IV

Quelle était l'attitude du gouvernement en face de ce réveil

catholique? Peut-être n'était-il pas toujours préparé à le bien

comprendre; cependant il le voyait avec satisfaction, se gardait

généralement de l'entraver, le secondait même volontiers, pourvu qu'il

n'eût pas à braver des préventions trop menaçantes. Ces préventions du

reste diminuaient chaque jour. Ainsi se continuait, dans la politique

religieuse de la monarchie de Juillet, ce mouvement ascendant vers la

justice et la liberté dont nous avons noté le début, encore incertain,

sous Casimir Périer[590], et le progrès plus marqué sous le ministère

du 11 octobre[591]. Il tenait à des causes si profondes et si

supérieures qu'il se développait en dépit des changements de

ministère, et quels que fussent les hommes au pouvoir.

[Note 590: T. II, p. 62 à 90.]

[Note 591: T. II, p. 327 à 344.]

M. Thiers, pendant son ministère du 22 février 1836, était sans doute

plus soucieux de courtiser la gauche que de servir l'Église. Il ne se

montra pas personnellement très-occupé des questions religieuses et

n'alla pas au-devant. Toutefois, quand il les rencontra, il se montra

sans petite hostilité, plutôt bienveillant, intelligent même du besoin

que la société avait de la religion et de l'obligation où elle était

de l'honorer. S'agissait-il par exemple d'améliorer le régime

pénitentiaire, un rapport officiel indiquait, comme l'une des

premières mesures à prendre, le développement de l'action

religieuse[592]. Ce fut ce ministère du 22 février qui proposa à la

Chambre de revenir à une tradition abandonnée depuis 1830, en votant

un crédit spécial pour l'installation et le traitement d'un cardinal

récemment choisi, par le Pape, dans l'épiscopat français[593]. «Il

faut qu'on sache bien, dit en cette occasion le garde des sceaux, M.

Sauzet, que la royauté de Juillet, tout en maintenant les libertés de

tous et les prérogatives de la puissance civile, ne sépare pas les

intérêts religieux sagement entendus, de ces grands principes moraux

sur lesquels repose l'avenir des sociétés.» Le crédit fut voté sans

difficulté[594]. Pour qui se rappelait ce qu'était, peu d'années

auparavant, la discussion du budget des cultes, il y avait progrès

notable. Le _Journal des Débats_ le constatait avec satisfaction. «En

soi, disait-il, il n'y a rien là que de fort simple. Dans un pays où

l'immense majorité des citoyens professe la religion catholique,

n'est-il pas convenable, n'est-il pas juste de donner à ceux qui sont

revêtus des premières dignités de cette religion, le moyen de soutenir

leur rang?..... Tout cela, aujourd'hui, paraîtra peut-être d'une

vérité triviale; mais tout cela, il n'y a pas bien longtemps, eût

horriblement scandalisé l'opposition et blessé la philosophie

courante. Supposez que Casimir Périer fût venu demander un traitement

pour les cardinaux; quel bruit, quelle colère dans l'opposition! À

quel déluge de plaisanteries philosophiques n'eût-il pas fallu

s'attendre!»

[Note 592: Rapport adressé à M. de Montalivet, ministre de

l'intérieur, par M. de Gasparin, son sous-secrétaire d'État, sur les

réformes à introduire dans les maisons centrales.--Le rapport

insistait sur l'importance du «ressort religieux», se plaignait qu'il

fût plus faible en France que dans d'autres pays, puis ajoutait: «Vous

avez mesuré, Monsieur le ministre, toute l'étendue du mal, mais vous

n'avez pas désespéré. En favorisant l'introduction des écoles dans la

prison, en augmentant le salaire des aumôniers et en facilitant ainsi

de bons choix, en applaudissant aux conférences de morale religieuse

sur le modèle de celles qu'a ouvertes, avec tant de succès, le

directeur d'une de nos maisons centrales, vous aplanissez les voies

qui peuvent conduire au développement de tous les moyens de

régénération employés chez nos voisins.»]

[Note 593: Il s'agissait du sage et vertueux Mgr de Chevelus,

archevêque de Bordeaux.]

[Note 594: 29 mars 1836.]

Meilleures encore se trouvaient être les dispositions du ministère du

6 septembre, dont les membres dirigeants étaient M. Molé et M. Guizot.

Ce dernier, nous l'avons dit, était, parmi les hommes de 1830, l'un de

ceux qui comprenaient le mieux l'importance sociale de la religion.

Quant à M. Molé, il devait, peu de temps après, en 1840, dans son

discours de réception à l'Académie française, exprimer ainsi son

sentiment sur ce sujet: «Le clergé sera le sublime conservateur de

l'ordre public, en préparant les générations nouvelles à la pratique

de toutes les vertus: car il y a moins loin qu'on ne pense des vertus

privées aux vertus publiques, et le parfait chrétien devient aisément

un grand citoyen.»

