IV

Pendant les quatre séances des 11, 12, 14 et 15 janvier, le débat,

toujours aussi violent et acharné, porta successivement sur la

Belgique, sur Ancône et sur la Suisse. C'était le terrain où

l'opposition se croyait le plus de chances de succès. Aussi

lança-t-elle à l'assaut ses orateurs les plus considérables, MM.

Duchâtel, Dufaure, Passy, Odilon Barrot, et surtout MM. Thiers et

Guizot. M. Mauguin se joignit à eux, tout heureux de rééditer, en

semblable compagnie, ses vieilles déclamations de 1830. M. Molé

faisait, presque seul, tête à cette attaque, se multipliant et

déployant des ressources qu'on ne lui connaissait pas. Chaque jour, il

montait à la tribune, au besoin plusieurs fois par séance. Il se

sentait soutenu d'ailleurs par le Roi que cette partie du débat

intéressait et regardait tout particulièrement, et qui écrivait,

presque d'heure en heure, à son ministre, de courts billets pour le

féliciter et l'encourager[487].

[Note 487: Louis-Philippe écrivait à M. Molé, le 11 janvier au soir:

«Il me semble qu'aujourd'hui, j'étais encore plus en cause que jamais,

et que les insinuations sur l'affaire belge étaient aussi directes

qu'étonnantes pour quiconque sait la vérité.» Le 12 janvier au matin:

«Je suis trop heureux, quand je peux vous témoigner combien j'apprécie

le courage, le talent et le dévouement que vous déployez dans cette

inconcevable lutte. J'espère plus que jamais qu'elle se terminera

heureusement.» Quelques heures après: «Quelle journée celle-ci va être

pour vous, puisque c'est Ancône qu'ils vont exploiter! Je crois bien

que c'est là ce qu'ils attaqueront le plus vivement, quoique, dans mon

opinion et même dans ma conviction, ce soit la plus claire et la plus

forte de toutes les questions que vous avez à défendre.» Le 12 janvier

au soir: «Je vois avec une bien vive satisfaction que vos succès vont

toujours _crescendo_...» (_Documents inédits._)]

Ce que nous avons déjà dit, à propos des négociations elles-mêmes,

permet de deviner les arguments employés de part et d'autre. Au sujet

de la Belgique, M. Thiers parut désirer qu'on éludât le traité des

vingt-quatre articles, mais sans en indiquer le moyen; M. Molé n'eut

pas de peine à répondre que l'exécution du traité s'imposait, et que

tout le possible avait été fait en faveur des Belges; d'ailleurs,

l'affaire étant encore pendante, le débat se trouva forcément limité.

Quand on en vint à la Suisse, le président du conseil montra que

c'était M. Thiers qui avait donné, en 1836, l'exemple des mesures de

rigueur, et que, si les sentiments de la petite république pour la

France étaient altérés, il fallait en chercher la cause dans la

politique suivie par le ministère du 22 février. Le débat le plus

acharné s'engagea au sujet de l'évacuation d'Ancône. Tant qu'il ne

s'agissait que de faire des phrases éloquentes sur le recul du drapeau

français, le rôle des coalisés était facile. «Messieurs, s'écriait M.

Guizot, à chacun ses oeuvres: à M. Casimir Périer, l'occupation

d'Ancône; aux ministres qui lui ont succédé, le maintien de cette

position; à vous, l'évacuation!» Mais M. Molé reprit le dessus, quand

il vint, froidement, pièces en main, rappeler les faits, les

précédents, et mettre le langage actuel de quelques-uns de ses

adversaires en contradiction avec ce qu'ils avaient dit quand ils

étaient au pouvoir. Réduits à ne plus nier l'engagement, les opposants

s'en prirent alors au ministère de ce qu'on lui en avait réclamé

l'exécution. «L'évacuation, dit M. Thiers, n'aurait pas été demandée à

un cabinet ferme; elle devait être immédiatement et péremptoirement

demandée à un cabinet sans force et sans volonté... C'est une

faiblesse d'amour-propre, peut-être, mais je suis convaincu que, si

j'étais resté au cabinet, on ne me l'aurait pas demandée, à moi.» À

quoi M. Molé répliquait: «On a de soi-même l'opinion qu'on veut. On

peut dire: On ne m'eût pas traité comme cela. Eh! mon Dieu! nous

sommes des ministres insignifiants, nous le savons bien; mais il y en

a d'autres qui sont au moins des ministres confiants.»

