II

N'ayant pas réussi à former ce qu'on appelait alors le ministère de

grande coalition, le maréchal essaya, toujours sous sa présidence

nominale, un ministère purement centre gauche. Peut-être était-ce par

une secrète préférence pour une combinaison de ce genre, par désir de

se retrouver seul comme au 22 février, que M. Thiers n'avait pas

travaillé plus efficacement à l'entente avec M. Guizot. Quoi qu'il en

fût, il entra vivement dans le nouveau dessein du maréchal. M. Dupin,

sollicité, accorda son concours: avec lui, MM. Passy, Dufaure,

Villemain, Sauzet, Humann et l'amiral Duperré[538]. Louis-Philippe fit

d'abord des objections assez vives à quelques-uns de ces noms,

particulièrement à MM. Passy et Dufaure. «Le Roi se trompe, lui dit M.

Thiers; il ne connaît pas ces messieurs; qu'il les appelle: il verra

qu'ils valent mieux que moi.» Louis-Philippe parut frappé de

l'observation; regardant M. Thiers, d'un air quelque peu moqueur:

«Vous croyez, répondit-il; après tout, cela est bien possible.» Et il

n'insista pas sur ses objections. Restait à s'entendre sur le

programme que le Roi, inquiet de certaines idées exprimées par le chef

du centre gauche, désira voir fixer par écrit. Dans une conférence

avec ceux qui devaient être ses collègues, M. Thiers arrêta une

rédaction sur laquelle les futurs ministres parurent s'être mis

d'accord. Les articles principaux pouvaient se résumer ainsi: «Le

ministère, représentant les opinions du centre gauche, ne se

proclamera pas le continuateur du cabinet sortant; maintien des lois

de septembre, sauf une définition de l'attentat; ajournement de la

réforme électorale; liberté pour le changement des fonctionnaires;

pour le moment, pas d'intervention armée en Espagne, mais politique

plus amicale et plus secourable, instructions dans ce sens à la

flotte, assistance en munitions et armes, mesures prises pour empêcher

la contrebande maritime de guerre.» Quand le maréchal lui remit ce

document, le Roi se récria tout d'abord sur l'article relatif à

l'Espagne, et, demandant à réfléchir, renvoya sa réponse au lendemain.

M. Thiers crut alors ou feignit de croire que le programme était

repoussé, et écrivit au maréchal qu'il se retirait «profondément

dégoûté». Mais, au même moment, le maréchal lui fit savoir que le Roi,

après réflexion, acceptait tout, «personnes et choses[539]».

Louis-Philippe avait-il jugé la résistance dangereuse, ou

pressentait-il qu'elle viendrait d'ailleurs, sans qu'il eût besoin

d'en prendre la responsabilité? La plupart des futurs ministres se

flattaient que tout était arrangé, et qu'aux Tuileries où ils étaient

attendus, ils n'auraient plus qu'à prendre possession de leurs

portefeuilles. Ils ne comptaient pas avec la mobilité capricieuse de

M. Thiers. Celui-ci rencontrant, à ce même instant, un de ses amis qui

lui faisait compliment: «Vous avez tort, lui dit-il, rien n'est fait,

et, si j'en crois mon pressentiment, rien ne se fera.--Qui peut donc

vous arrêter, maintenant que vous êtes d'accord entre vous et que le

Roi accepte votre programme?--Oui, il accepte, mais avec le

commentaire du maréchal qui a tout atténué, tout amorti. Je lui en

réserve un d'une tout autre espèce et qui le fera bondir sur son

fauteuil. Ce soir, soyez-en certain, tout sera rompu.»

[Note 538: C'est le 15 mars qu'on fut en mesure de présenter ces noms

au Roi.]

[Note 539: 21 mars.]

Quelques heures après, les futurs ministres se trouvaient réunis

autour du Roi: les ordonnances étaient préparées, et le maréchal

prenait la plume pour les signer, quand M. Thiers demanda à présenter

quelques observations sur le programme, afin de s'assurer, dit-il, si

l'on est bien d'accord. On se récria. M. Thiers insista, et il entama

successivement, sur les premiers articles, un commentaire qu'il poussa

aussi loin que possible; rien ne lui fut contesté. Arrivé à la

question d'Espagne, il présenta les mesures à prendre sous un tel

jour, qu'elles se confondaient à peu près avec l'intervention. Le Roi

ne pouvait l'approuver; mais il laissa le soin de le contredire aux

collègues de M. Thiers. MM. Dupin, Passy, Humann, voyant ainsi

apparaître une politique fort différente de celle dont ils croyaient

être convenus, firent entendre les protestations les plus vives. «Le

Roi, reprit M. Thiers, voit bien qu'il était indispensable de

s'expliquer. Non-seulement je ne suis pas d'accord avec lui; mais nous

ne sommes pas d'accord entre nous.» Il appuya ensuite sur la nécessité

de soutenir la candidature de M. Barrot à la présidence de la Chambre.