Ce ministère, à son avénement, trouvait pendante une question qui

touchait de très-près aux plus graves intérêts religieux, celle de la

liberté de l'enseignement secondaire, solennellement promise par

l'article 69 de la Charte. En janvier 1836, dans les derniers jours du

cabinet du 11 octobre, M. Guizot avait déposé, sur ce sujet, un projet

par lequel il espérait compléter l'oeuvre commencée par la loi de

1833 sur l'instruction primaire. Revenu au même ministère de

l'instruction publique, après sept mois de retraite, il trouvait

l'examen de la commission fini, le rapport déposé, et il pouvait

espérer mener à terme cette importante réforme. Bien que son espérance

ait été trompée, il n'est pas sans intérêt d'étudier, avec quelque

détail, le premier effort tenté pour résoudre un problème qui devait

être bientôt, entre les catholiques et le gouvernement, l'objet d'une

lutte si longue et si véhémente.

Rien de plus absolu que le monopole dont l'Université était alors en

possession, dans le domaine de l'enseignement secondaire. Les

établissements privés ne pouvaient exister qu'avec son autorisation

toujours révocable, sous sa dépendance, et à condition de lui payer

une sorte de tribut d'allégeance qu'on appelait la rétribution

universitaire. À moins que les parents n'attestassent que l'éducation

avait été donnée au sein de la famille, aucun élève n'était admis au

baccalauréat, sans un certificat d'études constatant qu'il avait fait

ses classes de rhétorique et de philosophie dans un collége de

l'Université ou dans un des établissements peu nombreux assimilés à

ces colléges par faveur spéciale, et qualifiés d'«établissements de

plein exercice[595]».

[Note 595: En 1848, il y avait un peu plus de trente établissements de

plein exercice.]

Seuls, les petits séminaires échappaient à l'Université. Pour bien

comprendre le régime spécial auquel ils étaient alors soumis, il

convient de remonter un peu en arrière. Supprimés sous la Révolution,

ils s'étaient rétablis peu à peu sous le Consulat. Lors de sa

fondation, en 1808, l'Université prétendit les faire rentrer dans son

domaine, comme tous les autres établissements d'enseignement; les

évêques résistèrent. Un décret du 9 avril 1809 donna raison à

l'Université, mais, par compensation, reconnut l'existence de ces

écoles ecclésiastiques et leur promit la protection du gouvernement.

L'un des premiers actes de la Restauration fut d'accorder à

l'épiscopat ce que lui avait refusé l'Empire: une ordonnance du 5

octobre 1814 autorisa chaque évêque à avoir une ou plusieurs écoles

secondaires ecclésiastiques, dont il pouvait nommer les directeurs et

professeurs: aucune obligation pour les élèves, soit de suivre les

cours des colléges, soit de payer la rétribution universitaire. Ces

écoles, ainsi soustraites à l'Université, étaient cependant des

établissements publics et avaient capacité pour recevoir des

libéralités. Sous ce régime, les petits séminaires se multiplièrent et

devinrent de véritables colléges; plusieurs, et non des moins

florissants, étaient sous la direction des Jésuites. Ce fut cette

prospérité même qui éveilla des ombrages et provoqua un soulèvement de

passions auquel le gouvernement se crut obligé de céder. De là, les

ordonnances de 1828, qui modifièrent si gravement la situation de ces

écoles; nécessité de l'approbation royale pour le choix des

supérieurs, obligation, pour ces derniers et pour les professeurs, de

déclarer qu'ils n'appartenaient pas à une congrégation non autorisée,

interdiction de recevoir des externes, limitation du nombre des

élèves, injonction de leur faire revêtir, à quatorze ans, le costume

ecclésiastique, et impossibilité pour eux de se présenter au

baccalauréat, à moins d'avoir suivi les cours de rhétorique et de

philosophie dans un établissement universitaire,--tout fut combiné

pour renfermer les petits séminaires dans leur oeuvre exclusive

d'éducation cléricale et les empêcher de faire concurrence aux

colléges; néanmoins ils demeuraient soustraits à l'Université, ne lui

payaient pas de rétribution, et, comme compensation de tant de

restrictions, l'État leur accordait 1,200,000 francs de bourses. Le

gouvernement de 1830 ne changea rien à ce régime, si ce n'est qu'en

1831 il supprima complétement les bourses; les rigueurs restaient sans

la libéralité. En fait, cependant, certaines prescriptions tombèrent

en désuétude, notamment l'obligation du costume.

Pour établir, à la place d'une telle législation, la liberté promise

par la Charte, que fallait-il faire? «Une seule solution était bonne,

a dit plus tard M. Guizot: renoncer complétement au principe de la

souveraineté de l'État en matière d'instruction publique, et adopter

franchement, avec toutes ses conséquences, celui de la libre

concurrence entre l'État et ses rivaux, laïques ou ecclésiastiques,

particuliers ou corporations. C'était la conduite à la fois la plus

simple, la plus habile et la plus efficace... Il valait beaucoup

mieux, pour l'Université, accepter hardiment la lutte contre des

rivaux libres, que de défendre, avec embarras, la domination et le

privilége, contre des ennemis acharnés.» Mais cette grande et simple

politique se heurtait alors à beaucoup de prétentions et de

préventions: prétentions de l'Université, maîtresse de son monopole

depuis bientôt trente ans; préventions de l'opinion contre le clergé

et particulièrement contre les Jésuites, que les ordonnances de 1828

venaient d'exclure de l'enseignement. Le problème était donc plus

compliqué, plus irritant que dans l'enseignement primaire.

