L'expédition de Bougie était un incident isolé; les événements qui
s'accomplissaient, à cette même époque, dans l'ouest de l'ancienne
Régence devaient avoir des conséquences autrement graves sur
l'ensemble des affaires algériennes. L'importance politique,
commerciale et même historique d'Oran avait, dès le début, attiré
l'attention des chefs de l'armée française. Occupée, pendant quelques
semaines, en juillet et août 1830, cette ville avait été réoccupée, au
mois de décembre de la même année, par ordre du général Clauzel. La
faiblesse de la garnison, réduite d'abord à un seul régiment, ne lui
avait pas permis, dans les premiers temps, de s'aventurer à quelque
distance des murs de la place. Le reste du beylick semblait donc à la
disposition du premier qui s'en emparerait. Le sultan de Maroc crut
l'occasion bonne pour étendre de ce côté son empire. Ses agents se
répandirent par toute la province, excitant les populations contre les
Français, leur faisant prendre les armes, levant des impôts, tâchant
surtout de s'implanter dans le pays. Les Arabes leur faisaient bon
accueil, bien que parfois révoltés de leurs déprédations. Seuls, les
Turcs et les Coulouglis[650], demeurés maîtres des citadelles de
Tlemcen et de Mostaganem, tenaient les portes de ces places fermées
aux Marocains, qui eussent bien voulu se les faire ouvrir par intrigue
ou par force. Si peu décidé que fût encore le gouvernement français
sur ce qu'il ferait en Algérie, il ne pouvait voir ces menées d'un
oeil indifférent. À défaut d'action militaire sur les lieux mêmes, il
usa du moins de représentations diplomatiques auprès du sultan de
Maroc. En mars 1832, un envoyé extraordinaire, appuyé par une escadre,
mit en demeure ce prince de rappeler ses agents et de renoncer à
toutes ses prétentions sur la province d'Oran. Intimidé par cette
démarche, le sultan nous donna satisfaction sur ces deux points.
[Note 650: On appelait ainsi les métis nés de l'union des Turcs et des
femmes indigènes.]
Les Marocains éloignés, il semblait que les Arabes, livrés à
eux-mêmes, ne dussent pas être bien redoutables. N'allaient-ils pas
retomber dans leur morcellement et leur anarchie traditionnels, et ne
verrait-on pas recommencer, entre les diverses tribus, une succession
ininterrompue d'attaques, de représailles, de pillages réciproques?
Mais les grands de la province, éclairés par leur haine nationale et
religieuse contre les roumis, comprirent la nécessité de suppléer à la
direction qu'ils ne pouvaient plus attendre du sultan de Maroc. Réunis
à Mascara, en avril 1832, ils résolurent à l'unanimité de se donner un
chef. Leur choix ne tomba pas sur l'un des membres de l'aristocratie
militaire, mais sur un vieux marabout nommé Mahi-ed-Dine, réputé pour
sa sainteté et se disant descendant du Prophète. Le chef élu répondit
aussitôt à la confiance dont il était l'objet, en appelant les tribus
à la guerre contre l'infidèle et en les menant à l'assaut des forts
extérieurs d'Oran. Repoussé, il ne se découragea pas, et tenta bientôt
après de nouvelles attaques. En même temps, il donnait partout le mot
d'ordre d'isoler les Français, de faire le vide et la famine autour
d'eux.
Cependant, au bout de quelques mois, Mahi-ed-Dine se rendit compte
qu'il était trop vieux pour un tel rôle. En novembre 1832, il réunit
les grands auprès de Mascara, et leur fit accepter, à sa place, son
plus jeune fils qui venait de se distinguer par son intrépidité, dans
les récents combats. C'était un jeune homme de vingt-quatre ans, d'une
figure longue et régulière, avec une barbe noire coupée en pointe, un
teint pâle et mat, un nez aquilin, et des yeux bleus bordés de longs
cils bruns; la main était maigre, nerveuse et remarquablement blanche,
le pied très-fin; on n'entendait pas sans en être frappé le timbre
sonore et grave de sa voix. Quoique de petite taille, il était
vigoureux, infatigable, et gardait toujours une rare dignité de
maintien. Deux qualités fort différentes lui donnaient un grand
prestige aux yeux des Arabes: il était incomparable cavalier et
éloquent à l'égal des premiers orateurs. Ses yeux ordinairement
baissés, sa physionomie ascétique, le rigorisme affecté de son costume
semblaient plus d'un dévot que d'un guerrier. Des légendes circulaient
sur les prédictions de grandeur qui lui auraient été faites lors de
son pèlerinage à la Mecque. Il s'appelait Abd-el-Kader.
