VI

Depuis trois ans, la société des _Saisons_[559], sous la conduite de

Blanqui, de Barbès et de Martin Bernard, conspirait contre la

monarchie et la société, sans avoir pu encore trouver une occasion de

mettre à exécution ses détestables desseins. Les affiliés

s'impatientaient, et les meneurs, fort embarrassés, ne savaient plus

trop quel aliment donner à ces passions surchauffées, quand se

produisit la crise dont nous venons de raconter les tristes

péripéties. Cette sorte d'interruption du gouvernement, ce discrédit

des pouvoirs publics, cette excitation et cette impuissance des

partis, ces attaques dirigées contre la royauté par les chefs de la

bourgeoisie régnante, le malaise général, la stagnation des affaires,

le chômage qui jetait tant d'ouvriers sans travail dans la rue, tout

cela leur parut offrir à l'émeute des chances telles qu'elle n'en

avait pas rencontré depuis plusieurs années. Ils se décidèrent donc à

tenter un coup, et en fixèrent le jour au dimanche 12 mai. En

attendant, convocation des affiliés, choix des lieux de rassemblement,

dépôts d'armes et de munitions, tout fut combiné et réglé avec un

secret soigneusement gardé. La police demeura dans l'ignorance de tous

ces préparatifs. Aussi a-t-on pu dire que, depuis la conspiration du

général Mallet, jamais insurrection n'avait pris le gouvernement plus

au dépourvu[560].

[Note 559: Cf. sur l'origine de cette société secrète, plus haut, p.

36 et suiv., et p. 245 et suiv.]

[Note 560: DE LA HODDE, _Histoire des sociétés secrètes_, p. 233.]

Le dimanche 12 mai, à deux heures de l'après-midi, pendant que tout

Paris est à la promenade ou aux courses du Champ de Mars, les

affiliés, au nombre de six à sept cents, se réunissent rue

Saint-Martin et rue Saint-Denis. On leur fait savoir que le grand jour

est enfin venu. Les portes de l'armurier Lepage, vite enfoncées, les

mettent à même de se procurer des armes. Des cartouches, rassemblées

d'avance dans le voisinage, leur sont distribuées. Il ne reste plus

qu'à se lancer à la conquête de Paris. Mais auparavant, un cri s'élève

des rangs de cette petite armée: «Le comité, le comité!» On veut voir

enfin ces chefs mystérieux qui, depuis trois ans, ont commandé sans se

faire connaître. N'ont-ils pas promis qu'ils se révéleraient au jour

de la lutte? «Le comité, c'est nous, répondent Martin Bernard, Blanqui

et Barbès. Nous sommes à votre tête, comme nous vous l'avions promis.»

La déception est grande chez les conjurés qu'on a leurrés de l'espoir

de combattre sous des chefs illustres. Des récriminations éclatent:

plusieurs se retirent, en se disant trahis. Enfin Barbès, pour couper

court à cet incident qui menace d'amener une débandade complète, crie:

«En avant!» et il s'élance, suivi de quelques centaines d'émeutiers.

Le plan, oeuvre de Blanqui, consistait à s'emparer d'abord, par

surprise, de la Préfecture de police, et à faire de la Cité la base

des opérations de l'émeute. Barbès se dirige donc de ce côté. Sur la

route, il rencontre le poste du Palais de justice. Le lieutenant

Drouineau, qui y commande, fait prendre les armes à ses soldats, dont

les fusils ne sont même pas chargés, et s'avance seul vers les

insurgés. Un homme, portant un fusil à deux coups, marche à la tête de

ces derniers; il somme le lieutenant de déposer les armes. «Plutôt la

mort!» lui est-il répondu. L'homme abaisse son fusil et fait feu des

deux coups: au second, Drouineau tombe foudroyé. Quel était ce

meurtrier? Plusieurs témoins ont reconnu Barbès, d'autres ont hésité;

lui-même a nié énergiquement; le point est resté douteux. Le

lieutenant à terre, les insurgés font une décharge générale sur les

soldats qui se tenaient l'arme au bras. Quatre sont tués, cinq

blessés, les autres se dispersent. Après cet exploit sauvage, la bande

se dirige vers la Préfecture de police, mais on a eu le temps de s'y

mettre sur la défensive. Les assaillants, accueillis à coups de fusil,

battent aussitôt en retraite.

Ils commencent alors, à travers les quartiers Saint-Denis et

Saint-Martin, une sorte de promenade séditieuse, désarmant et parfois

massacrant les postes isolés qu'ils rencontrent, élevant des

barricades dans les rues étroites. Leur dessein est de jeter le

trouble dans la ville et d'y soulever les éléments révolutionnaires.

