IV

Le duc de Rovigo arrivait avec des pouvoirs notablement réduits.

Casimir Périer, alors premier ministre, lui avait retiré toute

l'administration civile, pour la confier à un fonctionnaire

indépendant de l'autorité militaire. Dualité bizarre qui devait

engendrer fatalement des conflits, et à laquelle il fallut renoncer au

bout de quelques mois. Pour n'être pas heureuse, cette mesure n'en

était pas moins la première tentative du pouvoir central en vue

d'organiser nos possessions algériennes, le premier indice qu'il se

préoccupait d'en tirer parti. Les ministres paraissaient cependant

encore fort incertains ou fort embarrassés, quand on leur demandait,

dans les Chambres, s'ils étaient résolus à rester en Afrique. «Le

gouvernement fera tout ce qu'il doit pour l'honneur ou la dignité de

la France[646]», disait le maréchal Soult, qui d'ailleurs voyait cette

guerre d'un oeil peu favorable. Ou bien encore: «Il ne m'est pas

possible de répondre d'une manière péremptoire; je ne puis pas dire

positivement ce qu'il adviendra. Le fait est que nous occupons Alger,

et qu'aucune des dispositions du gouvernement ne peut faire présumer

qu'il ait l'intention de l'abandonner[647].» Ce ne fut que devant le

mauvais effet produit par cette échappatoire, que Casimir Périer se

décida à déclarer que «toutes les précautions étaient prises pour que

l'occupation militaire fût forte, pour qu'elle subsistât, dans

l'intérêt de l'honneur de la France et dans l'intérêt de

l'humanité[648]». La réserve de ce langage venait moins encore de

l'incertitude des résolutions que d'une sorte de prudence

diplomatique. On calomniait Louis-Philippe, quand on le soupçonnait de

vouloir sacrifier l'Algérie à nos voisins d'outre-Manche; mais il

était vrai que son gouvernement, ayant besoin de l'amitié de

l'Angleterre pour faire tête aux puissances continentales, jugeait

utile de la ménager. Parler le moins possible de l'Algérie, et

attendre patiemment que la jalousie britannique fût amortie par le

temps et s'accoutumât au fait accompli, tel était le mot d'ordre donné

par M. de Talleyrand, alors ambassadeur à Londres. Les ministres

français s'y conformaient; ils le dépassaient même; car, s'ils ne

parlaient pas de l'Algérie, ils ne semblaient guère y penser

davantage.

[Note 646: Séance de la Chambre des pairs du 1er mars 1831.]

[Note 647: _Id._ du 20 mars 1832.]

[Note 648: _Id._ du 21 mars 1832.]

Ancien ministre de la police sous Napoléon Ier, le duc de Rovigo

passait pour être autoritaire, énergique, volontiers implacable, sans

répugnance pour l'arbitraire, étranger à toute sentimentalité

humanitaire ou libérale. Il s'était donné pour tâche de reprendre

l'autorité que son prédécesseur avait laissé perdre. L'un de ses

premiers actes fut de faire établir, dans la banlieue d'Alger, une

série de petits camps retranchés, occupés par des détachements et

reliés par une route. Les travaux furent pénibles; pénible aussi fut

l'existence dans les camps; il y eut un moment jusqu'à quatre mille

malades dans les hôpitaux militaires. Mais la mesure fut efficace, et

les abords de la ville retrouvèrent une sécurité relative qu'ils ne

connaissaient plus. Le général fut moins heureux dans sa façon de

traiter les indigènes. Par réaction contre la mollesse du général

Berthezène, il se montra dur, cruel même, tout en n'étant pas plus

constant dans ses vues. Il y avait chez lui parti pris de répandre la

terreur, plus que souci de faire justice. Les tribus coupables ou

seulement suspectes étaient châtiées par le massacre et le pillage.

