On dit que le Roi ne put se défendre d'une satisfaction un peu
ironique, en signant les ordonnances qui constituaient le nouveau
ministère. En effet, si la coalition l'avait un moment vaincu et
humilié, il était bien vengé. On était parti en guerre contre M. Molé,
parce qu'il «ne couvrait pas suffisamment la Couronne»; quel homme
sérieux eût pu soutenir que le maréchal Soult la couvrait davantage?
C'était surtout dans les questions extérieures que l'on avait dénoncé
l'intrusion du pouvoir personnel; or mettre le maréchal à la tête des
affaires étrangères dont il ne connaissait rien, c'était, de l'aveu de
tous, livrer au Roi seul toute la direction de la diplomatie. On
s'était plaint que le ministère du 15 avril fût constitué en dehors
des grandes influences parlementaires; c'était même, à parler vrai, le
principal grief, celui qui avait mis tout en mouvement; or le
caractère marquant de la combinaison à laquelle on venait d'aboutir,
était l'exclusion réfléchie et voulue de M. Thiers et de M. Guizot. On
avait reproché à l'administration précédente de ne pas représenter un
parti déterminé, une politique arrêtée; or le propre du nouveau
ministère était, suivant l'expression même du Roi, d'être «neutre»;
ces ministres venus de tous les camps, naguère en lutte les uns contre
les autres, réunis sous le coup d'un péril soudain, sans s'être
concertés sur les questions à résoudre, eussent été bien embarrassés
de dire quel parti représentait leur assemblage et de formuler leur
programme. Ainsi, pas un des défauts reprochés au ministère du 15
avril, de ces défauts jugés si graves qu'on n'avait reculé devant rien
pour jeter bas le ministère, qui ne réapparût, parfois même aggravé,
dans le cabinet du 12 mai. La coalition n'avait pas été seulement une
faute, elle se trouvait être aussi une duperie.
Mais si la coalition avait complétement manqué le but qu'elle visait,
elle avait fait un mal auquel elle ne s'attendait pas. Pendant
plusieurs mois, elle avait comme interrompu tout gouvernement; à un
élan de merveilleuse prospérité, elle avait fait brusquement succéder
une crise économique douloureuse. Hors frontières, les conséquences
avaient été plus fâcheuses encore. Les cours étrangères, déjà
disposées à s'effaroucher facilement du bruit et du mouvement normal
d'un gouvernement libre, voyaient, dans le désordre de la coalition,
le prodrome d'une révolution imminente; tout ce que le gouvernement de
Juillet avait fait, depuis neuf ans, pour leur inspirer enfin
confiance dans sa stabilité et dans sa durée, se trouvait du coup
compromis[563]. On en venait aussi à douter, au dehors, de notre
volonté pacifique. Le genre d'attaques auxquelles l'opposition s'était
livrée sur la politique extérieure, et le succès qu'elles avaient paru
obtenir, faisaient soupçonner, bien à tort, la nation de velléités
belliqueuses contre lesquelles les puissances croyaient prudent de se
mettre en garde[564]. En même temps qu'il leur paraissait impossible
de compter sur nous, elles jugeaient inutile de compter avec nous. La
France était comme annulée en Europe, et cela à un moment où les plus
graves événements se préparaient en Orient et où, à Vienne, on n'eût
demandé qu'à s'entendre avec elle. M. de Metternich ne cachait pas ce
désir, «mais, disait-il à M. de Sainte-Aulaire, vous n'avez pas de
ministre, et je ne puis commencer une telle affaire sans savoir avec
qui j'aurai à la continuer[565]». Aussi M. de Barante, qui naguère
s'était félicité du crédit croissant de son gouvernement auprès des
cours même les plus mal disposées, écrivait, désolé, de
Saint-Pétersbourg: «Pour ceux qui sont au loin, la tristesse est de
remarquer combien la France s'en va perdant autorité et
considération[566].»