En somme, l'avantage resta à M. Molé. L'un de ses adversaires, M.

Guizot, devait le reconnaître plus tard[488]. La Chambre le proclama

tout de suite, en votant successivement trois amendements qui, sur

chacune des questions débattues, substitua l'approbation au blâme: sur

la Belgique, par 216 voix contre 212; sur Ancône, par 228 contre 199,

majorité un peu plus forte, peut-être à cause du concours des

légitimistes; sur la Suisse, par 221 contre 208. On le voit, les deux

partis se retrouvaient, à chaque nouvelle rencontre, à peu près

exactement ce qu'ils s'étaient montrés à la première. Vainement le

débat se prolongeait-il, vainement, de part et d'autre, faisait-on les

plus grands efforts, aucune des armées ne se laissait entamer. Une

discipline étroite réglait toutes leurs manoeuvres. Assis les uns en

face des autres, les ministres, d'un côté, les membres de la majorité

de la commission, de l'autre, donnaient les mots d'ordre aussitôt

transmis et obéis. Ne vit-on pas, un jour, M. Dupont de l'Eure venir

demander à M. Guizot comment il devait voter?

[Note 488: M. Guizot écrit en effet dans ses _Mémoires_: «Quelques-uns

de nos reproches à la politique extérieure de M. Molé étaient, au

fond, très-contestables et avaient été efficacement contestés dans le

débat.» (T. IV, p. 292.)]

On pouvait croire la question étrangère vidée. Mais, dans

l'acharnement inouï de cette lutte, tout était sans cesse à

recommencer. La discussion se rouvrit sur l'ensemble de la politique

extérieure, à propos du paragraphe suivant de l'Adresse[489]. Ce

nouveau débat durait déjà depuis quelque temps, les orateurs se

répétaient, et l'attention de la Chambre semblait fatiguée, quand M.

Berryer parut à la tribune. Par quel tour de force un légitimiste

allait-il donc pouvoir s'associer aux griefs des coalisés contre la

politique extérieure du gouvernement, c'est-à-dire reprocher à

celui-ci de n'avoir pas pris assez hautement parti pour les clients de

la révolution de Juillet, contre la vieille Europe monarchique? M.