«C'est ainsi qu'agissaient les Turcs», disait-on pour justifier ces

procédés. Était-ce pour imiter les Turcs, que le duc de Rovigo faisait

juger et exécuter deux chefs arabes, convaincus sans doute de

trahison, mais qui ne s'étaient livrés entre ses mains que sur la foi

d'un sauf-conduit? Cette perfidie exaspéra les populations plus encore

qu'elle ne les intimida. De là, autour même d'Alger, une succession

d'alertes, de révoltes, de surprises, de représailles presque

également sanglantes et féroces des deux parts: petite guerre

continuelle où notre armée se débattait sans avancer.

Sur ce fond un peu triste et monotone, un fait d'armes se détache, à

cette époque, avec un éclat singulier; il a pour théâtre non plus la

banlieue d'Alger, mais un point éloigné de la côte africaine. La ville

de Bone, située dans le beylick de Constantine, près de la frontière

de Tunisie, avait été, du temps des deys, le centre des établissements

français dans les États barbaresques. Il était donc naturel que l'une

des premières mesures du maréchal de Bourmont fût de faire occuper

cette ville. Mais, au bout de trois semaines, la garnison française

avait été rappelée à Alger. Bone, laissée à elle-même, s'était alors

trouvée dans un état de demi-indépendance, en lutte constante contre

les Kabyles du voisinage et contre le bey de Constantine. Dans l'été

de 1831, se sentant en péril, elle réclama le secours des Français.

Le général Berthezène, à la fois tenté et effrayé, s'arrêta, comme

tous les esprits irrésolus, à une demi-mesure; il envoya sur les lieux

le commandant Huder et le capitaine Bigot avec cent quinze zouaves

indigènes. C'était trop ou trop peu. Fêtés plus ou moins sincèrement

par les uns, regardés avec ombrage par les autres, les deux officiers

français furent bientôt enveloppés par un réseau d'intrigues et de

conspirations, puis finalement massacrés avec une partie de leurs

zouaves; le reste s'échappa, en gagnant un navire dans la rade. L'un

des principaux fauteurs de cette trahison, Ibrahim, ancien bey de

Constantine, saisit cette occasion pour s'établir dans la kasba ou

citadelle, avec une petite garnison turque.

Plusieurs mois s'écoulèrent; à Alger, on ne paraissait pas songer à

châtier ce guet-apens, quand, vers la fin de janvier 1832, Bone,

serrée de plus près par Ben-Aïssa, lieutenant du bey de Constantine,

se vit de nouveau en danger de succomber. En cette extrémité, les

habitants et Ibrahim lui-même se décidèrent à appeler encore les

Français à leur aide. Le duc de Rovigo--car c'était lui qui commandait

alors--répondit par l'envoi, non plus même d'une centaine d'hommes,

mais seulement de deux officiers, le capitaine Yusuf, des chasseurs

d'Afrique, et M. d'Armandy, capitaine d'artillerie: ils apportaient

des vivres qu'ils ne devaient livrer que par petites fractions, et

avaient mission de faire espérer, à bref délai, une assistance plus

efficace. Mais Bone était à bout de forces, et quelques jours après

l'arrivée de ce secours, le 5 mars 1832, Ben-Aïssa forçait les portes

de la ville, toutefois sans s'emparer de la citadelle où Ibrahim

tenait encore. Il y avait un grand intérêt français à empêcher qu'une

position aussi importante ne tombât aux mains du bey de Constantine.

Bien que sans troupes à leur disposition, les deux officiers

n'abandonnèrent pas la partie. Tout d'abord, s'interposant entre

Ibrahim et Ben-Aïssa, le capitaine d'Armandy obtint une suspension

d'armes qui faisait au moins gagner quelques jours. Puis, quand

Ben-Aïssa, perdant patience, eut repris les hostilités, et que la

citadelle fut sur le point de succomber à son tour, d'Armandy et

Yusuf se décidèrent à tenter un coup d'une singulière audace. La nuit

du 26 mars, par une corde jetée du haut des murailles, ils se hissent

dans la kasba, avec vingt-six matelots et deux officiers de marine

empruntés à la goëlette qui les avait amenés d'Alger, imposent leur

autorité à la garnison turque, d'abord plus portée à leur faire un

mauvais parti qu'à leur obéir, arborent le drapeau de la France aux

yeux des assiégeants stupéfaits, et s'apprêtent de leur mieux à

repousser leur assaut. À cette vue, Ben-Aïssa, désespérant d'emporter

la citadelle ainsi défendue et de se maintenir dans Bone sous le canon

français, évacue la ville, après l'avoir pillée, saccagée, brûlée, et

avoir forcé les habitants à fuir devant lui. Quoique momentanément en

ruine, Bone se trouvait en nos mains. Huit jours après, des renforts

arrivaient d'Alger, et, un peu plus tard, un petit corps de troupes

était envoyé de Toulon, sous le commandement du général Duzer.

