Le 4 avril 1839, la session s'ouvrit sans discours du trône. L'aspect
de la ville eût suffi à faire comprendre aux députés combien il était
urgent de mettre fin à la crise. Une foule houleuse, de celle qui se
montre aux jours de sédition, se pressait autour du Palais-Bourbon,
contenue par les troupes à pied et à cheval qu'il avait fallu faire
sortir des casernes, mais poursuivant de ses huées et de ses sifflets
les personnages politiques, insultant et même arrêtant les
équipages[549]. Le soir, bandes circulant dans les rues, au chant de
la _Marseillaise_, rassemblements sur le boulevard Saint-Denis, bris
de réverbères, tentatives, aussitôt réprimées par les patrouilles,
contre les boutiques des armuriers. L'agitation se prolongea pendant
plusieurs jours et amena deux ou trois cents arrestations. Ces
troubles n'étaient pas imprévus; depuis quelques jours, circulaient
des rumeurs d'émeute. Les feuilles de gauche, affectant de croire que
le gouvernement désirait et provoquait le désordre, avaient exhorté
hypocritement le peuple «à ne pas compromettre, par des manifestations
imprudentes, la cause de la liberté[550]». Le _National_, entre
autres, tout en feignant de vouloir calmer les ouvriers, avait énuméré
complaisamment les causes de leur misère, et les avait rejetées toutes
sur le pouvoir.
[Note 549: Le lendemain, la duchesse de Dino, écrivant à M. de
Barante, lui parlait des «horribles figures qui barraient, la veille,
les communications entre les deux faubourgs». «Ils injuriaient les
voitures, ajoutait-elle, les gens bien mis, et les armes sur nos
carrosses leur ont singulièrement déplu.» (_Documents inédits._)]
[Note 550: _Documents inédits._]
La Chambre ne pouvait pas ne pas voir le mal. Serait-elle en mesure
d'y remédier? Ce qu'on lui demandait, c'était de montrer elle-même où
était sa majorité. Les premières séances furent remplies par la
vérification des pouvoirs, oeuvre toujours assez mesquine et d'où ne
pouvait sortir grande lumière. On attendait le moment où l'Assemblée
se constituerait définitivement par la nomination de son président;
force lui serait bien alors de se séparer en deux camps. Comment et où
se ferait la coupure? c'est ce qu'il était difficile de prévoir, dans
l'état de morcellement et de décomposition des partis. Sans doute, si
les coalisés demeuraient unis, ils auraient la majorité. Mais depuis
les derniers incidents, n'était-il pas visible que M. Guizot,
mécontent, s'éloignait de la gauche et du centre gauche, pour faire sa
paix avec le centre et rentrer en grâce auprès du Roi? C'était
d'ailleurs revenir à sa place naturelle. Parmi ses amis, les uns le
suivaient volontiers dans cette évolution, comme M. Duchâtel et M.
Vitet, ou même le devançaient avec quelque précipitation, comme M.
Persil. D'autres, au contraire, tels que MM. Duvergier de Hauranne, de
Rémusat, Jaubert, Piscatory, blâmaient leur chef et voulaient rester
fidèles quand même à leurs alliés du centre gauche et de la gauche:
nouveau signe de cet esprit de dissension qui était partout le
résultat et comme le châtiment de la coalition. Quant au centre, il ne
pouvait pas oublier tout de suite son ressentiment contre les
doctrinaires. La blessure avait été trop profonde et était encore
trop récente. Aussi l'accueil qu'il fit à M. Guizot et à ses amis
fut-il d'abord peu engageant. S'il consentait à se servir d'eux ou
même à les servir, c'était en leur gardant rancune et en leur faisant
affront. «Le parti conservateur, disait le _Journal des Débats_, le 16
mars, se défiera des doctrinaires, et il aura raison; mais il s'en
servira... Ils reviendront au parti conservateur; ils reviendront lui
demander le pouvoir qu'il leur rendra peut-être, sans leur rendre,
pour cela, son ancienne estime, et ils seront contents.» Le même
journal ajoutait, deux jours après: «Nous n'avons pas besoin de faire
les avances avec les doctrinaires: nous les attendons. Leur faute a
été énorme: ils le sentent, quoique leur orgueil n'en convienne
peut-être pas encore; ils commencent à l'expier amèrement.» Cependant,
à la réflexion, les habiles du centre finirent par comprendre de quel
prix était pour eux le retour de M. Guizot: celui-ci ne leur
apportait-il pas le talent et l'éclat qui leur manquaient? L'intérêt,
sans effacer le ressentiment, le fit taire, et, de plus ou moins bonne
grâce, les anciens fidèles de M. Molé acceptèrent d'entrer en
pourparlers avec celui qui avait été son plus redoutable adversaire.
