La bataille finie, M. Molé eut en effet à se demander s'il lui était
possible de continuer à gouverner, ayant contre soi une minorité
passionnée, considérable par le talent et le nombre, et n'ayant pour
soi qu'une majorité de quelques voix qui n'avait pu s'accroître du
premier vote au dernier, et qui même avait failli dans un des
scrutins. Après réflexion, sa conclusion fut négative. «La Chambre,
écrivait-il à l'un de ses ambassadeurs, est partagée en deux partis
d'une force presque égale et trop engagés l'un contre l'autre, pour
qu'il soit possible d'amener des défections dans leurs rangs[502].»
Connaissant d'ailleurs le tempérament de sa majorité, il estimait
qu'elle avait, dans la colère causée par la coalition, donné son
maximum d'énergie. À son avis, il y avait chance désormais de la voir
plutôt s'émietter que se fortifier. Voilà pourquoi il crut devoir, le
22 janvier, trois jours après la fin de la discussion, apporter sa
démission au Roi.
[Note 502: Lettre de M. Molé à M. de Barante, du 22 février 1839.
(_Documents inédits._)]
Que devait faire Louis-Philippe? Assurément, nulle loi parlementaire
ne l'obligeait à livrer le pouvoir aux coalisés. Si le ministère
n'avait qu'une majorité incertaine, ses adversaires étaient une
minorité certaine, et, de plus, une minorité composée d'éléments
discordants. N'eût-on pas d'ailleurs crié à la trahison dans les rangs
de ceux qui, précisément sous l'impulsion du Roi, venaient de soutenir
fidèlement le cabinet, pendant cette longue bataille, et en avaient
remporté un ressentiment singulièrement irrité contre les opposants?
Les «221» continuaient à se réunir chez le général Jacqueminot, pour
témoigner de leur résolution de faire toujours corps, de ne pas se
laisser entamer, et déclaraient hautement leur veto à toute
combinaison qui eût été un succès, même partiel, pour la coalition.
Dans ces conditions, le premier acte de tout ministère composé par les
meneurs de la minorité aurait été forcément la dissolution. Or, s'il
fallait en venir là, n'était-il pas naturel que le Roi aimât mieux
faire faire les élections nouvelles par M. Molé? Plus attaché que
jamais à ce dernier, il lui écrivait: «Vous savez combien je suis
disposé à tout faire, pour vous seconder et vous conserver. C'est là
le grand point pour moi[503].» Aussi bien, croyait-il pouvoir espérer
le succès d'élections ainsi dirigées par un ministre dont il
connaissait l'habileté. Le public lui avait paru, en face de la
coalition, d'abord indifférent, ensuite scandalisé, jamais favorable.
Autour du trône, il n'entendait que des paroles indignées contre
l'opposition, non-seulement dans la bouche des pairs, des députés
amis, mais aussi dans celle des représentants du haut commerce et de
la haute finance[504]. Dût-on du reste échouer, l'Assemblée ainsi élue
serait toujours préférable à celle qu'aurait fait nommer M. Thiers ou
tout autre coalisé; elle contiendrait le ministère nouveau qui serait
obligé de la conserver[505]. Telles furent probablement les raisons
qui, dès la première heure, décidèrent le Roi à garder le cabinet et à
dissoudre la Chambre. M. Molé était d'accord, sur ce point, avec la
Couronne, et l'on peut même supposer que sa démission n'avait pas été,
au fond, bien sérieuse.
[Note 503: _Documents inédits._]
[Note 504: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
[Note 505: M. Molé, expliquant, quelques semaines plus tard, le 24
février, à M. de Barante, sa conduite, lui écrivait: «Si M. Thiers
était rendu nécessaire par la composition de la nouvelle Chambre, du
moins il ne pourrait plus dissoudre, et se trouverait obligé de
marcher en présence d'une minorité si forte qu'elle lui rendrait
impossible de se livrer aux caprices et aux témérités de son esprit.»
