Pendant que l'opinion se montrait peu disposée à suivre ceux qui lui
prêchaient la petite guerre contre l'Église, les représentants les
plus en vue du mouvement religieux témoignaient, à l'égard du
gouvernement, de dispositions pacifiques, conciliantes et même souvent
bienveillantes. Au lendemain de la révolution de Juillet, les
catholiques vaincus, suspects, maltraités, au même titre que les
royalistes, avaient semblé confondus avec eux et destinés à leur être
unis dans l'opposition, comme on leur reprochait de l'avoir été au
pouvoir. Les partisans de la branche aînée comptaient sur cette union,
et les hommes de 1830 la trouvaient, de leur côté, si naturelle,
qu'ils avaient pris l'habitude de soupçonner l'attachement au régime
déchu, partout où ils voyaient quelque ardeur de propagande
religieuse; témoin cette étrange question de Louis-Philippe à M. de
Montalembert, en 1837: «Êtes-vous bien sûr que l'abbé Lacordaire ne
soit pas un carliste?» Les événements donnèrent un démenti à l'attente
des uns comme aux suspicions des autres. Dès le début, nous avons pu
constater la réserve prudente, patiente, modeste, avec laquelle la
masse du clergé et surtout l'épiscopat s'étaient, au lendemain de la
révolution, abstenus de tout acte d'opposition politique[623].
L'_Avenir_ avait même rêvé davantage: il avait poussé les catholiques
à rompre violemment avec le parti vaincu et à se rapprocher du parti
vainqueur. Seulement, si l'idée de cette rupture s'était ainsi trouvée
lancée avec éclat, elle avait été, en même temps, compromise par
beaucoup d'exagérations de fond et de forme. Elle n'avait pas
cependant complétement disparu dans la ruine du journal qui l'avait
émise. Quelques années après, quand les anciens compagnons de
Lamennais, remis des suites de ce faux départ, assagis, mais non
refroidis, reparurent à la tête du mouvement religieux, on retrouva,
chez eux, dégagée du tour révolutionnaire qui lui avait été d'abord
donné, cette tendance à séparer les catholiques du parti légitimiste.
Elle sembla même gagner autour d'eux, à mesure surtout que le
gouvernement devenait plus respectueux de la liberté religieuse et que
chacun constatait combien cette liberté était plus féconde que
l'ancienne faveur. De plus, loin de garder contre la monarchie de
Juillet un ressentiment et une méfiance que quelques-uns de ses
premiers actes auraient pu expliquer, ces défenseurs de l'Église se
montraient, au moindre acte de justice et de bienveillance, prompts à
la gratitude et à la confiance.
[Note 623: Cf. notamment t. II, p. 63 et suiv.]
Ces sentiments sont particulièrement visibles chez M. de Montalembert.
Dans presque tous les discours qu'il prononce à cette époque, devant
la Chambre des pairs, il tient à se séparer hautement des
légitimistes[624], à se proclamer «partisan sincère de la révolution
de Juillet, ami loyal de la dynastie qui la représente[625]». Cela ne
l'empêche pas sans doute de réclamer avec fermeté, toutes les lois que
le droit, la liberté de l'Église lui paraissent méconnus: mais, même
dans ce cas, sa parole garde un accent ami. On l'a vu dans la
discussion sur l'aliénation des terrains de l'archevêché. Il se plaît
à rendre hommage à la «protection éclairée», à la «tolérance
impartiale» du gouvernement, et surtout à cette liberté dont il voit
la religion tirer, chaque jour, de plus merveilleux profits[626]. Ce
n'est pas seulement à la Chambre des pairs que M. de Montalembert
s'exprime ainsi. Le 15 mai 1838, sous ce titre: _Des rapports de
l'Église catholique et du gouvernement de Juillet_, il publie, dans la
_France contemporaine_, un article où, s'adressant directement aux
catholiques, il tient le même langage. Tout en déclarant ne pas
