LES PROGRÈS DE LA PAIX RELIGIEUSE.

(1836--1839.)

I. La réaction religieuse. Lacordaire quitte la chaire de

Notre-Dame. Le P. de Ravignan.--II. Vocation monastique de

Lacordaire. Mémoire pour le rétablissement en France des

Frères Prêcheurs. Prise d'habit de Lacordaire et de ses

compagnons.--III. Montalembert et sainte Élisabeth. Le jeune

pair, champion des catholiques dans la Chambre haute. Ses

premiers discours.--IV. Attitude du gouvernement en face du

réveil religieux. Le crédit pour les cardinaux. Le monopole

de l'Université et le régime des petits séminaires. Le

projet de M. Guizot sur l'enseignement secondaire. Le

rapport de M. Saint-Marc Girardin. Les évêques et la

question des petits séminaires. La discussion. Vote de

l'amendement Vatout. Le débat sur les petits séminaires. La

loi, votée par la Chambre des députés, n'est pas portée à la

Chambre des pairs. Réouverture de Saint-Germain l'Auxerrois

et autres mesures dans le même esprit.--V. Protestation de

l'archevêque de Paris contre l'aliénation des terrains de

l'archevêché, et appel comme d'abus. Débat à la Chambre des

pairs. Mgr de Quélen et le fronton du Panthéon.--VI. Les

journaux de la coalition dénoncent les empiétements du

clergé. Articles de M. Guizot sur la question religieuse.

Mesures favorables à la religion, prises par le

gouvernement. Dissolution de l'Institut des hautes études,

établi par les Jésuites à Saint-Acheul. Appel comme d'abus

contre l'évêque de Clermont, pour refus de sépulture

religieuse à M. de Montlosier. M. Cousin dénonce à la

Chambre des pairs la «renaissance de la domination

ecclésiastique». M. Isambert à la Chambre des députés.--VII.

Les catholiques et le gouvernement de Juillet. Sentiments et

conduite de M. de Montalembert, de Lacordaire, d'Ozanam. Le

clergé se rapproche de la monarchie nouvelle. Attitude du

Pape. Progrès faits vers l'accord de l'Église et de l'État.

I

Pendant que la société politique, découragée par tant de crises, en

venait à douter d'elle-même, le mouvement religieux, commencé naguère

dans le désarroi et l'épouvante d'un lendemain de révolution,

continuait, chaque jour plus décidé, plus fécond, plus confiant[575].

L'affluence augmentait dans les églises; ce qui s'y passait et ce qui

s'y disait s'imposait assez à l'attention publique pour que les

journaux les plus étrangers d'ordinaire aux choses ecclésiastiques

jugeassent nécessaire de s'en occuper. La société de Saint-Vincent de

Paul prenait un développement rapide, surtout parmi la jeunesse. Les

statistiques de la librairie constataient le nombre croissant des

livres de piété et de théologie, des ouvrages de tout genre publiés

par les écrivains catholiques. Partout, dans l'Église, comme une

poussée de séve. Ce progrès frappait même les observateurs mondains.

La femme d'esprit qui, sous le nom du vicomte de Launay, écrivait le

«Courrier de Paris» dans le journal _la Presse_, madame Émile de

Girardin, constatait ce retour des générations nouvelles vers la

religion, et, signe du temps, s'en félicitait: «C'est plaisir,

disait-elle, de voir cette jeunesse française venir d'elle-même,

indépendante et généreuse, chercher des enseignements, apporter des

croyances, au pied de ces mêmes autels, où jadis on ne voyait que des

fonctionnaires publics en extase... Dites, n'aimez-vous pas mieux

cette jeune France, instruite et religieuse, que cette jeunesse

Touquet[576] que nous avions autrefois et qui a fourni tous nos grands

hommes d'aujourd'hui?» Comment, ajoutait-elle, ne pas beaucoup

attendre «d'un pays où la jeunesse prie et espère»? Ceux mêmes qui

naguère avaient considéré le christianisme, sinon avec hostilité, du

moins avec dédain, reconnaissaient et proclamaient son réveil. Le 17

mai 1838, à la tribune de la Chambre, l'ancien directeur du _Globe_,

M. Dubois, s'exprimait ainsi, en parlant du clergé: «Cette association

toute-puissante qui semble avoir été vaincue par trois cents ans de

combats, ne vous y trompez pas, elle se ravive de toutes parts, et il

se passe, à l'heure qu'il est, une espèce de réforme dans le

catholicisme, qui, en l'élevant moralement et scientifiquement, peut

lui donner aussi un jour une puissance politique qu'il a perdue par

l'abus[577].» Et, un peu plus tard, le même personnage disait à un

élève de l'École normale: «Mes sentiments sont bien connus, j'ai

toujours combattu le catholicisme; mais je ne puis me le dissimuler,

il se prépare pour lui un siècle aussi beau et plus beau peut-être

encore que le treizième[578].»

