Tout d'abord, on ne sembla s'occuper, à Paris, de l'armée d'Afrique,
que pour assurer sa soumission au nouvel ordre de choses. On n'était
pas, à ce sujet, sans quelque inquiétude; on n'ignorait pas que le
maréchal de Bourmont avait un moment rêvé de ramener son armée en
France, pour la mettre aux ordres de Charles X, et qu'il en avait été
empêché par le refus de concours de l'amiral Duperré, commandant de la
flotte. Le général Clauzel, nommé à sa place, débarqua à Alger, le 2
septembre 1830, en compagnie d'anciens officiers de l'empire, faisant
grand apparat de leurs rubans tricolores et ne dissimulant pas leurs
méfiances à l'égard de troupes qui venaient de combattre sous la
cocarde blanche. La transmission du commandement se fit cependant sans
difficulté. Quoique un peu triste et mal à l'aise des suspicions dont
elle se voyait l'objet, l'armée n'hésita pas un moment dans son
obéissance.
Sur la direction à donner aux opérations militaires, il ne paraît pas
que le nouveau général en chef eût reçu des instructions précises. On
lui avait seulement recommandé de renvoyer au plus tôt un certain
nombre de régiments en France; mesure qui s'expliquait par l'état de
l'Europe, mais qui n'indiquait pas des intentions de conquête en
Afrique. Cependant le choix même du général Clauzel ne concordait
guère avec une tactique de réserve, sinon de retraite. Entreprenant,
ambitieux, patriote, l'imagination remplie des souvenirs de l'épopée
impériale, on devait s'attendre que, commandant à Alger, il voudrait y
faire grand. Tranchant sans hésitation une question que beaucoup
d'esprits n'osaient même pas alors se poser, il estimait que la France
était l'héritière du dey et devait, à ce titre, régner sur la Régence
entière. À défaut d'une domination directe qu'il ne se sentait pas de
force à établir pour le moment, il voulait tout au moins une sorte de
suzeraineté et prétendait remplacer les trois beys en fonction par
trois autres beys qui recevraient de nous leur investiture et se
reconnaîtraient nos vassaux.
Pour commencer la réalisation de ce plan, un arrêté, en date du 15
novembre 1830, prononça la déchéance du bey de Titteri,
Moustafa-bou-Mezrag, qui, après avoir protesté de sa soumission au
lendemain de la prise d'Alger, nous avait ensuite adressé d'insolents
défis et s'était fait le principal instigateur des hostilités dirigées
contre nous. Il nomma à sa place un négociant maure d'Alger,
Moustafa-ben-Omar, et, pour assurer l'exécution de ces mesures, décida
d'entreprendre une expédition contre Médéa, la capitale du beylick. Sur
la route à suivre pour atteindre cette ville située derrière la première
chaîne de l'Atlas, à vingt-cinq lieues d'Alger, sur le terrain et les
populations à traverser, on ne savait à peu près rien. Mis en mouvement
le 17 novembre, le corps expéditionnaire, fort de huit mille hommes,
traversa d'abord la plaine de la Métidja, et livra un premier combat
avant d'entrer dans Blida, où fut laissée une garnison. De là, il gagna
l'Atlas et s'engagea dans le chemin qui conduisait au col de Ténia.