Le projet rédigé par M. Guizot se ressentait de ces difficultés et

n'était pas aussi complet que son auteur lui-même l'eût désiré[596].

Toutefois le principe de la liberté s'y trouvait loyalement et

nettement posé[597]. Plus d'autorisation préalable ni de certificat

d'études; la concurrence était permise à tous les rivaux de

l'Université, laïques ou prêtres, sans exclusion de personne, sans

précautions trop gênantes. Quelques conditions de grades et de brevet

étaient imposées aux chefs d'établissements, aucune aux professeurs.

L'administration gardait un droit d'inspection et une certaine

autorité disciplinaire, mais celle-ci n'allait pas au delà de la

réprimande; seuls, les tribunaux civils pouvaient fermer un

établissement à raison de faits d'inconduite ou d'immoralité. Des

petits séminaires, il n'était pas question; à leur égard, le statu quo

était maintenu. En somme, malgré ses lacunes, le projet était plus

large, plus équitable que tous ceux qui devaient être ultérieurement

présentés, en 1841, 1844 ou 1847.

[Note 596: Cf. _Mémoires de M. Guizot_, t. III, p. 105, 106.]

[Note 597: M. Guizot disait, dans son exposé des motifs: «Le principe

de la liberté, appliqué à l'enseignement, est une des conséquences

promises par la Charte. Nous voulons, dans leur plénitude et leur

sincérité, les conséquences raisonnables de notre révolution... Aux

maximes du monopole, nous substituons celles de la concurrence. Les

établissements privés, les institutions et pensions subsistent au sein

de l'Université; ils en sont les auxiliaires, les succursales.

Désormais, ils seront les libres émules des établissements publics,

colléges royaux et communaux. L'État accepte la nécessité, le devoir

de soutenir aveu succès, avec éclat, une concurrence infatigable.»]

Il ne rencontra pas d'opposition de la part des catholiques: ceux-ci,

plus frappés de ses bienfaits que de ses défauts, répondirent, par une

bonne volonté égale, à celle qu'on leur témoignait. «Parmi les

réclamations que suscita le projet, a dit, quelques années plus tard,

l'abbé Dupanloup, aucune ne sortit des rangs du clergé: pas une voix

ne s'éleva parmi nous. Le clergé se tut profondément; je me trompe: il

ressentit, il exprima une juste reconnaissance, et c'est à dater de

cette époque qu'il se fit entre l'Église de France et le gouvernement

un rapprochement depuis longtemps désiré, et qui fut solennellement

proclamé[598].»

[Note 598: _De la pacification religieuse._--M. de Montalembert, lui

aussi, a rappelé, après coup, dans un de ses discours, le bon accueil

fait au projet de M. Guizot. Il disait, le 12 juin 1845: «Vous avez

présenté, en 1836, une loi pleine de générosité, contre laquelle pas

une voix ne s'est élevée au sein du clergé... Il fallait continuer

dans cette voie, et tout aurait été sauvé.»]

La commission de la Chambre entra dans l'esprit du projet, et son

rapporteur, M. Saint-Marc Girardin, quoique universitaire, se montra

animé du libéralisme le plus sincère, le plus respectueux des choses

religieuses, le plus intelligemment soucieux d'établir l'accord entre

l'Église et l'État. Dans son rapport, qui fut déposé le 15 juin 1836,

bien loin d'accepter de mauvaise grâce le principe nouveau de la

liberté d'enseignement, il le déclara nécessaire au progrès même des

études, et rappela que, sous l'ancien régime, la concurrence des

congrégations enseignantes, notamment des Jésuites, avait été, de

l'aveu même de Voltaire, un bienfait. Puis, abordant de front la

prévention régnante, il ajoutait: «Ce que beaucoup de bons esprits

craignent de la liberté d'enseignement, c'est bien moins l'influence

qu'elle pourra donner aux partis politiques, que l'influence qu'elle

va, dit-on, donner au clergé. Les prêtres, les Jésuites vont, grâce à

cette loi, s'emparer de l'éducation. Dans la loi sur l'instruction

secondaire, nous n'avons voulu créer ni privilége ni incapacité. Le

monopole de l'enseignement accordé aux prêtres serait, de notre

temps, un funeste anachronisme; l'exclusion ne serait pas moins

funeste. La loi n'est faite ni pour les prêtres, ni contre les

prêtres: elle est faite, en vertu de la Charte, pour tous ceux qui

voudront remplir les conditions qu'elle établit. Personne n'est

dispensé de remplir ces conditions, et personne ne peut, s'il a rempli

ces conditions, être exclu de cette profession. Dans le prêtre, nous

ne voyons que le citoyen, et nous lui accordons les droits que la loi

donne aux citoyens. Rien de plus, mais rien de moins. Nous entendons

parler des congrégations abolies par l'État, et qui, si nous n'y

prenons garde, vont envahir les écoles. Nous n'avons point affaire,

dans notre loi, à des congrégations; nous avons affaire à des

individus. Ce ne sont point des congrégations que nous recevons

bacheliers ès lettres et que nous brevetons de capacité: ce sont des

individus. Nous ne savons pas, nous ne pouvons pas savoir si ces

individus font partie de congrégations; car à quel signe les

reconnaître? comment s'en assurer?... Pour interdire aux membres des

congrégations religieuses la profession de maître et d'instituteur

secondaire, songez que de précautions il faudrait prendre, de

formalités inventer; quel code tracassier et inquisitorial il faudrait

faire; et ce code, avec tout l'appareil de ses recherches et de ses

poursuites, songez surtout qu'il suffirait d'un mensonge pour

l'éluder.»