L'une de leurs premières stations s'est faite à l'Hôtel de ville, où

Barbès a lu une proclamation incendiaire et féroce, imprimée à

l'avance. Cependant les ouvriers, sur le concours desquels les meneurs

ont compté, regardent, étonnés, cette insurrection dont le motif et

les moyens leur échappent, et qui leur paraît une sinistre folie: à

peine quelques centaines se joignent aux combattants. Le mystère dont

s'était enveloppée la conjuration avait eu pour effet que le peuple,

même dans sa fraction républicaine et révolutionnaire, n'était ni

moins surpris ni plus préparé que le gouvernement lui-même.

Vers la fin de l'après-midi, les troupes arrivent sur le terrain de la

lutte, les gardes municipaux d'abord, ensuite la ligne et la garde

nationale. Les postes sont repris, les bandes dispersées, les

barricades enlevées après des combats parfois acharnés. Barbès,

blessé, la figure en sang et les mains noires de poudre, est fait

prisonnier; du moins a-t-il bravement payé de sa personne. Quanta

Blanqui, qui avait tout mis en train, son action dans le combat n'a

laissé aucune trace. À la fin de la journée, il est réduit, ainsi que

Martin Bernard, à se cacher chez des amis, où tous deux seront arrêtés

peu après. Quelques heures ont suffi pour avoir raison de cette

émeute, la plus inexplicable et la plus injustifiable de toutes[561].

Le nombre exact des morts est demeuré inconnu. Cent quarante-trois

blessés furent portés dans les hôpitaux. Sur plusieurs points, entre

autres au poste du Palais de justice, il y avait eu plutôt assassinat

que combat.

[Note 561: Le lendemain, il y eut encore quelques échauffourées: mais

elles furent promptement réprimées.]

La lugubre surprise de cette émeute, venant s'ajouter au long malaise

de la crise ministérielle, avait produit dans Paris une impression de

morne stupeur. Le soir, de nombreux visiteurs, pairs, députés,

fonctionnaires, s'empressèrent aux Tuileries. Le maréchal Soult,

arrivé l'un des premiers, eut l'idée de profiter de l'émotion

générale, pour vaincre les hésitations et les résistances qui avaient

fait échouer jusqu'ici toutes les combinaisons. Le Roi agréa l'idée,

avec le dessein d'en faire sortir la solution qui avait eu toujours

ses secrètes préférences, celle qui, excluant «les grands

amours-propres», c'est-à-dire M. Thiers et M. Guizot, réunissait aux

seconds rôles du centre gauche et du centre droit un représentant des

anciens 221[562]. Seulement, si M. Guizot et M. Thiers se trouvaient

également écartés, il y avait, entre eux, cette différence que le

premier poussait à cette combinaison, tandis qu'elle se faisait malgré

le second. À mesure que se présentait aux Tuileries un des personnages

aptes à faire partie du ministère, le Roi le faisait appeler dans son

cabinet, où il se tenait avec le maréchal, et lui demandait un

concours à peu près impossible à refuser dans de telles circonstances.

M. Dufaure, arrivé l'un des derniers, fut plus long à se décider; il

était gêné par l'engagement que lui avait fait prendre, peu

auparavant, M. Thiers, de ne pas entrer dans d'autres combinaisons que

la sienne. Estimant cependant que la gravité de la situation le

déliait de sa parole, il finit par donner un consentement dont M.

Thiers lui garda longtemps rancune. Avant la fin de la soirée, tout se

trouva conclu; l'émeute avait fait, en quelques heures, ce que

n'avaient pu faire, depuis plus de deux mois, ni l'habileté patiente

du Roi, ni l'agitation des meneurs parlementaires. Le lendemain, Paris

fut agréablement surpris d'apprendre que, pendant la nuit, il lui

était né enfin un ministère. Le maréchal Soult était ministre des

affaires étrangères et président du conseil; M. Duchâtel, ministre de

l'intérieur; M. Teste, de la justice; M. Passy, des finances; M.

Villemain, de l'instruction publique; M. Dufaure, des travaux publics;

M. Cunin-Gridaine, du commerce; le général Scheider, de la guerre;

l'amiral Duperré, de la marine. MM. Passy, Dufaure, Teste

représentaient le centre gauche; MM. Duchâtel et Villemain, le centre

droit; M. Cunin-Gridaine, le centre resté fidèle à M. Molé.

[Note 562: Le maréchal tenait beaucoup à cette dernière condition. Il

écrivait, à ce propos, le 13 mai 1839, à M. de Barante: «Il fallait de

toute nécessité, pour que l'administration nouvelle se présentât avec

quelque chance de force et de durée, que ses éléments représentassent,

dans une certaine mesure, non-seulement les différentes nuances de la

majorité nouvelle sortie du scrutin électoral, mais encore la masse

considérable des opinions qui, après avoir eu la majorité dans la

Chambre précédente, se trouvant former, encore aujourd'hui, une si

importante minorité.»]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 3 / 7) · 第 61 / 95 题