L'objet immédiat de ces pourparlers était de s'entendre pour faire
échec à la candidature de M. Odilon Barrot, que la gauche et le centre
gauche portaient à la présidence de la Chambre. Les doctrinaires unis
au centre faisaient-ils la majorité, ou celle-ci restait-elle à la
coalition du centre gauche et de la gauche? La question était douteuse
et fort discutée dans les journaux[551]. Les doctrinaires estimèrent
que, pour être assurés de l'emporter contre M. Barrot, il fallait
détacher une fraction du centre gauche. Ce groupe n'échappait pas à la
décomposition qui était alors le mal de tous les partis. La conduite
de M. Thiers, dans les récentes négociations ministérielles, avait
laissé de vives irritations chez plusieurs de ses principaux
lieutenants, chez M. Dufaure, M. Sauzet, et surtout M. Passy. Ce
dernier prenait de plus en plus l'attitude d'un chef de groupe
dissident; il donnait à entendre que si les conservateurs le portaient
à la présidence, il leur amènerait une partie du centre gauche, et
qu'une fois nommé, il se ferait fort de constituer un ministère sans
M. Thiers. M. Duchâtel s'employa fort activement à faire accepter
cette proposition par le centre; il y eut quelque peine. Les anciens
221 gardaient rancune à M. Passy, d'avoir été l'un des plus âpres dans
la campagne contre le prétendu pouvoir personnel[552]; mais l'intérêt
de faire brèche dans le centre gauche était manifeste; aussi
acceptèrent-ils, après quelques hésitations, le candidat qui
s'offrait.
[Note 551: Le centre comptait 190 à 200 membres, les doctrinaires une
trentaine, le centre gauche environ 80, la gauche à peu près autant,
l'extrême gauche 30 à 40, les légitimistes 24. Encore tous ces
chiffres n'avaient-ils rien de bien précis, car le nombre des
flottants était considérable.]
[Note 552: À la cour, on avait appelé, en cette occasion, M. Passy un
«Roland sans sa femme».]
Quand M. Thiers vit cette manoeuvre se dessiner, il en comprit le
danger et fit des ouvertures aux doctrinaires, cette fois avec un vrai
désir de s'entendre. Il demandait seulement que l'on s'engageât à
voter personnellement pour M. Barrot; à ce prix, il promettait de
travailler à former le ministère tel que M. Guizot l'avait
précédemment demandé. Mais quelle assurance avait-on que, le président
nommé, aucune difficulté ne s'élèverait pour la constitution du
cabinet? Prévoyant l'objection, M. Thiers s'offrait à donner toutes
les garanties, par exemple à arrêter d'avance la liste ministérielle
et à la signer en commun. Il ajoutait que si le maréchal Soult
refusait son concours, il accepterait la présidence sans portefeuille
du duc de Broglie. Si M. Thiers eût été au début dans ces
dispositions, l'entente se fût faite. Maintenant il était trop tard.
M. Guizot s'était engagé dans une autre politique: il déclara que les
garanties offertes ne signifiaient rien, et ajouta qu'il était
certain, après la défaite de M. Barrot, d'amener M. Thiers à
composition. Ce propos, aussitôt rapporté à celui qu'il visait,
n'était pas fait pour combler l'abîme chaque jour plus profond qui se
creusait entre les deux rivaux.