Sur un point important, la commission se sépara du ministre. Nous

avons dit que M. Guizot avait laissé un peu timidement de côté la

question des petits séminaires. La commission, plus hardie, la souleva

et proposa de soumettre ces établissements au régime des

établissements libres, de leur faire recueillir les avantages et subir

les charges du nouveau droit commun. M. Sauzet, qui était alors

ministre des cultes, estima convenable de prendre l'avis des évêques;

aussi leur adressa-t-il une circulaire où il exprimait son désir

d'être «éclairé sur les voeux de l'épiscopat et les besoins réels de

l'instruction secondaire ecclésiastique». Des deux systèmes en

présence, du _statu quo_ maintenu implicitement par le projet de M.

Guizot, ou du droit commun proposé par la commission, aucun ne

pouvait satisfaire pleinement les évêques. Si le dernier avait, à

leurs yeux, l'avantage de délivrer les petits séminaires des

restrictions imposées par les ordonnances de 1828, et de les

soustraire au régime à la fois précaire et arbitraire des ordonnances,

il avait cet inconvénient grave de les dépouiller de leur caractère

d'établissements publics ayant qualité pour recevoir, de leur

spécialité d'établissements ecclésiastiques placés sous la seule

autorité épiscopale, non soumis à l'inspection et à l'autorité

disciplinaire de l'administration, dispensés de toute condition de

grades universitaires pour leurs directeurs et professeurs. Aussi ne

paraît-il pas que les réponses des évêques, réponses qui du reste

demeurèrent secrètes, aient été très-nettes et très-concordantes. Il

s'en dégageait cependant le voeu d'une solution mixte qui eût pris à

chacun des deux systèmes ses avantages sans ses inconvénients, eût

maintenu le caractère public et spécial des petits séminaires, en les

faisant bénéficier de la liberté nouvelle, et eût supprimé les

restrictions des ordonnances, sans imposer des conditions de grades,

d'inspection et de subordination disciplinaire, suffisamment

remplacées par le choix et la surveillance de l'évêque. Dans l'état

des esprits, un tel système avait peu de chance d'être accepté, et les

prélats l'indiquaient plutôt comme un desideratum lointain que comme

une prétention immédiate.

Ce fut seulement après ces longs préliminaires que la discussion du

projet put être mise à l'ordre du jour de la Chambre. Elle s'ouvrit le

14 mars 1837. À cette date, le cabinet du 6 septembre était déjà

virtuellement dissous par l'effet de ses dissensions intestines et du

rejet de la loi de disjonction. M. Guizot se trouvait encore

nominalement ministre de l'instruction publique; mais son autorité

était diminuée, son attention distraite; conditions mauvaises pour

diriger une délibération où il eût fallu faire l'éducation de la

Chambre, l'initier à des idées nouvelles, dominer ses vieux préjugés.

Le débat se prolongea pendant douze séances. L'Université fut vivement

attaquée: on lui reprocha d'être un instrument de despotisme, de

donner une mauvaise éducation morale; on se plaignit que le projet eût

accordé à la liberté une part trop étroite: fait remarquable, ces

critiques ne venaient pas des catholiques; elles venaient d'hommes de

gauche qui n'avaient pas encore oublié que la liberté d'enseignement

figurait, pendant la Restauration, sur le programme du parti

libéral[599]. D'autres orateurs, au contraire, avaient peur que les

garanties exigées ne fussent insuffisantes, et en réclamaient de

nouvelles dont plusieurs furent repoussées, d'autres adoptées, par

exemple l'obligation de grades universitaires pour certains

professeurs. Quelques-uns enfin s'alarmaient surtout des avantages que

le clergé pourrait tirer de la liberté: de ce nombre étaient M.

