ces sacrifices: on ne le pourrait
qu'à deux conditions, ou la civilisation de la population indigène, ou
la colonisation du territoire; M. Passy déclarait l'une et l'autre
impossibles: «Nous avons mis fin à la piraterie, concluait-il; il faut
assurer la permanence de ce bienfait, mais ne pas se croire obligé à
persister dans une conquête onéreuse.»
Ce rapport fit du bruit. La question se trouvait posée devant le
public, avec une netteté qu'elle n'avait pas eue jusqu'ici. Les uns
prenaient parti dans un sens ou dans l'autre; beaucoup, ignorants ou
indécis, cherchaient la lumière ou attendaient une direction. La thèse
du rapport fut combattue par la plupart des journaux, entre autres par
le _Journal des Débats_, le _Constitutionnel_ et le _National_. Elle
rencontra plus de faveur dans certaines régions de la bourgeoisie
parlementaire. Celle-ci était d'autant plus accessible aux arguments
de M. Passy que sa nature la portait peu vers les vastes et hardis
desseins, vers les spéculations politiques à longue échéance. Économe
et prudente, elle avait les défauts de ses qualités: son économie
devenait parfois de la mesquinerie, et sa prudence de la couardise;
elle avait la vue courte et le coeur étroit. Si la bourgeoisie était
peu favorable à la conquête africaine, celle-ci avait pour elle
l'instinct national, puissant, quoique peu raisonné, et en tout cas
malaisé à braver. Cet instinct n'avait pas toujours réponse aux
objections des économistes, mais il était dominé par cette idée simple
qu'un recul serait une diminution de la France; il ignorait ce que
serait l'Algérie et à quel type de colonie elle se rattacherait, mais
il y pressentait une extension de notre empire et un agrandissement de
notre rôle dans le monde.
Telles étaient les idées qui agitaient l'opinion, quand, le 28 avril
1834, s'ouvrit, à la Chambre, la discussion sur les articles du budget
de la guerre relatifs à nos possessions africaines: elle se prolongea
pendant cinq jours, très-attentivement suivie par le public. Plusieurs
orateurs se prononcèrent hautement contre la continuation et même
contre la conservation de la conquête. «Je donnerais volontiers Alger
pour une bicoque du Rhin», s'écriait M. Passy. M. Dupin fut le plus
véhément de tous. À l'entendre, l'occupation d'Alger n'avait servi
jusqu'ici qu'aux tripotages les plus suspects, et c'étaient les
spéculateurs qui prétendaient obliger le pays à s'armer pour faire
valoir leurs spéculations. Il déclarait la colonisation une chose
absurde: «Point de colons, disait-il, point de terres à leur concéder,
point de garanties surtout à leur promettre.» Et il concluait, aux
applaudissements d'une bonne partie de la Chambre: «Réduisons les
dépenses à leur plus simple expression, et hâtons le moment de libérer
la France d'un fardeau qu'elle ne pourra et qu'elle ne voudra pas
porter longtemps.» L'Algérie trouva des avocats nombreux. Bien
qu'aucun d'eux n'eût autant que M. Dupin l'oreille de la Chambre,
celle-ci ne laissait pas que d'être frappée de ce fait, que tous les
membres de la commission d'enquête, ayant, en cette qualité, visité
nos possessions d'Afrique, se déclaraient pleins de foi dans leur
avenir, même ceux qui, comme M. Laurence, confessaient avoir été
d'abord le plus défiants. Ballottés entre ces impressions contraires,
les députés manifestaient, par leur attitude même, leur indécision.
