DIX ANNÉES DE GUERRE AFRICAINE.

1830--1839.

I. La situation dans l'ancienne Régence d'Alger, à la chute

de la Restauration. Dispositions du nouveau gouvernement à

l'égard de l'entreprise africaine.--II. Le général Clauzel.

Il veut établir la domination de la France sur toute la

Régence. Expéditions de Médéa. Négociations avec Tunis,

désavouées par le gouvernement. Échec du plan du général

Clauzel.--III. Le général Berthezène. Sa faiblesse.

Expédition peu heureuse à Médéa. Mécontentement de

l'armée.--IV. Le général de Rovigo. Langage des ministres

sur la question d'Alger. Rigueur malhabile du nouveau

commandant à l'égard des indigènes. Prise de Bone par un

audacieux coup de main. Mort du duc de Rovigo.--V. Intérim

confié au général Voirol. Sa sage administration. Le premier

bureau arabe et la Moricière, Occupation de Bougie.--VI.

Oran depuis 1830. Les commencements d'Abd-el-Kader. Après

avoir essayé de la guerre, le général Desmichels conclut le

traité du 26 février 1834. Clauses secrètes sur lesquelles

l'émir parvient à obtenir l'apposition du sceau du général.

Difficultés qui en résultent. Incroyable engouement du

général pour l'émir.--VII. Incertitude des esprits, en

France, sur la question algérienne. Commission d'enquête et

commission supérieure. L'instinct national est favorable à

l'Algérie. Débat parlementaire. Hésitations de la Chambre.

Langage vague du ministère. Organisation du gouvernement

général des «Possessions françaises dans le nord de

l'Afrique».--VIII. Le général Drouet d'Erlon. Abd-el-Kader

affermit son pouvoir et l'étend sur les provinces de Titteri

et d'Alger. Faiblesse du gouverneur. Conflit entre le

général Trézel et l'émir. Désastre de la Macta.--IX. Le

maréchal Clauzel nommé gouverneur. Renforts envoyés en

Algérie. Le duc d'Orléans. Victoire de l'Habra et

destruction de Mascara. Expédition de Tlemcen. Le maréchal

prononce la déchéance du bey de Constantine. Nouvelle

expédition à Médéa. Les renforts rentrent en France. Le

général d'Arlanges cerné à la Tafna. Il ne reste plus rien

des résultats que croyait avoir obtenus le maréchal

Clauzel.--X. Victoire de la Sickack. Discussion à la

Chambre. Le plan du maréchal Clauzel et les ministères du 22

février et du 6 septembre. Le maréchal se décide à marcher

contre Constantine.--XI. L'expédition et son échec.

Impression produite en Afrique et en France.--XII.

Résolutions prises par le ministère. Le général Damrémont et

le général Bugeaud. Traité de la Tafna. Entrevue du général

Bugeaud et d'Abd-el-Kader. Le gouvernement ratifie le

traité.--XIII. Négociations sans succès avec le bey de

Constantine. Une seconde expédition est résolue. La marche.

Le siége. L'assaut. La victoire.--XIV. Le plan du maréchal

Valée. État des esprits en France. Travaux accomplis dans

les provinces d'Oran et d'Alger. La province de Constantine.

Rapports avec les indigènes. Création de routes et de

villes. Souffrances de l'armée. Établissement de l'évêché

d'Alger. Abd-el-Kader organise son empire et prépare la

guerre sainte. La paix ne peut durer. Conclusion.

I

On se rappelle les pages d'une éloquence douloureusement prophétique

par lesquelles M. Prévost-Paradol terminait, au lendemain de Sadowa,

son livre de la _France nouvelle_: après avoir énuméré toutes les

menaces pesant sur l'avenir de notre pays, après avoir montré

l'équilibre, non-seulement de l'Europe, mais du monde entier, se

déplaçant chaque jour davantage à notre détriment, et nos ennemis ou

nos rivaux, Allemands, Russes, Anglo-Saxons, partout en voie

d'accroissement rapide, tandis que nous étions stationnaires ou même

en péril de diminuer, le brillant écrivain se demandait, non sans

angoisse, s'il ne restait pas quelque chance à la France de se

maintenir à son rang. Cette chance existe, répondait-il, chance

suprême, qui s'appelle l'Algérie. Et alors, cherchant à deviner les

destinées de notre colonie, il saluait avec émotion «cet empire

méditerranéen qui, disait-il, ne sera pas seulement une satisfaction

pour notre orgueil, mais qui sera certainement, dans l'état futur du

monde, la dernière ressource de notre grandeur». Depuis lors,

l'événement n'a que trop confirmé la partie douloureuse de ces

prophéties. Mais, à voir le développement qu'a pris l'Algérie dans ces

dernières années, les résultats maintenant acquis, les espérances plus

belles encore qu'ils autorisent à concevoir, il semble que la partie

consolante de ces mêmes prophéties soit également en train de

s'accomplir. De là, la curiosité chaque jour plus attentive des

patriotes pour tout ce qui concerne la France africaine. Leurs

regards, attristés de tant d'autres côtés, se reportent, avec une

sorte de complaisance, sur cette terre, qui a pour eux ce charme

particulier d'être le seul point où ils se sentent en progrès.