Il ne restait plus donc à M. Thiers qu'à livrer la bataille, dont le
jour fut fixé au 16 avril. Il la perdit. M. Passy ne détacha sans
doute qu'un petit nombre de membres du centre gauche, assez cependant
pour faire une majorité avec les voix du centre et des doctrinaires.
Il fut élu président par 226 voix contre 193. La Chambre semblait dire
par là qu'elle ne voulait pas d'un ministère qui s'appuierait sur la
gauche. Les journaux de ce dernier parti ne dissimulèrent pas leur
désappointement. «La cour l'emporte, disait l'un d'eux, et la Chambre
vient d'abdiquer.» Puis, se tournant contre les doctrinaires:
«L'infamie est consommée. En six mois, vous avez été deux fois
transfuges.» Toutefois, si la majorité s'était prononcée, elle
demeurait encore bien peu sûre d'elle-même, car, dès le lendemain, la
gauche regagnait dans l'élection des vice-présidents une partie de ce
qu'elle avait perdu dans celle du président.
Est-ce ce dernier fait qui modifia les vues de M. Passy? Toujours
est-il qu'une fois élu, il ne répondit pas à l'attente de ceux qui
l'avaient nommé. Au lieu de poursuivre la campagne qu'il avait
annoncée contre M. Thiers, il tenta de se rapprocher de lui et de
reprendre, sous la présidence du maréchal Soult, la combinaison centre
gauche qui avait échoué peu auparavant. Après plusieurs jours d'allées
et venues, on se heurta à l'impossibilité de concilier le maréchal et
M. Thiers. Les personnages engagés dans ces pourparlers se séparèrent,
encore un peu plus irrités les uns contre les autres, et les journaux
ne manquèrent pas d'accuser le maréchal d'avoir été, dans les
difficultés qu'il avait soulevées, l'instrument des perfidies royales.
L'élection de M. Passy n'avait donc pas apporté la solution qu'on
espérait, et la confusion était pire que jamais.
V
Le public, qui avait été d'abord spectateur un peu dédaigneux de
complications et de compétitions auxquelles il ne pouvait
s'intéresser, finissait par s'étonner et s'inquiéter d'une crise si
prolongée. «Ce qui a remplacé la vivacité de l'attente, observait un
témoin, c'est une lassitude, un dégoût et un mécontentement
universels[553].» Déjà, deux ans auparavant, au sujet de crises
beaucoup plus courtes, M. de Broglie avait écrit à M. Guizot: «Il ne
faut pas se faire illusion, le public est las, très-las des crises
ministérielles, presque autant qu'il est las des révolutions[554].»
Dans les salons, on voyait les choses au plus sombre: «C'est de la
révolution adoucie, mais qui ne le sera pas longtemps, écrivait la
duchesse de Dino à M. de Barante. M. Molé dit tout haut que son
ministère a été le ministère Martignac du gouvernement de Juillet; car
il faut que vous sachiez qu'on dit tout, tout haut, à tout venant,
avec une liberté effrayante, ce qui prouve qu'on ne compte plus avec
personne et qu'on ne ménage plus rien. M. Royer-Collard dit que la
coalition a détroussé le gouvernement.» Et elle ajoutait, un autre
jour: «La société proprement dite s'écroule dans un semblable état de
choses; il est impossible de vous donner une juste idée du lugubre de
Paris, des cris de terreur qui s'y poussent et de l'hostilité
grossière du langage et de l'action.» Ou bien encore elle s'écriait,
avec le défaut de mesure d'une imagination féminine: «Notre pays s'en
va, soyez-en sûr[555].»
[Note 553: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._]
[Note 554: _Documents inédits._]
[Note 555: _Ibid._]
L'inquiétude avait, dans le monde des affaires, des conséquences
désastreuses. Déjà, par le contre-coup des agitations des luttes
politiques, les mois de janvier et de février avaient été mauvais.
