L'INTERRÈGNE MINISTÉRIEL.

(8 mars--12 mai 1839.)

I. Le maréchal Soult est chargé de former un cabinet. Il

tente de faire le ministère de grande coalition. Les

coalisés ne parviennent pas à s'entendre.--II. Le maréchal

essaye de constituer un ministère de centre gauche. Tout

échoue au dernier moment. Le duc de Broglie cherche à

rapprocher M. Thiers et M. Guizot. Son insuccès.--III. Les

uns s'en prennent à M. Thiers, les autres à Louis-Philippe.

Injustice des reproches faits au Roi. Sa conduite en cette

crise. Constitution d'un ministère provisoire.--IV.

Désordres à l'ouverture de la session. M. Guizot se

rapproche des conservateurs. M. Passy candidat des

conservateurs à la présidence de la Chambre. Il l'emporte

sur M. O. Barrot. Nouvel échec d'une combinaison centre

gauche.--V. Malaise général. Explications à la Chambre. M.

Passy, chargé de faire un cabinet, échoue au dernier moment,

par le fait de M. Dupin. Autres tentatives sans succès. Une

proposition d'Adresse au Roi est prise en considération par

la Chambre.--VI. L'émeute du 12 mai. Elle est promptement

vaincue. Le Roi et le maréchal Soult profitent de l'émotion

pour former le ministère.--VII. La coalition a manqué son

but. Le mal qu'elle a fait au dedans et au dehors. Coup

porté à la royauté, aux institutions parlementaires.

Tristesse découragée des contemporains.

I

Quelque mortifié que dût être le Roi de la victoire de la coalition,

il n'en discuta pas les conséquences, et accepta, comme une nécessité,

l'entrée au ministère des chefs de l'opposition. Ceux-ci avaient le

champ libre: à eux de montrer ce dont ils étaient capables. S'ils

parvenaient à constituer un ministère fort, qui remît bien en

mouvement la machine représentative, un peu détraquée depuis trois

ans, s'ils refaisaient, fût-ce au service d'une politique différente,

un autre ministère du 11 octobre, ils n'effaceraient pas complétement

les fautes commises, mais du moins l'histoire pourrait leur être

indulgente. Il n'en devait pas être ainsi. Leur triomphe marqua au

contraire l'ouverture de la plus étonnante, de la plus longue et de la

plus déplorable crise ministérielle qu'ait connue la monarchie

constitutionnelle. Ces crises sont toujours un assez triste spectacle:

c'est le moins beau moment du gouvernement parlementaire. Non sans

doute que de telles misères soient épargnées aux autres régimes. Dans

les monarchies absolues, par exemple, les intrigues de cour ne sont

pas au fond moins laides et sont peut-être plus fréquentes encore.

Mais elles échappent d'ordinaire aux regards, parfois même à la

connaissance de la foule; avec les institutions libres, au contraire,

avec la publicité à outrance qui en est la condition, tout s'étale au

grand jour. Gardons-nous de nous en plaindre. C'est déjà la moitié du

remède que de faire paraître le mal au dehors. Seulement, au moment

même, la vue en est désagréable, et quand l'histoire vient, après

coup, remuer ces compétitions personnelles qui, de loin, semblent plus

mesquines encore, elle est tentée de passer rapidement. Ici,

toutefois, elle ne doit pas céder à la tentation. Le récit de cette

longue crise permettra de mieux mesurer la responsabilité de la

coalition, complétera la leçon qui s'en dégage, et montrera ce qu'il

en a coûté aux parlementaires d'avoir exagéré leurs prétentions,

méconnu le rôle de la royauté et faussé les institutions

représentatives elles-mêmes.

Ce fut le maréchal Soult que le Roi chargea de former le cabinet. Il

avait cette particularité d'être un personnage considérable, pris au

sérieux par le public, et cependant de pouvoir, sans surprendre ni

choquer personne, prêter son nom à des politiques de nuances assez

diverses. Naguère, on lui avait demandé de s'unir à M. Molé ou de le

continuer; maintenant, c'est avec les adversaires de ce dernier qu'on

l'invitait à former un cabinet. On eût dit un manche brillant auquel

on pouvait au besoin adapter des lames de toute forme et de toute

trempe. Aidé et guidé par le Roi, le maréchal se mit tout de suite en

rapport avec les chefs de la coalition. Ceux-ci eussent dû être

préparés à répondre à une telle ouverture; mais entre eux tout avait

été d'avance concerté, précisé, pour rendre l'attaque plus redoutable,

rien pour tirer parti de la victoire; tout pour la destruction, rien

pour la reconstruction. Trois groupes, représentés par M. Guizot, M.

Thiers et M. O. Barrot, se présentaient au partage. La gauche et le

centre gauche s'étaient flattés, au début de la campagne, que M.