Isambert et M. Salverte, dont les déclamations ne parurent pas avoir

grand écho. Sur un point cependant, les adversaires du clergé

remportèrent un succès qui altéra gravement le caractère du projet. Ce

fut à l'occasion d'un amendement proposé par M. Vatout, pour obliger

tout chef d'établissement libre à jurer qu'il n'appartenait à aucune

association ou corporation non autorisée. Déjà, en 1833, lors de la

discussion de la loi sur l'enseignement primaire, ce député avait

essayé, sans succès, de faire voter une disposition semblable: ne

pouvait-on pas espérer que, cette fois encore, la Chambre refuserait

de sacrifier la justice et la liberté? L'amendement fut combattu, au

nom de la commission, par M. Dubois. M. Guizot, qui n'y était pas

moins opposé, eut le tort de garder le silence. Était-ce sécurité

excessive ou découragement? Toujours est-il qu'après un débat

très-sommaire, nullement en rapport avec la gravité du sujet, cette

disposition se trouva votée, malgré la commission et le ministère,

sans qu'aucun homme considérable fût venu l'appuyer. La peur des

Jésuites avait suffi. Ce n'était pas que la Chambre fût bien résolue à

s'engager dans cette voie: en effet, quelques jours après, elle

refusait d'exiger le même serment des professeurs. Mais, pour avoir

été le résultat d'une sorte de surprise, le mal n'en était pas moins

consommé: comme l'a dit plus tard M. Guizot, on avait «enlevé à la loi

proposée son grand caractère de sincérité et de droit commun

libéral[600]».

[Note 599: Sous la Restauration, Benjamin Constant revendiquait la

liberté d'enseignement dans divers écrits. (Cf. notamment le Mercure

d'octobre 1817.) Dès 1818, M. Dunoyer, dans le _Censeur_, combattait

le monopole universitaire, comme «l'une des plus criantes usurpations»

du despotisme impérial, et réclamait la pleine liberté, telle que

l'ont revendiquée plus tard les catholiques. (_Oeuvres de Dunoyer_, t.

II, p. 46 et suiv.) M. Dubois et M. Duchâtel soutenaient la même

thèse, dans le _Globe_: le 21 juin 1828, peu après les ordonnances sur

les petits séminaires, M. Dubois invitait les amis des Jésuites a à se

lever pour l'abolition du monopole». «Les amis de la liberté,

disait-il, ne manqueront pas à l'appel.» Mais il ajoutait: «N'espérons

pas d'eux cette preuve de loyauté; cette confiance dans la bonté de

leur cause, ils se garderont bien de la donner.» (Cf. aussi le _Globe_

des 17 mai, 5 juillet et 6 septembre 1828.) Ces écrivains étaient

arrivés à la liberté d'enseignement, par logique et par sincérité de

doctrine, par réaction contre le despotisme impérial, et aussi un peu

par crainte que l'Université ne prît un caractère ecclésiastique, sous

la direction de M. Frayssinous. Dans le barreau, MM. Renouard, O.

Barrot, Dupin ne pensaient pas autrement. La _Société de la morale

chrétienne_, dont les membres principaux étaient le duc de Broglie, M.

Guizot et Benjamin Constant, mettait au concours, en 1830, un _Mémoire

en faveur de la liberté d'enseignement_. À la même époque, dans le

_National_, M. Thiers attaquait violemment le corps universitaire,

auquel il reprochait d'être «monopoleur et inique». Au milieu de la

révolution, le 31 juillet 1830, La Fayette, dans sa proclamation aux

habitants de Paris, mettait la liberté d'enseignement au nombre des

conquêtes populaires. C'était évidemment à raison de cette origine

libérale, et non par égard pour les catholiques alors peu en faveur,

que l'article 69 de la Charte revisée s'était trouve promettre, «dans

le plus court délai possible», une loi sur la «liberté de

l'enseignement».]

[Note 600: _Mémoires de M. Guizot_, t. III, p. 108.]