vouloir discuter en droit l'origine du gouvernement, il constate que
cette origine est celle de la plupart des monarchies d'Europe, que la
facilité avec laquelle il s'est établi et a duré, ne peut s'expliquer
«sans une intervention manifeste de la Providence». «Cela étant,
ajoute M. de Montalembert, la seule question politique qui se présente
aux catholiques de bonne foi, c'est de savoir s'ils doivent, en tant
que catholiques, s'isoler de la France telle qu'elle est actuellement
régie, soit en se retirant complétement de la vie active et publique,
soit en n'y prenant part que pour nier et gêner le pouvoir; ou bien
s'ils ne doivent pas plutôt accepter et pouvoir comme un fait établi
et consommé, et, sans se livrer à lui, en abdiquant au contraire cette
idolâtrie monarchique qui, sous une autre race, a été si impopulaire
et si stérile, apporter au pays un concours digne et fécond.» Cette
dernière conduite lui paraît conforme aux principes constants de
l'Église: «Celle-ci n'a jamais proclamé la prétendue _orthodoxie
politique_ qu'on voudrait lui imputer aujourd'hui; toujours et
partout, elle a reconnu l'empire des faits et apporté les trésors de
sa force morale et de sa stabilité au secours du pouvoir, quel qu'il
fût, qui garantissait à ses enfants le libre exercice de leur foi et
les bienfaits d'un ordre social régulier.» Or, dit M. de Montalembert,
«s'il y a un fait incontestable aujourd'hui en Europe, c'est que,
nulle part, l'Église n'est plus libre qu'en France, si ce n'est en
Belgique, où elle ne l'est devenue qu'à la suite d'une révolution
inspirée par la nôtre et aussi odieuse que la nôtre à un certain
parti.» Il cite à l'appui ce que le catholicisme avait alors à
souffrir en Prusse, en Autriche, en Russie. Ce n'est pas à dire que M.
de Montalembert trouve le gouvernement parfait. «Il lui manque,
dit-il, un sentiment plus intime et plus hautement avoué de la valeur
du pouvoir spirituel. Il lui manque le courage de reconnaître le vaste
domaine de ce pouvoir, l'immortalité de cet empire et la force que
lui, pouvoir temporel, pourrait en retirer. Il lui manque ce respect
délicat et sincère pour la religion qui, s'il l'avait, l'empêcherait
de froisser, par des torts irréfléchis, des consciences susceptibles.»
Ce que les catholiques doivent demander à cette jeune monarchie, c'est
plus de liberté pour eux, et, pour elle-même, «plus d'élévation, de
générosité, dans l'ensemble de la politique, élévation qui dérivera
naturellement de la foi à un ordre plus élevé que celui des intérêts
purement terrestres». M. de Montalembert formule ainsi sa conclusion:
_nationaliser le clergé et catholiciser la nation_. «Voilà, dit-il, le
problème complexe dont dépend le maintien et le progrès de notre
société. N'en doutons pas, il sera résolu.»
[Note 624: Il pourra dire, un peu plus tard, le 31 mars 1841:
«Personne, à dater du jour où j'ai abordé pour la première fois cette
tribune, n'a brisé plus complétement que moi avec les regrets et les
espérances du parti légitimiste.]
[Note 625: Il disait, le 19 mars 1837: «Toutes les fois que vous avez
bien voulu m'entendre, j'ai assez montré, ce me semble, qu'il n'y
avait pas, dans cette enceinte, un partisan plus sincère de notre
révolution de Juillet, un ami plus loyal de la dynastie qui représente
cette révolution.» Le 6 juillet 1838: «Je l'ai dit plus d'une fois,
Messieurs, je suis le partisan dévoué et sincère de la révolution de
Juillet, l'ami loyal, humble, mais surtout désintéresse, de la
dynastie qu'elle a placée sur le trône.» Et le 27 décembre suivant:
«Je puis dire que ce régime n'a pas d'ami plus sincère et plus
désintéressé que moi.»]
[Note 626: Cf., entre autres, les discours du 19 mai 1837 et du 27
décembre 1838.]
