Ces quelques conflits, vite apaisés, n'effaçaient pas l'effet plus
considérable de mesures telles que la réouverture de Saint-Germain
l'Auxerrois, et le ministère du 15 avril n'en avait pas moins
l'honneur mérité de voir sa politique religieuse critiquée par ceux
qui conservaient contre le clergé les vieilles préventions de 1830.
Aussi, quand commença, en 1838, la campagne de la coalition, les
opposants crurent-ils que l'exploitation de ces préventions leur
fournirait un moyen d'attaque à ajouter à ceux qu'ils trouvaient déjà
dans les susceptibilités parlementaires et patriotiques. Ils
reprochèrent donc à M. Molé de ne pas savoir mieux résister à l'Église
qu'au Roi. Parmi les journaux de gauche, ce fut à qui se donnerait le
plus de mal pour réveiller le fantôme du parti prêtre et accuser le
gouvernement d'être le complice ou le complaisant des empiétements
ecclésiastiques. Le _Siècle_ publiait des articles avec ces titres
menaçants: «_Invasion du clergé, accroissement des couvents, leurs
priviléges, révolte des évêques._» Le _Constitutionnel_ signalait «le
retour des influences sacerdotales, dans le gouvernement». «La
congrégation refleurit!» s'écriait-il. Ou encore: «Vous êtes en voie
de restaurer un gouvernement de prêtres.» Il dénonçait, comme autant
de synodes illégaux, tolérés par la faiblesse du cabinet, les
retraites ecclésiastiques où, chaque année, suivant l'usage, les
évêques réunissaient les prêtres de leurs diocèses. Il se plaignait
qu'on respectât la liberté des processions, et qu'on laissât les
ordres religieux en paix. «C'était bien la peine, disait, à ce dernier
propos, le _Courrier français_, d'expulser les Trappistes de la
Meilleraye et d'Alsace, ainsi que les Liguoriens.» Ce journal avait
fait d'ailleurs une effrayante découverte: il s'agissait d'un billet
d'enterrement, sur lequel, reprenant une vieille formule à peu près
abandonnée depuis quelque temps, on mentionnait que le défunt avait
été «muni des sacrements de l'Église»; le _Courrier_ dénonçait là une
«nouvelle exigence du clergé», et il ajoutait gravement: «Au train
dont les choses marchent, nous ne sommes pas éloignés de revoir les
billets de confession[605].»
[Note 605: Articles divers, publiés en 1838 et au commencement de
1839.]
Ces sottises laissaient l'opinion assez froide. Elles ne trouvaient
plus le même écho qu'en 1826, et ceux qui les débitaient n'y mettaient
pas, au fond, beaucoup d'entrain ni de conviction. D'ailleurs, tous
les coalisés ne prenaient pas part à cette campagne. L'un des plus
considérables, M. Guizot, publiait alors, dans la _Revue française_,
sur la question religieuse, trois articles d'une éloquence grave et
triste, qui avaient un immense retentissement[606]. C'était le cri
d'alarme de la raison humaine et de la science politique, sentant leur
impuissance et appelant la religion à leur aide; et, entre toutes les
églises, l'écrivain protestant rendait un hommage particulier à
l'Église catholique, qu'il déclarait être «la plus grande, la plus
sainte école de respect qu'ait jamais vue le monde». Puis il ajoutait:
«La religion, la religion! c'est le cri de l'humanité en tous lieux,
en tout temps, sauf quelques jours de crise terrible ou de décadence
honteuse. La religion, pour contenir ou combler l'ambition humaine! La
religion, pour nous soutenir ou nous apaiser dans nos douleurs, celles
de notre condition ou celles de notre âme! Que la politique, la
politique la plus juste, la plus forte, ne se flatte pas d'accomplir,
sans la religion, une telle oeuvre. Plus le mouvement social sera vif
et étendu, moins la politique suffira à diriger l'humanité ébranlée.
Il y faut une puissance plus haute que les puissances de la terre, des
perspectives plus longues que celles de cette vie. Il y faut Dieu et
l'éternité.» Dès lors, M. Guizot estimait qu'il fallait établir,
«entre la religion et la politique, entente et harmonie».
[Note 606: _De la religion dans les sociétés modernes_ (février 1838).
_Du catholicisme, du protestantisme et de la philosophie en France_
(juillet). _De l'état des âmes_ (octobre).]