Commencée comme une aventure de chevalerie, cette conquête fut

conservée et affermie avec une sagesse habile. Au bout de quelque

temps, grâce à la fermeté équitable et même généreuse avec laquelle le

général Duzer traita les tribus, une paix relative régna aux abords de

la ville, et, sur ce point, notre domination ne devait plus jamais

être en péril.

Le duc de Rovigo n'avait été pour rien dans ce succès: tout s'était

passé en dehors de sa sphère d'action et à peu près à son insu. Du

reste, le commandement supérieur à Alger allait, pour la quatrième

fois depuis trois ans, changer encore de main. Le 4 mars 1833, le

général s'embarquait pour la France, afin d'y faire soigner une

affection cancéreuse dont il souffrait à la gorge. Il croyait revenir

bientôt en Afrique; mais le mal s'aggrava et l'emporta en quelques

semaines.

V

La mort du général de Rovigo forçait le gouvernement à s'occuper des

affaires algériennes. Le cabinet du 11 octobre, alors en fonction,

n'avait, sur ce sujet, guère plus d'idées arrêtées que ses

prédécesseurs. Il proclamait sans doute, dans les Chambres, avec une

netteté qui n'était pas sans effaroucher l'Angleterre, que «la France

n'était liée, en cette matière, par aucune convention secrète», et

qu'elle restait «parfaitement maîtresse de faire d'Alger ce qui

paraîtrait conforme à son honneur et à ses intérêts»; mais, sur la

façon d'user de cette liberté d'action, le langage demeurait incertain

et vague. Le maréchal Soult, ministre de la guerre, déclarait que le

gouvernement n'avait «jusqu'à présent» aucune intention d'évacuer

Alger, mais il évitait de se dire décidé à une installation

définitive; à plus forte raison ne se prononçait-il pas sur l'étendue

à donner à l'occupation. Toutefois il y avait un progrès: si le

gouvernement n'avait pas encore d'opinion faite, il commençait à mieux

sentir la nécessité de s'en faire une. L'ordre rétabli à l'intérieur,

la paix affermie au dehors lui laissaient l'esprit plus libre; il

était résolu à en profiter pour examiner à fond la question algérienne

et prendre enfin un parti. En attendant, et afin de ne pas préjuger le

résultat de cet examen, il ne nomma pas un nouveau commandant en

titre, à Alger; il se borna à proroger les pouvoirs du général Voirol,

déjà chargé, pendant la maladie du duc de Rovigo, d'exercer le

commandement par intérim. Cet intérim devait durer dix-sept mois,

c'est-à-dire plus longtemps que tous les commandements jusqu'alors

proclamés définitifs.