[Note 563: «_È una situazione molto terribile_», disait, le 4 avril
1839, Grégoire XVI à Lacordaire, et, convaincu que nous entrions en
révolution, il faisait retarder la prise d'habit du futur restaurateur
de l'Ordre des Dominicains en France. À Vienne, M. de Metternich se
plaisait, plus que jamais, dans de sombres pronostics. De
Saint-Pétersbourg, M. de Barante écrivait, le 30 mars: «Le gros de la
société russe, et, encore bien plus, le commerce de Saint-Pétersbourg,
croient que la révolution est de nouveau déchaînée en France, que nous
allons être en proie aux plus tristes désordres. Les bruits les plus
exagérés, les plus absurdes, n'ont pas cessé de circuler pendant
plusieurs semaines. Plus d'une fois, j'ai eu à rassurer des Français
établis en Russie qui venaient, désolés, chercher à l'ambassade
consolation et sécurité.» (_Documents inédits._)]
[Note 564: C'est encore M. de Barante qui écrivait de
Saint-Pétersbourg, le 25 mai 1839: «Ce qui s'est passé chez nous,
depuis quatre mois, a laissé des alarmes qui seront peut-être assez
longtemps à se dissiper... On remarque que l'appel aux irritabilités
nationales, l'excitation contre les puissances étrangères sont
toujours un moyen de chercher la popularité et de l'obtenir, du moins
par première impression; on suppose que cette habitude de représenter
sans cesse la France comme offensée ou menacée indique l'espoir de
toucher une fibre sensible et frémissante...» (_Documents inédits._)]
[Note 565: _Mémoires inédits du comte de Sainte-Aulaire._]
[Note 566: _Documents inédits._]
La coalition n'avait pas seulement jeté, dans les affaires intérieures
et extérieures de la France, un trouble momentané et plus ou moins
promptement réparable, elle avait fait tort aux institutions
elles-mêmes. La royauté, pour s'être trouvée vengée par l'issue
dernière de la crise, n'en conservait pas moins la trace des coups qui
lui avaient été portés. Ce n'était pas impunément que, arrachée à son
inviolabilité sereine et supérieure, elle avait été, pendant plusieurs
mois, mise sur la sellette par les personnages les plus considérables
du régime, dénoncée, plus ou moins ouvertement, comme coupable
d'usurpation cauteleuse sur la prérogative parlementaire, et comme
sacrifiant, au dehors, les intérêts et l'honneur de la France. Ce
n'était pas impunément qu'après une lutte électorale où adversaires et
amis déclaraient faire le pays juge de ces reproches, le scrutin avait
paru les ratifier. Tout cela eût été dangereux même pour une monarchie
ancienne et incontestée; ne l'était-ce pas plus encore pour une
monarchie imparfaitement dégagée des faiblesses d'une origine récente
et révolutionnaire? Elle sortait donc de là diminuée, humiliée,
exposée à des méfiances et à des ressentiments qui rendaient son rôle
plus difficile, son autorité plus précaire. L'internonce à Paris, Mgr
Garibaldi, esprit fort avisé, vivant depuis longtemps en France et la
connaissant bien, écrivait, peu après, à un évêque français: «Le
pouvoir royal a immensément diminué, à la suite des crises
parlementaires.» Puis, citant ce mot d'un ami de M. Thiers à qui l'on
avait dit: «Vous avez effacé le Roi», et qui répondait: «Non, nous
l'avons voilé», l'internonce ajoutait: «Cela signifie la république ou
peu s'en faut[567].» Les républicains d'ailleurs ne s'y trompaient
pas, et, en mars 1839, Béranger écrivait à un de ses amis: «La
coalition vient de porter un terrible coup au trône, et ce qu'il y a
de curieux, ce sont les monarchiens qui l'ont réduit à ce piteux état;
passe encore pour Garnier-Pagès!» Il ajoutait, dans une autre lettre:
«J'avais prédit à nos jeunes gens que la bourgeoisie finirait par se
quereller avec la royauté: ma prédiction commence à s'accomplir. Il
n'en sortira certes pas grand bien encore; mais c'est déjà beaucoup
que cette émeute parlementaire dont les chefs ne me paraissent pas
avoir pressenti toutes les conséquences.» Et encore: «La coalition
vient de porter à la cour un coup qui laissera des cicatrices, et je
vous avoue que je n'aurais rien conçu à ces attaques dirigées par des
hommes qui se prétendent monarchiques, si les ambitions personnelles
n'expliquaient bien des choses[568].» Aussi, plus tard, après la
révolution de 1848, des hommes d'opinions fort différentes, M. de
Lamartine comme M. de Montalembert, recherchant, dans le passé, les
causes d'un écroulement si soudain, s'accordaient à désigner la
coalition de 1839 comme l'une de ces causes[569].
