Ce n'était pas pour se reposer dans l'inaction que Lacordaire avait
volontairement quitté la chaire de Notre-Dame et s'était retiré à
Rome. Dans l'hiver de 1837-1838, on le revit en France, à Metz, où il
inaugura les conférences de province, digne complément de celles de
Paris: le succès fut immense, la ville entière profondément remuée.
Toutefois, là n'était pas alors sa préoccupation principale. Il avait
entendu à Rome, sans l'y avoir cherché, cet appel mystérieux,
redoutable, qu'on nomme la vocation monastique. Ce n'était pas
seulement, chez lui, le désir de trouver, dans un couvent, la règle et
le point d'appui qui lui avaient tant manqué, aux heures d'agitation
et d'isolement de sa jeunesse sacerdotale; c'était aussi le sentiment
moins personnel du besoin que l'Église du dix-neuvième siècle, et
particulièrement la France de 1830, avaient du secours des Ordres
religieux. Ainsi fut-il amené, peu à peu, non sans de longs combats
avec lui-même, non sans la vue parfois douloureuse des difficultés
extérieures qu'il aurait à surmonter, des sacrifices intérieurs qu'il
lui faudrait accomplir, à la résolution, non-seulement de se faire
moine, mais de restaurer en France l'Ordre de Saint-Dominique, l'un de
ceux contre lesquels les souvenirs de l'Inquisition avaient soulevé le
plus de préventions.
Certes, si l'on eût prédit, en juillet 1830, aux vainqueurs du jour
qu'ils allaient assister, dans leur pays, à un réveil de vie et de
fécondité monastiques, ils eussent haussé les épaules comme à une
méchante plaisanterie. C'est pourtant ce qui les attendait. Dès 1833,
l'abbé Guéranger s'était installé à Solesmes avec quelques compagnons,
pour renouer en France la grande tradition bénédictine; en 1836, il y
prenait l'habit, et, l'année suivante, une décision pontificale
déclarait le monastère ainsi ressuscité, chef d'une congrégation
nouvelle de l'Ordre de Saint-Benoît, la «congrégation de France», qui
était reconnue héritière des congrégations de Cluny, de Saint-Maur et
de Saint-Vannes: pour la première fois depuis l'ancien régime, on
revoyait sur notre sol un abbé crossé et mitré. De plusieurs côtés,
s'ouvraient des monastères nouveaux de Trappistes et de Chartreux,
parfois aux applaudissements des «libéraux», comme pour la Chartreuse
de Blosserville, près de Nancy. Les Jésuites eux-mêmes, contre
lesquels semblait avoir été faite la révolution de 1830, se voyaient
obligés, en 1836, par l'accroissement du nombre de leurs résidences et
le développement de leurs oeuvres, de diviser en deux la province
unique que la compagnie avait eue jusqu'alors en France. Mais toutes
ces fondations s'étaient opérées sans bruit, sans éclat, et même,
pour les Jésuites, presque en cachette. C'est, au contraire, la tête
haute, en plein soleil et par la grande porte, celle de la liberté,
que Lacordaire prétendait ramener avec lui les moines dans son pays.
Loin donc de procéder avec mystère, aussitôt sa décision prise et
l'approbation de l'autorité ecclésiastique obtenue, il se servit de la
presse pour en aviser le public et appeler à lui les collaborateurs
dont il avait besoin: procédé qui ne fut pas, au premier moment, sans
étonner et sans effaroucher les habitudes si différentes de la cour
romaine. La note, publiée d'abord par l'_Univers_, le 11 septembre
1838, fut reproduite par tous les journaux, sans provoquer presque
aucune réflexion hostile[584]. Mis en relation avec le ministre des
cultes d'alors, M. Barthe, Lacordaire trouva auprès de lui bon
accueil: si le ministre lui fit d'abord quelques objections, il écouta
ses réponses avec bienveillance, et l'assura que le gouvernement
«n'avait rien contre lui». Le futur Dominicain voulait du reste
réclamer son laisser-passer, non du pouvoir comme une faveur, mais de
l'opinion publique comme un droit. Le 3 mars 1839, il adressa à «son
pays» ce fameux «Mémoire pour le rétablissement en France des Frères
Prêcheurs», d'un accent si éloquent et si original, fier et caressant,
audacieux et habile, où l'homme moderne apparaît sous le froc antique,
où l'on parle de liberté et où l'on fait appel à toutes les idées
contemporaines pour restaurer une institution du treizième siècle.