Il écrivait de même à M. Bresson, le 26 février: «La dissolution
épuisait ce moyen pour trois ans au moins. Le nouveau ministère serait
obligé de vivre avec une Chambre qui le contiendrait et au sein de
laquelle, s'il voulait dévier de la politique suivie depuis 1830, la
Couronne trouverait un point d'appui pour lui résister.» M. de Barante
avait d'ailleurs écrit à M. Molé, le 18 février: «La dissolution était
devenue infaillible, et la faire de préférence à Thiers était un
devoir.» (_Documents inédits._)]
Mais ni Louis-Philippe, ni son conseiller, ne pouvaient se dissimuler
que cette nouvelle dissolution, venant quinze mois à peine après
celle qu'avait déjà fait prononcer le même cabinet, en octobre 1837,
était un acte d'apparence exorbitante, et de nature à effaroucher plus
d'un esprit. Ils savaient en outre que l'idée en était très-mal
accueillie par les 221, plus désireux de se reposer après l'effort
inaccoutumé qu'ils venaient de faire dans la Chambre, que de livrer,
devant les électeurs, une autre bataille, où il faudrait payer plus
encore de leur personne et où se trouveraient en jeu non-seulement les
portefeuilles de ministres amis, mais leurs propres siéges au
Parlement. On essaya donc d'abord, avec peu d'espoir et probablement
encore moins de désir de réussir, s'il serait possible de constituer
un autre ministère conservateur qui, tout en soutenant la politique de
M. Molé, n'éveillerait pas autant d'animosité, et qui, en s'appuyant
principalement sur les 221, aurait plus de chance de détacher
quelques-uns des 213. Il parut que le maréchal Soult était le seul
homme indiqué pour un tel rôle: le Roi le lui proposa[506]. Après huit
jours de réflexions, plutôt que de démarches, l'ancien président du
cabinet du 11 octobre déclina la mission qui lui était offerte: c'est
ce qu'attendaient le Roi et M. Molé. Le maréchal laissa dire, parut
même faire dire, par le _Constitutionnel_ et autres journaux de même
nuance, que la raison de son refus était qu'il pensait comme les
coalisés. Toutefois il donnait aussi à entendre au Roi qu'il ne
refuserait pas d'entrer dans le ministère de M. Molé, après les
élections, si celles-ci étaient favorables[507]. La vérité est qu'il
se ménageait, se réservait, ne sachant pas bien que penser et que
prévoir dans cette confusion parlementaire. Quoi qu'il en fût
d'ailleurs de ses motifs, son refus servit d'argument pour démontrer
aux 221 qu'il n'y avait plus d'autre alternative que de faire faire la
dissolution par M. Molé ou de passer la main aux coalisés. Une
ordonnance du 31 janvier prorogea les Chambres au 15 février. Le
lendemain, une note, insérée au _Moniteur_, annonça que les ministres,
dont la démission n'avait pas été acceptée par le Roi, reprenaient
leurs portefeuilles. Enfin, une ordonnance du 2 février prononça la
dissolution de la Chambre des députés, et convoqua les colléges
électoraux pour le 2 mars, les Chambres pour le 26 mars.
[Note 506: M. Molé disait, dans la lettre à M. de Barante, déjà citée
plus haut: «Il fallait faire le vide et que le Roi appelât, sur ma
démission remise, le seul homme qui pût essayer de former un cabinet,
sans livrer la Couronne et le pays à ceux que nous avions vaincus.»
(_Documents inédits._)]
[Note 507: Dans une lettre du 7 février 1839, le Roi raconte à M. Molé
qu'il vient de voir le maréchal Soult, et il précise ainsi
l'impression qu'il a gardée de l'entretien: «Cette impression est que
si les élections sont favorables,--et il m'a paru croire qu'elles le
seraient,--il sera prêt à entrer dans votre ministère... Au surplus,
je n'ai rien offert...» (_Documents inédits._)]
Ce fut aussitôt une explosion de fureur chez les coalisés qui
s'étaient un moment flattés, lors de la démission de M. Molé, de
toucher au but; ils crièrent, sans raison aucune, au coup d'État et
rappelèrent les deux dissolutions prononcées coup sur coup par M. de
Polignac. Parmi les conservateurs, l'impression fut d'abord morne et
inquiète; mais le Roi et le ministre, expliquant leur conduite et
promettant le succès, parvinrent à ranimer les courages et à
transformer de nouveau en belliqueux tous ces pacifiques. Au bout de
quelques jours, la bataille était engagée, et les deux armées se
précipitaient l'une contre l'autre aussi furieusement que naguère dans
le Parlement, avec cette aggravation que le choc ne se renfermait plus
dans la salle close du Palais-Bourbon, mais qu'il se produisait, pour
ainsi parler, en plein air et s'étendait dans le pays tout entier. Le
gouvernement employait, dans cette lutte suprême, tous ses moyens
d'action, toutes ses ressources pécuniaires, tout son personnel. M.
Molé commandait: soutenu par cette sorte de fièvre qui lui avait déjà
donné des forces inattendues, lors du débat de l'Adresse, son activité
était prodigieuse[508]. Les conservateurs, contrairement à leurs
habitudes, ne laissaient pas tout faire au pouvoir. Des comités locaux
correspondaient avec le comité central, formé à Paris, sous la
présidence du général Jacqueminot: «À aucune époque, écrivait M. Molé,
je n'ai été aussi content des honnêtes gens. Je leur ai vu, pour la
première fois peut-être, l'ardeur, l'énergie d'un parti[509].» Du côté
de la coalition, on avait constitué trois comités distincts, l'un du
centre droit, l'autre du centre gauche, et le troisième de la gauche;
mais ils marchaient d'accord: MM. Guizot, Thiers et Barrot, assistés
de quelques députés, se réunissaient tous les jours, pour centraliser
le mouvement[510]. M. Berryer, avec ceux des légitimistes qui le
suivaient, et M. Garnier-Pagès, avec les républicains d'extrême
gauche, soutenaient les candidats de la coalition, sans se fondre avec
elle.
[Note 508: M. Molé écrivait à M. de Barante, le 24 février 1839: «Si
je n'étais très-décidé à ne pas me croire assez de valeur ou
d'importance pour supposer que la Providence m'a donné une mission, je
verrais le doigt de Dieu dans la force et la santé qu'il m'envoie...
Je vous dirai la vie que j'ai menée, et les inventions de mes
adversaires pour avoir raison de mon âme ou de mon corps.» (_Documents
inédits._)]
[Note 509: Lettre du 24 février 1839. (_Documents inédits._)]
[Note 510: Lettre de M. L. Faucher à M. H. Reeve, du 12 février 1839.
(L. FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. 1, p. 79.)]