[Note 567: _Vie de Mgr Mathieu_, par Mgr BESSON, p. 246-247.]
[Note 568: Lettres du 2, du 8 et du 29 mars 1839. (_Correspondance de
Béranger._)]
[Note 569: M. de Lamartine écrivait à la _Saturday Review_, le 6
juillet 1848. «Ce qui a fait la révolution, c'est la coalition
parlementaire de 1839, ce sont les banquets d'agitation de 1847, c'est
l'accusation des ministres.» M. de Montalembert disait, de son côté,
en 1850: «Ce sont les coalitions qui ont tué, tour à tour, deux
monarchies, en tuant le respect pour l'autorité. Ce n'est pas l'émeute
de la rue, ce sont les hommes d'État qui ont fait les révolutions.»]
L'institution parlementaire était plus atteinte encore. Ce contraste
entre les visées orgueilleuses des partis coalisés et l'impuissante
confusion qui avait suivi leur victoire; cette campagne entreprise
pour reconstituer une majorité, et qui aboutissait non-seulement à
couper en deux l'ancien parti de gouvernement, sans en former un
nouveau, mais à subdiviser, à décomposer chaque groupe[570], et à
semer, entre les fractions, d'implacables ressentiments: sorte de
confusion des langues, châtiment d'une autre Babel; cette recherche
d'un ministère puissant, au terme de laquelle on s'estimait heureux de
voir former un de «ces ministères purement négatifs, comme disait
alors le duc de Broglie, dont le but et le mérite sont d'exclure, les
uns par les autres, les personnages politiques les plus éminents, un
de ces ministères pâles, indécis, sans principes avoués, sans autre
prétention que de vivre au jour la journée, sans autre point d'appui
que la lassitude et le découragement universel[571]»; le scandale de
ces alliances, si facilement conclues malgré l'opposition ancienne des
principes, et si promptement rompues, malgré la campagne récemment
faite en commun; cette effervescence d'ambitions, de haines, de
rancunes et de jalousies, qui tendaient, dans les luttes
parlementaires comme dans les compétitions ministérielles, à
substituer les questions de personnes aux questions d'opinions[572];
cet égoïsme naïf ou cynique avec lequel chaque homme politique en
était venu à se tenir pour un principe et jugeait dès lors licite de
tout rapporter et de tout sacrifier à soi[573];--tout cela avait jeté
comme une grande ombre sur le prestige du régime représentatif.
[Note 570: M. Doudan écrivait plaisamment à ce propos: «C'est
aujourd'hui surtout qu'on peut dire qu'il y a autant et plus d'avis
que de personnes. On a tellement travaillé à disperser les groupes,
dans la Chambre des députés, que, sauf la haine qui est changeante, il
n'y a pas de cohésion entre quatre chats. Chacun se promène en liberté
dans sa gouttière, l'air capable et impertinent, et vous voulez qu'on
se mette à rallier cette grande dispersion! Il faut laisser faire cela
aux temps et aux événements.» (_Lettres de Doudan_, t. I, p. 291.)
Henri Heine écrivait aussi, vers la même époque: «Quand je considère,
sous ce rapport, les Français d'aujourd'hui, je me rappelle les
paroles de notre spirituel Adam Gurowski, qui refusait aux Allemands
toute capacité d'action, vu que, sur douze Allemands, il y avait
toujours vingt-quatre partis.»]