Mars et avril, où l'on avait espéré une reprise, se trouvaient être
plus mauvais encore. Diminution notable dans le rendement des impôts
et dans les recettes de l'octroi, retraite des fonds déposés aux
caisses d'épargne, resserrement du crédit, chômages, tous les
symptômes révélaient la stagnation du commerce et de l'industrie. Les
ouvriers sans travail se rassemblaient dans les rues, encore calmes,
mais mal préparés, par un dénûment croissant, à résister aux
excitations mauvaises. Les journaux de toute nuance, sauf à se
rejeter mutuellement la responsabilité du mal, s'accordaient à en
constater la gravité exceptionnelle. Quelques-uns parlaient même de
«panique». «Il faut, disait le _Commerce_, remonter jusqu'à 1831, pour
trouver une situation pareille.»
Devant un malaise si général, les acteurs principaux de cet étrange
imbroglio tâchèrent de se disculper publiquement. Une interpellation
de M. Mauguin leur en fournit l'occasion, et, le 23 avril, on vit se
succéder à la tribune M. Dupin, M. Thiers, M. Guizot, le marquis de
Dalmatie, porte-parole du maréchal Soult, son père, et M. Passy,
chacun racontant avec détail la part qu'il avait prise aux
négociations ministérielles. Tous s'exprimèrent sans doute avec une
grande convenance de formes. Mais n'était-ce pas chose anormale et
fâcheuse, que de montrer ainsi au public les dessous du régime
parlementaire, que de lui faire confidence de ces compétitions
personnelles, si étrangères à l'intérêt général, et de le provoquer à
porter sur elles un jugement qui ne pouvait être que sévère? Pour les
esprits réfléchis et de bonne foi, le personnage qui sortait le plus
indemne de ces explications, était celui qui n'y avait pu prendre
part: le Roi. M. Thiers, sans doute, avec une réserve apparente, eût
bien voulu donner à entendre que les avortements successifs étaient
imputables à la Couronne, mais les faits mêmes, tels qu'ils
ressortaient de tous les récits, contredisaient cette insinuation.
D'ailleurs, M. Passy et M. Guizot, renouvelant une déclaration déjà
faite, plusieurs jours auparavant, par le maréchal, à la Chambre des
pairs, affirmèrent, sans être démentis, que «la Couronne avait tout
accordé sur les choses et sur les hommes». Et M. Odilon Barrot,
lui-même, dit le lendemain: «C'est avec bonheur que j'ai entendu ceux
qui ont été mêlés aux négociations ministérielles déclarer que la
Couronne avait tout cédé, hommes et choses: ce ne sont donc pas les
institutions qui ont manqué au pays; ce sont les hommes qui ont manqué
aux institutions.»
Un tel débat rendait-il la solution plus facile et plus prochaine?
Tout au contraire, il faisait les divisions plus irrémédiables
encore, par la publicité qu'il leur donnait. Ainsi en fut-il d'abord
pour le maréchal et M. Thiers, ensuite pour M. Guizot et M. Barrot.
Entre les deux derniers, la rupture se fit même avec quelque
solennité. Dans le désir évident de continuer son mouvement de
retraite vers les anciens 221, M. Guizot expliqua l'échec des
tentatives ministérielles auxquelles il avait été mêlé, par cette
raison qu'il avait tenu à stipuler des garanties pour les
conservateurs dont il s'était trouvé momentanément séparé; puis,
s'attaquant à la gauche, il lui reprochait d'être exclusive, sans
esprit de gouvernement, et déclarait que le pays «ne la verrait pas
sans inquiétude s'approcher du pouvoir». M. Barrot releva le gant avec
hauteur, renvoya aux doctrinaires le reproche d'exclusivisme, et,
faisant une allusion directe à son contradicteur: «Si parfois nous
déprécions trop nos hommes politiques, dit-il, parfois aussi nous les
exaltons trop, et, par là, nous excitons chez eux un orgueil
indomptable. Il y a, dans notre société moderne, un mal qui mérite
toute votre sévérité: c'est cette personnalité orgueilleuse qui se
décerne de beaux titres, qui s'appelle _dignité personnelle_, comme si
la vraie dignité n'était pas dans l'abnégation et le sacrifice, bien
plutôt que dans des prétentions exagérées.» Après un tel débat, il ne
restait plus rien de la coalition. Cependant l'éclat avec lequel M.