Lacordaire, tout entier à son rôle de prêtre et d'apôtre, était tenu à
plus de réserve, dans les choses politiques, que son jeune ami, le
membre de la Chambre des pairs. Toutefois, ce qu'il laissait voir de
ses sentiments prouvait qu'il n'était en rien le «carliste» soupçonné
par Louis-Philippe. «Après cinquante ans que tout prêtre français
était royaliste jusqu'aux dents, écrivait-il, j'ai cessé de l'être;
je n'ai pas voulu couvrir de ma robe sacerdotale un parti ancien,
puissant, généralement honorable, mais enfin un parti.» De là, la
guerre faite, par ce «parti», à l'orateur de Notre-Dame[627].
Lacordaire n'était pas, pour cela, devenu «républicain» ou
«démocrate», comme le lui reprochaient les royalistes mécontents[628].
Il s'en défendait[629] et protestait aussi «n'avoir pas voulu
davantage se donner au gouvernement nouveau», estimant que les vrais
hommes d'Église «ont tenu, vis-à-vis du pouvoir humain, une conduite
réservée, noble, sainte, ne sentant ni le valet, ni le tribun».
[Note 627: Lacordaire n'allait-il pas, un jour, jusqu'à dire, dans une
réunion de jeunes gens, au grand scandale des légitimistes: «Qui se
souvient aujourd'hui des querelles anglaises de la rose rouge et de la
rose blanche?»]
[Note 628: Dès 1832, Lacordaire avait protesté contre l'espèce
d'alliance que Lamennais paraissait vouloir conclure avec le parti
républicain, et cette opposition avait été l'un des motifs de sa
rupture avec le directeur de l'_Avenir_, «Je n'ai jamais écrit une
ligne ni un mot, lit-on dans une de ses lettres, qui puisse autoriser
la pensée que je suis un démocrate.»]
[Note 629: Lacordaire écrivait, en 1834: «Quelques-uns au moins me
comprennent; ils savent que je ne suis devenu ni républicain, ni juste
milieu, ni légitimiste, mais que j'ai fait un pas vers ce noble
caractère de prêtre, supérieur à tous les partis, quoique compatissant
à toutes les misères.» Il se félicitait d'être sorti «du tourbillon
fatal de la politique, pour ne plus se mêler que des choses de Dieu,
et, par les choses de Dieu, travailler au bonheur lent et futur des
peuples».]
Toutefois, à mesure que le gouvernement se montrait plus équitable et
plus libéral dans les questions religieuses, Lacordaire croyait juste et
politique de lui témoigner sa reconnaissance. Dans sa _Lettre sur le
Saint-Siége_; publiée en décembre 1837, il louait les «dispositions
bienveillantes» de Louis-Philippe pour le catholicisme. Vers la même
époque, quand il commença ses démarches en vue du rétablissement des
Dominicains en France, il n'hésita pas, tout en maintenant, en dehors
des questions de parti, la neutralité et la dignité de son rôle de
prêtre, à faire donner au gouvernement l'assurance qu'il n'éprouvait, à
son égard, que des sentiments de «justice» et de «bienveillance[630]».
Un peu plus tard, dans son célèbre discours sur la _Vocation de la
nation française_, ne rendait-il pas hommage à la prépondérance de la
«bourgeoisie», tout en lui rappelant, il est vrai, ses devoirs envers le
Christ?
[Note 630: MONTALEMBERT, _Notice sur le P. Lacordaire_.]
À côté de Lacordaire et de Montalembert, il est naturel de parler
d'Ozanam, le chef de cette jeunesse catholique qui se pressait alors
autour de la chaire de Notre-Dame et fondait les conférences de
Saint-Vincent de Paul. «J'ai, sans contredit, pour le vieux royalisme,
avait-il écrit, dès le 21 juillet 1834, tout le respect que l'on doit
à un glorieux invalide, mais je ne m'appuierai pas sur lui, parce
qu'avec sa jambe de bois, il ne saurait marcher au pas des générations
nouvelles.» Et il ajoutait, le 9 avril 1838: «Pour nous, Français,
esclaves des mots, une grande chose est faite: la séparation de deux
grands mots qui semblaient inséparables: le trône et l'autel[631].»
[Note 631: _Passim_ dans la _Correspondance d'Ozanam_.]