C'était un sentier escarpé, si étroit que deux hommes pouvaient à peine
y marcher de front, souvent coupé par des ravins et dominé par des
plateaux qui semblaient inaccessibles. Obligée de s'étendre en une ligne
sinueuse d'une lieue de long, la colonne était parvenue à mi-côte, quand
les ennemis se montrèrent subitement de tous côtés; sur les flancs, les
Arabes et les Kabyles faisaient pleuvoir une grêle de balles, tandis
qu'en face, le bey fermait, avec ses janissaires et deux pièces de
canon, l'étroite ouverture du col. La lutte fut vive, mais rien ne put
tenir contre l'ardeur de nos troupes admirablement enlevées par leurs
chefs. Les hauteurs presque à pic furent escaladées, et l'ennemi partout
débusqué. Ce brillant combat nous coûta deux cent vingt hommes tués ou
blessés. À la descente du col, l'armée ne rencontra que peu de
résistance. Le 23 novembre, six jours après son départ d'Alger, elle
entrait dans Médéa; le nouveau bey y fut installé; Moustafa-bou-Mezrag,
découragé, vint lui-même se livrer aux mains de son vainqueur, et les
janissaires suivirent son exemple. Il semblait que le succès fut
complet. Le général Clauzel, croyant les indigènes à jamais domptés, se
voyait déjà maître de toute la Régence. Un de ses officiers d'ordonnance
écrivait à Paris: «La France sera contente, j'espère, de cette campagne
de sept jours... Il s'agit maintenant d'obtenir le même résultat à
Constantine, et l'Afrique est soumise[644].»
[Note 644: Cité par M. Camille Rousset.]
À peine le nouveau bey installé, les difficultés commencèrent. Force
fut d'abord de détacher de l'armée douze cents hommes destinés à
garder Médéa et à soutenir notre vassal, sans force par lui-même. Il
fallut vider presque complétement les gibernes et les caissons pour
fournir à cette petite garnison des munitions encore bien
insuffisantes. Puis, de crainte d'épuiser les vivres de la place, on
se hâta de reprendre le chemin d'Alger. Le retour, qui se fit en
quatre jours, fut surveillé, parfois un peu harcelé par les Arabes et
les Kabyles, mais sans combat sérieux. Toutefois, à plus d'un signe,
le général pouvait voir que les populations n'étaient pas soumises,
comme il s'en était d'abord flatté. En repassant à Blida, il trouva
les traces sanglantes des combats acharnés que venait d'y soutenir la
garnison; un peu plus loin, entre cette ville et Alger, spectacle plus
sinistre et plus horrible encore: c'étaient les cadavres atrocement
mutilés de cinquante artilleurs, qu'avec une imprévoyante confiance,
il avait voulu envoyer en avant pour chercher des munitions. Le
commandant en chef fut si frappé de ces incidents que, renonçant à son
premier projet d'établir toute une ligne de postes entre Alger et
Médéa, il rappela la brigade laissée au col de Ténia et évacua Blida.
Seulement que devenait alors la petite garnison de Médéa, isolée dans
l'intérieur des terres, à vingt-cinq lieues de la côte, sans
communications assurées? À peine de retour, le général Clauzel reçut
d'elle les plus tristes nouvelles. Le corps expéditionnaire ne l'avait
pas quittée depuis vingt-quatre heures, que des nuées de Kabyles
étaient venues fondre sur elle. Pendant quatre jours, elle avait subi
un furieux assaut qui ne lui avait pas coûté moins de deux cents
hommes hors de combat. On ne sait quel eût été le résultat d'une
attaque plus prolongée, d'autant que les cartouches commençaient à
manquer. Mais, si l'on n'était jamais assuré d'avoir soumis les Arabes
et les Kabyles, si, au lendemain d'une défaite, ils reparaissaient
plus audacieux sur le chemin même que venait de parcourir l'armée
victorieuse, du moins avaient-ils cette faiblesse de ne pouvoir pas
tenir longtemps la campagne; ne recevant de personne, ni solde, ni
vivres, ni munitions, ils étaient obligés, après quatre ou cinq jours,
de rentrer chez eux. Ce fut ce qui se produisit après l'attaque contre
Médéa. La garnison y gagna quelque répit, mais, décimée par les
combats, épuisée par les maladies, sans vêtements contre le froid
devenu rigoureux, sans munitions, presque sans vivres, elle implorait
des secours qu'on ne pouvait, sans risquer un désastre, retarder un
seul instant. Comment les lui faire parvenir? Impossible de procéder
par faibles détachements qui eussent été égorgés comme les cinquante
artilleurs envoyés naguère de Blida à Alger, pour y chercher des
munitions. Il fallait donc recommencer une nouvelle expédition, en vue
de laquelle un corps fut formé, composé de deux brigades. Parti
d'Alger, le 7 décembre 1830, ce corps ne rencontra pas d'ennemis sur
sa route; mais la mauvaise saison était venue; avec elle, la pluie, la
boue, la neige, le vent et un froid tel que les anciens se rappelaient
la retraite de Russie. Le soldat eut beaucoup à souffrir; son patient
courage triompha de ces obstacles, parfois plus redoutables que les
balles arabes. Huit jours après son départ, l'armée rentrait à Alger,
ayant renforcé et ravitaillé la garnison de Médéa.