Tantôt on pouvait les croire entraînés par M. Dupin, dont
l'argumentation tout utilitaire répondait à leur nature d'esprit;
tantôt ils semblaient ramenés à l'opinion opposée par le témoignage de
M. Laurence, ou même vibraient aux sentiments d'honneur qu'invoquait
M. de Lamartine. Au gouvernement il appartenait de fixer ces
incertitudes; mais lui-même n'avait pas de parti arrêté, et, par un
oubli singulier de son rôle, il paraissait plutôt attendre la
direction de la Chambre que vouloir lui en donner une. Pendant
plusieurs jours, les ministres avaient écouté les orateurs se
contredire mutuellement, sans intervenir au débat, et quand le
maréchal Soult se décida enfin à paraître à la tribune, ce fut pour
tenir cet étrange langage: «La question principale est trop
controversée, dans un système comme dans un autre, pour que, au nom du
gouvernement, je puisse émettre une opinion. Une grande discussion
s'est ouverte, et je ne sais encore de quel côté de la Chambre je
pourrais en prendre une. Il ne m'a pas paru qu'elle se fût manifestée
de telle sorte que je pusse dire au conseil: Voilà l'opinion de la
Chambre, il est à présumer que c'est celle du pays. Dans cet état, je
ne crois pas qu'il soit en mon pouvoir d'entrer plus avant dans la
discussion.» Néanmoins, en voyant l'impression fâcheuse produite par
cette sorte d'abdication, le ministre de la guerre se décida, un peu
plus tard, à ajouter cette déclaration: «Il n'est jamais entré dans la
pensée du gouvernement d'évacuer la Régence d'Alger. Je répète que
c'est la pensée du gouvernement tout entier de conserver Alger et de
ne point l'abandonner.» Le débat n'eut aucune conclusion précise. Il
était convenu, entre tous ceux qui y avaient pris part, que la
question n'était pas mûre pour une solution, qu'on discutait seulement
afin de s'éclairer, et que les votes à intervenir sur les crédits
n'impliqueraient pas approbation ou rejet des thèses formulées dans le
rapport. Toutefois, quand on vit, à l'issue même de cette discussion,
une majorité se former pour réduire de 400,000 à 150,000 francs le
crédit demandé par le ministre en vue d'un essai de colonisation, on
eut l'impression que la Chambre considérait avec peu de faveur
l'entreprise algérienne, et que si elle n'osait y renoncer
ouvertement, elle était du moins disposée à lui marchander
mesquinement les subsides.
Si peu arrêtées que fussent ses idées, le ministère ne pouvait laisser
se prolonger indéfiniment l'intérim que remplissait, depuis plus d'un
an, le général Voirol. Conformément aux conclusions de la commission
supérieure, une ordonnance du 22 juillet 1834 décida qu'un «gouverneur
général» serait chargé de l'administration des _Possessions françaises
dans le nord de l'Afrique_;--c'est le nom officiel que prenait
désormais la partie de la Régence sur laquelle s'exerçait notre
domination. La préparation de cette ordonnance avait amené, dans le
sein du cabinet, entre M. Guizot et M. Thiers d'une part, et le
maréchal Soult d'autre part, un grave conflit dont nous avons déjà eu
occasion de parler[652]. Les premiers voulaient un gouverneur civil;
le second, comprenant mieux les nécessités de la situation, se
refusait à faire commander trente mille soldats par un fonctionnaire
étranger à l'armée. Ce conflit s'était terminé par la retraite du
maréchal. Il semblait donc que la cause du gouvernement civil l'eût
emporté, et l'on prononçait déjà, pour ce poste, le nom du duc
Decazes, président de la récente commission supérieure. Cependant, au
dernier moment, un militaire fut choisi, et le dernier de ceux
auxquels on aurait pu songer; c'était le vieux général Drouet, comte
d'Erlon, âgé de soixante-neuf ans. Une autre ordonnance, du 10 août,
régla les divers rouages de l'administration civile au-dessous du
gouverneur, et créa toute une hiérarchie judiciaire. Enfin un arrêté
ministériel du 1er septembre organisa les municipalités et créa un
collége. Toutes ces mesures avaient une apparence d'installation
définitive qui corrigeait un peu le fâcheux effet des incertitudes et
des équivoques de la discussion parlementaire. Le nouveau gouverneur
semblait vouloir confirmer cette impression, quand il disait, dans sa
première proclamation aux indigènes: «Le roi des Français, votre
seigneur et le mien, m'a confié le gouvernement de vos contrées. Il
vous considère comme ses enfants; sa force est immense. Jamais les
Français n'abandonneront le sol africain.»
[Note 652: Cf. t. II, p. 252 à 256.]