Les journaux de la gauche accusaient bruyamment le ministère de
violence et d'intrigue, de pression et de corruption. Il se peut que
la juste mesure ait été parfois dépassée, et qu'il y ait eu, en plus
d'une circonstance, ce qu'on a appelé «l'abus des influences». M. Molé
n'était pas scrupuleux en pareille matière, et le zèle de M. de
Montalivet ne redoutait pas les compromissions. Toutefois les
reproches étaient, comme toujours, singulièrement exagérés, et souvent
même ils supposaient, chez ceux qui les adressaient, quelque
impudence. Tel était le cas des clameurs poussées à propos des
destitutions dont avaient été frappés, avec éclat, quelques hauts
fonctionnaires engagés dans l'opposition. Ces destitutions étaient
d'autant plus justifiables, qu'en ce moment même, les coalisés,
abusant de ce qu'ils comptaient dans leurs rangs plusieurs anciens
ministres en passe de revenir au pouvoir, tâchaient de terroriser les
fonctionnaires et de provoquer leur infidélité, en leur faisant peur
des vengeances du lendemain. Sous ce titre: _Avis aux fonctionnaires
dévoués_, les journaux de la coalition publiaient une circulaire où
l'on lisait: «Il n'est personne qui ne comprenne que le premier
résultat des élections sera de renverser le cabinet. On ne peut donc
empêcher les fonctionnaires, même les plus dévoués, de songer à
l'avenir et d'examiner ce qui adviendra d'eux, après que leurs patrons
actuels seront tombés... Aujourd'hui, par une fatalité remarquable,
il se trouve que presque tous les personnages ministériels sont dans
la coalition, et que les principaux d'entre eux font partie des
comités qui se sont constitués pour seconder les candidats
parlementaires et surveiller la conduite de l'administration. Il est
donc évident que rien ne leur échappera, et que, le jour de la justice
venu, ils se souviendront de tout... Les fonctionnaires publics ne
peuvent agir pour le ministère sans se brouiller avec son successeur
inévitable; c'est donc à leur sagacité qu'il appartient de discerner
de quel côté il leur convient d'agir.» Le _Journal des Débats_
n'était-il pas fondé à dire, à ce propos: «Si ce n'est pas là de
l'anarchie, il faut rayer le mot du dictionnaire[511].» Triste
spectacle, en effet, que celui d'hommes de gouvernement qui, pour
satisfaire la passion d'un moment, ne craignent pas de démoraliser
l'administration dont ils pourront avoir eux-mêmes à se servir
bientôt[512]!
[Note 511: _Journal des Débats_ du 7 février 1839.]
[Note 512: M. O. Barrot dit, dans ses _Mémoires_, que cette manoeuvre
dut surtout son succès à la présence des doctrinaires dans
l'opposition: c'étaient eux dont les menaces pouvaient le plus faire
réfléchir les fonctionnaires; or, ajoute M. Barrot, «ces menaces ne
contribuèrent pas peu à notre victoire». (T. I, p. 333.)]
La coalition faisait valoir les mêmes griefs que naguère pendant la
discussion de l'Adresse: elle dénonçait une politique étrangère qui
trahissait l'honneur et les intérêts de la France de 1830, par peur de
la vieille Europe ou par désir de la courtiser; elle revendiquait la
prérogative parlementaire contre un ministère qui laissait le champ
libre aux empiétements du pouvoir royal. Ces questions étaient déjà
périlleuses dans un parlement habitué aux subtilités constitutionnelles
et capable de comprendre à demi-mot, avec des orateurs contenus par le
sentiment de leur responsabilité et le soin même de leur ambition; ne le
devenaient-elles pas bien plus dans le tumulte d'une bataille
électorale, traitées par le premier venu, sans autre souci que le succès
et parfois le bruit du moment, devant une foule pour laquelle il faut
toujours supprimer les nuances, forcer la note et grossir les effets?
Chez les doctrinaires, plusieurs voyaient ce péril, et redoutaient
d'être ainsi entraînés bien au delà de leurs prévisions. Mais la
bataille était engagée; la passion commandait; il fallait quand même
aller de l'avant, sauf à imputer au ministère, auteur de la dissolution,
tous les risques de l'aventure.
Il fut convenu que, sous couleur de circulaire à leurs électeurs, les
trois chefs de la coalition donneraient, chacun successivement, la
note à leur troupe. M. Guizot commença: son manifeste, très-étendu, de
forte et haute allure, était à la fois une justification et une
attaque. L'attaque portait sur les points connus. Bien que l'auteur
proclamât «qu'une lutte sans exemple, depuis 1830, était engagée entre
la Couronne et la Chambre», il faisait un effort marqué pour échapper
à la conséquence logique et fatale de ses critiques, et pour mettre la
royauté hors du débat. «Ceci, disait-il, est un spectacle sans
exemple. Voilà une opposition qui déclare, qui soutient
imperturbablement qu'elle s'adresse au cabinet seul, que c'est du
cabinet seul qu'elle parle... Et le cabinet se retire, s'efface, place
la Couronne devant lui, affirme, répète que c'est à la Couronne qu'on
en veut! En vain l'opposition persiste; le cabinet persiste à son
tour. Il veut absolument que la Couronne descende dans l'arène et lui
serve de bouclier.» À l'appui de sa protestation, M. Guizot précisait
ainsi son grief contre le cabinet: «Vous êtes trop étrangers au pays
et à ses représentants les plus immédiats; vous ne le représentez pas
vous-mêmes assez véridiquement, assez fermement, auprès de la
Couronne. Les intérêts, les sentiments, toute la vie morale et
politique du pays n'arrivent pas, fidèles et entiers, par votre
organe, auprès du trône. Et lorsque ensuite vous paraissez devant les
Chambres, comme conseillers de la Couronne, nous trouvons, nous, d'une
part, que la Couronne a été par vous mal conseillée et le pays mal
représenté auprès d'elle; d'autre part, que vous la représentez et que
vous la défendez mal devant les Chambres. Car, à notre avis, votre
faiblesse est double, votre insuffisance est double; et la Couronne en
souffre dans le pays et les Chambres, aussi bien que les Chambres et
le pays dans le conseil de la Couronne.»