La disposition proposée par la commission, pour les petits séminaires,

donna lieu à un brillant tournoi oratoire entre M. Guizot défendant le

_statu quo_, et M. Saint-Marc Girardin demandant que ces

établissements fussent soumis au droit commun. Au vote, ce fut le

_statu quo_ qui l'emporta. Mais le débat prit une ampleur qui dépassa

la question particulière des écoles ecclésiastiques. «L'empire des

croyances religieuses, disait M. Guizot, n'est pas moins nécessaire

aujourd'hui qu'à d'autres époques; je n'hésiterai même pas à dire

qu'il est plus nécessaire que jamais; nécessaire pour rétablir,

non-seulement dans la société, mais dans les âmes, l'ordre et la paix

qui sont si profondément altérés. Nous sommes tous frappés de l'état

d'inquiétude, de fermentation, de trouble, où vivent un si grand

nombre d'esprits; nous sommes frappés de cette soif effrénée de

mouvement, de bien-être matériel, de jouissances égoïstes, de cet

empire des passions qui se manifeste partout et surtout dans les

classes peu éclairées. C'est un mal immense, un mal que nous déplorons

tous les jours. Croyez-vous que les idées, les convictions, les

espérances religieuses ne soient pas un des moyens, et je dirai, sans

hésiter, le moyen le plus efficace pour lutter contre ce mal, pour

faire rentrer la paix dans les âmes, cette paix intérieure et morale,

sans laquelle vous ne rétablirez jamais la paix extérieure et

sociale?» Parlant ensuite de la détresse des classes inférieures, de

leurs souffrances matérielles, l'orateur se déclarait fort désireux de

les voir alléger; «mais, ajoutait-il, il y a un autre genre de maux,

un autre genre de misères, auxquels les classes inférieures sont

exposées, qui les assaillent tous les jours et dont pour mon compte je

suis encore plus touché, s'il est possible: c'est leur misère morale,

ce sont les dangers moraux auxquels elles sont en proie, ce sont les

ennemis de toute espèce qui rôdent sans cesse autour de ces classes,

pour les pervertir, pour les corrompre, pour les entraîner, pour

exalter leur passions, pour troubler leurs idées, en faire, dans la

société, des instruments de désordre et tourner à mal, pour

elles-mêmes, leur vie et leurs forces. C'est là une grande misère, une

misère dont il faut avoir une pitié profonde... Eh bien, sans aucune

espèce de doute, les croyances religieuses, les espérances

religieuses, les influences religieuses sont, avec les lumières que

vous travaillez à répandre, le meilleur moyen de dissiper cette misère

morale, ces périls moraux auxquels les classes inférieures sont en

proie. Il est donc, pour cette société-ci, du plus grand intérêt, et

d'un intérêt plus grand que jamais, s'il est possible, d'entretenir

avec soin, de propager l'empire des croyances religieuses.» M. Guizot

en concluait que l'État devait à l'Église non-seulement la liberté,

mais la protection, la «bienveillance». Il fallait prouver aux

catholiques «que l'autorité publique voulait sincèrement et loyalement

la durée, la dignité, l'extension du pouvoir moral et social de la

religion et de ses dépositaires».

Le rapporteur de la commission, M. Saint-Marc Girardin, qui combattait

la thèse particulière de M. Guizot sur les petits séminaires, tint à

honneur de bien marquer que, sur les idées générales, il n'était pas

en désaccord avec lui, qu'autant que lui il était convaincu de la

nécessité sociale de la religion, du devoir de la protéger et de la

seconder. «Nous voulons, comme le ministre, disait-il, l'accord

intelligent et libre de l'Église et de l'État; nous voulons que cesse

enfin ce divorce funeste... Si je voulais invoquer ma faible

expérience, je sais la nécessité des croyances religieuses, et, grâce

à Dieu, aujourd'hui, les croyances religieuses, loin d'être

abandonnées, sont reprises, avec une sorte d'impatience et de

curiosité. Je vois la jeunesse cherchant, au milieu des désordres du

siècle, où prendre et se retenir, et demandant aux croyances de ses

pères si elles ont un peu de vie et de salut à lui donner... Si

quelque espérance m'anime, et si, au milieu de toutes les paroles de

désespoir que j'entends parfois retentir dans la société, il y a

quelque chose qui me soutienne encore, c'est que je ne puis pas penser

que la religion puisse longtemps manquer à la société actuelle. Ou

vous périrez, Messieurs, sachez-le bien, ou la religion viendra encore

visiter votre société!» Voilà le langage qui, quelques années après

1830, provoquait les applaudissements de la Chambre; voilà comment,

entre les principaux orateurs, s'établissait une sorte d'émulation, à

qui proclamerait le plus haut le besoin que la société moderne avait

du christianisme, l'obligation où elle était de seconder son oeuvre!

Ces longs débats terminés, l'ensemble de la loi fut voté, le 29 mars,

à la majorité assez faible de trente voix. Quelques jours après, M.

Guizot quittait le pouvoir. Son projet ne lui survécut pas; il ne fut

même pas porté à la Chambre des pairs. M. Molé, demeuré à la tête du

nouveau cabinet, ne s'intéressait probablement pas beaucoup au sort

d'une loi qui lui rappelait un rival détesté. D'ailleurs, M. Guizot

lui-même, depuis le vote de l'amendement de M. Vatout, regardait son

projet comme faussé, et ne tenait plus guère à le voir aboutir. «S'il

fût resté tel que je l'avais présenté d'abord, a-t-il écrit plus tard,

peut-être, malgré quelques incohérences et quelques lacunes, eût-il

suffi à résoudre la question de la liberté d'enseignement et à

prévenir la lutte déplorable dont elle devint plus tard l'objet.

Mais, par les amendements qu'il avait subis, ce projet de loi, en

restreignant expressément, surtout pour l'Église et sa milice, la

liberté que la Charte avait promise, envenimait la querelle au lieu de

la vider. Il ne méritait plus aucun regret[601].» Quoi qu'il en soit,

il n'est pas inutile de constater que si l'honorable tentative de M.

Guizot a échoué, si un traité de paix et de liberté n'a pas été dès

lors signé entre l'Église et l'État, et si la question est restée

ouverte pour les batailles futures, la faute n'en a pas été aux

catholiques.

[Note 601: _Mémoires de M. Guizot_, t. III, p. 109.]

