Pendant que Lacordaire préparait et accomplissait cette grande oeuvre,
son frère d'armes de l'_Avenir_, le comte de Montalembert, travaillait
à faire reprendre aux catholiques la place qu'ils avaient perdue dans
le monde politique. Lui aussi, il avait dû sortir de l'arène, pour
reprendre haleine, après le faux départ de l'_Avenir_. Il avait
employé ces années de retraite à parcourir les grandes routes
d'Allemagne et d'Italie, se passionnant partout à la recherche des
vestiges, jusqu'alors mal compris et imparfaitement goûtés, des grands
siècles catholiques, particulièrement des monuments artistiques du
treizième et du quinzième siècle. Le hasard des voyages,--où le
poussait peut-être l'agitation d'un esprit non encore remis des
excitations et des secousses de la crise récente,--lui avait fait
rencontrer, dans un coin de la Hesse, les traces, presque
complétement effacées par la haine protestante et par l'oubli
populaire, du culte dont avait été l'objet «la chère sainte
Élisabeth». Séduit et indigné, touché et conquis, il avait fait de la
royale sainte la dame de ses pensées, de son imagination, de ses
études; il s'était armé son chevalier, pour venger cette mémoire
méconnue, pour ranimer cette dévotion éteinte, et avait trouvé, dans
la présence constante de cette charmante et douce vision, la direction
de son esprit, la paix de son âme, la consolation de ses déchirements
et de ses déceptions, et comme le bienfait d'une sérénité supérieure
venue du passé ou descendue du ciel.
Mais cette vie d'érudit ou de dilettante chrétien ne pouvait longtemps
suffire à une nature aussi militante. Ce n'était pas seulement dans
l'histoire, c'était dans les luttes présentes et quotidiennes de la
vie publique qu'il voulait relever le nom catholique. Quand, au
lendemain de la révolution de Juillet, il avait vu «la croix arrachée
du fronton des églises de Paris, traînée dans les rues et précipitée
dans la Seine, aux applaudissements d'une foule égarée», il s'était
promis de poursuivre la revanche de ces jours d'humiliation et
d'outrage. Il le rappelait plus tard à la tribune: «Cette croix
profanée, s'écriait-il, je la ramassai dans mon coeur, et je jurai de
la servir et de la défendre. Ce que je me suis dit alors, je l'ai fait
depuis, et, s'il plaît à Dieu, je Je ferai toujours[585].» C'était
pour tenir ce serment de ses vingt ans, que le jeune pair, qui avait
été, après 1830, l'un des derniers à recueillir le bénéfice de
l'hérédité bientôt abolie, s'empressait, dès que son âge le lui
permettait, de siéger dans la Chambre haute et de prendre part à ses
débats[586].
[Note 585: Discours du 14 avril 1845.]
[Note 586: Les pairs admis par droit d'hérédité n'avaient voix
délibérative qu'à trente ans; mais ils pouvaient siéger et parler dès
vingt-cinq ans. C'est le 14 mai 1835 que M. de Montalembert prononça
son _maiden speech_.]