Pendant ce temps, le général Clauzel, tout à l'exécution de son plan
d'ensemble, ne perdait pas de vue les deux provinces de Constantine et
d'Oran. Y entreprendre des expéditions comme celle de Médéa, il n'y
pouvait songer avec une armée aussi réduite. Il eut recours à la
diplomatie. Dès le mois d'octobre 1830, à l'insu de son gouvernement,
il s'était mis en rapport avec le bey de Tunis, l'invitant à s'emparer
de ces deux provinces, à y installer des beys à lui, sous la seule
condition que ceux-ci reconnaîtraient la suzeraineté de la France et
lui payeraient tribut. Un accord fut d'abord conclu sur ces bases,
pour Constantine; en exécution de cet accord, des arrêtés du 15 et du
16 décembre prononcèrent la déchéance de Hadji-Ahmed, bey en fonction,
et nommèrent à sa place Sidi-Moustapha, frère du bey de Tunis. Peu
après, une convention analogue fut négociée pour la province d'Oran,
dont le général Clauzel avait fait réoccuper la capitale par le
général Damrémont. Mais, à peine connus à Paris, ces étranges traités
y furent désavoués, moins encore parce qu'ils provoquaient une
ingérence étrangère, que parce qu'ils préjugeaient une question sur
laquelle le gouvernement du Roi ne s'était pas encore prononcé, celle
de savoir quelle durée et quelle étendue aurait la domination de la
France en Algérie[645]. Ce ne fut pas le seul coup porté aux
entreprises du général Clauzel. Les complications européennes,
devenues plus menaçantes encore à la suite de la révolution belge,
déterminèrent le rappel en France de la plus grande partie des troupes
d'occupation; dix mille hommes seulement devaient rester en Afrique.
Il fallut alors évacuer Médéa. La malheureuse garnison de cette place
était à ce point affaiblie par les maladies et les privations, qu'une
brigade dut s'avancer jusqu'au col de Ténia pour lui tendre la main.
[Note 645: Dépêche du général Sébastiani, alors ministre des affaires
étrangères, en date du 31 janvier 1831.]
Du plan grandiose du général Clauzel, de ses efforts militaires et
diplomatiques il ne restait donc plus rien. Sauf quelques soldats
détachés à Oran, l'armée française se trouvait de nouveau concentrée
et comme bloquée dans Alger. Les indigènes, plus enhardis par notre
retraite qu'ils n'avaient été intimidés par nos succès passagers, se
montraient hostiles et surtout méprisants. Impossible à un Européen de
s'éloigner des murs d'Alger. Dans l'intérieur même de la ville qui
commençait déjà cependant à se transformer, les _mercanti_, pris de
peur, cherchaient quelque navire où se rembarquer. Désavoué par le
gouvernement, trompé par l'événement, le général Clauzel ne pouvait
plus rester en Algérie. Le 21 février 1831, un ordre aux troupes
annonça que l'«armée d'Afrique» n'existerait plus désormais sous ce
nom, et serait remplacée par une «division d'occupation». Ce jour
même, le général Berthezène en vint prendre le commandement. Dès le
lendemain, le général Clauzel s'embarquait pour la France; son pouvoir
n'avait pas duré six mois.