Pour n'avoir pas donné suite au projet sur la liberté de

l'enseignement secondaire, le ministère du 15 avril n'était pas

cependant moins bien disposé que ses prédécesseurs, dans les choses

religieuses. Il tint même à ce que l'un de ses premiers actes fût la

réouverture de l'église Saint-Germain l'Auxerrois, réparation qui fit

d'autant plus d'effet sur les catholiques, qu'elle avait été plus

longtemps ajournée[602]. Sous une inspiration analogue, le crucifix

reprit, dans la salle des assises de Paris, la place d'où il avait été

arraché en 1830, exemple bientôt suivi dans presque toutes les autres

cours de justice. «Le moment était arrivé, écrivait M. le premier

président Séguier au _Journal des Débats_, où le garant de la justice

des hommes devait retrouver la préséance sur le tribunal.» Aux

Tuileries, on craignait moins de donner quelque solennité aux actes

extérieurs de la vie religieuse. Même réaction sur tous les points du

territoire. Beaucoup de municipalités rappelaient les Frères dans

leurs écoles publiques, et le _Journal des Débats_ écrivait, le 24

septembre 1837, à la suite de la session des conseils généraux: «Ce

qu'il y a pu avoir de réserve et de contrainte, dans les rapports de

l'Église et du pays, s'efface chaque jour davantage. De l'ensemble des

votes des conseils généraux, on peut conclure qu'enfin une heureuse

harmonie a succédé à la malveillance réciproque qu'on a pu craindre un

instant. Dans un grand nombre de départements, des allocations

supplémentaires considérables ont témoigné de la bonne volonté des

habitants et des bons sentiments du clergé.»

[Note 602: Cf. plus haut, p. 197 et 198.]

V

Les relations amies de l'État et de l'Église n'étaient cependant pas

sans quelques ombres passagères. Le gouvernement, par un reste de

timidité en face des passions impies ou par inexpérience des

susceptibilités religieuses, plutôt que par mauvaise volonté propre,

fournissait parfois matière aux griefs des catholiques.

L'émeute des 14 et 15 février 1831 n'avait pas seulement dévasté

l'église Saint-Germain l'Auxerrois, elle avait saccagé et à peu près

entièrement détruit l'archevêché, alors situé au chevet de Notre-Dame,

à l'extrémité orientale de l'île de la Cité. Mgr de Quélen tenait

beaucoup à ce que la demeure épiscopale fût réédifiée sur son

emplacement historique. Toute autre solution lui paraissait une

concession à l'émeute, en même temps que la violation d'une antique

tradition et d'une propriété sacrée. Il ne demandait du reste à l'État

aucun sacrifice d'argent et offrait de tout reconstruire au moyen de

souscriptions privées. Mais, sous prétexte de nécessités de voirie, en

réalité par la même faiblesse qui avait fait si longtemps reculer

devant la réouverture de Saint-Germain l'Auxerrois, l'administration

avait pris aussitôt possession du terrain de l'archevêché, enlevé les

restes mutilés du vieux palais et mis à la disposition de l'archevêque

une autre demeure, située fort loin de là, à l'extrémité du faubourg

Saint-Germain. Comme complément de ces mesures, une loi fut proposée,

le 22 février 1837, autorisant l'État à céder le terrain de l'ancien

archevêché à la ville de Paris, qui devait y établir une promenade et

contribuer pour 50,000 francs à la construction d'une nouvelle

sacristie au chevet de la cathédrale. Ce projet soulevait et tranchait

implicitement, au profit de l'État, une question qui touchait au plus

vif des intérêts du clergé, celle de la propriété des anciens biens

ecclésiastiques rendus au service du culte, après le Concordat.

L'archevêque en fut fort ému, et, le 4 mars, il fit, contre ce qui lui

paraissait une spoliation de l'église de Paris, une protestation

publique à laquelle le chapitre adhéra quarante-huit heures après. Les

deux actes furent aussitôt déférés au conseil d'État, et une

ordonnance, en date du 21 mars, déclara qu'il y avait abus.

Quand le projet de loi vint à la Chambre des pairs (19 mai 1837), M.