Vainement quelques beaux esprits parlaient-ils, avec un sourire
railleur, de l'«onction», de l'«ascétisme» et des «vues si célestes»
de M. Guizot[607]; le langage de ce dernier ne rencontrait aucune
contradiction sérieuse; il pénétrait plus profondément et répondait
mieux aux vrais sentiments du public que les vieilleries démodées du
_Constitutionnel_ contre le parti prêtre. Les journaux du ministère,
oubliant ce qui les séparait alors politiquement de l'écrivain
doctrinaire, reproduisaient des fragments de son travail, et ils y
prenaient occasion de parler eux-mêmes, avec gravité et sympathie, du
mouvement religieux[608].
[Note 607: Expressions d'un article de la _Revue des Deux Mondes_.]
[Note 608: L'un de ces journaux, la _Presse_ (28 juin 1838),
constatant l'importance de la réaction catholique qui s'était produite
après la secousse de 1830, saluait avec respect, presque avec
reconnaissance, cette «pensée d'un Dieu s'élevant sur les ruines des
illusions terrestres». Il ajoutait: «Le mouvement qui s'opère et qu'on
a pu observer, depuis trois ans, dans les familles comme dans les
églises, et à Paris comme dans les départements, est libre et
spontané. Il monte d'en bas vers la religion; il ne descend pas du
gouvernement dans les masses. On n'y remarque ni un mobile, ni un but
politique... C'est un cri de conscience.» Puis, s'adressant à ceux qui
affectaient de s'effrayer de ce mouvement, il s'écriait: «En laissant
à part vos opinions politiques, vos passions de parti, dites-nous
donc, vous qui propagez des alarmes imaginaires, à l'occasion de
quelques rites religieux, de quelques démonstrations inoffensives,
dites-nous donc votre véritable pensée comme pères de famille. En
présence des inquiétudes d'une société dans le sein de laquelle vous
voyez se multiplier, chaque jour, des actes de violence et de folie; à
l'aspect de ces listes nombreuses de suicides, d'assassinats et de
désordres de toute espère, excités par mille circonstances, au nombre
desquelles il faut compter les appétits matériels sans cesse excités
par les progrès indéfinis de la civilisation, dites-nous-le
franchement, êtes-vous sérieusement affligés de voir qu'on cherche à
calmer de jeunes imaginations, par des habitudes morales et
religieuses?..... C'est vous qui, en repoussant l'invasion de l'Église
dans l'État, faites invasion au nom de l'État dans l'Église. C'est
vous qui cherchez à substituer une intolérance philosophique que vous
ne réussirez pas à créer, à l'intolérance religieuse que le bon sens
national et la sagesse du pouvoir ont su réprimer.»]
À en juger du moins par quelques-uns de ses actes, le gouvernement
semblait plus disposé à réaliser le programme tracé par M. Guizot qu'à
obéir aux injonctions menaçantes des journaux de gauche. Tantôt il
s'occupait à multiplier les succursales et déclarait «hâter, de ses
voeux et de ses efforts, le moment où les bienfaits de l'instruction
religieuse pourraient être suffisamment répandus, pour arrêter les
progrès flagrants de l'immoralité[609]»; tantôt il déplorait la
diminution des vocations cléricales, insistait sur l'importance des
bourses de séminaire et exprimait le regret qu'elles eussent été
réduites après la révolution de 1830[610]. M. de Salvandy, ministre de
l'instruction publique, invitait les évêques à «multiplier» leurs
visites aux colléges. «En effet, ajoutait-il, ces visites ne peuvent
qu'exercer la plus heureuse influence sur la direction des
établissements et l'esprit de la jeunesse; mais elles ne sauraient
porter tous les fruits que nous avons droit d'en attendre, si les
observations que vous avez faites, Monseigneur, ne sont pas portées à
la connaissance de l'autorité qui dirige et surveille les
établissements d'instruction publique. Je vous prie donc, Monseigneur,
de vouloir bien me communiquer toutes les remarques que ces visites
vous auront suggérées, notamment en ce qui concerne l'éducation
proprement dite, la discipline, l'enseignement religieux. Vous savez
d'avance avec quelle sollicitude elles seront pesées[611].» Une autre
fois, une circulaire rappelait aux maires qu'ils ne pouvaient exiger
aucune cérémonie religieuse, quand les curés avaient refusé la
sépulture chrétienne. Sans doute, la circulaire reconnaissait qu'un
décret du 23 prairial an XII donnait, dans ce cas, au maire, le droit
de commettre un autre ministre du culte; mais elle estimait cette
disposition inconciliable avec le régime de liberté inaugurée par la
Charte: «C'est en faisant fleurir les libertés religieuses comme les
libertés civiles, ajoutait-elle, que nous consoliderons, de plus en
plus, toutes les institutions qui nous sont chères[612].» Quelle
distance franchie depuis le jour où le ministère Périer avait fait
célébrer d'autorité les obsèques de Grégoire, dans l'église de
l'Abbaye-aux-Bois! Enfin n'était-ce pas à la fin de 1838 que le
ministre des cultes accueillait avec bienveillance Lacordaire, venu
pour l'entretenir du rétablissement des Frères prêcheurs en
France[613]?
