III

Il y avait plus de trois semaines que M. Molé était démissionnaire, et

l'on se trouvait moins avancé qu'au premier jour. «La durée de la

crise devient un malheur public», disait le _Constitutionnel_. Les

partis s'en rejetaient mutuellement la responsabilité. Chez les

conservateurs, on l'imputait surtout à M. Thiers. On l'accusait, non

sans quelque fondement, d'avoir fait échouer successivement toutes les

combinaisons. Le _Journal des Débats_ ne tarissait pas en invectives

contre «cet ambitieux étourdi qui étalait, aux yeux de la France, le

ridicule de son impuissance», contre ce «brouillon» malfaisant que

l'on comparait au cardinal de Retz, et qui tentait une nouvelle

Fronde. Une démarche personnelle du Roi parut même donner à ces

reproches une confirmation qui ne contribua pas peu à aigrir M.

Thiers. Ayant fait appeler ce dernier, le 29 mars, Louis-Philippe lui

exposa, avec toutes les précautions possibles, que sa présence

paraissait être le principal obstacle à la formation d'un cabinet, et

lui demanda de consentir à aller momentanément, comme ambassadeur,

servir son pays sur un autre théâtre. M. Thiers prit mal cette

ouverture. Si l'on jugeait son absence nécessaire, répondit-il, il

était prêt, non à accepter une ambassade, mais à s'éloigner de France,

sous la condition toutefois qu'il ferait connaître le désir exprimé

par le Roi. Louis-Philippe naturellement n'insista pas. L'incident fut

aussitôt connu, et, le soir même, un grand nombre de députés, M. O.

Barrot en tête, vinrent témoigner leur sympathie à l'homme politique

qu'ils feignaient de croire menacé d'une sorte d'ostracisme royal. En

même temps, tous les journaux de gauche, empressés à compromettre M.

Thiers au moins autant qu'à le défendre, prenaient fait et cause pour

lui, affectant de le placer toujours en face du prince, comme si la

lutte était entre eux deux. Ces journaux tâchaient, en même temps, de

rejeter la responsabilité de la prolongation de la crise sur «la

cour», c'est-à-dire sur le Roi; ils donnaient à entendre que, par ses

«intrigues», par son «machiavélisme», ce prince s'appliquait à «créer

une sorte d'impossibilité universelle». Ces imputations paraissaient

quelquefois trouver crédit auprès des députés: le 29 mars, au moment

où une nouvelle combinaison venait d'échouer par le désaccord du

maréchal et de M. Thiers, M. Dupin faisait passer aux Tuileries une

note ainsi conçue: «Un très-grand nombre de députés a exprimé

aujourd'hui l'opinion que si le Roi faisait venir en sa présence le

maréchal Soult et M. Thiers, il pourrait tout accorder. On exploite

cette division contre le Roi; on la lui impute, avec une amertume qui

a son danger et qui produit beaucoup d'irritation.» Aussi les journaux

de gauche et de centre gauche proclamaient-ils, plus haut que jamais,

et avec des menaces à peine voilées, que «la guerre était engagée

entre la cour et le pays, le bon plaisir et la charte, le gouvernement

occulte et le gouvernement parlementaire». «Il leur faut absolument un

roi pour adversaire, disait le _Journal des Débats_; le Roi seul est

un adversaire digne d'eux.»