de Montalembert se fit l'interprète de la douloureuse émotion que

l'aliénation définitive des terrains de l'archevêché causait aux

catholiques; toutefois il eut soin de rendre en même temps hommage à

la conduite du gouvernement dans les autres questions religieuses: ce

fut moins l'attaque d'un adversaire que la plainte d'un ami. «J'avoue,

dit-il en commençant, que c'est avec un très-réel embarras que je

monte aujourd'hui à cette tribune. Le premier mouvement de mon coeur

me porterait à exprimer hautement et sans réserve mon admiration pour

les deux grands actes par lesquels, dans le court espace d'une

semaine, le gouvernement a eu la gloire et le bonheur de signaler sa

politique[603]. L'un de ces actes surtout, la réouverture de

Saint-Germain l'Auxerrois, a été de nature à combler de joie tous les

hommes attachés à la religion. Pourquoi faut-il donc que je me sente

obligé de venir, au nom des intérêts religieux eux-mêmes, attaquer un

projet de loi que le ministère a, sinon présenté, du moins maintenu et

appuyé de son autorité? Pourquoi? si ce n'est parce que le ministère,

en conférant, d'une main, à l'Église, un bienfait immense, en effaçant

la moitié de la tache infligée par l'émeute à la capitale, de l'autre,

veut consacrer la seconde moitié du crime, comme une source

d'accroissement pour le domaine de l'État et comme une occasion de

contester à l'Église un de ses droits les mieux garantis par notre

législation moderne? Dans la pénible alternative où les place ce que

je ne craindrai pas d'appeler l'inconséquence du ministère, que

peuvent faire les hommes à qui leur conscience ordonne de défendre

les bases méconnues de l'ordre social, si ce n'est de bénir la main

généreuse qui guérit une plaie saignante, en même temps qu'ils se

roidissent contre la main imprudente qui veut mettre le sceau d'un

vote législatif sur l'oeuvre de l'émeute et de la spoliation?» Après

avoir discuté, en droit, la question de propriété des biens

ecclésiastiques, l'orateur rappelait le besoin que la société actuelle

avait de la religion. Or, ajouta-t-il, «il ne suffit pas de prononcer

les mots de religion et de morale, dans quelques occasions

solennelles; il ne suffit même pas de quelques actes isolés, tout

généreux qu'ils soient. Il faut un système courageux et sérieux. Il ne

faut pas ménager et consacrer les haines injustes et les violences

personnelles. Il ne faut pas disputer à l'Église le pauvre lambeau qui

lui reste de la magnifique parure dont l'avait revêtue la pieuse

générosité de nos pères... Il ne faut pas en vouloir à l'Église de ce

qu'elle prétend à un certain degré de liberté; car cette liberté

modérée est la condition même de son existence. C'est par son

indépendance qu'elle vit et qu'elle survit à tout ce qui périt dans le

monde. Si elle ne l'avait pas toujours revendiquée et toujours plus ou

moins conservée, savez-vous, Messieurs, où il vous faudrait la

chercher, à ces moments de retour et de réflexion où l'on s'aperçoit

de sa nécessité? Il vous faudrait la chercher dans le tombeau des

dynasties passées et des pouvoirs éteints, qu'elle a, tour à tour,

reconnus, et là, vous ne la trouveriez que morte et éteinte comme eux,

au lieu de pouvoir lui demander cette force secourable qu'elle est

toujours prête à prodiguer à ceux qui ne l'oppriment point.»

[Note 603: L'amnistie et la réouverture de Saint-Germain l'Auxerrois.]

Le garde des sceaux, M. Barthe, répondit en termes conciliants. Loin

de vouloir prolonger le retentissement de l'appel comme d'abus, il

chercha plutôt à en effacer le souvenir; il ne parla de la conduite de

l'archevêque qu'avec des ménagements très-marqués. Il semblait se

plaire davantage à rappeler la joie qu'il avait ressentie en signant

l'acte de réouverture de Saint-Germain l'Auxerrois[604], se

félicitait de «la réaction religieuse qui se faisait profondément

sentir partout»; puis, rappelant que «le gouvernement avait beaucoup

fait pour la religion», il concluait ainsi: «Voilà ce que nous faisons

tous les jours, parce que nous sommes convaincus que, dans un pays de

liberté plus qu'ailleurs, la religion est une des bases fondamentales

de toute morale, qu'une nation serait bien malheureuse si elle était

réduite au seul secours des lois civiles et criminelles. Ce sont nos

convictions: nous les apporterons dans nos actes.»

[Note 604: «J'ai connu, dans des temps difficiles, dit le ministre,

toutes les tribulations qui peuvent s'attacher à la vie publique; mais

il est des signatures à apposer sur certains actes qui font éprouver

des joies qui effacent toutes ces tribulations.»]

Quelques mois plus tard, en août 1837, la découverte du fronton du

Panthéon fournit un autre grief à l'archevêque de Paris, qui n'était

pas, il est vrai, porté à l'indulgence pour les torts de la monarchie

de Juillet. En 1830, à l'époque où le gouvernement commettait la

grande faute d'enlever le Panthéon au culte, M. Guizot avait chargé

David d'Angers de sculpter le fronton de ce monument, lui laissant

imprudemment toute liberté de composition. L'artiste, personnellement

engagé dans les partis de gauche, profita de cette liberté pour faire

figurer sur ce fronton, associés pêle-mêle dans les honneurs du culte

civil et de la canonisation laïque, Bichat, Voltaire, Jean-Jacques

Rousseau, le peintre David, Cuvier, La Fayette, Manuel, Carnot,

Berthollet, Laplace, Malesherbes, Mirabeau, Monge, Fénelon, Bonaparte,

Kléber, le tambour d'Arcole, des élèves de l'École polytechnique, etc.

Sous le ministère du 11 octobre, M. d'Argout avait arrêté les travaux;

mais le veto fut levé, en 1836, par M. Thiers, et le fronton était

achevé dans les premiers mois de 1837. Le gouvernement hésitait à le

découvrir: pressé par les journaux, il s'y décida, le 31 août. Ce fut

pour Mgr de Quélen l'occasion de protester publiquement contre cette

nouvelle profanation d'une ancienne église, et d'ordonner des prières

expiatoires. Cette fois, le gouvernement, un peu honteux de son

oeuvre, n'osa, malgré les clameurs de la presse de gauche, prendre

aucune mesure contre l'archevêque. D'ailleurs, en dehors même des

catholiques, tous les esprits élevés ou seulement les gens de goût

trouvaient le fronton aussi scandaleux que ridicule, et la _Paix_,

journal doctrinaire, disait à ce propos: «Nous avons assez souvent

combattu les tendances de M. l'archevêque de Paris, pour avoir acquis

le droit d'être justes à son égard; nous trouvons que, cette fois, il

a raison.»

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 3 / 7) · 第 67 / 95 题