Plus l'Algérie prend ainsi d'importance dans notre vie nationale,

plus nous avons intérêt à connaître son passé et à remonter à son

origine. C'est pourquoi, après avoir raconté les événements politiques

de la première moitié de la monarchie de Juillet, il convient de

s'arrêter un moment et de revenir sur ses pas, pour considérer ce

qu'est devenue, pendant ce temps, de 1830 à 1839, l'entreprise

militaire commencée par la Restauration dans la Régence d'Alger. Ces

dix premières années de la guerre d'Afrique ont été une période de

tâtonnements, plus laborieuse que féconde. Pour en bien saisir le

caractère, il est nécessaire de pouvoir l'embrasser d'ensemble.

Morcelé en fragments que l'on eût rattachés aux parties

correspondantes de l'histoire générale, l'exposé de ces campagnes

n'aurait pas laissé une impression nette dans l'esprit du lecteur.

D'ailleurs, les vicissitudes de la conquête algérienne ont, au début,

si peu de rapports avec les évolutions de la politique parlementaire

qu'on eût vraiment été embarrassé de rapprocher et de fondre les unes

et les autres dans un même récit[642].

[Note 642: À ceux qui voudraient trouver de ces événements un exposé

plus détaillé et fait à un point de vue plus militaire, je ne puis que

recommander le remarquable ouvrage de M. Camille Rousset: _Les

Commencements d'une conquête; l'Algérie de 1830 à 1840_. C'est

l'histoire, comme sait l'écrire M. Camille Rousset, des guerres

soutenues par notre armée en Afrique, après la prise d'Alger. Cet

ouvrage m'a beaucoup servi. L'auteur ne s'arrêtera pas en 1840, et dès

maintenant il commence à raconter les luttes dirigées par le maréchal

Bugeaud et par M. le duc d'Aumale. J'ai tiré aussi grand profit du

beau livre des _Campagnes de l'armée d'Afrique_, ouvrage inachevé du

duc d'Orléans, publié par ses deux fils, M. le comte de Paris et M. le

duc de Chartres; les récits du duc d'Orléans ne commencent qu'en 1835;

mais, dans une excellente introduction, M. le duc de Chartres a

raconté les campagnes de 1830 à 1835. Je n'oublierai pas non plus un

autre opuscule princier qui éclaire une face de cette histoire

militaire; je veux parler de la brillante monographie écrite par M. le

duc d'Aumale, sur _les Zouaves et les Chasseurs à pied_. Ce n'est pas

sans émotion que l'on retrouve, ainsi groupés au premier rang des

historiens de nos guerres d'Afrique, les membres de cette royale

famille qui a fourni à cette même guerre tant de vaillants et habiles

capitaines. Je me reprocherais enfin de ne pas indiquer, parmi les

sources où l'on peut utilement puiser, les _Annales algériennes_, de

M. Pélissier de Raynaud.]

Notre première prise de possession de la terre d'Afrique avait précédé

seulement de quelques semaines la révolution de Juillet. Ce n'avait

été qu'après beaucoup d'hésitations que le gouvernement de la

Restauration, poussé à bout par les outrages répétés du dey d'Alger,

s'était enfin décidé, dans tes premiers jours de 1830, à châtier ces

pirates insolents et cruels qui, depuis si longtemps, bravaient

l'Europe chrétienne et désolaient les côtes de la Méditerranée. À en

juger par les précédents, l'entreprise ne semblait pas sans difficulté

ni péril. Plusieurs fois, diverses puissances, entre autres la France

et l'Angleterre, avaient tenté d'agir contre la Régence: elles avaient

échoué ou du moins n'avaient remporté que des avantages passagers,

parfois même tout à fait illusoires. Habilement préparée par les

ministres d'alors, glorieusement conduite par le général de Bourmont

qui gagna, en cette occasion, son bâton de maréchal, l'expédition de

1830 fut au contraire couronnée d'un prompt et éclatant succès.