Administrateur habile et laborieux, le général Voirol fit faire,

pendant ces dix-sept mois, de grands et féconds travaux aux alentours

d'Alger: construction d'un réseau de routes, desséchement de marais,

établissement de camps retranchés. En même temps, sans retomber dans

la faiblesse irrésolue du général Berthezène, il s'attacha à inspirer

confiance aux indigènes, à multiplier leurs rapports avec les

Européens. Il fut grandement secondé, dans cette oeuvre, par le

capitaine de la Moricière, qui venait d'être appelé à la tête du

premier «bureau arabe». Ce bureau, à la création duquel on était

arrivé, peu à peu, par une série de tâtonnements, avait dans ses

attributions la police et l'administration des territoires occupés par

les indigènes. Placer ces derniers sous l'autorité de fonctionnaires

civils eût été le meilleur moyen de n'obtenir d'eux ni obéissance ni

respect; les laisser à la discrétion des divers commandants de troupes

en campagne eut été les soumettre à un pouvoir très-arbitraire et

très-changeant. Avec le bureau arabe, l'autorité demeurait aux mains

d'un officier, mais cet officier s'était fait administrateur: sorte de

transition entre le régime des camps et celui de la cité. En 1833, le

bureau arabe n'avait pas encore toute l'importance qu'il prendra avec

le temps et qui en fera «la véritable cheville ouvrière de la conquête

française[649]»; toutefois, grâce à l'action personnelle de son

premier chef, son rôle était déjà considérable. Mêlé depuis l'origine

aux plus rudes combats de l'armée d'Afrique, l'un des créateurs des

zouaves, la Moricière avait acquis de la langue, des moeurs et du

caractère arabes, une connaissance qu'aucun autre officier ne

possédait alors au même degré. Il avait tout pour exercer sur ces

populations une action considérable: physionomie ouverte et martiale,

oeil ardent éclairant un visage bruni par le soleil, belle tournure à

cheval, parole vive et soudaine, joyeuse et impétueuse intrépidité qui

s'alliait à beaucoup de sang-froid et de finesse, loyauté

chevaleresque. Payant volontiers de sa personne, s'amusant même des

incidents pittoresques de cette vie si nouvelle, tantôt le chef du

bureau arabe donnait ses audiences au pied d'un palmier, en pleine

Métidja, tantôt il allait seul trouver à cheval des tribus douteuses,

les séduisait par la témérité même de sa confiance, et revenait

escorté de leurs cavaliers en grand costume, qui lui donnaient la

_fantasia_ et faisaient «parler la poudre» en son honneur. Ces succès

personnels profitaient à la cause française, et, par moments, on

pouvait presque croire accompli un rapprochement qui semblait naguère

impossible. Des Européens commençaient à s'établir aux abords d'Alger

et se mêlaient aux Arabes dans les marchés de la plaine. Pour la

première fois, on voyait des ouvriers indigènes travailler, côte à

côte, avec les Français, pour la construction des routes. Mieux

encore, des contingents d'Arabes amis faisaient campagne, avec nos

troupes, contre les rebelles. Sans doute, malgré ce progrès réel, ce

n'était pas encore la paix définitive. Au moment même où l'on croyait

tout tranquille, la Métidja redevenait subitement houleuse; le moindre

incident ou seulement la fantaisie pillarde de quelque tribu faisait

passer partout un souffle de guerre, et force était alors à notre

armée de reprendre, autour d'Alger, la série monotone, fatigante et

trop souvent stérile de ses promenades militaires et de ses campagnes

de détail.

[Note 649: _Une réforme administrative en Algérie_, par le prince

Albert DE BROGLIE.]

Vers cette même époque, à la fin de septembre 1833, une expédition

plus importante fut dirigée directement de Toulon sur une autre partie

de la côte algérienne. Il s'agissait de s'emparer de Bougie. Cette

ville, située environ à mi-chemin entre Bone et Alger, adossée aux

hautes et âpres montagnes de la Kabylie, entourée de populations aussi

farouches et aussi inhospitalières que le pays, sans commerce

maritime, sans débouchés par terre, ne semblait pas être un des points

qu'il était le plus urgent d'occuper. Mais divers incidents avaient,

malgré le sentiment contraire du général Voirol, fait décider

l'expédition. Les Kabyles opposèrent une résistance acharnée. Il

fallut conquérir la ville, maison par maison, jardin par jardin: lutte

pénible qui se prolongea pendant sept jours. Ce ne fut pas tout: de

nouveaux combats durent ensuite être livrés pour occuper, autour de la

ville, les positions où le génie voulait établir des travaux de

défense. Nos troupes finirent par l'emporter. Les avantages à

recueillir étaient-ils en rapport avec ce grand effort? Ils devaient,

en tout cas, se faire beaucoup attendre: pendant longtemps, Bougie,

sans cesse attaquée par les populations voisines, sans communication

avec les autres points occupés par l'armée française, ne sera pour

celle-ci qu'un sanglant et stérile champ de bataille.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 3 / 7) · 第 74 / 95 题