Ce que nous connaissons déjà des faits prouve l'injustice du reproche

fait à Louis-Philippe. Ne s'était-il pas montré, dès le premier jour,

prêt à tout accepter, hommes et choses? Nous ne disons pas que ce fût

une acceptation joyeuse, mais c'était une acceptation pleinement et

loyalement résignée: pouvait-on demander davantage[542]? Si la

coalition n'avait pas pris le pouvoir, elle ne devait s'en prendre

qu'à elle-même: on lui avait laissé le champ libre. M. Barrot lui-même

l'a reconnu: «Le Roi, écrit-il dans ses Mémoires, n'avait eu rien à

faire pour aider à la dissolution de la coalition; l'orgueil, la

vanité, la jalousie des coalisés y avaient suffi.» Bien loin de

relever à la charge de la Couronne une intervention gênante, on serait

plutôt tenté de regretter qu'elle n'ait pas agi avec plus d'énergie et

d'autorité, qu'elle n'ait pas mis fin, par une sorte de _motu

proprio_, à cette impuissante confusion. Mais si l'initiative royale

se trouvait ainsi diminuée et entravée, la faute n'en était-elle pas à

la coalition? N'est-ce pas elle qui, exagérant les conséquences du

gouvernement parlementaire, exaltant l'orgueil des partis, avait

prétendu que ce n'était pas la Couronne qui en réalité faisait les

ministres, mais qu'on se faisait soi-même ministre par son talent, par

son autorité sur la Chambre; qu'au lieu de recevoir le pouvoir, on le

prenait comme une dépouille, comme le prix d'une victoire? De là, tous

ces conciliabules entre chefs de groupes, où l'on se partageait les

portefeuilles, chacun posant ses conditions, grossissant son

importance et mettant sa coopération au plus haut prix possible. «Nous

avons vu le ministère tombé en adjudication publique», disait le

_Journal des Débats_; et il ajoutait: «On s'indigne maintenant du

résultat, on s'effraye du combat effroyable de toutes ces vanités qui

se renchérissent, de ces jalousies qui se frappent d'exclusion, de ces

dignités personnelles qui craignent toujours d'accepter trop peu pour

leur mérite. Mais d'où vient tout cela? Du petit rôle qu'on a fait à

la Couronne, de ce qu'on a amoindri un des pouvoirs de l'État, celui

même que la Charte avait chargé de faire les ministres. On demande

maintenant à la Couronne d'avoir une force et une influence qu'on lui

a ôtées. Le Roi peut donner sa signature, il la donnera. Mais, d'après

vos propres théories, ce n'est pas lui qui confère le pouvoir réel.

Dépend-il de lui de ramener les prétendants à un sentiment plus

raisonnable de leur importance et de les accorder entre eux[543]?»

[Note 542: «Voilà, disait a ce propos le _Journal des Débats_, qu'on

exige du Roi non-seulement qu'il cède, mais qu'il soit trop heureux de

céder; non-seulement qu'il fasse abnégation de ses sentiments

personnels, mais qu'il en change. Si l'on croit remarquer, à tort ou à

raison, un peu de froideur, un peu de tristesse chez le Roi, au lieu

de lui savoir gré du sacrifice qu'il fait, on le lui impute à crime...

Vous vous vantez de l'avoir fait céder, acceptez sa résignation. Que

voulez-vous de plus?»]

[Note 543: _Journal des Débats_, 3 mai 1839.]

Le Roi était donc la première victime, non l'auteur de la crise. Il

était fondé à se plaindre des «embarras», de l'«état violent» où elle

le mettait, et de la «patience» qu'il lui fallait dépenser[544].

Est-ce à dire que son ennui ne fût pas mélangé d'une certaine

satisfaction? Pouvait-il lui beaucoup déplaire de voir si

misérablement divisés et impuissants les hommes qui avaient prétendu

s'unir pour le dominer et l'humilier? Il goûtait la vengeance et

n'estimait pas la leçon inutile. D'ailleurs, s'il se prêtait à tout,

il mettait naturellement plus ou moins de zèle, suivant qu'on tenait

plus ou moins de compte de ses sentiments et de sa dignité.

«J'accepterai tout, je subirai tout, disait-il vers la fin de mars à

l'un des candidats ministériels; mais, dans l'intérêt générai dont je

suis le gardien, je dois vous avertir qu'il est fort différent de

traiter le Roi en vaincu ou de lui faire de bonnes conditions. Vous

pouvez m'imposer un ministère ou m'en donner un auquel je me rallie.

Dans le premier cas, je ne trahirai pas mon cabinet, mais je vous

préviens que je ne me regarderai pas comme engagé envers lui; dans le

second cas, je le servirai franchement[545].» Ce langage bien naturel

était en même temps correct et loyal. Cependant Louis-Philippe eût

peut-être mieux fait de ne pas le tenir: ses paroles mal rapportées,

perfidement commentées, fournissaient des armes à ses adversaires.

Comme toujours, il parlait trop. L'âge et le pouvoir avaient encore

augmenté, chez lui, cette intempérance de langue; il s'y mêlait même

parfois une impatience et une irritabilité peu profondes sans doute,

mais d'année en année moins contenues[546]. Ainsi se laissait-il aller

à témoigner trop vivement, devant son entourage, les sentiments que

lui inspiraient la Chambre ou tel des candidats ministériels, M.