[Note 609: Circulaire de M. Barthe, ministre des cultes, aux évêques,
en date du 30 août 1838.]
[Note 610: Rapport du même, sur le budget des dépenses des cultes, en
date du 13 novembre 1838.]
[Note 611: Lettre aux évêques, du 1er octobre 1838.--Le _Courrier
français_ écrivait, à ce propos: «Nous blâmons, de toutes les forces
de notre conviction, l'esprit et le dispositif de la circulaire; elle
nous paraît empreinte d'une déférence ou plutôt d'une obséquiosité
qu'un ministre eût à peine avouée, dans les plus mauvais temps de la
Restauration. M. d'Hermopolis n'eût probablement pas osé se permettre
cela.»]
[Note 612: Cette circulaire, d'octobre 1838, émanait de M. Aubernon,
préfet de Seine-et-Oise. Mais il y était dit que la doctrine exprimée
était celle du ministre, et elle reçut les honneurs de l'insertion au
_Moniteur officiel_.]
[Note 613: Le gouvernement était arrivé à une sorte de jurisprudence
libérale, d'après laquelle les congrégations non autorisées n'étaient
pas considérées comme interdites par les lois existantes. L'année
suivante, le 28 juillet 1839, le préfet du Cantal ayant demandé des
instructions au sujet de ces congrégations, le ministre des cultes,
qui était alors M. Teste, lui répondit «qu'il devait les laisser vivre
en paix; que c'était l'intention du gouvernement; que cette tolérance
était la conséquence des lois sur la liberté individuelle et rentrait
dans l'esprit de l'article 291 du code pénal».]
Par moments, cependant, on eût dit que le ministère se laissait un peu
intimider par la clameur de presse et se croyait obligé de lui faire
quelques concessions. Les Jésuites, depuis quelques années,
travaillaient sans bruit, avec la tolérance du gouvernement, à
développer leurs moyens d'action. Ne pouvant plus avoir de colléges,
ils cherchaient à fonder, en divers lieux, des «instituts de hautes
études ecclésiastiques». Ils en avaient établi un près d'Amiens, dans
cette maison de Saint-Acheul dont il avait été si souvent question,
lors des polémiques de la Restauration[614]. De là, quelque émotion
dans la presse locale, prompte à dénoncer «la résurrection de
Saint-Acheul». Le ministère n'y avait pas d'abord fait attention.
Mais, vers la fin de 1838, le tapage redoubla, et le nom de
Saint-Acheul retentit de nouveau, dans les journaux, comme aux beaux
jours de M. de Villèle. Un peu inquiet de ce bruit, le P. Guidée, qui
remplissait les fonctions de provincial, rédigea aussitôt, pour être
soumise au gouvernement, une note sur la situation des Jésuites en
France (9 novembre 1838). Il s'attachait à les montrer «simples
auxiliaires des évêques», soumis à la légalité, n'ayant pas cherché à
enseigner depuis que l'ordonnance de 1828 le leur avait interdit,
professant la soumission au pouvoir établi, rendant justice aux
excellentes intentions du gouvernement, «ne réclamant que
l'application du droit commun», mais se croyant «fondés à l'invoquer
avec confiance». Cette note, mise par Mgr Gallard, coadjuteur de
l'évêque de Meaux, sous les yeux du Roi, de la Reine, de M. Molé et de
M. Barthe, plut généralement. Toutefois, les bonnes dispositions des
ministres n'allaient pas jusqu'à leur faire braver un péril pour
défendre des Jésuites. Inquiets du parti que l'opposition pourrait
tirer du seul nom de Saint-Acheul, et ne voulant pas compliquer, par
un tel incident, le débat de l'Adresse qui s'annonçait déjà si
redoutable, ils conseillèrent la dissolution immédiate de
l'établissement attaqué. Les Jésuites, de leur côté, ne redoutaient
pas moins un éclat qui risquait de mettre en péril toutes leurs autres
maisons; ils jugèrent plus prudent de baisser un moment la tête, pour
laisser passer la bourrasque, et de déférer à l'invitation du
gouvernement. L'institut, établi à Saint-Acheul, fut donc dissous, et
la maison en partie évacuée sur Brugelette[615].