Guizot y garderait une attitude réservée et effacée, et que, par

suite, ils n'auraient pas beaucoup à compter avec lui. Un portefeuille

au duc de Broglie, peut-être aussi à M. Duchâtel et à M. de Rémusat,

telle était la part de butin par laquelle on avait pensé pouvoir

désintéresser les doctrinaires. Mais l'importance inattendue du rôle

joué par M. Guizot, dans la discussion de l'Adresse et dans la lutte

électorale, ne permettait plus de le laisser de côté[532]. Il avait

acquis des titres au moins égaux à ceux des deux autres chefs de la

coalition. Fallait-il donc les unir tous trois dans un même cabinet?

Une longue réflexion n'était pas nécessaire pour comprendre

l'impossibilité de cette combinaison. Mais était-il également

impossible, soit de faire un ministère Thiers-Guizot, en mettant M.

Odilon Barrot à la présidence de la Chambre, soit de réserver ce

dernier poste à M. Guizot, en faisant un ministère Thiers-Barrot?

[Note 532: «Quand M. Guizot commença cette campagne, personne, excepté

lui, ne pensait qu'il pût en sortir ministre. Quand il la finit, tout

le monde reconnaissait qu'il était à peu près impossible de se passer

de lui.» (_Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._)]

«Veut-on, disait M. Guizot, faire un ministère de M. Thiers, de M.

Barrot et de moi? Je suis prêt. Mais, si l'on juge cette combinaison

trop hasardeuse, j'accepte également un ministère Thiers-Barrot, avec

ma présidence, ou un ministère Thiers-Guizot, avec la présidence de M.

Barrot.» De ces diverses combinaisons, il préférait la dernière. Il

demandait la présidence du conseil pour le maréchal Soult, les

finances pour M. Duchâtel et l'intérieur pour lui-même; à ce prix il

était prêt à accepter tous les collègues que M. Thiers voudrait

choisir[533]. Les dispositions de celui-ci étaient moins nettes et

moins conciliantes. Jaloux de M. Guizot, tout en se proclamant alors

son ami fidèle et dévoué, il voyait, sans déplaisir, les préventions

de la gauche à l'égard de l'orateur doctrinaire, et se demandait si,

en jouant de ces préventions, il ne serait pas possible d'écarter un

collègue qui lui faisait ombrage ou tout au moins de le reléguer à un

poste inférieur[534]. Quant à M. Barrot, il préférait rester en dehors

du cabinet. «Je ne pourrais, disait-il, entrer au ministère sans

demander la réforme électorale et l'abrogation d'une partie des lois

de septembre. Or, je sens que la Chambre ni le pays même ne sont mûrs

pour de tels changements.» La présidence, au contraire, lui plaisait

fort. Il y voyait un moyen de sortir, sans désavouer son passé, d'une

opposition systématique dont il commençait à être gêné et las.

Seulement, au cas où on lui réserverait cette présidence, acceptait-il

l'entrée de M. Guizot dans le cabinet? Personnellement, il s'y fût

résigné, de plus ou moins bon coeur; mais, craignant les reproches de

ses amis s'il accordait de lui-même cette sorte de laisser-passer, il

convoqua la gauche pour lui soumettre la question. Dans cette réunion,

éclatèrent tout de suite des antipathies très-vives contre le chef des

doctrinaires. M. Thiers, averti, accourut plaider la cause de l'union,

mais en de tels termes qu'il semblait moins revendiquer un droit

qu'implorer une grâce pour son allié. Il ne demanda ou tout au moins

n'obtint l'admission de M. Guizot dans le cabinet qu'en qualité de

ministre de l'instruction publique. Il fit grand bruit, après coup, de

la peine qu'il avait eue à faire accepter cette solution: on a lieu de

penser, au contraire, qu'il aurait, sans plus de difficulté, obtenu,

pour le chef des doctrinaires, le ministère de l'intérieur, s'il n'eût

eu lui-même ses raisons personnelles de ne lui faire attribuer qu'un

portefeuille secondaire[535]. Informé de ce qui s'était passé, M.

Guizot en fut très-blessé et refusa absolument «de devenir ministre

en sous-ordre, par la grâce de la gauche». Désaccord d'autant plus

grave que les journaux rendirent aussitôt compte de la réunion et

aigrirent la contestation par leurs commentaires. Les amours-propres

se trouvaient ainsi publiquement engagés.

[Note 533: Ces détails et beaucoup de ceux qui suivent sont empruntés

aux _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne_.]

[Note 534: Cette jalousie de M. Thiers est affirmée par M. O. Barrot,

dans ses _Mémoires_.]

[Note 535: M. Odilon Barrot témoigne lui-même que «M. Thiers ne fit

rien pour vaincre les scrupules de la gauche». (_Mémoires de M. Odilon

Barrot_, t. I, p. 333.)]