L'armée, débarquée le 14 juin, entra dans Alger le 5 juillet. Le dey,

acceptant, avec le fatalisme musulman, la décision des armes, se

retira à Naples, tandis que les janissaires turcs étaient transportés

en Asie Mineure. On se trouvait ainsi avoir non-seulement renversé le

souverain, mais supprimé presque complétement la race régnante. En

effet, tout le pouvoir avait été jusqu'alors aux mains de l'_Odjak_;

on appelait de ce nom la milice turque d'Alger qui se recrutait

incessamment parmi les aventuriers ou les malfaiteurs de l'empire

ottoman, et qui, malgré son petit nombre,--elle ne comptait guère que

quinze mille hommes,--commandait aux trois millions d'habitants de la

Régence. Ces habitants étaient de races fort différentes: dans les

villes, les Maures et les Juifs adonnés au commerce et habitués à la

servilité; dans la campagne, les Arabes nomades et pasteurs, plus

fiers, plus guerriers, plus nombreux, mais que des divisions,

perfidement entretenues, mettaient à la merci des Turcs; enfin, dans

la montagne, les Kabyles sédentaires et agriculteurs, très-belliqueux

aussi, ayant conservé une indépendance à peu près complète, ce qui ne

les empêchait pas de faire le coup de feu pour le maître d'Alger,

quand ils espéraient avoir ainsi part au butin. En triomphant des

Turcs, la France avait-elle donc succédé _ipso facto_ à leur

domination, et la monarchie de Juillet trouvait-elle, dans l'héritage

de la Restauration, une conquête toute faite dont elle n'avait plus

qu'à recueillir les bénéfices?

Telle n'était pas la situation. D'abord, en supprimant le dey, nous

n'avions pas détruit toutes les autorités turques de la Régence. Le

dey ne gouvernait directement qu'Alger et ses environs: le reste du

territoire était partagé entre trois grands vassaux, turcs également,

le bey de Constantine à l'est, le bey de Titteri au sud et le bey

d'Oran à l'ouest. Après la prise d'Alger, le premier s'était retiré

dans son beylick, d'où il nous bravait impunément; si les deux autres

avaient paru d'abord disposés à reconnaître notre suzeraineté, celui

de Titteri n'avait pas tardé à la répudier, et celui d'Oran était sans

influence. Eussions-nous d'ailleurs eu raison des beys et fait ainsi

disparaître les dernières traces de la domination turque, que nous

n'aurions pas été pour cela les maîtres; restaient les Arabes et les

Kabyles. Ni les uns ni les autres ne regrettaient les Turcs que, de

tout temps, ils avaient détestés; seulement leur mépris et leur

horreur du _Roumi_ étaient plus forts encore. Après avoir aidé à

défendre Alger contre les envahisseurs chrétiens, ils s'étaient

dispersés, mais sans volonté de se soumettre. Leur état religieux et

social était trop inférieur au nôtre pour permettre une assimilation

et une fusion; en même temps, ils avaient, jusque dans leur barbarie,

une sorte de fierté dédaigneuse qui les empêchait de subir le prestige

du vainqueur et de s'incliner comme le font d'ordinaire les races

inférieures devant les races supérieures. Aussi, dès le premier jour,

quand, sous la conduite du maréchal de Bourmont, l'armée française

voulut faire une sorte de promenade pacifique, hors des murs d'Alger,

dans la plaine de la Métidja, elle vit se dresser des ennemis derrière

tous les buissons: c'étaient les Arabes et les Kabyles qui

commençaient, non plus au service des Turcs, mais pour leur compte,

cette terrible guerre de guérillas qui devait durer tant d'années.

Lors de la chute de Charles X, l'autorité de la France n'était donc

reconnue, en Afrique, que sur le territoire matériellement occupé par

ses troupes, c'est-à-dire seulement dans la ville d'Alger. Un moment,

des détachements avaient aussi occupé Bone et Oran; mais, à la

première nouvelle de la révolution et sans attendre les ordres du

nouveau gouvernement, le maréchal de Bourmont s'était hâté d'évacuer

ces deux dernières villes; il lui avait paru dangereux, dans une telle

crise, de laisser l'armée ainsi disséminée. Qu'allait faire la

monarchie de Juillet? Voudrait-elle abandonner ou garder cette

conquête, et, si elle la gardait, chercherait-elle à l'étendre?