Berryer excellait dans ces habiletés. Voyez comme il procède. Il

commence par une magnifique profession de patriotisme; il s'y complaît

éloquemment[490]. L'auditoire ému n'est plus en méfiance. C'est le

moment que l'orateur choisit pour parler des devoirs que ce

patriotisme impose au pouvoir. «Tout gouvernement, dit-il, doit puiser

dans son principe, dans les conditions de sa situation, toutes les

forces qui leur sont propres, pour en faire profiter la France, pour

développer au dehors l'ascendant, la prépondérance et la dignité du

pays; s'il ne le peut ou ne le veut, il se réprouve lui-même.» Se

tournant vers la monarchie de 1830, il lui demande si elle a rempli ce

devoir. Il rappelle quel a été, dans le monde, le retentissement de ce

«terrible événement» qui fut la révolution de Juillet. «L'Europe,

dit-il avec une éloquence superbe, a eu d'étranges,--je me trompe,

Messieurs, l'expression dont je me sers ici est mauvaise,--l'Europe a

eu de glorieux contacts avec la France. À plus d'une époque, les

peuples se sont souvenus de notre passage; la France ne passe point

sans laisser de traces de ses pas...; et une révolution en France ne

pouvait s'accomplir sans que les intelligences de l'Europe ne fussent

émues dans toutes les contrées où la gloire française a marché.» Ce

contre-coup s'est produit en Pologne, en Espagne, en Belgique. Qu'en

est-il advenu? «La Pologne n'est plus... L'Espagne est livrée aux

horreurs d'une guerre civile dont vous n'apercevez pas le terme, et

votre gouvernement dit qu'il est impuissant à mettre fin à cette lutte

horrible... La Belgique suppliante, agitée, demande avec effroi si

vous l'abandonnez, comme on le dit, sans garantie pour son

indépendance, sans même une sûreté pour sa propre existence.» Et après

ce tableau qu'il nous faut abréger: «Voilà, s'écrie M. Berryer, comme

votre gouvernement a soutenu votre principe politique au dehors, voilà

ce qu'il a produit, partout où il a eu son retentissement... Vous êtes

abandonnés partout, vous êtes isolés... Ma main se séchera avant de

jeter dans cette urne une boule qui dise qu'un tel ministère est

jaloux de notre dignité, de nos alliances: jamais! jamais!» Le tour de

force est accompli. Mais ne voit-on pas maintenant que si l'orateur

royaliste y a eu recours, ce n'a pas été pour le seul plaisir de venir

aider les adversaires de M. Molé? Son argumentation visait plus loin

et plus haut; elle atteignait la monarchie de Juillet elle-même.

[Note 489: 16 janvier.]

[Note 490: «Quelque révolution qui se fasse, dit-il, quelque

gouvernement qui s'établisse, de quelque antipathie qu'on soit animé,

on abdique sa nationalité, si l'on ne conserve pas le même sentiment

sur nos affaires avec l'étranger, la même jalousie des intérêts de la

France, de sa dignité.» Et, par un mouvement singulièrement hardi,

mais qui produit un immense effet, il s'écrie: «En tout temps et sous

tous les régimes, je crois que je n'aurais pas eu un autre sentiment,

et, pour me montrer à vous tel que Dieu m'a fait, si je disais ici

toute ma pensée, je rappellerais une époque d'horreur, de crimes, une

assemblée vouée, pour ses actes intérieurs, à l'exécration des gens de

bien, dont le souvenir soulève encore tout coeur d'homme: eh bien! je

la remercie d'avoir sauvé l'intégrité du territoire.»]

Que devaient penser M. Guizot et M. Thiers de ce commentaire de leur

Adresse, de ce développement de leurs griefs? N'en étaient-ils pas

plus embarrassés encore qu'ils ne l'avaient été du discours de M.

Garnier-Pagès? M. Molé, avec son habituelle présence d'esprit,

augmenta cet embarras, en montrant tout de suite jusqu'où portait

maintenant l'attaque. M. Guizot lui succède à la tribune. Est-ce pour

faire cause commune avec lui, contre l'ennemi de la monarchie de 1830?

Non. Sa parole saccadée, amère, mordante, trahit, contre M. Molé, une

animosité plus agressive que jamais. Il ne parle du discours de M.

Berryer que pour en accabler le ministre. «Savez-vous, dit-il, à quoi

vous devez ce discours et les apparences de raison dont il a pu être

revêtu? À la politique extérieure du cabinet.» Pressant son

contradicteur d'apostrophes enflammées, il conclut que «la France,

entre ses mains, a perdu son influence et sa dignité». À cette rude

attaque, le garde des sceaux ne fait qu'une réponse insuffisante et

fatiguée. Puis voici M. Thiers qui vient encore frapper, par un autre

côté, le ministère déjà si maltraité. «Qu'avez-vous fait de l'alliance

anglaise? crie-t-il à M. Molé... Ce que je vous reproche, c'est

d'avoir rompu le premier chaînon de cette chaîne qui nous unissait à

l'Angleterre, d'avoir commencé le refroidissement... De là, votre

faiblesse dans la question belge, votre timidité en Italie.» Certes,

il ne fallait pas peu d'audace à l'ancien ministre du 22 février pour

tenir ce langage. N'était-ce pas lui qui, au moment où il avait pris

le pouvoir, en 1836, s'était le premier écarté de l'Angleterre, pour

se rapprocher des puissances continentales? M. Molé aurait beau jeu à

le lui rappeler. Aussi bien, serait-il temps que le cabinet, si

puissamment attaqué, dans cette séance, par les plus redoutables

orateurs de la Chambre, par MM. Berryer, Guizot, Thiers, se défendît

avec quelque autorité. Mais est-ce lassitude du président du conseil,

ou s'imagine-t-il que le vote d'ensemble sur la politique étrangère

est acquis après les votes de détail émis, les jours précédents, sur

la Belgique, sur Ancône et sur la Suisse? Toujours est-il qu'il reste

à son banc et laisse sans réponse le discours de M. Thiers. On procède

au vote: pour la première fois, la coalition l'emporte; 219 voix

contre 210 repoussent l'amendement qui approuvait d'une façon générale

la politique extérieure du ministère. À la proclamation du scrutin,

l'agitation est au comble dans l'Assemblée. L'opposition triomphe.