[Note 571: Lettre à M. Guizot. (_Documents inédits._)]
[Note 572: Quelques années plus tard, M. de Tocqueville, dénonçant à
la tribune «l'état d'anarchie morale et d'indifférence politique» dans
lequel lui paraissait être le pays, déclarait que la coalition était
pour beaucoup dans cette «perturbation», dans cette «espèce de
négation du juste et de l'injuste, en politique, qui est le trait le
plus distinctif et le plus déplorable de notre époque... On a fait
croire au pays, ajoutait-il, qu'il n'y avait, dans le monde politique,
que des intérêts, des passions, des ambitions, non des opinions.»]
[Note 573: «Il n'y a plus aujourd'hui qu'une loi bien reconnue dans la
conduite des affaires publiques, écrivait M. Doudan; chacun se tient
pour un principe. Nous avions autrefois découvert ce beau sophisme que
l'attachement aux mêmes personnes était la véritable vie des partis;
que les personnes étaient des principes incarnés, etc. En conséquence,
chacun a fait de soi son propre principe à soi-même, et ainsi nous
avons gagné que tout homme qui se fait une bonne place croit combattre
pour la bonne cause. C'est la grande conciliation de l'égoïsme avec la
morale.» (_Lettres_, t. I, p. 286-7.)]
Les amis les plus clairvoyants de ce régime eurent, sur le moment
même, l'impression très-vive et très-douloureuse du tort qu'il s'était
fait. On s'en rend compte au cri d'alarme et parfois presque de
désespérance qu'ils laissèrent alors échapper. «La situation est
difficile, disait M. de Rémusat; il y a quelque chose de souffrant, de
faible, d'impuissant, dans le fond de notre gouvernement. Le public,
avec sa sensibilité admirable, s'en aperçoit et se demande s'il n'y a
pas un vice grave dans nos institutions.» «Le gouvernement
parlementaire, écrivait de son côté M. de Barante, n'est point dans un
moment de triomphe et d'éclat... Le champ est livré aux intérêts et
aux amours-propres personnels dont j'espère que le public commence à
avoir un grand dégoût.» Et encore: «Le gouvernement représentatif est,
comme le reste, atteint par le dégoût et le doute. Toute autre
combinaison est si impossible qu'elle n'est ni regrettée ni souhaitée.
De sorte que, sur ce point comme sur tant d'autres, nous subsistons
par négation. La durée seule nous donnera du fondement.» Ce n'est pas
que M. de Barante eût «le sentiment d'un danger actuel»; le mal,
disait-il, «n'a aucune énergie, il s'affaisse, se disperse»; mais
l'observateur artiste sentait le besoin «d'un événement ou d'un homme
qui rendissent la vie morale à ce _caput mortuum_ de cinquante années
de révolutions[574].
[Note 574: Lettres du 16 mai, du 26 octobre et du 14 décembre 1839.]
Pendant que les délicats se lamentaient, en cherchant le remède, les
esprits plus impatients et plus superficiels ne s'attardaient pas à
essayer de redresser, ou seulement de faire fonctionner plus
prudemment, la machine compliquée qui venait d'être faussée et forcée;
ils se demandaient s'il ne serait pas plus simple de supprimer la
machine elle-même. Cette idée brutale ne laissait pas que d'être
accueillie là où, quelques années auparavant, elle eût été repoussée
avec scandale. La foi dans les institutions libérales se trouvait
avoir diminué, en même temps que l'estime pour les hommes qui avaient
semblé jusqu'ici les personnifier. Cette évolution ne produisit pas
sans doute, du premier coup, toutes ses conséquences. Mais c'est à
cette époque que commence à se manifester, dans une partie du pays,
une indifférence mêlée d'inquiétude et d'un peu de dégoût pour les
choses parlementaires. Quand, plus tard, le césarisme trouvera tant de
facilité à remettre la main sur la France, il le devra sans doute
surtout à la république: toutefois, dans les causes plus lointaines de
son succès, il convient de faire une certaine part à la coalition. Il
y eut, à cette date précise de 1839, comme une brusque baisse dans le
crédit, jusqu'alors si élevé, de la noble forme de gouvernement que la
France avait, en 1814, empruntée à l'Angleterre.