[Note 575: Sur le mouvement religieux depuis 1830, cf. t. I, p. 206 à

284; t. II, p. 62 à 90 et p. 327 à 353.]

[Note 576: Allusion au libraire Touquet, ancien officier de l'Empire,

éditeur, sous la Restauration, du _Voltaire Touquet_, des _Évangiles

Touquet_, de la _Charte Touquet_, et autres publications de propagande

«libérale» et irréligieuse.]

[Note 577: 15 mars 1837.]

[Note 578: Le propos est rapporté dans une lettre du jeune Pierre

Olivaint, le futur Jésuite, alors élève de l'École normale. (_Vie du

Père Olivaint_, par le Père CLAIR, p. 158.)]

L'un des signes les plus remarquables et aussi l'un des facteurs les

plus efficaces de cette révolution morale, conséquence inattendue de

la révolution politique, avait été la prédication de Notre-Dame,

inaugurée, en 1835, par Lacordaire. Le succès des premières

conférences n'avait pas été le résultat d'une curiosité passagèrement

excitée. Quand elles furent reprises au carême de 1836, l'assistance

se retrouva non moins nombreuse, non moins enthousiaste, non moins

altérée de ces vérités, pour elle si nouvelles. L'orateur d'ailleurs

se surpassa. Aussi fut-ce une impression de pénible surprise, quand, à

la fin de cette station, il annonça à ses auditeurs qu'il s'éloignait

d'eux pour quelque temps. «Je laisse, dit-il, entre les mains de mon

évêque cette chaire de Notre-Dame, désormais fondée, fondée par lui et

par vous, par le pasteur et par le peuple. Un moment, ce double

suffrage a brillé sur ma tête. Souffrez que je l'écarte de moi-même,

et que je me retrouve seul, quelque temps, devant ma faiblesse et

devant Dieu.» Quel était le secret de cette retraite imprévue? Au

milieu même de son succès, Lacordaire avait rencontré, de la part de

certains membres du clergé, des contradictions très-vives et parfois

douloureuses. Il fallait s'y attendre. Dans cette entreprise si

nouvelle et si hardie, tout,--procédés, formules, doctrines, jusqu'à

la personne et aux antécédents de l'ancien rédacteur de

l'_Avenir_,--était fait pour troubler les habitudes, choquer les

idées, froisser les affections de l'ancien clergé royaliste et

gallican, accoutumé à chercher le salut de l'Église et de la société

dans un retour plus ou moins complet à l'ancien régime; tout était

fait pour inquiéter la sagesse timide, routinière et vieillissante de

ceux qui craignaient, par-dessus tout, de donner du mouvement aux

esprits. De là une opposition sourde, insaisissable, mais obstinée,

qui s'attacha à toutes les démarches, à toutes les paroles de

l'orateur. Les mécontents racontaient qu'il «n'osait pas même nommer

Jésus-Christ en chaire»; qu'il prêchait des «doctrines empreintes de

l'esprit d'anarchie»; on le qualifiait de «tribun», de «républicain

forcené», de «révolutionnaire relaps». Il se rencontrait même des

vicaires généraux pour censurer les doctrines du prédicateur comme

hétérodoxes[579]. Mgr de Quélen était assailli de dénonciations qui

mettaient sa naturelle irrésolution et ses penchants contradictoires à

une épreuve embarrassante. Par ses idées, par son origine, il était

avec le clergé d'ancien régime. D'autre part, il aimait le prêtre

qu'il avait patronné dans ses disgrâces; il était fier de l'orateur

brillant auquel il avait ouvert la carrière; ce grand succès, dont il

avait sa part, consolait son coeur d'évêque si longtemps éprouvé, et

il n'était pas insensible à cette popularité qui rejaillissait un peu

sur lui. De là, des alternatives d'appui et d'abandon qui faisaient

dire à Lacordaire: «L'archevêque a eu des moments sublimes pour moi;

mais c'est un fardeau sous lequel il ploie, sans le vouloir[580].»

Malgré ses succès, le jeune prédicateur souffrait d'être si âprement

attaqué et si imparfaitement soutenu. La faveur du public ne

l'empêchait pas de se sentir isolé au milieu des hostilités qui

l'enveloppaient. Et puis il comprenait, comme il l'a écrit plus tard,

qu'il n'était pas «assez mûr encore pour fournir la carrière d'un seul

trait». Tous ces motifs, joints au travail intérieur d'une vocation

qui ne se connaissait pas encore elle-même, le décidèrent à

interrompre ses conférences et à aller chercher à Rome la paix dans le

présent et la force pour l'avenir.