À peine acclamé par les grands, l'émir--c'est le titre qu'il
prit[651]--montra qu'il entendait être non-seulement un chef de
combat, mais aussi un chef de gouvernement. Il fit annoncer à toutes
les tribus qui n'avaient jamais entendu pareil langage, qu'il allait
parcourir le beylick, pour rétablir l'ordre, punir les injustices des
forts envers les faibles, percevoir les impôts et former une armée.
Sagace et résolu, quelquefois sévère, presque toujours juste,
séduisant et imposant, merveilleusement habile à manier les hommes et
à remuer les foules, il sut éteindre les rivalités des tribus,
désarmer ou dominer les jalousies ombrageuses des grands, faire
accepter un joug et une règle à cette race indisciplinée, et révéla,
dès le premier jour, sur un théâtre restreint, mais difficile entre
tous, les qualités qui distinguent les dominateurs des peuples.
[Note 651: On lui avait d'abord donné le titre de sultan; il préféra
celui d'émir, par ménagement pour le sultan de Maroc.]
Abd-el-Kader exerçait son pouvoir depuis quelques mois, quand, le 23
avril 1833, le général Desmichels fut appelé à la tête de la division
d'Oran; celle-ci venait d'être renforcée et comptait un peu plus de
quatre mille hommes. Résolu à sortir de la défensive où l'on s'était
renfermé avant lui, le nouveau commandant rencontra dans l'émir un
adversaire prompt à relever et même à devancer ses défis. De là, une
succession de combats, quelques-uns acharnés et sanglants. Nos
soldats, bien conduits par leur chef, finissaient toujours, non sans
courir quelquefois de réels dangers, par avoir le dessus; ils
étendaient même les possessions françaises par l'occupation de deux
points importants de la côte, le port d'Arzeu et la ville de
Mostaganem. Mais, au lendemain de chacune de ses défaites,
l'infatigable Abd-el-Kader reparaissait suivi d'autres contingents.
Tout en nous faisant ainsi tête, il savait contenir, par ses menaces,
les tribus qui paraissaient tentées d'entrer en relation avec nous, et
trouvait moyen, par force ou par diplomatie, d'élargir chaque jour
davantage le cercle où s'exerçait son autorité.
Pendant que l'émir ne semblait pas souffrir de ses défaites, nous ne
gagnions rien à nos victoires; au contraire, elles nous épuisaient: le
premier résultat de l'occupation d'Arzeu et de Mostaganem avait été de
diminuer la portion mobile de la division, et de rendre plus difficile
toute nouvelle opération offensive. De renforts, il ne fallait pas en
espérer; le ministère était, dit-on, plutôt enclin à rappeler une
partie des troupes. Voyant dès lors que la petite guerre était stérile
et la grande impossible, le général Desmichels en vint à se demander
s'il ne vaudrait pas mieux essayer de transformer en allié un ennemi
si difficile à soumettre. Le revirement de son esprit fut prompt et
complet: il se montra bientôt aussi impatient de traiter avec l'émir
qu'il l'avait été naguère de le réduire par les armes.
Dès le 6 décembre 1833, il saisit le prétexte d'une demande de
restitution de prisonniers, pour faire lui-même des ouvertures de paix
et proposer une entrevue à Abd-el-Kader. Ce fut, pour ce dernier,
l'occasion de révéler son habileté diplomatique. Tout d'abord, afin de
flatter l'orgueil des musulmans et de se grandir à leurs yeux, il
s'appliqua à bien mettre en lumière ce fait que la paix était demandée
par les chrétiens. Exploitant, avec beaucoup de finesse, l'impatience
d'en finir qu'il devinait chez le général, il l'énerva et l'inquiéta
par son silence, par ses airs de ne pas comprendre; en même temps il
lui faisait parvenir, au moyen de Juifs à sa dévotion, des
insinuations qui l'empêchaient de se décourager tout à fait et
l'entretenaient dans son dessein. Puis, quand il le crut arrivé à
l'état psychologique qu'il désirait, il consentit à entrer en
négociations, sans toutefois se prêter à une entrevue directe, ne
procédant que par envoyés, et manifestant, dès le début, sous une
forme modérée et presque caressante, les plus exorbitantes
prétentions.