Louis-Philippe, qui s'apercevait que, sur ce point encore, des

objections allaient s'élever, demanda que la question fût traitée hors

de sa présence. «S'il doit en résulter entre vous une rupture, dit-il,

que ce ne soit pas devant moi.» En prenant congé du prince, M. Thiers

s'approcha de lui: «Quand je disais au Roi que ces messieurs valaient

mieux que moi.--Eh! mon cher, je le vois bien», répondit

Louis-Philippe. Les futurs ministres revinrent chez le maréchal, où il

devait y avoir grand dîner, en l'honneur de l'installation du nouveau

cabinet. À peine y étaient-ils que la discussion reprit entre M.

Thiers et M. Humann, au sujet de la présidence de M. Barrot; le

premier entendait engager le cabinet dans cette candidature beaucoup

plus avant qu'il ne convenait au second. Impossible de s'accorder, et

M. Humann se retira, sans même vouloir prendre part au repas. Après le

dîner, MM. Dupin, Passy et Dufaure déclarèrent suivre M. Humann dans

sa retraite. Le ministère centre gauche se débandait avant même

d'avoir été constitué.

Nous avons raconté ces étranges péripéties, sans prétendre en donner

le secret. Les collègues manques de M. Thiers, fort irrités contre

lui, l'accusèrent d'avoir volontairement fait tout rompre. Le maréchal

disait à tout venant qu'il ne ferait plus jamais partie d'un cabinet

avec «ce petit homme». M. Dufaure le traitait de «révolutionnaire»; M.

Passy, d'«intrigant»; «c'est un homme perdu, ajoutait-il; je me charge

de l'attaquer dans la Chambre, et je suis certain de le couler».

Faut-il croire en effet que M. Thiers, sur le point de réaliser le

ministère centre gauche, s'en était subitement dégoûté, et qu'il avait

regretté le ministère de grande coalition pour lequel, quelques jours

auparavant, il montrait tant de mauvaise volonté? Un tel revirement

n'a rien d'invraisemblable, étant donnée la nature de l'homme,

d'autant plus que, se figurant être alors maître de la situation et

ministre nécessaire, il croyait pouvoir se permettre impunément tous

ses caprices. Quant aux motifs de ce changement, on a dit que M.

Thiers avait vu avec impatience la présidence du maréchal, bien

qu'elle ne fût guère que nominale; avec ennui les idées ou le

caractère de quelques-uns de ses collègues, entre autres de M. Dupin;

avec inquiétude les exigences de la gauche; qu'il s'était pris à

douter aussi bien de l'accord intime du cabinet que de son autorité

sur une Chambre aussi divisée. M. Thiers cependant s'est vivement

défendu d'avoir provoqué volontairement la rupture. Mais comment

expliquer alors son attitude et son langage dans la séance des

Tuileries? S'était-il figuré que la Couronne serait toujours obligée

de céder, et avait-il trouvé plaisir à lui faire sentir sa force, à

bien marquer qu'il entrait en vainqueur dans ses conseils, se flattant

de prendre ainsi une éclatante revanche sur cette même question

d'Espagne où le Roi avait eu le dessus en 1836? Nous ne nous

prononçons pas entre ces explications opposées. M. Thiers était

d'ailleurs de nature assez complexe pour que les mobiles en apparence

les plus contradictoires aient eu à la fois action sur sa conduite.