Morne tristesse sur les bancs ministériels.

Le lendemain[491], les coalisés reviennent au combat, tout animés de

leur succès de la veille. Mais le ministère ne s'abandonne pas. Il

s'agit toujours de la politique extérieure; après avoir repoussé

l'amendement favorable au cabinet, l'Assemblée se trouve en présence

du paragraphe nettement hostile qu'a proposé la commission. De part et

d'autre, on fait des efforts désespérés. La lutte se concentre surtout

entre M. Thiers et M. Molé, qui prend deux fois la parole. Le chef du

centre gauche déploie toute sa subtile adresse pour démontrer à la

Chambre qu'elle peut, malgré les approbations partielles des jours

précédents, prononcer ce blâme général. Mais le président du conseil

fait justice de ces habiletés: «Vous allez, dit-il en finissant,

prononcer sur la politique du cabinet au dehors, d'une manière

définitive et sans appel. Avant de quitter cette tribune, je le

déclare de nouveau et en toute franchise, vos votes sur la Belgique,

sur Ancône, sur la Suisse sont perdus pour nous, si celui que vous

allez rendre nous est contraire.» Le scrutin est dépouillé, au milieu

d'une anxiété plus grande que jamais. Enfin, le président annonce que

le paragraphe est rejeté par 220 voix contre 213. Le ministère a

retrouvé sa petite majorité. Si la Chambre a hésité, la veille, à

s'engager par une approbation générale et absolue, elle persiste du

moins à ne pas s'associer au blâme de la commission. L'accident du

vote précédent n'est sans doute pas complétement réparé, mais il n'a

pas tourné en désastre.

[Note 491: 17 janvier.]

V

Restait le dernier paragraphe de l'Adresse. C'était le plus grave et

le plus irritant de tous, car il avait été interprété aussitôt, et non

sans raison, comme l'affirmation que le pouvoir royal avait besoin

d'être «contenu dans ses limites constitutionnelles», que le Roi

n'était pas suffisamment «couvert», et que la Chambre se refusait à

«prêter son concours» à la Couronne tant que le ministère serait

maintenu[492]. À la veille du débat, quelques-uns des coalisés,

effrayés de l'effet produit par certaines expressions de ce

paragraphe, proposèrent de les atténuer, au moyen d'un amendement qui

eût été présenté par un membre de la gauche, M. Billault, et accepté

par la commission. M. Duchâtel soumit cette idée à M. Thiers, qui

l'approuva. Ce fut M. Guizot qui s'y opposa; «tant que dure le combat,

pensait-il, toute apparence d'hésitation et de reculade est une faute,

dût-on regretter de l'avoir engagé[493].» M. Barrot consulté se

prononça d'abord, avec M. Thiers, pour l'atténuation; mais bientôt, se

voyant désapprouvé par ses amis de la gauche, il revint sur son avis.

Le projet d'amendement de M. Billault fut donc abandonné, et l'on

arriva à la séance[494] résolu à livrer bataille pour le texte

primitif. Bataille singulièrement dangereuse, car elle aboutissait

forcément à discuter la conduite du Roi[495]. Les habiles de la

coalition s'en défendaient et prétendaient n'avoir affaire qu'au

cabinet, jugé par eux insuffisant, transparent et non parlementaire.

Mais on avait beau jeu à leur répondre, avec l'un des orateurs

ministériels: «Dire que la Couronne n'est pas couverte, c'est dire

qu'elle est responsable des actes attaqués.» D'ailleurs, parmi les

opposants, il en était qui, du moins dans l'intimité, ne faisaient pas

mystère d'en vouloir au Roi lui-même. M. Léon Faucher, alors rédacteur

d'une feuille de gauche, s'exprimait ainsi, dans une lettre adressée à

un de ses amis d'Angleterre: «Je vous écris au fort de la bataille.