Guizot se séparait ainsi de ses alliés de la veille ne lui valait pas
encore le pardon de tous les 221. M. de Lamartine se fit à la tribune
l'organe de ces ressentiments tenaces, et dénia amèrement à l'orateur
doctrinaire le droit de parler au nom des conservateurs. Cette sortie
fut, il est vrai, désavouée sur-le-champ par le général Bugeaud, et le
_Journal des Débats_ protesta, le lendemain, contre les «étroites
rancunes» qui faisaient repousser par quelques conservateurs un
concours aussi précieux que celui de M. Guizot.
Après que la Chambre se fut livrée à ces débats rétrospectifs et
stériles, le Roi dut recommencer ses tentatives à la recherche du
ministère introuvable. Le 28 avril, il s'adressa à M. Passy. Celui-ci
parut d'abord réussir. Dès le lendemain, il était en mesure de
proposer au Roi, qui ne faisait nulle objection, un ministère centre
gauche où il réunissait MM. Thiers, Dupin, Dufaure, Sauzet: ni M.
Passy, ni M. Thiers n'acceptant la présidence l'un de l'autre, il
avait été décidé que le garde des sceaux, qui devait être M. Dupin,
présiderait, à raison de son titre, les délibérations du conseil. Tout
était convenu, et l'on se flattait enfin d'être au bout de la crise,
quand, à la dernière heure, M. Dupin, n'écoutant que son humeur
fantasque, vint se dédire et par cela même faire tout manquer. Il
invoquait de plus ou moins méchants prétextes: son véritable motif
était sa répugnance égoïste pour les situations difficiles et
risquées. Ce fut un _tolle_ formidable contre lui. Il essaya de se
justifier devant la Chambre, en racontant longuement ce qui s'était
passé; il devenait d'usage de mettre le public dans la confidence de
toutes les négociations manquées. Ces explications furent mal
accueillies et valurent à leur auteur une réponse sévère de M.
Dufaure[556]. Les journaux amis de M. Thiers, continuant leur
campagne, ne manquèrent pas d'insinuer fort injustement que, dans
cette circonstance, l'ancien président de la Chambre avait été, comme
naguère le maréchal Soult, l'instrument du Roi, machiavéliquement
obstiné à tout empêcher.
[Note 556: 30 avril.]
Ce nouvel échec jeta le découragement dans tous les esprits: était-on
donc condamné à ne jamais sortir de l'ornière où, à chaque effort, on
s'embourbait davantage? Ce fut donc sans grand entrain, et en tout cas
avec peu de succès, que le maréchal, rentré en scène, fit quelques
tentatives pour constituer un ministère d'où seraient exclus à la fois
M. Thiers et M. Guizot. Cette combinaison avait au fond la préférence
du Roi. Dès le 24 avril, il avait fait venir M. Guizot, pour obtenir
qu'il laissât ses amis entrer, sans lui, dans un cabinet de ce genre:
«Vous voyez, lui dit-il, dans quelle impasse nous sommes; il n'y a
qu'un ministère neutre, un ministère où les grands amours-propres
n'aient pas à se débattre, qui puisse nous en tirer.--Que ce ministère
se forme, répondit M. Guizot, qu'il rapproche et unisse les deux
centres; non-seulement je ne détournerai pas mes amis d'y entrer,
mais je le soutiendrai de tout mon pouvoir.» M. Guizot ajoute dans ses
Mémoires, après avoir rapporté cet entretien: «Le Roi me prit la main
avec une satisfaction où perçait un peu de moquerie; rien ne lui
convenait mieux qu'un cabinet qui, en mettant fin à ses embarras, fût
pourtant un mécompte pour la coalition[557].» En se prêtant si
facilement au désir du Roi, M. Guizot se rendait probablement compte
qu'il lui était utile de s'effacer pendant quelque temps, pour laisser
s'apaiser l'irritation des conservateurs: au fond, d'ailleurs, il se
flattait qu'on ne pourrait pas longtemps se passer de lui. Il ne
faisait même pas d'objection à ce que le maréchal Soult prît le
ministère des affaires étrangères; et comme M. Duvergier de Hauranne
lui objectait que c'était livrer toute la diplomatie au Roi: «Après
tout, répondit vivement M. Guizot, mieux vaut la politique du Roi que
celle de M. Thiers.» Ce dernier était, au contraire, très-peu disposé
à prendre patiemment son exclusion. Pour empêcher ses amis de se
prêter à une telle combinaison, il leur fit contracter une sorte
d'engagement de ne pas entrer dans un cabinet autre que celui dont il
arrêtait avec eux la composition. Ainsi armé, il attendit que la
Couronne fût réduite à capituler entre ses mains. Son attitude prenait
un caractère chaque jour plus marqué d'hostilité contre le Roi. Le 1er
mai, lorsque la Chambre alla féliciter Louis-Philippe, à l'occasion de
sa fête, presque tous les députés étaient présents, entre autres M.