[Note 579: «Je sentais tout autour de moi, écrivait Lacordaire, une

fureur concentrée qui cherchait quelque part une issue à son mauvais

vouloir. Le Pape me mettrait la main sur la tête, pendant toute ma

vie, que je ne perdrais pas une injure, une calomnie, pas une mise en

suspicion souterraine.»]

[Note 580: Sur toutes les contradictions que rencontra alors le

prédicateur de Notre-Dame, cf. la _Vie du Père Lacordaire_, par M.

FOISSET, et celle qu'a écrite le Père CHOCARNE.]

Ne pouvait-on pas craindre que la brusque retraite de Lacordaire ne

fît perdre le terrain gagné; qu'elle ne rendît, dans le sein du

clergé, aux idées et aux tactiques d'ancien régime, le crédit que le

succès des conférences leur avait enlevé; que, dans le public, elle

n'arrêtât et peut-être ne fît reculer le mouvement religieux? Il n'en

fut rien. L'élan donné à la vie chrétienne ne se ralentit pas, et en

même temps l'évolution, commencée dans l'attitude des catholiques,

continua à s'accomplir. Lacordaire avait été plus complétement et plus

définitivement vainqueur qu'il ne s'en était rendu compte dans la

fumée de la bataille[581]. La prédication de Notre-Dame ne fut pas

d'ailleurs interrompue par le départ de celui qui l'avait créée, et,

dès 1837, le Père de Ravignan,--on disait alors l'abbé de

Ravignan,--montait, à son tour, dans cette chaire qu'il devait occuper

jusqu'en 1846.

[Note 581: Quelques années plus tard, le 26 août 1839, Ozanam pourra

écrire à Lacordaire: «Vous le savez, sans avoir besoin de l'entendre

répéter encore, le mouvement auquel vous donnâtes, du haut de la

chaire de Notre-Dame, une si puissante impulsion, n'a pas cessé de se

propager parmi les multitudes intelligentes.»]

Le nouveau conférencier ne pouvait faire oublier celui qui l'avait

précédé; mais l'impression ne fut ni moins profonde, ni moins

efficace. Tout contribuait à la produire: le talent de l'orateur; son

accent d'une conviction imposante; l'autorité en quelque sorte visible

de sa vertu; cette physionomie, cette attitude d'une noblesse si

sainte qu'on a pu dire: «Quand le Père de Ravignan paraît en chaire,

on ne sait vraiment s'il vient de monter ou de descendre», et jusqu'à

ce fameux signe de croix qu'il traçait lentement et grandement sur sa

poitrine, après le silence du début, et qui était, à lui seul, une

prédication. Sans doute, il eût été impuissant à faire ce que

Lacordaire venait d'accomplir; il n'aurait pas su trouver la note

inattendue et saisissante de ce cri d'appel qui avait pénétré au plus

intime d'un siècle désaccoutumé des choses religieuses et souffrant, à

son insu, d'en être privé; ce n'est pas lui qui aurait, du premier

coup, attiré en foule les générations nouvelles sur le chemin de

l'église qu'elles avaient oublié; mais il arrivait, à son heure, pour

compléter l'oeuvre de son devancier. Celui-ci avait eu pour mission,

comme il le disait, de «préparer les âmes à la foi». Le Père de

Ravignan les y faisait entrer plus avant. Aussi,--tout en restant,

autant que le permettait la nature différente de son esprit, dans le

genre créé par Lacordaire, tout en gardant les mêmes ménagements pour

les susceptibilités et les préjugés de l'époque, tout en bravant les

critiques et les dénonciations de ceux qui ne lui épargnaient guère

plus qu'à son prédécesseur le reproche de ne pas oser être assez

chrétien,--il attirait peu à peu ses auditeurs sur le chemin qui, du

porche du temple, devait les conduire au sanctuaire. Chaque année, il

se voyait consolé par des succès nouveaux: c'étaient non-seulement des

sympathies d'opinion, mais des conversions d'âmes. La foi gagnait dans

les régions qui avaient paru lui être le moins accessibles, parmi les

élèves et les professeurs des colléges, à l'École normale, à l'École

polytechnique[582]. Bientôt même, après plusieurs années de ces

progrès continus, le Père de Ravignan osera ajouter aux conférences du

carême la retraite de la semaine sainte et la grande communion pascale

de Notre-Dame, couronnement de cette magnifique campagne et signe le

plus éclatant de la rentrée de Dieu dans la société de 1830[583].

[Note 582: Cf. les lettres citées par le Père de Pontlevoy, dans la

_Vie du Père de Ravignan_.]

[Note 583: La retraite devait être inaugurée en 1841, et la communion

générale en 1842.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 3 / 7) · 第 64 / 95 题