Le général Desmichels avait informé le ministre de la guerre de son
désir de s'entendre avec Abd-el-Kader. L'idée n'était pas pour
déplaire à Paris, où l'on cherchait toujours plutôt à limiter qu'à
étendre la guerre africaine. Seulement, on comprit tout de suite le
danger de trop grandir l'émir, et, après réflexion, le ministre de la
guerre expédia à Oran des instructions autorisant à investir
Abd-el-Kader du titre de bey et à le laisser commander à plusieurs
tribus, mais à la condition qu'il reconnaîtrait la souveraineté de la
France, prêterait hommage au Roi, payerait un tribut annuel et
enverrait des otages. Avant même que ces instructions fussent
arrivées, le général Desmichels, pressé d'en finir et craignant
toujours que la paix désirée ne lui échappât, avait consenti à des
conditions bien différentes. Dans le traité signé par lui, le 26
février 1834, aucune reconnaissance explicite de la souveraineté de la
France, aucune stipulation de tribut. L'article 1er se bornait à dire:
«Les hostilités entre les Français et les Arabes cesseront. Le général
commandant les troupes françaises et l'émir ne négligeront rien pour
faire régner l'union et l'amitié qui doivent exister entre deux
peuples que Dieu a destinés à vivre sous la même domination. À cet
effet, des représentants de l'émir résideront à Oran, Mostaganem et
Arzeu. De même, pour prévenir toute collision entre les Français et
les Arabes, des officiers français résideront à Mascara.» L'article 4
stipulait «pleine et entière liberté du commerce». D'après l'article
5, les déserteurs de l'armée française devaient être ramenés par les
Arabes, mais nous nous engagions à livrer à l'émir les malfaiteurs de
son territoire qui se réfugieraient sur notre sol. Enfin, l'article 6
obligeait tout Européen voyageant dans l'intérieur des terres à se
munir d'un passe-port de l'émir. Vaincus, nous n'eussions pu
reconnaître de plus grands avantages à notre adversaire. Ce n'était
pas tout. Au cours des négociations, le général Desmichels avait fait
remettre à Abd-el-Kader un papier contenant les conditions proposées
par la France, telles à peu près qu'elles devaient figurer dans le
traité signé quelques jours plus tard; au reçu de cette note, l'émir
avait, de son côté, écrit sur un autre papier les conditions qu'il eût
désiré voir acceptées, et qui étaient fort différentes, parfois même
absolument opposées. L'article 1er de cette contre-note réservait aux
Arabes toute liberté pour le commerce de la poudre et des armes.
L'article 2 portait: «Le commerce de la Merza-Arzeu sera sous le
gouvernement du prince des croyants, comme par le passé et pour toutes
les affaires. Les cargaisons ne se feront pas autre part que dans ce
port. Quant à Mostaganem et Oran, ils ne recevront que les
marchandises nécessaires au besoin de leurs habitants.» L'article 3
stipulait que «le général commandant à Alger n'aurait pas de pouvoir
sur les musulmans qui viendraient auprès de lui, avec le consentement
de leurs chefs». Cette note écrite, Abd-el-Kader la confia, avec la
note française sur laquelle il avait mis son cachet, à l'habile
personnage qu'il chargeait de suivre les négociations. Celui-ci devait
rendre aux Français le texte ainsi approuvé de leurs conditions, mais
en même temps employer toute son adresse à obtenir que le général
Desmichels apposât également son sceau sur la note arabe où l'émir
avait formulé d'autres conditions. Le général ne se rendit-il pas
compte de ce que renfermait ce papier? crut-il que c'était une pièce
sans valeur, intéressante seulement pour l'histoire du traité? se
figura-t-il que l'apposition d'un cachet ne valait pas une signature,
et ignorait-il que c'était au contraire le seul témoignage
d'authenticité admis par les Arabes? ou bien enfin, dans son
impatience de conclure, ne regardait-il plus aux concessions? Toujours
est-il que l'envoyé de l'émir put rapporter à son maître la note arabe
portant l'empreinte d'un sceau français, et mettre ainsi entre ses
mains l'instrument d'un traité secret qui aggravait singulièrement les
clauses, déjà pourtant fort onéreuses pour nous, du traité apparent.