Thiers entre autres: se consolant par ces boutades des concessions

réelles qu'il croyait devoir faire[547]. Ces propos, aussitôt

colportés, ne contribuaient pas à apaiser les esprits.

[Note 544: _Passim_, dans la correspondance inédite du Roi avec M.

Molé.--Dès le 2 février, Louis-Philippe avait écrit à son ministre:

«Patience! Dieu m'en a abondamment pourvu, et il m'a fait une grande

grâce par cette largesse, car j'en consomme beaucoup.»]

[Note 545: _Mémoires de M. Guizot_, t. IV, p. 301.]

[Note 546: À la fin de 1838, M. Molé, causant avec un ambassadeur

étranger, lui disait: «La sensibilité et la vivacité du Roi augmentent

d'année en année. Il s'est mis dans une grande colère; mais j'ai

supporté l'orage, j'ai tenu bon, j'ai offert ma démission, et à la fin

il s'est adouci.» (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p

315.)]

[Note 547: Au moment où l'on croyait le ministère centre gauche fait,

le Roi exprimait sa conviction que la Chambre ne le supporterait pas

longtemps: «Ces messieurs, disait-il, sont comme des enfants: ils ne

veulent des jouets que pour les casser après.» Il se résignait

cependant «à avaler cette pilule, la plus amère de toutes». En parlant

de M. Thiers, il le traitait d'«homme abominable» et ne tarissait pas

sur la chimère de ses maximes de «toute-puissance parlementaire». Ces

propos étaient tenus devant les diplomates étrangers. (HILLEBRAND,

_Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 331.)]

Cependant, le jour de l'ouverture de la session approchait, et le

cabinet démissionnaire demandait instamment à n'être pas obligé de se

présenter devant la Chambre[548]. On se trouvait donc en face d'une

double impossibilité: impossibilité d'ouvrir la session avec M. Molé,

impossibilité de former un ministère nouveau. Dans cette extrémité, et

après en avoir conféré avec MM. Pasquier, Dupin et Humann, le Roi se

résolut à recourir à un expédient assez anormal: mais les

circonstances ne l'étaient-elles pas encore plus? Faisant appel au

dévouement de quelques personnages peu engagés dans la politique, il

en fit des ministres provisoires, avec la seule fonction d'ouvrir la

session, d'expédier les affaires courantes et d'occuper la place,

jusqu'à la constitution du ministère définitif, qui serait peut-être

plus facile après que la Chambre aurait eu occasion d'indiquer

elle-même ce qu'elle voulait. Louis-Philippe espérait-il vraiment que

les délibérations parlementaires mettraient un terme à la con fusion

des partis et aux rivalités jalouses de leurs chefs; qu'il en

sortirait une majorité, et de la majorité, un cabinet? Peut-être son

désir, légitime après tout, était-il surtout de rejeter sur la Chambre

le poids d'une difficulté qu'elle avait créée, et de bien montrer au

pays que le trouble apporté par cette sorte d'interruption du

gouvernement était imputable au Parlement, non à la Couronne. Quoi

qu'il en soit, des ordonnances, en date du 31 mars, nommèrent M. de

Gasparin ministre de l'intérieur, avec l'intérim du commerce et des

travaux publics; M. Girod, de l'Ain, ministre de la justice et des

cultes; M. le duc de Montebello, des affaires étrangères; M. le

général Despans-Cubières, de la guerre; M. le baron Tupinier, de la

marine; M. Parant, de l'instruction publique; M. Gautier, des

finances. À la suite de ces ordonnances, le _Moniteur_ publiait une

note qui indiquait le caractère purement transitoire de ce ministère.

On y lisait que les hommes qui avaient accepté «cette mission de

confiance et de dévouement» ne l'avaient fait que «sous la condition

expresse de cesser leurs fonctions aussitôt qu'un ministère définitif

serait formé». La modestie de ce langage ne désarma pas les journaux

de gauche et de centre gauche, qui critiquèrent vivement cette

combinaison, sans pouvoir dire, il est vrai, ce qu'on eût pu faire à

la place.

[Note 548: «Je suis bien affligé, écrivait le Roi à M. Molé le 29

mars, de voir se prolonger autant la situation pénible où vous êtes,

et l'état violent où je suis. Je vous assure qu'il n'est pas d'efforts

et de sacrifices que je ne fasse pour y mettre un terme, mais je n'y

suis pas encore parvenu.» (_Documents inédits._)]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 3 / 7) · 第 59 / 95 题