Personne n'eût été alors en état de répondre à ces questions. En

admettant que les hommes portés au pouvoir par la révolution fussent

disposés à adopter de confiance le plan de leurs prédécesseurs, ils

eussent été embarrassés de découvrir quel était ce plan. Le

gouvernement de la Restauration s'était lancé dans l'expédition, sans

but bien déterminé; cette incertitude tenait à ce qu'il ne poursuivait

pas, en cette occasion, l'exécution d'un dessein depuis longtemps

conçu par l'ambition nationale, ou la satisfaction d'intérêts

commerciaux préexistants; il avait été conduit à agir par une sorte

d'accident imprévu, par la nécessité de vider une querelle d'honneur,

et aussi, pour une bonne part, par des considérations de politique

intérieure et dynastique, par le désir «d'agir sur l'esprit turbulent

et léger de la nation française», de lui «rappeler que la gloire

militaire survivait à la révolution», et de «faire une utile diversion

à la fermentation politique de l'intérieur[643]». Tout fut

admirablement préparé pour assurer le succès; mais, sauf la résolution

de détruire la piraterie, ni Charles X ni ses ministres ne s'étaient

fait une idée arrêtée du parti qu'ils tireraient de ce succès. Ils

avaient agité à l'avance toutes les hypothèses,--entente avec le dey,

établissement d'un gouvernement arabe, remise de la Régence à la

Turquie, à Mehemet-Ali ou à l'Ordre de Malte, partage avec les autres

puissances européennes, enfin création d'une colonie française,--mais

sans conclure. Ils attendaient les événements. Tout, d'ailleurs,

n'était-il pas inconnu pour eux, dans ce pays jusqu'alors presque

entièrement fermé aux Européens, et qu'avaient seuls parcouru

quelques voyageurs oubliés? M. de Polignac s'était borné, dans ses

pourparlers avec les autres puissances, à garder soigneusement et

fermement pour l'avenir toute sa liberté d'action; vainement

l'Angleterre, dont la jalousie était, en cette matière,

particulièrement ombrageuse, l'avait-elle pressé, même avec menace, de

répudier par avance toute pensée de conquête, il s'était refusé

hautement à «prendre aucun engagement contraire à la dignité et à

l'intérêt de la France». Alger entre nos mains, il n'était sans doute

plus possible de rester dans le vague; mais la vieille monarchie avait

eu à peine le temps de fêter sa victoire. Tombée avant d'avoir pu dire

ce qu'elle en ferait, elle laissait à ses successeurs la charge de

résoudre le problème.

[Note 643: Expressions d'un rapport de M. de Clermont-Tonnerre,

ministre de la guerre dans le cabinet de M. de Villèle.]

Le gouvernement issu des journées de Juillet, réduit, dans les

premiers temps, à se demander, chaque matin, s'il n'aurait pas à

lutter pour l'existence de la société, contre la révolution, et pour

l'indépendance de la France, contre la coalition, n'avait guère le

loisir de songer à des conquêtes lointaines. Tout contribuait même à

lui faire regarder d'un oeil peu favorable celle où il se trouvait

engagé par le fait du régime déchu. Ces troupes ainsi distraites au

delà de la Méditerranée, ne pouvait-il pas, d'une heure à l'autre, en

déplorer l'absence dans les rues de Paris ou sur la frontière du Rhin?

En poursuivant cette campagne, ne risquait-il pas d'irriter

l'Angleterre, alors son unique alliée en face de l'Europe inquiète et

malveillante? Ajoutons que l'expédition d'Alger, à la différence de

celle de Grèce, avec laquelle elle semblait cependant avoir beaucoup

d'analogie, n'avait pas été jusqu'ici populaire; elle avait participé

à la suspicion dont était atteint le ministère qui l'avait entreprise,

et les libéraux n'y avaient guère vu qu'une manoeuvre pour faire

diversion aux agitations parlementaires et un préliminaire de coup

d'État. De là, pendant les préparatifs de l'expédition, la passion

souvent peu patriotique avec laquelle les journaux opposants avaient

travaillé à inquiéter l'opinion, à décourager l'armée, prédisant et

paraissant presque désirer un échec, contestant jusqu'à la justesse,

pourtant trop évidente, de nos griefs contre le dey. Alger pris, on

s'était montré moins joyeux de l'honneur fait à nos armes, qu'inquiet

du contre-coup qu'il pouvait avoir sur la politique intérieure. Or,

ces libéraux qui, dans l'opposition, avaient ainsi combattu la guerre

d'Afrique, étaient les mêmes qui, parvenus au pouvoir, avaient à

décider dans quelle mesure elle devait être continuée. Bien que les

points de vue changent avec les situations, on ne pouvait cependant

s'attendre que de telles préventions disparussent du premier coup.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 3 / 7) · 第 71 / 95 题