Nous grandissons par nos défaites, et j'espère qu'avant un an, le Roi

aura rendu son épée. Dompter sans révolution le prince le plus entêté

de sa propre capacité et le moins constitutionnel qui soit au monde,

ce n'est pas une petite entreprise[496].»

[Note 492: Nous avons cité plus haut, p. 319, le texte de ce

paragraphe.]

[Note 493: _Mémoires de M. Guizot_, t. IV, p. 296.]

[Note 494: 19 janvier.]

[Note 495: C'est ce qui faisait écrire, quelques jours après, au

vicomte de Launay (madame de Girardin): «Écoutez ces belles harangues

de la Chambre, qui disent toutes à la Couronne, avec plus ou moins

d'éloquence: Cachez-vous donc, on vous voit.»]

[Note 496: Lettre du 12 janvier 1839 à M. H. Reeve. (Léon FAUCHER,

_Biographie et Correspondance_, t. I, p. 77.)]

Toutes les questions soulevées par le dernier paragraphe avaient déjà

été débattues lors de la discussion générale: le débat en fut abrégé.

D'ailleurs, le sujet était gênant à traiter pour les opposants qui

voulaient, cependant, ne pas paraître ennemis de la Couronne: force

leur était de s'envelopper de réticences peu favorables aux

développements oratoires. Toutefois, plus on approchait du dénoûment,

plus, de part et d'autre, l'acharnement redoublait. Les grands

orateurs s'étaient réservés pour ce suprême effort: du côté de

l'opposition, MM. Guizot, Thiers, O. Barrot; du côté du gouvernement,

M. de Lamartine.

Enfin tout a été dit. Il ne reste plus qu'à voter. Cette fois encore,

l'amendement du ministère l'emporte par 222 voix contre 213.

L'ensemble de l'Adresse, composée des amendements que le cabinet a

successivement fait adopter, est ensuite approuvé par 221 voix contre

208. Ce chiffre de 221 fit quelque sensation. On avait souvent évoqué,

au cours de la discussion, le souvenir des 221 de l'Adresse de 1830:

il était piquant de retrouver ce même nombre; seulement les nouveaux

221 étaient, non plus les adversaires, mais les défenseurs de la

prérogative royale.

Telle fut la fin de cette longue discussion qui n'avait pas duré moins

de douze jours. On chercherait vainement une bataille parlementaire où

il ait été dépensé à la fois plus d'éloquence et de passion.

L'opposition avait poussé l'attaque avec un acharnement inouï, sept

fois battue, mais revenant à l'assaut, après chaque défaite, avec une

ardeur qui semblait de plus en plus furieuse. Les chefs avaient donné

de leurs personnes, sans se ménager. M. Thiers avait parlé treize

fois, M. Guizot douze, tous deux avec un incomparable talent. Le

dernier notamment avait surpris ses alliés comme ses adversaires. Dans

cette lutte où, de part et d'autre, on s'attendait à lui voir garder

une attitude un peu gênée, attristée, réservée, il s'était jeté au

contraire en avant, toujours au plus fort de la mêlée, frappant et

recevant les coups les plus rudes. Son éloquence en avait été

modifiée, sans être diminuée: moins sereine, moins philosophique,

moins professorale, elle avait gagné en énergie nerveuse, en audace,

en action.