On ne saurait s'imaginer aujourd'hui de quel courage, de quelle audace
même, un homme politique devait alors faire preuve pour se poser en
chrétien. M. de Montalembert, rendant hommage, en 1855, à la mémoire
de l'un des rares pairs qui devaient se joindre à lui, au comte
Beugnot, a rappelé «l'impopularité formidable qu'il fallait braver, au
sein des classes éclairées et du monde politique, quand on voulait
arborer ou défendre les croyances catholiques...» «Personne,
ajoutait-il, ou presque personne, parmi les savants, les écrivains,
les orateurs, les hommes publics, ne consentait à se laisser
soupçonner de préoccupations ou d'engagements favorables à la
religion... L'impopularité qu'il s'agissait d'affronter n'était pas
seulement cette grossière impopularité des masses, ces dénonciations
quotidiennes des journaux, ces insultes et ces calomnies vulgaires qui
sont la condition habituelle des hommes de coeur et de devoir dans la
vie publique... Mais il fallait, de plus, entrer en lutte avec tous
ceux qui se qualifiaient d'hommes modérés et pratiques, avec la
plupart des conservateurs, non moins qu'avec les révolutionnaires,
avec l'immense majorité, la presque unanimité des deux Chambres, avec
une foule innombrable d'honnêtes gens aveuglés, et, ce qui était bien
autrement dur, avec une élite d'hommes considérables qui avaient
conquis une réputation enviée, en rendant d'incontestables services à
la France, à l'ordre, à la liberté. Enfin, il fallait braver, jusque
dans les rangs les plus élevés de la société française, un respect
humain dont l'invincible intensité a presque complétement disparu dans
les luttes et périls que nous avons traversés depuis lors.» En parlant
ainsi de M. Beugnot, M. de Montalembert ne pensait-il pas à ses
propres débuts? Quand, en 1835, il entra à la Chambre haute, avec le
dessein d'y défendre la cause catholique, il s'y trouva d'abord
absolument isolé. Les hommes, d'ordinaire, hésitent à se compromettre
pour une cause, lorsqu'ils savent devoir être seuls à la défendre;
l'inutilité probable de leur effort sert d'excuse à leur défaut de
courage. Tout autre était le jeune comte de Montalembert. Il semblait
avoir le goût des causes vaincues: plus elles lui paraissaient
désespérées, abandonnées de tous, plus il se sentait porté vers elles,
plus il trouvait d'attrait et d'honneur à s'y montrer fidèle et
dévoué. _Sans espoir ni peur_, disait une vieille devise de ses
ancêtres.
Grand fut l'étonnement des vénérables pairs, sceptiques d'origine
encore refroidis par l'expérience, survivants du dix-huitième siècle
blasés davantage par les révolutions du dix-neuvième, quand ils virent
se lever, au milieu d'eux, ce jeune croyant si enthousiaste. L'entrée
dans la cour du Luxembourg d'un chevalier portant l'armure du moyen
âge et la croix sur la poitrine, ne leur eût pas paru plus étrange et
moins raisonnable. Avec son nouveau champion, la religion ne se
présentait plus dans une attitude humble, voilée et résignée; elle
avait quelque chose de hardi, on eût presque dit de cavalier.
Toutefois, il se mêlait à cette hardiesse une sorte de bonne grâce
fière et modeste qui l'empêchait de paraître outrecuidante: «Je ne
descendrai pas de cette tribune,--disait le jeune orateur, en
terminant un des premiers discours où il revendiquait les droits du
clergé,--sans vous exprimer le regret que j'éprouverais, si je vous
avais paru parler un langage trop rude ou trop étranger aux idées qui
y sont ordinairement énoncées. J'ai espéré que vous m'excuseriez
d'avoir obéi à la franchise de mon âge, d'avoir eu le courage de mon
opinion. Quoi qu'il en soit, j'aime mille fois mieux qu'il me faille
vous demander pardon ici publiquement de vous avoir fatigués ou
blessés par mes paroles, que demander pardon, dans le secret de ma
conscience, à la vérité et à la justice, de les avoir trahies par mon
silence[587].» Ce langage surprenait les nobles pairs, mais ne leur
déplaisait pas; ils ressentaient une sorte de curiosité indulgente
pour les audaces imprévues de celui dont la jeunesse leur rappelait
une hérédité regrettée; leur tolérance ratifiait la liberté qu'il
avait prise de tout dire, et lui permettait de troubler, par une
vivacité inaccoutumée dans cette enceinte, le calme décent, la froide
politesse de leurs délibérations: souriant aux saillies et même aux
écarts de son éloquence impétueuse, «comme un aïeul, à la vivacité
généreuse et mutine du dernier enfant de sa race[588]».
[Note 587: Discours du 19 mai 1837.]
[Note 588: Expression du prince Albert de Broglie, dans son discours
de réception à l'Académie française.]