[Note 614: La maison de Saint-Acheul était, avant 1828, l'un des plus
célèbres colléges des Jésuites. M. Dupin y avait fait, en 1825, une
visite dont les journaux s'occupèrent beaucoup. (Cf. mon livre sur le
_Parti libéral sous la Restauration_, p. 378.) Saint-Acheul, envahi et
saccagé en 1830, fut, peu après, réoccupé par les Jésuites.]
[Note 615: Cf. sur cet incident, la _Vie du R. P. Guidée_, par le R.
P. GRANDIDIER, t. I, p. 174 à 190.]
Ce ne fut pas la seule concession de ce genre que le gouvernement se
crut alors obligé de faire aux menaces de l'opposition. Le 14 décembre
1838, le comte de Montlosier mourait à Clermont, à l'âge de
quatre-vingt-quatre ans. On sait avec quelle sorte de fureur maniaque
il s'était jeté, en 1824, dans les polémiques contre le «parti
prêtre»; depuis lors, il n'en était plus sorti[616]. Néanmoins, tout
en faisant la guerre au clergé, il se flattait de demeurer catholique;
à l'entendre, il ne faisait que rester fidèle aux vraies traditions du
gallicanisme. L'autorité ecclésiastique en jugeait autrement, et quand
M. de Montlosier, malade, demanda les secours religieux, l'évêque
exigea préalablement une rétractation signée de tout ce que le
polémiste avait écrit de «contraire aux dogmes et à la morale de
l'Église». L'obstiné vieillard s'y refusa et offrit seulement de
déclarer qu'il voulait vivre et mourir dans la religion catholique. De
là, de pénibles pourparlers, au milieu desquels survint la mort.
L'enterrement dut alors se faire sans le concours du clergé. L'émotion
fut des plus vives à Clermont, et une violente clameur, dont le
retentissement gagna toute la France, s'éleva contre ce que l'on
prétendait être un acte d'étroite intolérance et de mesquine rancune;
les journaux ennemis de M. Molé avaient soin d'ajouter que le clergé
ne se fut pas permis de braver à ce point l'opinion, s'il n'eût été,
depuis quelque temps, enhardi par les complaisances du ministère.
Peut-être l'évêque n'avait-il pas procédé, en cette affaire, avec tout
le tact désirable[617]. Seulement il avait usé de son droit et fait un
acte de juridiction purement spirituelle, dont le pouvoir civil
n'avait aucunement à connaître. Ainsi que le disait, à ce propos, M.
de Montalembert, «la prière pour les morts, comme pour les vivants,
est un acte libre et spirituel; après tout, l'Église n'est pas
l'administration des pompes funèbres, et on ne peut pas lui commander
des prières, comme on commande des cercueils et des chevaux de
deuil[618]». Le gouvernement cependant, intimidé par le tapage de
presse, et craignant que l'incident ne fût exploité contre lui dans
les débats de l'Adresse, se hâta de déférer la conduite de l'évêque de
Clermont au conseil d'État. Celui-ci déclara, le 30 décembre 1838,
qu'il y avait eu «abus». Les considérants de l'ordonnance suffisaient
à faire ressortir à quel point le pouvoir civil se mêlait de ce qui ne
le regardait pas. Le haut tribunal administratif, dont la plupart des
membres n'étaient probablement, pour leur compte, que d'assez
médiocres chrétiens, jugeait, sur témoignages très-profanes, que «le
comte de Montlosier était mort dans la profession publique de la
religion catholique, apostolique et romaine», qu'il avait «demandé et
reçu le sacrement de pénitence», et il en concluait que «le refus de
sépulture catholique, dans les circonstances qui l'avaient
accompagné, constituait un procédé qui avait dégénéré en oppression et
en scandale public». C'était fournir matière non-seulement aux
protestations de la conscience, mais aussi aux railleries du bon sens.