Plus inattendue encore fut la façon dont M. Molé tint tête à cette

formidable attaque. Contre des adversaires qui s'appelaient Guizot,

Thiers, Berryer, Odilon Barrot, Duchâtel, Dufaure, Billault, il était

seul ou presque seul: parmi ses alliés, pas d'autre orateur que M. de

Lamartine; ses collègues, hommes de valeur, mais de valeur secondaire,

avaient pris la parole plusieurs fois, mais sans grande autorité ni

vif succès. Néanmoins, à aucun instant de ce long débat, sa cause ne

parut en état d'infériorité. Ce valétudinaire, soutenu par une sorte

de fièvre, se montrait infatigable; prêt à parler sur toutes les

questions de principe ou de personne, intérieures ou diplomatiques, il

monta dix-sept fois à la tribune. Cet homme dont, jusqu'alors, on

disait justement qu'il n'était pas orateur, le devenait par l'effort

d'une conscience qui se révoltait contre d'injustes attaques et aussi

d'un amour-propre qui ne voulait, à aucun prix, se laisser humilier

par des rivaux détestés. Non sans doute que ses discours aient eu

jamais l'éclat, l'ampleur, la chaleur, la puissance de ceux d'un

Berryer ou d'un Guizot. Mais il déployait des ressources inattendues

d'esprit et de bon sens, de fermeté et d'adresse, de bonne grâce et de

fierté; son intrépidité froide donnait à ses troupes un courage

qu'elles n'eussent pas trouvé en elles-mêmes. Parfois, l'honneur

blessé lui arrachait des accents dont la vivacité inaccoutumée remuait

l'Assemblée. Très-passionné au fond, autant que ses adversaires, et

même soutenu par cette passion, il gardait un sang-froid, une

simplicité digne et noble qui contrastaient heureusement avec

l'emportement de ceux qui l'attaquaient. Les invectives laissaient

intacte la liberté de cet esprit, d'ordinaire si douloureusement

ombrageux et susceptible. Et pourtant, que n'entendait-il pas? Dans

une des dernières séances, comme, épuisé de fatigue, il se plaignait

que ses forces fussent à bout: «Crève, chien»! lui cria une voix

partie de l'opposition[497]. L'interrompait-on par quelqu'un de ces

mots outrageants auxquels son oreille de gentilhomme n'était pas

accoutumée, il s'arrêtait, laissait au mot le temps de retentir dans

toute la salle et à celui qui l'avait prononcé le temps de rougir;

puis il continuait, sans autrement se troubler. Le débat ne faisait

que commencer, que M. de Lamartine pouvait déjà lui dire: «Vous avez

grandi, en trois jours, de cent coudées: c'est l'opinion de vos

envieux, comme celle de vos amis[498].» Et le soir du vote final, le

Roi lui écrivait: «Je ne crois pas que les fastes parlementaires

d'aucun pays contiennent une lutte pareille à celle que vous venez de

soutenir avec tant d'honneur et de succès. Grâces vous soient rendues!

C'est ce que je dis de tout mon coeur[499].» Les adversaires de M.

Molé faisaient alors de lui, tout bas, presque un égal éloge: ils

l'ont fait tout haut, plus tard, avouant et leur surprise et leur

admiration[500]. N'était-ce pas d'ailleurs un résultat vraiment

extraordinaire et sans précédent, que le ministère fût arrivé à

refaire l'Adresse tout entière, à coup d'amendements successifs? Cette

majorité si frêle, composée d'éléments si médiocres, avait tenu bon

dans tous les votes, sauf un seul[501]. Elle n'avait laissé passer

aucune phrase de la rédaction élaborée par la commission. Ce succès

était bien l'oeuvre de M. Molé, et augmentait singulièrement son

renom. Et cependant, était-il suffisant? Le ministre avait sauvé son

honneur: avait-il également sauvé son pouvoir? Dans le combat d'où il

sortait vainqueur, n'avait-il pas, comme il arrive souvent en ces

mêlées meurtrières, été lui-même mortellement blessé?

[Note 497: L'incident est rapporté par M. Dupin. (_Mémoires_, t. III,

p. 376, 377.) M. Dupin ne nomme pas l'interrupteur: mais il dit que

c'était l'homme dont, en d'autres circonstances, on eût le moins

attendu un tel écart.]

[Note 498: _Documents inédits._]

[Note 499: Lettre du 19 janvier 1839. (_Documents inédits._)]

[Note 500: Cf. notamment les _Mémoires de M. Guizot_ (t. IV, p. 288),

et la _Notice_ du M. VITET sur M. Duchâtel.]

[Note 501: Les majorités du ministère avaient été successivement de 7

voix, de 4, de 29, de 13, de 7, de 9, et, au vote sur l'ensemble, de

13 voix. Pans le seul vote où elle l'avait emporté, la coalition

avait eu une majorité de 9 voix.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 3 / 7) · 第 54 / 95 题