«Mon pays! disait l'auteur en commençant, pendant que vous poursuivez,
avec joie et douleur, la formation de la société moderne, un de vos
enfants nouveaux, chrétien par la foi, prêtre par l'onction
traditionnelle de l'Église catholique, vient réclamer de vous sa part
dans les libertés que vous avez conquises et que lui-même a payées. Il
vous prie de lire le mémoire qu'il vous adresse ici, et, connaissant
ses voeux, ses droits, son coeur même, de lui accorder la protection
que vous donnerez toujours à ce qui est utile et sincère.
Puissiez-vous, mon pays, ne jamais désespérer de votre cause, vaincre
la mauvaise fortune par la patience et la bonne par l'équité envers
vos ennemis; aimer Dieu, qui est le père de tout ce que vous aimez;
vous agenouiller devant son fils Jésus-Christ, le libérateur du monde;
ne laisser passer à personne l'office éminent que vous remplissez dans
la création, et trouver de meilleurs serviteurs que moi, non de plus
dévoués.» Et, pour bien marquer devant qui il se présentait,
Lacordaire ajoutait: «Je m'adresse à une autorité qui est la reine du
monde, qui, de temps immémorial, a proscrit des lois, en a fait
d'autres, de qui les chartes elles-mêmes dépendent, et dont les
arrêts, méconnus un jour, finissent tôt ou tard par s'exécuter. C'est
à l'opinion publique que je demande protection, et je la lui demande
contre elle-même, s'il en est besoin, car il y a en elle des
ressources infinies, et sa puissance n'est si haute que parce qu'elle
sait changer, sans se vendre jamais.» Après avoir traité d'abord de la
légitimité des Ordres religieux en général, l'auteur faisait une
éloquente apologie des Frères Prêcheurs, traçait un tableau magistral
et charmant de leurs vertus et de leurs services, conduisait le
lecteur à travers cette merveilleuse galerie de saints, de savants et
d'artistes, ne craignant pas d'aborder de front, avec son heureuse
hardiesse, les questions délicates comme celles de l'Inquisition. Puis
il terminait ainsi: «Je crois faire acte de bon citoyen autant que de
bon catholique en rétablissant en France les Frères Prêcheurs. Si mon
pays le souffre, il ne sera pas dix années peut-être avant d'avoir à
s'en louer. S'il ne le veut pas, nous irons nous établir à ses
frontières, sur quelque terre plus avancée vers le pôle de l'avenir,
et nous y attendrons patiemment le jour de Dieu et de la France.
L'important est qu'il y ait des Frères Prêcheurs français, qu'un peu
de ce sang généreux coule sous le vieil habit de saint Dominique.
Quant au sol, il aura son tour; la France arrivera, tôt ou tard, au
rendez-vous prédestiné où la Providence l'attend. Quel que soit le
traitement que me réserve ma patrie, je ne m'en plaindrai donc pas.
J'espérerai en elle, jusqu'à mon dernier soupir. Je comprends même ses
injustices, je respecte même ses erreurs, non comme le courtisan qui
adore son maître, mais comme l'ami qui sait par quels noeuds le mal
s'enchaîne au bien, dans le coeur de son ami. Ces sentiments sont trop
anciens chez moi pour y périr jamais, et dussé-je n'en pas recueillir
le fruit, ils seront jusqu'à la fin mes hôtes et mes consolateurs.»
[Note 584: À cette date, M. Louis Veuillot n'était pas encore entré à
l'_Univers_.]
L'opinion, flattée qu'on s'adressât à elle, fut à la fois surprise et
charmée d'un langage si nouveau, et qui tranchait si singulièrement
avec les polémiques de la coalition, alors à leur période le plus
aigu. Aucun journal, aucun orateur ne témoigna de dispositions
hostiles. Parti pour Rome, aussitôt son mémoire lancé, Lacordaire y
arriva, le 27 mars 1839, avec les compagnons qu'il avait recrutés. Il
se heurta d'abord aux timidités de la cour pontificale, qui croyait
alors la France sous le coup d'une révolution imminente, et qui eût
voulu tout ajourner. Mais il en triompha, et, le 9 avril, il prit
l'habit avec ses nouveaux frères. Le pas décisif était fait. Bientôt,
son noviciat terminé, il rentrera en France, sous le froc blanc de
Saint-Dominique, ouvrant ainsi une porte par laquelle pourront passer,
derrière lui, tous les Ordres religieux.