L'honneur de la coalition était à ce point intéressé à éviter une

rupture, qu'on résolut de faire un dernier effort. On convint d'une

conférence où se rendirent les trois chefs, accompagnés de quelques

amis. M. Thiers parla le premier. Il insista sur la nécessité de

l'union; quant à lui, disait-il, il céderait tout ce qu'on voudrait;

mais il y avait encore des préjugés dont on était obligé de tenir

compte. Il conjurait M. Guizot de ne pas s'arrêter à une question

d'étiquette, et lui faisait remarquer que son influence n'était pas

attachée à tel ou tel portefeuille. M. Guizot ne se montra pas moins

convaincu du malheur d'une séparation; «seulement, disait-il, sa

dignité d'homme et de chef de parti recevrait une atteinte profonde,

s'il entrait au pouvoir, la tête basse, comme un amnistié. Le centre

gauche allait, par la main de M. Thiers, planter son drapeau sur les

affaires étrangères. La gauche, par la main de M. Barrot, allait

placer le sien à la tête de la Chambre. Il fallait, pour tenir la

balance égale, que le drapeau du centre droit n'allât pas se cacher

dans un ministère privé de toute influence politique.» M. Guizot

ajoutait d'ailleurs,--et cette observation révélait une préoccupation

nouvelle, éveillée sans doute, chez lui, par la mauvaise volonté de la

gauche,--«qu'il croyait stipuler, non-seulement pour les trente-cinq

amis qui lui étaient restés fidèles, mais pour une portion notable du

parti conservateur dont il n'avait été que momentanément séparé». Il

concluait ainsi: «La coalition a trois chefs, et j'en suis un. Il y a

trois grandes positions à occuper, et je ne demande que celle dont MM.

Barrot et Thiers ne voudront pas. Est-ce trop exiger?» M. Barrot

répondit avec une solennité courtoise; il couvrit d'éloges les

doctrinaires; «mais, ajoutait-il, des préventions subsistaient, et ce

que M. Guizot venait de dire du parti conservateur et de la nécessité

de _planter son drapeau_, n'était pas de nature à effacer ces

préventions». Aussi estimait-il impossible de lui accorder plus que le

ministère de l'instruction publique. Vainement M. de Rémusat et M.

Duvergier de Hauranne, désespérés de voir ainsi avorter l'entreprise à

laquelle ils s'étaient donnés tout entiers, insistèrent-ils pour

vaincre la résistance de la gauche: il fallut se séparer, en

constatant l'impossibilité d'un accord. Trop fier pour récriminer, le

chef des doctrinaires était profondément ulcéré. Avoir payé de sa

personne comme il avait fait, avoir bravé les ressentiments furieux de

ses amis, le mécontentement du Roi, peut-être les reproches de sa

conscience, et se voir exclu, au lendemain même de la victoire, par

ceux auxquels il avait tout sacrifié, quel sujet d'amères réflexions!

Du reste, ce n'était plus seulement du cabinet, c'était de l'arène

parlementaire elle-même que les journaux de gauche prétendaient

exclure M. Guizot: le _Constitutionnel_, organe de M. Thiers,

signifiait aux doctrinaires qu'il ne leur restait plus qu'à se faire

«oublier» dans l'«exil temporaire» d'une ambassade[536]. Ajoutez les

commentaires ironiquement compatissants de la presse conservatrice,

qui n'étaient pas faits pour rendre la situation de M. Guizot moins

mortifiante[537].

[Note 536: Voici le passage même auquel il est fait allusion: «Que

vont devenir les doctrinaires? Ils n'ont plus d'attitude dans la

Chambre; ils n'ont plus de place dans le pays. Il faut qu'ils

s'effacent et qu'on les oublie pour un temps. Un exil temporaire est

le parti le plus sage qu'ils aient à prendre et que l'on puisse leur

conseiller. Les ambassades leur offrent un asile convenable que l'on

s'empressera sans doute de leur ouvrir.» (_Constitutionnel_ du 17

mars.)]

[Note 537: «Quel enseignement! disait le _Journal des Débats_...

Hélas! à quoi donc leur a servi d'attaquer la prérogative royale à la

tribune et dans leurs brochures? À quoi leur a servi le rôle de

tribuns, pris avec tant d'ardeur et de violence? Aux yeux de la

gauche, les tribuns n'ont pas cessé d'être des courtisans; seulement

c'étaient des courtisans mécontents... Nous croyons bien que, d'ici à

quelques jours, nous serons forcés de défendre les doctrinaires; mais,

dans ce moment, abandonnés de leurs alliés d'hier, incertains sur la

réception que leur feront leurs amis d'il y a deux ans après les

déplorables égarements de la coalition, il est bien de les laisser à

leur isolement et à leurs réflexions.»]

Ainsi huit jours ne s'étaient pas écoulés depuis la démission de M.

Molé, et les coalisés, mis en demeure de prendre le pouvoir, en

étaient réduits à avouer leur impuissance, et cela, pour n'avoir pu

s'entendre, non avec le Roi, mais entre eux. De ce résultat, faut-il

s'en prendre à tel ou tel homme, à la jalousie perfide de celui-ci, à

l'inintelligente prévention de celui-là? N'était-ce pas plutôt, en

dehors même des fautes particulières, la conséquence prévue,

inévitable, d'une alliance où il n'y avait eu, entre des partis au

fond inconciliables, d'autre lien que la haine de l'ennemi à abattre?

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 3 / 7) · 第 57 / 95 题