Découragé par ce nouvel échec, le maréchal Soult remit à la Couronne

les pouvoirs qu'elle lui avait confiés. On était au 24 mars. Les

Chambres devaient se réunir le 26. Pour gagner quelques jours, une

ordonnance les ajourna au 4 avril. En même temps, le Roi fit appeler

le duc de Broglie. Le temps et la comparaison avaient fait revenir

Louis-Philippe sur ses préventions contre ce conseiller, peut-être

incommode, mais sûr. Dès le lendemain de la démission des ministres du

15 avril, il lui avait fait des offres qui n'avaient pas été

acceptées[540]. Appelé de nouveau, le 24 mars, le duc refusa toujours

pour lui-même; toutefois il consentit à se porter médiateur en vue

d'amener un rapprochement entre M. Thiers et M. Guizot. L'idée lui

plaisait comme un retour à l'union du 11 octobre; avec quel changement

cependant! Au 11 octobre, l'union se faisait contre la gauche: ici, il

s'agissait de la faire avec la gauche. M. Thiers, que le duc de

Broglie vit d'abord, lui parut assez bien disposé; il acceptait, cette

fois, M. Guizot au ministère de l'intérieur; son programme était

raisonnable; mais il insistait pour que le ministère soutînt la

candidature de M. Barrot à la présidence de la Chambre, sans toutefois

indiquer qu'on dût en faire une question de cabinet. M. Guizot, que le

duc alla trouver ensuite, admit le programme et fit seulement, au

sujet de la présidence, quelques réserves sur lesquelles il ne

paraissait pas devoir être intraitable. M. de Broglie croyait les

choses arrangées; il décida donc de réunir chez lui M. Thiers et M.

Guizot, avec MM. Duchâtel, Dufaure, Passy, Sauzet, qui devaient faire

partie du cabinet. À peine était-on en présence, que M. Thiers

demanda, pour la première fois, que le ministère non-seulement appuyât

la candidature de M. Barrot à la présidence, mais qu'il y engageât son

existence, en posant la question de cabinet. C'était évidemment plus

qu'on ne pouvait attendre de M. Guizot. Celui-ci, sous l'impression

des mauvais procédés dont il avait été victime au début de la crise,

était plus disposé à offrir des garanties au centre qu'à donner de

nouveaux gages aux amis de M. Barrot: il fit observer que se conduire

comme le demandait M. Thiers serait «passer dans les rangs de la

gauche» et «violenter les conservateurs». Il refusa donc. M. Thiers

ayant insisté, la conférence se trouva rompue.

[Note 540: «Le duc de Broglie sort du chez moi, écrivait le Roi à M.

Molé, le 9 mars, mais il ne veut être de rien. Je lui ai bien

manifesté combien je vous regrettais, mais que, dans la chance

actuelle, et ne pouvant pas vous conserver, c'était lui que j'aurais

préféré.» (_Documents inédits._)]

D'où venait cette exigence? Était-ce de la gauche? Personne n'y avait

émis une prétention de ce genre. Interrogé à ce sujet par M. Duvergier

de Hauranne, M. Barrot lui répondit: «Ma candidature à la présidence

ne me paraît pas devoir être présentée comme une question de cabinet,

par deux raisons: la première, parce qu'il est au moins imprudent de

jeter ce défi à la Chambre; la seconde, parce qu'il résulterait d'une

telle manière de formuler ma candidature, un lien de solidarité avec

le nouveau ministère, que je ne suis pas plus disposé que lui à

contracter[541].» La condition venait donc de M. Thiers seul.

Pourquoi? Était-ce encore un revirement? Sur le point d'entrer en

partage avec M. Guizot, avait-il été ressaisi par la tentation de

gouverner seul? Dans son entourage, paraît-il, on lui avait beaucoup

répété «qu'il passait sous le joug des doctrinaires», qu'il

«s'humiliait, en faisant maintenant par force ce que, peu auparavant,

il n'avait pas voulu de plein gré». On lui avait en outre fait croire

que, depuis quelques jours, il se manifestait, dans la majorité, un

mouvement en sa faveur. Quoi qu'il en fût, le duc de Broglie n'avait

plus qu'à informer le Roi de l'échec de sa tentative. «Après tout, lui

répondit Louis-Philippe, mieux vaut que chacun resté dans son camp.»

[Note 541: Lettre du 26 mars 1839. (_Notes inédites._)]

Il faut nous borner dans cette monotone histoire de ministères

manques. Mentionnons donc seulement que, les jours suivants, de

nouvelles tentatives furent faites sans succès, soit auprès du

maréchal, soit auprès de M. Thiers, soit enfin pour la constitution

d'un cabinet dit de petite coalition, dont on eût exclu à la fois M.

Guizot et M. Thiers. Les anciens 221, qui, devant l'impuissance et la

division des vainqueurs, commençaient à sortir de leur immobilité,

manifestaient leur préférence pour cette dernière solution. Mais on

avait beau varier les combinaisons, en quelque sorte mêler et battre

les cartes, on ne parvenait pas à trouver huit ou neuf ministres

d'une opinion quelconque, auxquels la divergence des doctrines ou

simplement la rancune et la jalousie ne rendissent pas impossible de

siéger, côte à côte, dans le même cabinet.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 3 / 7) · 第 58 / 95 题