M. Guizot se flattait-il sérieusement que la polémique se
renfermerait dans ces fictions ingénieuses? Quelques jours après, les
limites qu'il avait si soigneusement tracées étaient déjà franchies
dans le manifeste de M. Thiers. Celui-ci, après avoir développé avec
une abondante vivacité ses accusations contre la politique extérieure,
abordait, à son tour, la question parlementaire. Il la montrait posée,
comme en 1829, avec M. de Polignac. Il ne craignait pas sans doute une
nouvelle violation des lois. «La Restauration, disait-il, a fini par
se précipiter dans un abîme, et notre gouvernement saura s'arrêter;
mais il commence la lutte, comme la Restauration l'avait commencée. Il
a résumé aussi, dans un ministère, toutes ses tendances fâcheuses; il
le maintient, non pas, il est vrai, contre une majorité décidée, mais
lorsque la majorité qui l'appuyait s'est réduite à quatre voix; il le
maintient par deux dissolutions; il fait dire aussi que la royauté est
attaquée et la traîne ainsi dans l'arène; il repousse les amis
sincères qui cherchent à l'éclairer, il les qualifie de traîtres à
leur principe, il les frappe impitoyablement. Je le répète, si l'on ne
savait pas qu'il y a des bornes que le gouvernement de Juillet ne
franchira jamais, il y aurait de quoi s'alarmer, en voyant se
renouveler, après huit années seulement, des fautes si graves, si
cruellement punies.» Ce «gouvernement» dont l'auteur du manifeste
faisait si vivement le procès et auquel il reprochait, entre autres
choses, d'avoir mal choisi son ministère et de le maintenir à tort,
qu'était-ce donc, sinon la royauté? M. Thiers terminait par cette
déclaration quelque peu hautaine, à l'adresse de la Couronne: «Si
j'avais l'ambition d'être ministre, quand l'esprit de la révolution de
Juillet est en oubli, je le serais. Je ne veux jamais l'être à ces
conditions. Je resterai, aussi longtemps qu'il le faudra, simple
député, si vos suffrages me rendent ce titre; heureux de ma
médiocrité, fier des services que j'ai rendus dans des temps de
danger, de ceux que j'ai refusés dans des temps d'erreur...»
Lorsqu'un tel langage était tenu, non par des enfants perdus, mais par
un homme qui venait d'être ministre et qui allait le redevenir, on
comprend que le _Journal des Débats_ se demandât, avec mélancolie, si
une monarchie pouvait subsister dans de telles conditions. «M. Thiers,
disait-il, croirait déchoir s'il n'entrait, par la brèche, dans les
conseils du monarque. Et à côté de M. Thiers, il y a une foule de
médiocrités qui s'enflent et se rengorgent en songeant qu'elles
marchent avec lui, dans cette glorieuse campagne, et qu'elles le
suivront à l'assaut des Tuileries.» Puis, généralisant la question:
«Le malheur de notre pays et de notre époque, c'est que chacun se
croit assez fort pour se mesurer avec la royauté. Aujourd'hui, tout
homme qui a passé aux affaires, ne fût-ce que trois jours, tout homme
qui est entré aux Tuileries, par un succès de tribune ou par le plus
mince service rendu à l'État ou à un parti, tout homme qui a traité
avec le Roi et contre-signe une ordonnance, se croit en droit, du jour
où il n'est plus ministre, de faire de sa personne échec à la royauté.
C'est manquer envers lui de reconnaissance que de se passer de ses
lumières, c'est l'abandonner que de le laisser partir, c'est le trahir
que d'accorder la moindre confiance à ceux de ses successeurs que la
majorité soutient!... Ce n'est pas tout. À côté des hommes qui ont été
ministres, il y a ceux qui veulent le devenir... Eh bien, il faut que
la royauté compte aussi avec ces hommes-là. Ils se posent fièrement
devant elle; ils lui marquent les limites qu'elle ne doit pas
franchir; ils se dressent pour lutter contre sa prérogative...» Le
_Journal des Débats_ se demandait la cause de ce désordre. Sa réponse
est curieuse, surtout venant d'une feuille qui était, depuis
l'origine, l'organe autorisé du gouvernement de Juillet: «Voilà,
disait-il, la véritable faiblesse des royautés nouvelles, de celles
qu'on a vues naître du sein d'une insurrection populaire, de celles
dont on a discuté publiquement les attributions et les priviléges, de
celles dont chacun peut se dire: C'est moi qui l'ai faite[513]!»