Ces idées n'étaient pas seulement accueillies par des jeunes gens
prompts à répudier le passé et à s'engouer des nouveautés. Elles
faisaient sentir leur influence sur la masse du clergé. Celui-ci, non
content de demeurer plus que jamais en dehors des partis
d'opposition[632], se montrait mieux disposé envers la monarchie
nouvelle. Le temps affaiblissait ses regrets. La conduite du pouvoir
dissipait ses méfiances. L'abbé Dupanloup, que des sympathies et des
relations personnelles rattachaient cependant plutôt au monde
légitimiste, a raconté, quelques années plus tard, comment, à l'époque
dont nous nous occupons, le clergé s'était rapproché du gouvernement:
«En 1830, disait-il, nous nous sommes tus, nous avons attendu, mais
nous ne nous sommes pas éloignés. Les funestes événements de l'année
suivante, si douloureux pour la religion, ne nous firent même pas
sortir de cette réserve; nous laissâmes faire le temps, et, sous son
influence, on ne peut nier qu'en 1837, un rapprochement notable ne se
fût opéré.» Il rappelait «cette bonne volonté qui, pendant sept ou
huit années, était allé au-devant du gouvernement», ces sentiments
qui étaient devenus «de l'affection et du dévouement». Il invoquait,
du reste, avec confiance, à l'appui de son témoignage, ceux des
ministres des cultes, dont plusieurs étaient arrivés avec de graves
préventions, mais qui tous «avaient avoué que leurs relations avec le
clergé les avaient détrompés et leur avaient laissé les plus heureux
souvenirs». C'est que, disait-il, si le clergé «n'aime pas, ne doit
pas aimer les révolutions, il les accepte cependant, à mesure qu'elles
se dépouillent de leur caractère»; les faits qui en sont issus «se
régularisent pour lui, à mesure qu'il s'améliorent[633]». Ce
changement se manifestait même dans le Midi, où cependant les
sentiments légitimâtes étaient plus ardents et plus accoutumés à se
confondre avec les convictions religieuses. En 1839, le duc d'Orléans,
faisant un voyage dans cette région, était frappé des dispositions
favorables qu'il rencontrait chez les prêtres. «Le parti légitimiste
s'écroule de toutes parts, écrivait-il; le clergé commence à
l'abandonner. J'ai tâché de lui faire faire un pas de plus vers nous;
quelques faveurs, accordées avec discernement aux prêtres et aux
églises, achèveront la scission.» Peu de jours après, il signalait
encore «l'empressement marqué du clergé» à son égard[634]. Les
Jésuites eux-mêmes tenaient à ce qu'on ne les crût pas associés à
l'opposition royaliste. Il a été déjà question de la note que le P.
Guidée, provincial, avait rédigée, en novembre 1838, pour être mise
sous les yeux du Roi et des ministres[635]. Cette note faisait valoir
que les Jésuites «enseignaient la soumission au pouvoir établi», puis
elle ajoutait: «Plus d'une fois depuis 1830, la modération de leur
langage et la justice qu'ils rendaient hautement aux intentions
bienveillantes et aux actes émanés du pouvoir en faveur de la
religion, ont étonné des esprits exaltés ou prévenus et les ont
ramenés à des sentiments de paix et d'union.» Le P. Guidée rappelait
que «les feuilles les plus malveillantes» n'avaient «jamais pu
adresser à l'abbé de Ravignan un seul reproche sur des tendances
politiques». «Ses confrères, disait-il, n'ont ni une autre pensée, ni
un autre langage que le sien[636].»
[Note 632: Le 7 octobre 1837, à l'occasion des élections générales,
l'évêque du Puy écrivait aux prêtres de son diocèse: «Si vous êtes
jaloux de conserver la paix de votre âme, l'affection et l'estime de
vos ouailles, éloignez-vous des élections. Mettez une garde sur vos
lèvres, pour ne pas dire un seul mot de blâme ou d'approbation sur les
vues des candidats.» Il invitait même les prêtres électeurs à ne pas
user de leur droit: «Votre politique n'est pas de ce monde», leur
disait-il.]
