Le général Berthezène semblait l'opposé du général Clauzel. Celui-ci
avait des plans trop ambitieux, son successeur n'en avait pas du tout.
Brave divisionnaire, on ne trouvait en lui ni l'initiative, ni
l'envergure d'un général en chef. Il lui eût été difficile,
d'ailleurs, avec les moyens si réduits qu'on lui avait laissés, de
rien entreprendre d'important. Ne pouvant en imposer aux indigènes, il
essaya de les gagner par la douceur. Ces derniers crurent à de la
faiblesse et ne s'en montrèrent que plus arrogants.
Les démonstrations militaires du nouveau commandant en chef se
bornèrent d'abord à quelques promenades, assez médiocrement conduites,
dans la Métidja. Bientôt, cependant, il lui fallut porter son action
plus loin. Le bey que le général Clauzel avait installé, bientôt après
laissé seul à Médéa, était menacé par le fils de l'ancien bey, et
faisait savoir qu'il était perdu si l'on ne venait à son secours. Pour
répondre à cet appel, le général se mit en route, le 25 juillet 1831,
avec quatre mille cinq cents hommes. À l'aller, aucune difficulté.
Mais l'arrivée de l'armée à Médéa, loin d'imposer la soumission, fit
éclater la révolte. Toutes les hauteurs voisines apparurent couronnées
d'Arabes et de Kabyles. Vainement les Français se portèrent en avant,
la masse ennemie recula lentement, pour revenir et se précipiter avec
des cris de victoire sur les nôtres, aussitôt qu'elle les vit regagner
leurs cantonnements. Le lendemain, elle se montra plus nombreuse et
plus menaçante encore. Notre petit corps risquait d'être cerné. Pour
comble, par l'imprévoyance du commandement, les vivres et les
munitions commençaient à manquer. Force était de rentrer en hâte à
Alger. Le bey et ceux des habitants de Médéa qui s'étaient compromis
pour notre cause, sans illusion sur le sort qui les attendait après
notre départ, demandèrent en grâce à suivre l'armée. On ne put les
repousser, et la colonne se trouva ainsi singulièrement allongée et
embarrassée. L'ennemi harcela la retraite. Il fallut marcher la nuit,
pour gagner sur lui un peu de terrain. À la descente du col de Ténia,
l'attaque fut si vive que le désordre se mit dans nos rangs: les
soldats, n'écoutant plus la voix des chefs, se pressaient pêle-mêle
pour gagner le bout du défilé; certains officiers eux-mêmes perdaient
la tête; un moment, on put craindre que l'affaire ne tournât en une
épouvantable déroute. Mais le général Berthezène prit un drapeau et
vint le planter à l'arrière-garde, en face de l'ennemi; quelques
braves se groupèrent autour. De leur côté, le commandant Duvivier et
le capitaine de la Moricière, noms déjà populaires et bientôt
illustres dans l'armée d'Afrique, tenaient ferme avec leurs hommes
qu'ils avaient su préserver de la panique. L'ennemi, d'ailleurs,
combattait avec une fantaisie trop désordonnée pour pouvoir profiter
de ses avantages. La foule des fuyards eut ainsi le temps de gagner un
plateau où elle reforma tant bien que mal ses rangs. Nouvelle alerte
et nouvelle confusion plus bas, au passage de la Chiffa. Enfin, le 5
juillet, la petite armée était rentrée à Alger. On avoua cent vingt
morts et deux cent soixante-dix blessés. Le public soupçonna,
probablement avec raison, que les pertes réelles avaient été plus
considérables. En tout cas, l'effet moral fut fâcheux: non-seulement
le but de l'expédition était complétement manqué, mais, pour la
première fois, l'uniforme français avait reculé devant le burnous.
De Médéa, l'insurrection, encouragée par ce premier succès, gagna
l'Atlas, s'étendit dans la Métidja et vint battre les murs d'Alger. Un
moment, ce fut comme une poussée formidable pour nous jeter à la mer.
La terreur régnait dans la ville. Mais les tribus ne savaient pas agir
avec ensemble et persistance. Après plusieurs engagements où nos
troupes eurent généralement l'avantage, sans porter toutefois à
l'ennemi un coup décisif, cette violente tourmente parut s'apaiser
d'elle-même. Suivant leur habitude, les Arabes avaient dû rentrer chez
eux, après avoir bataillé pendant quatre ou cinq jours. Nul cependant
ne pouvait se flatter qu'ils fussent soumis. Même dans la campagne la
plus proche de la ville, toute sécurité avait disparu. Les colons qui
s'y étaient établis abandonnaient leurs maisons et leurs plantations.
Quant à l'armée française, elle était renfermée dans ses lignes,
réduite à la défensive, épuisée de fatigue, décimée par la fièvre,
attristée du maigre résultat de ses efforts, en défiance de son chef.
Aussi fut-ce sans regret qu'elle le vit, le 26 décembre 1831, après
dix mois de commandement, remettre ses pouvoirs au général Savary, duc
de Rovigo, qui venait d'être envoyé de Paris pour le remplacer.