[Note 513: _Journal des Débats_ du 18 février 1839.]
La circulaire de M. Odilon Barrot fut lancée la dernière; elle n'eut
ni l'importance ni l'éclat des deux autres: c'était une dissertation
un peu verbeuse et lourde sur la nécessité de ne pas réélire des
«députés dociles aux prétentions de cour et pratiquant cette maxime
qui avait déjà enfanté une révolution: Le Roi règne et gouverne».
Les manifestes des chefs, même celui de M. Thiers, gardaient une
certaine réserve: c'est dans les journaux que la polémique apparaît
avec toutes ses audaces et tous ses désordres. Encore laissons-nous
absolument de côté la presse républicaine, et ne nous occupons-nous
que des feuilles dynastiques, interprètes reconnus des partis engagés
dans la coalition. L'une d'elles, le _Courrier français_, se plaignait
précisément que M. Thiers et M. Guizot n'eussent pas été assez nets
sur la question du «pouvoir personnel»; «mais, par bonheur,
ajoutait-elle, les mêmes ménagements ne sont pas imposés à tout le
monde». À entendre ces journaux, la guerre est engagée contre la
«cour», le «parti de la cour», le «gouvernement de la cour»: ces mots
reviennent sans cesse, et l'on définit ce mot «cour» de telle sorte
que nous comprenions bien qu'il veut dire: royauté[514]. Souvent, du
reste, on ne se gêne pas pour appeler la royauté et même le Roi par
leurs noms. Voyez, par exemple, comment le _Constitutionnel_, organe
de M. Thiers, posait la question: «Les électeurs, s'écriait-il le 26
février, veulent-ils la complète annulation de la révolution de
Juillet, c'est-à-dire la royauté absorbant le pouvoir des Chambres
dans sa plénipotence absolue? Veulent-ils une royauté ne prenant plus
sa force dans le concours spontané des Chambres et l'assentiment
national, mais s'entourant du faste des vieilles monarchies?
Veulent-ils le gouvernement des aides de camp et la cour dans la
Chambre? Veulent-ils le favoritisme érigé en arbitre souverain des
promotions dans l'armée?... S'ils veulent toutes ces choses, qu'ils
votent pour les candidats ministériels.» Quelques jours plus tard, on
lisait dans le _Temps_: «Nous consentons à parler de la haute sagesse
du Roi et à la placer au-dessus de toute autre sagesse, à la condition
qu'on ne prenne pas notre politesse au mot, pour nous imposer telle ou
telle politique, au nom de cette formule... La France n'a pas abdiqué
aux mains de Louis-Philippe.» Puis, après avoir rappelé
dédaigneusement que, quelques années auparavant, Louis-Philippe
n'était que duc d'Orléans, et qu'il avait été porté au trône par la
Chambre, «sur la recommandation de La Fayette», le _Temps_ ajoutait:
«La résistance d'une dynastie qui date d'hier, qui n'est arrivée que
par un choix de majorité, une telle résistance est au fond si légère,
si facile à vaincre, qu'il n'y a vraiment pas de danger, même pour qui
résiste.» Après un tel langage, ces journaux n'étaient-ils pas bien
venus à protester que ce n'étaient pas eux qui mettaient en cause la
royauté? Il est vrai que leurs protestations étaient accompagnées de
commentaires qui en faisaient de pures moqueries: car ces commentaires
étaient eux-mêmes l'attaque la plus directe contre la Couronne[515].
[Note 514: «La cour, dit le _Courrier français_, ce ne sont pas les
courtisans. La cour, c'est un gouvernement organisé, un État dans
l'État... La cour règne, la cour gouverne, la cour administre.....
Nous n'avons pas détruit la monarchie absolue pour en voir renaître
les abus sous un autre régime et avec un autre nom. La royauté
paraissait d'abord si débile et si exposée que l'on craignait, en
résistant à des tentatives peu constitutionnelles, de détruire la
constitution. Maintenant, il se trouve que la prérogative est trop
forte et que nous sommes trop faibles. Rétablissons l'équilibre par
des élections sincères.» Lisez aussi cet article du _Siècle_: «Si nous
ne savions à quel degré de folie la cour a été conduite par l'orgueil
de ses prétentions, nous resterions confondus devant un article
publié, ce matin, dans le _Journal des Débats_; mais nous connaissons
depuis longtemps les secrètes faiblesses de la politique personnelle,
le besoin qu'elle a de se proclamer, la satisfaction qu'elle éprouve à
se mettre au-dessus des règles, à divulguer sa ténacité, son
omnipotence, et, par là même, malheureusement, à détruire, autant
qu'il est en elle, les fictions salutaires sur lesquelles repose
l'inviolabilité de la Couronne.»]
[Note 515: Voyez, par exemple, cet article du _Courrier français_: «On
prétend que la résistance de l'opposition ne s'arrête pas au
ministère: c'est une calomnie intéressée; si la Couronne se trouve
compromise dans cette lutte, c'est le ministère, et le ministère seul,
qui la compromet. Quand nous disons que le ministère découvre la
royauté, qu'il tolère l'intervention personnelle du Roi et des princes
dans les affaires, qu'il dénature, au profit de la prérogative, le
caractère des institutions, nous n'accusons pas la Couronne, nous
accusons le ministère qui est responsable même des écarts du pouvoir
royal........ Si on laissait faire les ministres du 15 avril, la
direction des affaires étrangères serait le privilége du Roi, le duc
d'Orléans disposerait souverainement du ministère de la guerre, le duc
de Nemours mettrait sans doute la main sur le gouvernement de
l'intérieur, et le prince de Joinville deviendrait l'arbitre des
choses de la mer.»]