Comme l'a écrit plus tard le général Daumas, c'était «le triomphe
complet de l'astuce barbare sur l'ignorance civilisée».
Pour comble de légèreté, le général Desmichels ne parla pas de cet
incident à son gouvernement et ne lui communiqua que le texte du
traité proprement dit. Il était déjà assez embarrassé de faire savoir
à quel point il s'était écarté, dans ce traité, des conditions
prescrites par les instructions du ministre. La première impression à
Paris fut en effet défavorable. Cependant on y désirait tellement la
pacification, que, malgré tout, le traité fut ratifié. À l'épreuve,
d'ailleurs, il parut d'abord produire, en Afrique, d'heureux
résultats; les relations se multipliaient entre chrétiens et
musulmans; les antipathies s'atténuaient, et l'annonce de la liberté
du commerce semblait devoir donner une grande impulsion aux affaires.
Mais à peine avait-on commencé à jouir de cette détente que des
difficultés s'élevèrent. À Arzeu, des négociants français se
trouvèrent en conflit avec les agents d'Abd-el-Kader: les premiers
croyant pouvoir invoquer la liberté du commerce stipulée dans le
traité public, les seconds défendant le monopole qu'Abd-el-Kader
s'était réservé dans sa note secrète. Toujours par application des
clauses de cette même note, les représentants de l'émir prétendaient,
en pleine ville d'Oran, exercer leur juridiction sur les musulmans.
Les Français, qui ignoraient l'existence de ces clauses, ne
comprenaient rien à des actes qui leur paraissaient la violation
formelle du traité, et adressaient à qui de droit leurs pressantes
réclamations. Le général Desmichels, comprenant trop tard dans quel
piége il était tombé, mais ne voulant pas livrer le secret de sa
faute, ne répondait à toutes les demandes d'explications que par des
équivoques et des échappatoires. Du reste, par un étrange
amour-propre, loin d'en vouloir à celui qui l'avait dupé, il semblait
ne s'en intéresser que davantage à sa fortune. Précisément à cette
époque, l'émir courait un grand péril: l'empire qu'il avait cherché à
élever était menacé de dissolution par la révolte de l'aristocratie
guerrière des tribus; celle-ci, au fond, jalouse de l'ascendant
conquis sur toute la nation par un simple fils de marabout, lui
reprochait, comme une insulte à la loi du Prophète, la paix conclue
avec les chrétiens. Au lieu de profiter d'une occasion si favorable
pour ressaisir ce qu'il s'était laissé surprendre, le général
Desmichels ne montra qu'un souci: venir au secours de l'émir. Et
quand, en juillet 1834, celui-ci eut surmonté cette redoutable crise,
à force de courage et d'habileté, le canon d'Oran célébra sa victoire
comme une victoire française. Ce ne fut pas encore assez: vers le même
temps, Abd-el-Kader, toujours occupé à étendre sa domination, et
voulant tâter si le général Voirol ne se montrerait pas, lui aussi, de
facile composition, l'informa qu'«après avoir pacifié la partie
occidentale de la Régence, il allait porter également l'ordre et la
sécurité dans les provinces de Titteri et d'Alger». Le général, qui
était en méfiance, fit répondre à l'émir qu'il le croyait trop sage
pour mettre en péril, en sortant du beylick d'Oran, ses relations
nouvelles avec la France. Au ton de cette réponse, Abd-el-Kader
comprit que, pour le moment, il ne fallait pas pousser plus loin de ce
côté; mais, voulant se venger du général Voirol, il l'accusa, auprès
du général Desmichels, d'avoir tenu contre ce dernier des propos
blessants. Le commandant d'Oran donna dans ce nouveau piége, et, afin
de remercier l'émir de son bon procédé, il lui promit de le rendre
grand, bien au delà de ses désirs, ajoutant que, pour le faire régner
du Maroc à Tunis, il n'attendait que le prochain départ du général
Voirol. Abd-el-Kader devait sans doute à son génie la plus grande part
de ses étonnants succès; mais n'en était-il pas aussi redevable à
l'incroyable aveuglement de l'homme qui représentait alors la France
en face de lui?