[Note 633: L'abbé DUPANLOUP, _Première Lettre à M. le duc de
Broglie_.]
[Note 634: Lettres du duc d'Orléans au maréchal Soult, alors président
du conseil, en date du 17 septembre et du 13 novembre 1839.
(_Documents inédits._)]
[Note 635: Cf. plus haut, p. 435.]
[Note 636: _Vie du R. P. Guidée_, par le R. P. GRANDIDIER, t. I, p.
181 à 185.]
Ce n'était pas de Rome que le clergé français aurait reçu le conseil
de se montrer hostile à la monarchie de Juillet. Nous avons eu déjà
occasion de noter, au lendemain de la révolution, la modération
conciliante de la papauté[637]. Depuis lors, les bons procédés du
gouvernement, dans les choses religieuses, avaient été accueillis, par
le chef de l'Église, avec une sincère reconnaissance. Grégoire XVI,
monté, en 1831, sur le trône pontifical, désapprouvait les
ecclésiastiques qui gardaient, par esprit de parti, une attitude
d'opposition. De ce nombre était l'archevêque de Paris, Mgr de Quélen.
Attaché déjà aux Bourbons de la branche aînée, par ses sentiments
personnels comme par les traditions de sa vieille race bretonne, les
événements n'avaient pas dû lui enseigner l'amour du régime inauguré
en 1830. Chassé de son palais deux fois saccagé par l'émeute, obligé
de se cacher pendant plusieurs mois, condamné à entendre de sa
retraite crier, dans la rue, les titres ignobles et obscènes des
pamphlets dirigés contre lui, il en voulait au gouvernement de ne
l'avoir pas protégé aux jours de violences; il lui en voulait plus
encore de n'avoir pas, une fois la paix rétablie, réparé l'attentat
dont il avait été victime, d'avoir paru au contraire le sanctionner,
en refusant de lui rendre son palais épiscopal. Ce fut la raison
principale de cette attitude froide, dédaigneuse, boudeuse, qu'il
devait garder, jusqu'à sa mort, à l'égard de la monarchie nouvelle.
L'archevêché et les Tuileries étaient, sinon en guerre ouverte, du
moins dans la situation de deux puissances qui ont interrompu leurs
relations diplomatiques. Les légitimistes s'attachaient naturellement
à donner aux actes ou aux abstentions de l'archevêque le caractère
d'une protestation politique, et Mgr de Quélen, qui, comme homme,
partageait leurs regrets, leurs répugnances et leurs aspirations, les
laissait faire. Cette conduite déplaisait fort au Pape, et son
secrétaire d'État, le cardinal Lambruschini, s'exprimait sur ce sujet
avec une vivacité particulière, étendant son blâme au parti
légitimiste tout entier. La désapprobation pontificale ne suffisait
pas à vaincre chez le prélat l'obstination du Breton et le point
d'honneur du gentilhomme. «D'une parole, on peut me faire changer de
sentiments et d'allures, répondait-il, le 9 août 1836, à l'abbé
Lacordaire qui lui avait fait connaître le mécontentement du Pape,
mais je ne connais que l'obéissance qui soit capable d'opérer cette
métamorphose. J'espère être prêt à obéir, lorsqu'on aura commandé, car
alors je ne répondrai plus de rien. Toutefois, je ne pense pas qu'on
veuille en venir là: ce serait prendre sur soi une grande
responsabilité.» Le 20 décembre suivant, il mettait comme condition à
sa soumission «qu'on lui permît de rendre publics les ordres du Pape».
Peu après, le 12 février 1837, M. de Montalembert, se trouvant à Rome,
était reçu par Grégoire XVI; l'entretien ayant porté sur Mgr de
Quélen: «Je déplore extrêmement, dit le pontife, l'intervention de
l'archevêque dans la politique. Le clergé ne doit pas se mêler de la
politique. Ce n'est pas ma faute si l'archevêque se conduit ainsi. Le
Roi sait, l'ambassadeur sait, et vous saurez aussi que j'ai fait tout
ce qui dépendait de moi, pour le rapprocher du gouvernement. L'Église
est amie de tous les gouvernements, quelle qu'en soit la forme, pourvu
qu'ils n'oppriment pas sa liberté. Je suis très-content de
Louis-Philippe; je voudrais que tous les rois de l'Europe lui
ressemblassent[638].»