La presse ministérielle n'était guère moins passionnée: rien ne lui
coûtait pour flétrir les coalisés, surtout ceux qui étaient naguère à
la tête de l'armée conservatrice, pour mettre en lumière ce qu'elle
croyait être la petitesse et la bassesse de leurs mobiles. Aux
reproches sur la politique extérieure, elle répondait en affirmant que
le triomphe de la coalition amènerait la guerre avec l'Europe. Le
_Journal des Débats_, qui se dépensait, en cette circonstance, avec un
zèle et une véhémence inaccoutumés, revenait sans cesse sur cette
affirmation. «Partout, dit-il, on résume ainsi la question: avec le
ministère du 15 avril, une paix sûre et honorable; avec la coalition,
la guerre.» L'argument parut assez dangereux pour que M. Guizot jugeât
nécessaire de le réfuter solennellement, dans un nouveau manifeste,
publié sous forme de lettre au maire de Lisieux; il y soutenait que,
si la paix se trouvait mise en péril, c'était «par une politique
faible, peu digne, qui blesserait l'honneur national, par une
politique imprévoyante, malhabile, qui conduirait mal les affaires»;
or, telle était, d'après M. Guizot, la politique du gouvernement. Sur
la question intérieure, les journaux officieux, bien loin de retirer
du débat la Couronne qu'y avait introduite l'opposition, répétaient
eux-mêmes, bien haut, que c'était en effet de la royauté qu'il
s'agissait; ils se flattaient de rencontrer, chez les conservateurs,
assez de sentiment monarchique, ou tout au moins de prudence
intéressée, pour qu'un tel désordre les irritât, pour qu'une telle
menace les inquiétât. «Tout le monde comprend, disait le _Journal des
Débats_ dans un appel solennel aux électeurs, que la crise est grave,
que la royauté est en cause; non pas son existence, assurément, mais
l'influence salutaire qu'elle a exercée, depuis huit ans, sur les
affaires de notre pays.»
Ainsi, de jour en jour, les questions se posaient d'une façon plus
redoutable et plus révolutionnaire[516]. Le fait frappa M.
Royer-Collard, spectateur, facilement méprisant et dégoûté,
d'événements auxquels il ne prenait plus de part active, et, à la fin
de cette campagne, s'adressant aux électeurs de Vitry-le-François, il
prononça, sur la coalition, cette sentence terrible qui eut alors un
immense retentissement[517]: «L'agitation produite par la révolution
de Juillet, chassée des rues où elle a été réprimée, s'est réfugiée,
s'est retranchée au coeur de l'État: là, comme dans un lieu de sûreté,
elle trouble le gouvernement, elle l'avilit, elle le frappe
d'impuissance et en quelque sorte d'impossibilité. Sous les voiles
trompeurs dont elle se couvre, c'est l'esprit révolutionnaire; je le
reconnais à l'hypocrisie de ses paroles, à la folie de son orgueil, à
sa profonde immoralité. Au dehors, la foi donnée ne l'oblige pas;
pourquoi la Charte jurée l'obligerait-elle davantage? Cependant les
institutions fatiguées, trahies par les moeurs, résistent mal; la
société appauvrie n'a plus, pour sa défense, ni positions fortes, ni
places réputées imprenables..... Voilà que le trône de Juillet est
attaqué, je voudrais ne pas dire ébranlé, ce trône que mes mains n'ont
point élevé, mais qui reste, aujourd'hui, je le reconnais, notre seule
barrière contre d'odieuses entreprises.»
[Note 516: Les coalisés eux-mêmes en avaient le sentiment: «On nous
avait forcés, écrit M. Duvergier de Hauranne, à montrer les dangers du
pouvoir personnel du Roi. De là résulta un mouvement d'opinion
toujours croissant et qui, si le jour de l'élection ne fût venu
l'arrêter, nous eût peut-être entraînés plus loin que nous ne voulions
aller.» (_Notes inédites._)]
[Note 517: Outre l'indignation que lui causait la coalition en
elle-même, M. Royer-Collard avait, à cette époque, une animosité un
peu jalouse contre M. Guizot.]
Quant au public, il assistait effrayé, troublé, à cette bataille des
partis. «Rien n'égale la violence de la lutte, écrivait un témoin, dès
le 10 février; if faut remonter à 1830 pour trouver quelque chose de
semblable.» Et le même observateur ajoutait encore, le 2 mars: «On ne
parle que d'élections. L'anxiété des esprits est extrême. Je ne me
rappelle pas l'avoir vue portée à ce point, pour un semblable motif,
depuis 1830[518]». La duchesse de Dino écrivait, vers la même époque,
à M, de Barante: «Je ne sache rien de plus laid que le tableau offert
par Paris en ce moment! On ne sait plus qui estimer, qui croire[519].»
La prospérité, naguère si grande, faisait place à une crise
douloureuse. «L'industrie souffre, disait le _Journal des Débats_ du
12 février; le commerce, frappé de stupeur, interrompt ou ajourne les
transactions. Les ports, ne sachant quelle sera l'issue de la question
des sucres, suspendent leurs armements; les compagnies de chemins de
fer demeurent les bras croisés; le travail est paralysé; le commerce
international coupe court à ses échanges, comme s'il craignait la
guerre[520].»