Timon (M. de Cormenin), plus honnêtement inspiré, cette fois, que dans
ses pamphlets sur la liste civile et l'apanage, publia une _Défense de
l'évêque de Clermont_, adressée aux «révérends pères du conseil
d'État», devenus «juges de la question de savoir si M. de Montlosier
était mort en état de grâce». «Étranges juges, ajoutait-il, auxquels
il ne manque, pour confesser, prêcher et juger ceux qui confessent et
qui prêchent, que la foi, la science, les pouvoirs et le grade.» Il
terminait ainsi: «Je suis chrétien et je me résigne. Mais, ô
monseigneur le ministre des cultes, vénérable et saint pontife qui
présidez à ce concile, et vous, conseillers d'État, ses dignes
acolytes, ô maîtres de la science, ô docteurs en droit administratif
et en droit canon, ô directeurs des âmes, ô flambeaux éclatants de la
chrétienté, ô vengeurs de la foi, ô les derniers pères de l'Église, je
vous en supplie, je vous en conjure, daignez ne prononcer votre
sentence contre moi que lorsque chacun de vous se sera mis en état de
pouvoir réciter couramment le _Pater noster_; ce sera du moins, de
cette affaire, quelque chose qui restera.» Les rieurs ne furent pas du
côté du conseil d'État.
[Note 616: Sur le personnage et sur son oeuvre, je ne puis que me
référer à ce que j'en ai dit dans mon livre sur le _Parti libéral sous
la Restauration_, p. 386 à 392.]
[Note 617: M. de Montalembert, quelques jours après, disait, à la
tribune de la Chambre des pairs: «Quant à la malheureuse affaire de
Clermont, je ne crois pas que personne ait plus sincèrement, plus
profondément regretté et déploré que moi la conduite de l'évêque, en
cette circonstance.» (Discours du 27 décembre 1838.)]
[Note 618: _Ibid._]
Ces précautions prises avec plus de prudence que d'héroïsme, le
ministère put attendre, sans inquiétude, que les coalisés portassent à
la tribune leurs griefs contre sa politique religieuse. Ce fut M.
Cousin qui commença l'attaque, à la Chambre des pairs[619]. D'une voix
tragique, il vint reprocher au cabinet la «renaissance de la
domination ecclésiastique». Comme preuve à l'appui, il cita la
conduite de l'évêque de Clermont, puis ajouta avec un accent d'effroi:
«Le bruit se répand que Saint-Acheul se relève de ses cendres.» Il
arguait aussi de certains désordres, récemment survenus, dans la ville
de Reims, à l'occasion d'une prédication. Y avait-il donc eu, en ce
dernier cas, quelque imprudente provocation du prédicateur? Non,
celui-ci avait simplement rappelé l'échec de Napoléon dans sa lutte
contre la papauté. Il n'en avait pas fallu davantage pour qu'une bande
de tapageurs vînt faire du trouble dans l'église, dévaster la maison
du curé et briser des réverbères. Le _Journal des Débats_ avait été
mieux inspiré que M. Cousin, quand il ne trouvait à relever, dans cet
incident, d'autre intolérance que l'intolérance populaire. Le garde
des sceaux dégagea la responsabilité du gouvernement des deux premiers
faits incriminés, en rappelant qu'il y avait appel comme d'abus contre
l'évêque de Clermont et en annonçant que l'institut de hautes études,
établi à Saint-Acheul, venait d'être dissous. Quant aux désordres de
Reims, le ministre s'étonna que le blâme de M. Cousin n'eût pas été
pour l'émeute. Il protesta d'ailleurs que le clergé n'avait pas
d'intentions mauvaises, et qu'en tout cas le gouvernement saurait le
contenir. M. Villemain ayant insisté dans le sens de M. Cousin, M. de
Montalembert vint faire enfin entendre le vrai langage de la liberté
religieuse. «Je croyais, dit-il, la révolution de Juillet destinée à
élargir toutes nos libertés; mais, s'il faut en croire ces messieurs,
l'Église serait exceptée.»
[Note 619: 26 décembre 1838.]
En somme, si le ministère ne s'était pas défendu fièrement, l'attaque
dirigée contre lui n'avait pas été heureuse: elle ne laissait même pas
que d'avoir été un peu ridicule. Le public souriait plus qu'il n'était
épouvanté du prétendu péril dénoncé si solennellement par M. Cousin.