[Note 637: Cf. plus haut, t. II, p. 65, 66.]
[Note 638: _Notice sur Montalembert_, par M. FOISSET. (_Correspondant_
du 10 septembre 1872, p. 813, 814.)]
Ces dispositions du Saint-Père, bien qu'exprimées dans des
conversations intimes, ou traduites par des démarches non publiques,
ne laissaient pas cependant que de transpirer. Les journaux
légitimistes en étaient fort embarrassés et déclaraient le fait
«impossible»[639]. Mais M. de Montalembert, qui savait personnellement
à quoi s'en tenir, se jugeait autorisé à invoquer l'exemple et
l'autorité du Pape, pour engager les catholiques à accepter, en fait,
le régime nouveau, et à rendre justice à ses actes[640]. D'ailleurs,
le Souverain Pontife n'hésitait pas lui-même à faire connaître au
monde entier ses sentiments. En septembre 1838, dans des allocutions
et des bulles sur le conflit de la Prusse avec l'archevêque de Cologne
et sur l'érection de l'évêché d'Alger, Grégoire XVI établissait un
contraste flatteur pour la monarchie de Juillet, entre le chagrin que
lui causaient les violences du gouvernement de Berlin et la
«consolation spéciale», le «motif de réjouissance» qu'il trouvait dans
la conduite de la France. Et, accordant à Louis-Philippe le vieux
titre de Roi Très-Chrétien, il se félicitait de son zèle pour la
religion catholique (_quod Christianissimi Regis studium in rem
catholicam gratum imprimis ac jucundum nobis fuit_). M. de
Montalembert s'emparait aussitôt de ces actes pour établir, à
l'encontre des feuilles légitimistes, que la Papauté, sans se
prononcer sur les questions de droit politique, se montrait pleine de
bienveillance et de gratitude pour le gouvernement de 1830[641].
[Note 639: Cf. notamment la _Quotidienne_ du 10 au 15 avril 1837.]
[Note 640: Article déjà cité plus haut et inséré dans la _France
contemporaine_ du 15 mai 1838.]
[Note 641: _Des derniers actes du Saint-Siége_, article inséré dans
l'_Univers_ du 7 octobre 1838.]
Il ne dépendait donc pas des catholiques et en particulier du
Saint-Siége que la France ne fût définitivement en possession de ce
bien, rare et fécond entre tous: la paix religieuse. Le gouvernement,
de son côté, paraissait comprendre le prix de cette paix et être
disposé à l'assurer au pays. Sans doute, il avait encore quelques
progrès à faire, mais il semblait en voie de les réaliser. Ainsi,
moins de dix ans après une révolution d'où la monarchie nouvelle
paraissait être sortie à l'état d'hostilité ouverte contre le clergé
et les catholiques, les relations étaient rétablies sur un pied
excellent entre l'État et l'Église, et elles tendaient chaque jour à
s'améliorer. Ce n'est pas là l'un des faits les moins étonnants de
cette époque, et c'en est certes le plus honorable. Il console un peu
des avortements de la politique parlementaire à ce même moment.
Chacune des deux parties y avait mis du sien: le pouvoir, en
réagissant contre les entraînements qui semblaient la conséquence de
son origine; les catholiques, en répudiant des ressentiments et des
méfiances qui eussent pu paraître naturels. Toutes deux en
recueillaient le profit: la religion développait merveilleusement ses
moyens d'action, gagnait beaucoup d'âmes et acquérait, dans la France
nouvelle, un prestige et une popularité qu'elle ne connaissait plus
depuis longtemps; la monarchie trouvait, dans l'honneur de cette
union, le plus sûr et le plus prompt moyen de faire oublier sa
naissance révolutionnaire, et bénéficiait, pour sa sécurité matérielle
et sa dignité morale, de tout ce qu'elle accordait à l'Église, en
liberté et en protection.