[Note 518: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
[Note 519: Lettre du 10 février 1839. (_Documents inédits._)]
[Note 520: Le témoignage de la feuille ministérielle était confirmé
par celui des journaux opposants. Le _Constitutionnel_ disait: «Les
entreprises du génie industriel sont suspendues; le commerce est en
souffrance et s'alarme.» Et le _Courrier français_: «Le commerce et
l'industrie souffrent. L'argent est rare. Le crédit se resserre. De
nombreuses faillites ont éclaté.» Aucun doute donc sur la constatation
du mal; seulement, on s'en renvoyait, d'un parti à l'autre, la
responsabilité.]
Si les choses ne paraissaient ni belles ni rassurantes à qui les
regardait de près, elle ne faisaient pas meilleure figure, vues du
dehors. M. de Metternich, qui suivait les événements avec une
attention anxieuse, y trouvait, non sans un mélange d'alarme et
d'orgueil, la confirmation de ses préventions contre le régime
parlementaire et de ses doutes sur l'avenir de la monarchie de
Juillet[521]. À Vienne, à Berlin et même à Saint-Pétersbourg, toutes
les sympathies des gouvernements étaient pour M. Molé. La façon dont
il s'était défendu, dans les débats de l'Adresse, avait produit
beaucoup d'effet et l'avait grandi à tous les yeux. M. de Barante lui
envoyait de Russie les assurances suivantes: «Si vous étiez sensible à
la renommée lointaine du pays où je suis, je pourrais vous écrire des
pages de tout ce que chacun dit, à commencer par l'Empereur[522].» M.
Bresson lui écrivait de Berlin, peu de jours après: «On rattache à
votre succès non-seulement la solution des questions qui menacent la
paix, mais encore l'affermissement de là prérogative royale qui, dans
un autre genre, est aussi une question européenne[523].» M. de
Metternich donnait ces instructions à son ambassadeur à Paris:
«Veuillez inspirer du courage à M. Molé, car il est devenu le
représentant d'une cause. Par contre, effacez-vous le plus possible,
car le contraire ferait du mal à ceux mêmes qu'il s'agit de
servir[524].» Cette dernière observation n'était que trop juste: à ce
moment, en effet, les journaux de la coalition dénonçaient
ironiquement le comte Apponyi comme le véritable président du conseil,
et soutenaient que la France était menacée d'une «invasion
diplomatique». «Le gouvernement de la Restauration, disaient-ils, est
entré en France à la suite de l'étranger; l'étranger est rentré en
France à la suite du gouvernement actuel[525].»
[Note 521: Dès le 25 janvier, M. de Metternich avait écrit à son
ambassadeur à Paris: «Dans quelle position, grand Dieu! est la France!
Vous autres, qui vous trouvez au milieu de ce gâchis moral et matériel,
vous ne sauriez recevoir de débats tels que ceux qui viennent d'avoir
lieu, au sujet de l'Adresse, une impression aussi forte,--je dirai même
aussi nauséabonde--que celle qu'en ressentent ceux qui vivent dans une
atmosphère plus pure.» Le chancelier estimait qu'après tout M. Berryer,
M. Garnier-Pagès et même M. Thiers «jouaient leur jeu»; il s'en prenait
à ceux «qui voulaient la conservation de l'ordre de choses existant et
qui n'en voulaient pas les moyens». «Je ne trouve, disait-il, pour
qualifier ces hommes que les substantifs _niais_, _sots_ et _méchants_.
Qu'ils choisissent! Je suis même prêt à leur accorder les trois défauts
réunis.» Le spectacle de la lutte électorale n'était pas fait pour
donner à M. de Metternich une impression meilleure: «La France,
écrivait-il le 9 février, se trouve aujourd'hui à 1830, en partie avant
et en partie après Juillet....L'avenir le plus rapproché nous offre la
certitude de deux mois où toutes les passions seront mises en un
mouvement extrême, et cela non-seulement en France, mais dans l'Europe
entière. Par contre, que nous offre l'avenir le plus éloigné? Et tout
cela, parce que MM. Thiers et Guizot veulent être ministres à tout prix,
et--notez bien ceci,--l'un en dépit et aux dépens de l'autre! Vive donc
le régime représentatif moderne!» Et le 15 février: «Je vous avouerai
que je suis très-inquiet sur le prochain avenir de la France. Quand un
pays est une fois placé comme celui-là, il est à la veille de grandes
perturbations.» (_Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 309, 310, 353 à
359.)]
[Note 522: Lettre du 13 février 1839. (_Documents inédits._)]
[Note 523: M. Bresson écrivait encore, le 3 février, à M. de Barante:
«On est parfait à Berlin, de toutes parts, pour le Roi et M. Molé.»
(_Documents inédits._)]
[Note 524: _Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 353, 358, 359.]
[Note 525: _Constitutionnel_ du 15 février 1839.]
S'il peut être curieux de recueillir ce jugement de M. de Metternich
et des autres ministres du continent, ce n'est pas que nous en
exagérions l'autorité. Nous sommes les premiers à reconnaître que ces
hommes d'État sont suspects, quand il s'agit de l'intérêt français, et
peu compétents dans les cas de conscience de la vie parlementaire.