Du reste, si le jeune pair n'était pas déjà, à vingt-cinq ans,
l'orateur éminent et complet des discours sur le Sunderbund ou sur
l'expédition de Rome, ce n'en était pas moins un spectacle plein
d'intérêt et de charme, de contempler ce talent dans la fraîcheur de
sa fleur première et de le suivre ensuite dans son rapide
épanouissement; talent vif, alerte, ardent, où se mêlaient le sarcasme
et l'enthousiasme, la fierté provocante et la générosité sympathique.
M. de Montalembert travaillait beaucoup ses discours; il les lisait
alors, comme avaient fait plusieurs orateurs de la Restauration, entre
autres Royer-Collard et le général Foy; plus tard seulement, il prit
le parti de réciter, ensuite de parler sur simples notes. Mais il
lisait avec une aisance et une chaleur qui rendaient sa lecture
presque aussi entraînante qu'une improvisation. Il avait peu de geste;
la voix y suppléait, souple, claire, vibrante, admirablement faite
pour l'ironie ou le pathétique, avec un de ces accents qu'on
n'oubliait plus; et, par-dessus tout, ce je ne sais quoi d'aisé dans
la véhémence, de noble dans la passion, de naturel dans la hauteur,
qui révèle la race, et qui donne à l'éloquence aristocratique un
caractère à part, auquel n'atteignent jamais ni la faconde de
l'avocat, ni la solennité du professeur, ni la déclamation du rhéteur.
M. de Montalembert n'appartenait pas à un parti politique; il ne pouvait
être contredit, quand il se défendait «d'avoir jamais combattu
systématiquement aucun ministère». Cependant alors, dans beaucoup de
questions, il paraissait en harmonie avec les hommes de gauche. Son
premier discours avait été une attaque contre les lois de septembre sur
la presse. Dans la politique étrangère, avec quelle amertume il
reprochait au gouvernement les «humiliations» de la France! Ces
exagérations d'un libéralisme un peu jeune, ces exaltations d'un
patriotisme parfois plus généreux que clairvoyant et sensé, étaient
comme un reste de l'_Avenir_, qui devait s'atténuer avec le temps et
avec l'âge. D'ailleurs, il y avait là, chez M. de Montalembert, à côté
d'entraînements très-sincères, de convictions très-ardentes, une part de
tactique: pour faire sortir les catholiques de leur état d'isolement,
d'impopularité et de proscription morale, pour leur refaire une place
dans le monde politique, il lui paraissait utile que l'orateur, connu
pour être leur champion, se montrât un libéral aussi hardi, un patriote
aussi susceptible, un défenseur aussi dévoué des nations opprimées, un
ami aussi ardent de toutes les causes généreuses, enfin un citoyen aussi
intéressé aux affaires publiques qu'aurait pu l'être aucun homme engagé
dans le mouvement du siècle. Une telle attitude lui était d'autant plus
facile que ces sentiments étaient naturellement les siens. De là, tous
ces discours qui se succèdent sur la liberté de la presse, sur la
Pologne, la Belgique, l'Espagne ou la Grèce, sur les réformes
économiques ou philanthropiques. Rarement, dans ces premières années, il
aborde les questions religieuses proprement dites: à peine, de temps à
autre, le verrons-nous engager quelque rapide escarmouche sur
l'aliénation des terrains de l'archevêché, ou sur un appel comme d'abus.
Mais, ne nous y trompons pas, c'est le catholicisme qu'il a toujours en
vue, même quand il traite d'autres sujets; ces discours sont en réalité,
pour lui, des préludes, une façon de préparer le monde politique et de
se préparer lui-même à sa mission spéciale, à celle qu'il avait
proclamée le jour où, à vingt ans, devant la Chambre des pairs, il avait
voué sa vie à la cause de la liberté religieuse et particulièrement de
la liberté d'enseignement[589].
[Note 589: Discours prononcé le 20 septembre 1831, dans le «procès de
l'école libre».]