Odilon Barrot et M. Mauguin; M. Thiers ne se montra pas, et son
absence fut très-commentée. En même temps, les journaux qui passaient
pour recevoir ses inspirations ou tout au moins ses conseils,
imputaient au Roi, plus ouvertement que jamais, la prolongation de la
crise, l'accusaient de «diviser la Chambre», d'opposer une «force
d'inertie» ou «l'habileté de la ruse» aux «voeux ardents de la
France», et déclaraient, d'un ton menaçant, qu'on ébranlait ainsi la
foi du pays dans les institutions monarchiques[558].
[Note 557: _Mémoires de M. Guizot_, t. IV, p. 305-306.]
[Note 558: Cf. _passim_ le _Constitutionnel_, le _Courrier français_,
le _Siècle_, le _Temps_ et le _Commerce_, de la fin d'avril et du
commencement de mai.]
Le 4 mai, sous le prétexte de vaincre cette prétendue résistance, M.
Mauguin proposa à la Chambre de voter «une humble Adresse au Roi, le
suppliant de mettre un terme aux anxiétés du pays et de constituer, en
usant de sa prérogative, un ministère qui ne fût pas provisoire»;
l'Adresse indiquerait également quelles conditions devait remplir ce
ministère. Le premier mouvement des conservateurs fut de combattre une
proposition qui leur paraissait impertinente pour la Couronne, qui
l'était évidemment dans la pensée de son auteur, et qui risquait de
faire croire au public que l'obstacle était venu jusqu'ici de la
mauvaise volonté du Roi. Or, comme le disait M. de Lamartine, «la
Couronne serait plus en droit que les députés de faire à ceux-ci une
Adresse et de leur dire: Comment me demandez-vous de répondre à une
interrogation dont vous seuls, vous pouvez avoir le secret et la
réponse?» Sous l'empire de ces sentiments, la proposition fut d'abord
ajournée: mais bientôt, devant l'impossibilité d'aboutir, les
conservateurs en vinrent à se demander si, en dégageant la proposition
de tout ce qui pouvait être reproche ou défiance à l'égard de la
royauté, elle n'aurait pas ce bon résultat de forcer enfin la Chambre
à manifester où était sa majorité. D'ailleurs, au point où l'on en
était, pouvait-on refuser d'essayer un moyen quelconque d'en finir? Le
10 mai, la proposition fut donc prise en considération, à une immense
majorité, et la commission chargée d'y donner suite fut nommée le 11
mai. M. Thiers en faisait partie et se flattait d'y avoir la majorité:
majorité, en tout cas, minime et incertaine. On ne pouvait encore
prévoir ce qui sortirait de là, quand tout à coup, le 12 mai, la
fusillade éclata dans les rues de Paris: c'était l'émeute qui, pour la
première fois depuis cinq ans, croyait pouvoir relever la tête et
engager la bataille.