Mais il était, hors frontières, d'autres spectateurs, ceux-ci au
contraire absolument clairvoyants et dignes de confiance; c'étaient
nos ambassadeurs près les trois grandes cours, MM. de Sainte-Aulaire,
de Barante et Bresson. Déjà nous avons eu occasion de noter leur
impression; elle devenait chaque jour plus vive contre la coalition.
«Mes voeux sont pour Molé, sans partage», écrivait, le 22 février, M.
de Sainte-Aulaire à M. de Barante[526]. Et ce dernier, chez qui le
diplomate était doublé d'un moraliste, analysant le mal qui se
manifestait dans cette coalition, y notait «le manque de conviction,
la facilité à revêtir de sophismes les conseils de l'intérêt, de
l'amour-propre, de la fantaisie, l'absence de tout sentiment de
devoir». Puis il ajoutait: «Chacun croit avoir devant soi le monde
moral en libre parcours, avec la faculté d'y choisir sa route, de la
changer quand une autre semble plus profitable ou plus amusante. Nous
vivons dans les saturnales de l'orgueil. J'ai déploré souvent la
malveillance que suscitent toutes les supériorités. En y pensant
mieux, je conçois qu'il en doit être ainsi, tant elles sont choquantes
par leur présomptueuse insolence... Je voudrais que trois ou quatre
personnes en vinssent à se résigner au chagrin de ne pas gouverner la
France[527].» Si ces diplomates réprouvaient si vivement la coalition,
c'est qu'ils mesuraient, autour d'eux, le tort qu'elle faisait à la
France. «Bien que les cabinets étrangers, a dit M. de Sainte-Aulaire,
conservassent au comte Molé toute leur estime, ils ne comptaient plus
guère avec lui, depuis la fin de 1838, parce qu'ils prévoyaient sa
chute prochaine... Le gouvernement du Roi était ainsi annulé en
Europe[528].» Le même ambassadeur écrivait, le 17 février, à M. Molé:
«La confiance dans l'avenir de notre gouvernement est très-ébranlée.»
Sans doute, ajoutait-il, «M. de Metternich ne cessera pas de nous
vouloir du bien, mais il ne s'appuiera jamais sur nous, et il
manoeuvrera de son mieux pour se rapprocher de ses anciens amis[529]».
Dès le 31 janvier, M. de Barante écrivait de Saint-Pétersbourg: «En un
mois, ma position politique a changé ici du tout au tout..... Si M.
Molé s'en va, toutes nos affaires en souffriront.» Le 13 février, il
insistait de nouveau sur ce que les événements de France «nuisaient à
la considération du gouvernement, ébranlaient la confiance,
ajournaient des projets bons pour tous». «Vous jugez bien, ajoutait-il
dans une autre lettre, que c'est, pour les gouvernements étrangers,
une belle occasion de nous dire: «Vous voyez que j'avais raison; qu'il
n'y avait aucune sécurité à accepter vos ouvertures, et que la France
est encore un État révolutionnaire dont nous avons à nous garder.» Ces
passions d'orgueil et d'ambition, cet oubli des intérêts du pays,
cette injustice envers le Roi, peuvent nous perdre et, pour le moment,
nous reculent de trois années, en considération et en influence[530].»
Quelle réponse aux coalisés, qui avaient soutenu que l'intérêt de la
politique extérieure exigeait le renversement de M. Molé! Pourquoi les
partis d'opposition ne regardent-ils pas plus souvent hors frontières?
S'ils le faisaient, que de fautes contre lesquelles le seul sentiment
patriotique suffirait à les mettre en garde!
[Note 526: _Documents inédits._]
[Note 527: _Documents inédits._--Dans une lettre du 21 janvier, M. de
Barante écrivait: «Il paraît que les hommes de gouvernement sont
capables de rendre le gouvernement impossible même pour eux.»]
[Note 528: _Mémoires inédits du comte de Sainte-Aulaire._]
[Note 529: _Documents inédits._]
[Note 530: _Documents inédits._]
Cependant l'heure du scrutin approchait. Malgré la violence de
l'attaque, le gouvernement conservait sa confiance du premier jour. M.
Molé informait, le 24 février, M. de Barante que, «jusqu'alors, les
apparences dépassaient ses espérances», et qu'il s'attendait à trente
voix de majorité. Le 26, il répétait le même chiffre à M. Bresson, en
ajoutant: «Toutefois rien n'est certain.» Le 28, le Roi écrivait au
président du conseil: «Il me semble que les nouvelles des élections
continuent à être bien favorables, et que l'impopularité de la
coalition augmente de plus en plus. Amen[531].» Ces espérances
devaient être trompées. Les élections eurent lieu le 2 mars. À mesure
qu'arrivèrent à Paris les résultats des scrutins, il devint plus
visible que les ministériels, loin de gagner, avaient notablement
perdu. Les chiffres étaient difficiles à préciser; les 221
paraissaient n'être plus guère que 190 ou 200; l'opposition, en y
comprenant les doctrinaires, le centre gauche, la gauche, les radicaux
et les légitimistes, réunissait environ 240 voix. Quand ces faits
furent connus, M. Molé n'hésita pas: le 8 mars, il donna de nouveau sa
démission, qui, cette fois, fut acceptée.
[Note 531: _Ibid._]