Le _Journal des Débats_ traduisait l'impression de la partie la plus
intelligente des spectateurs, quand il disait, à ce propos: «Est-ce
bien sérieusement que l'on redoute aujourd'hui les empiétements de
l'autorité religieuse et le retour de la domination ecclésiastique?
Quoi, nous sommes les disciples du siècle qui a donné Voltaire au
monde, et nous craignons les Jésuites! Nous sommes les héritiers d'une
révolution qui a aboli la domination politique et civile du clergé, et
nous craignons les Jésuites! Nous vivons dans un pays où la liberté de
la presse met le pouvoir ecclésiastique à la merci du premier Luther
qui sait tenir une plume, et nous craignons les Jésuites! Nous vivons
dans un siècle où l'incrédulité, le scepticisme coulent à pleins
bords, et nous craignons les Jésuites! Nous sommes catholiques, à
peine catholiques de nom, catholiques sans foi, sans pratique, et l'on
nous crie que nous allons tomber sous le joug des congrégations
ultramontaines! En vérité, regardons-nous mieux nous-mêmes et sachons
mieux qui nous sommes. Croyons à la force, à la vertu de ces libertés,
de ces institutions dont nous sommes si fiers. Grands philosophes que
nous sommes, croyons au moins à notre philosophie[620].»
[Note 620: _Journal des Débats_ du 4 janvier 1839.]
L'insuccès manifeste de M. Cousin détourna sans doute les orateurs
importants de la coalition de reprendre les mêmes griefs à la Chambre
des députés. Il n'y eut donc, au Palais-Bourbon, que le réquisitoire
habituel de M. Isambert contre les empiétements du clergé[621]. Ce
n'était pas assez pour remuer l'assemblée et le pays. Les journaux de
gauche étaient eux-mêmes obligés de reconnaître que ce genre d'attaque
n'avait plus d'écho dans l'opinion. «Il y a dix ans à peine, disait le
_National_, la question soulevée par M. Isambert aurait vivement
excité l'attention de la Chambre et les passions du pays. Aujourd'hui,
il faut bien le dire, la Chambre n'a écouté que d'une oreille
distraite le discours, pourtant fort judicieux, de l'honorable
orateur.» L'auteur de l'article se demandait alors «si l'esprit public
ou les circonstances avaient changé». «Il faut bien, répondait-il,
qu'il se soit opéré une modification de cette nature dans les opinions
et dans les faits, puisque la Chambre et le public ont été si
faiblement touchés du luxe immense d'érudition déployé, hier et
aujourd'hui, par M. Isambert, contre les envahissements, l'esprit
d'intolérance et l'ambition du clergé, contre les Frères ignorantins,
les congrégations, les processions et les jésuitières[622].»
[Note 621: 17 et 18 janvier 1839.]
[Note 622: _National_ du 19 janvier 1839.]
Dans la bataille électorale qui suivit la discussion de l'Adresse, les
journaux de la coalition essayèrent encore, sans beaucoup plus de
succès, d'émouvoir le pays, au sujet des prétendus empiétements de
l'Église. M. Thiers lui-même, dans son manifeste, ne dédaigna pas de
faire valoir ce grief, et accusa le cabinet d'avoir eu, pour le
clergé, de «ces encouragements qui sont la faiblesse des gouvernements
nouveaux, trop pressés de s'éloigner de leur origine». «On blesse
ainsi, ajoutait-il, de redoutables instincts nationaux et l'on
encourage plus d'un scandale comme celui de Clermont.» Il ne
paraissait pas cependant que les «instincts nationaux» se sentissent
bien «blessés», car Lacordaire, qui avait le flair très-exact de
l'opinion, choisissait précisément ce moment pour adresser à «son
pays» le «mémoire pour le rétablissement des Frères prêcheurs», et
l'accueil qu'il recevait ne prouvait pas qu'il eût mal choisi son
temps.
Quelques semaines après, la démission du cabinet ouvrit cette longue
et déplorable crise dont la France désespéra un moment de sortir:
personne alors ne songea à soutenir que le mal dont souffrait la
société politique vînt du clergé. Il semblait ne plus rien rester de
l'effort tenté par la coalition, pour réveiller les préventions
irréligieuses.