La commission, nommée, le 22 décembre, par les bureaux de la Chambre
des députés, s'était aussitôt mise à l'oeuvre. Les six membres de
l'opposition votaient comme un seul homme. Leur volonté faisait donc
loi. La rédaction, préparée par M. Étienne, parut verbeuse, équivoque,
et fut refaite entièrement par M. Duvergier de Hauranne écrivant sous
la dictée de M. Thiers et de M. Guizot. Cette fois du moins, le style
et la pensée étaient clairs et fermes. Depuis les 221, jamais
commission de l'Adresse n'avait proposé de tenir au gouvernement du
Roi un langage si nettement agressif. La politique extérieure du
cabinet était blâmée, soit ouvertement, soit avec une réserve où
l'inquiétude perçait à dessein. Le dernier paragraphe, où l'on
répondait à l'appel d'union fait par la Couronne, semblait viser plus
haut encore que le cabinet: «Nous en sommes convaincus, disait-on,
l'intime union des pouvoirs _contenus dans leurs limites
constitutionnelles_ peut seule fonder la sécurité du pays et la force
de votre gouvernement.» Nul n'ignorait quel était celui des pouvoirs
auquel on jugeait nécessaire de rappeler qu'il devait être «contenu
dans ses limites constitutionnelles». Le projet ajoutait: «Une
administration ferme, habile, s'appuyant sur les sentiments généreux,
faisant respecter, au dehors, la dignité de votre trône, et le
couvrant, au dedans, de sa responsabilité, est le gage le plus sûr de
ce concours que nous avons tant à coeur de vous prêter.» C'était
indiquer que, pour le moment, et tant que subsisterait un ministère
auquel on refusait précisément toutes ces qualités, ce concours était
refusé.
M. Dupin, qui, en sa qualité de président, était membre de droit de la
commission, avait assisté à toutes les délibérations, sans se
prononcer dans un sens ou dans l'autre; il n'avait pas voté une seule
fois. La commission allait se séparer, quand il demanda à faire
connaître son avis. On s'attendait à le voir opiner en faveur du
cabinet qui venait de soutenir sa candidature à la présidence. Aussi,
grand fut l'étonnement, quand il se mit à lire un petit papier, écrit
d'avance, où il condamnait hautement le ministère comme «insuffisant».
La lecture finie, les trois ministériels, abasourdis de cette
défection, sortirent sans rien dire. À peine avaient-ils fermé la
porte, que M. Dupin, changeant subitement de ton, poussa un gros éclat
de rire et se précipita vers les six coalisés, avec la joie d'un homme
qui a fait un excellent tour: «Ah! les b..., s'écria-t-il, je viens de
leur porter le dernier coup.» Et, prenant la main de M. Duvergier de
Hauranne: «Convenez au moins que j'ai fait l'acte d'un bien honnête
homme.» Il tira alors de sa poche une autre copie de sa déclaration,
obligea les membres présents à la collationner et fit parafer les deux
exemplaires par M. Étienne, afin, dit-il, que s'il publiait un jour ce
document, on ne l'accusât pas de l'avoir imaginé après coup. Pendant
ce temps, la nouvelle de l'incident se répandait dans les couloirs de
la Chambre, soulevant parmi les opposants un éclat de rire, parmi les
ministériels un cri d'indignation. Quant à M. Dupin, il se rendit chez
M. Molé: nos renseignements ne nous font pas connaître comment il y
fut reçu[476].
[Note 476: J'ai suivi principalement, pour ce récit, les _Notes
inédites de M. Duvergier de Hauranne_, peu favorable sans doute à M.
Dupin, mais témoin de tous les faits. Dans ses _Mémoires_ (t. III, p.
354 à 370), M. Dupin essaye de justifier sa conduite, en rapportant
qu'il aurait plusieurs fois, à la fin de 1838, engagé le Roi et M.
Molé à fortifier le cabinet. Ce fait, fût-il exact, ne suffirait pas à
expliquer comment M. Dupin, après s'être laissé, le 18 décembre, quand
il croyait au succès du ministère, soutenir par lui pour l'élection à
la présidence, l'avait subitement abandonné et attaqué, le 3 janvier,
quand il supposait sa défaite certaine.]
La démarche du président de la Chambre indiquait que, pour lui, la
cause du ministère était perdue. Telle avait été, en effet,
l'impression générale, après la nomination de la commission de
l'Adresse. Un moment même, on avait pu croire que les ministériels,
abattus, découragés, renonceraient à la lutte. Il y avait parmi eux
beaucoup d'esprits un peu timides et médiocres, que d'honnêtes
scrupules ou la peur d'une démarche aventureuse, ou la docilité
habituelle et souvent intéressée envers le pouvoir, avaient empêchés
de se joindre à l'opposition. De leur part, devait-on attendre grande
fermeté dans la fortune contraire? Ce fut le Roi qui les releva et
leur montra la monarchie à défendre. Sous son impulsion vigoureuse,
ils se rapprochèrent, se concertèrent, s'animèrent, s'enhardirent
mutuellement; cette masse, naguère assez molle et inconsistante, prit
presque les apparences d'une armée prête au combat. La conduite des
coalisés était aussi pour une part dans ce résultat; M. Guizot
lui-même l'a reconnu après coup: «Nous n'avions pas pressenti, dit-il
dans ses _Mémoires_, tout l'effet que produiraient, sur beaucoup
d'hommes sensés, honnêtes, amis de l'ordre et spectateurs plutôt
qu'acteurs dans les luttes politiques, le rapprochement et l'alliance
de partis qui se combattaient naguère, et dont les maximes, les
traditions, les tendances restaient essentiellement diverses.
Non-seulement ces juges de camp qui formaient le centre de la Chambre
blâmèrent la coalition et ressentirent, en la voyant à l'oeuvre, une
inquiétude sincère; mais la passion entra dans leur âme, avec le blâme
et l'inquiétude; ils luttèrent contre la coalition, non-seulement pour
le cabinet, mais pour leur propre compte; ils déployèrent, dans cette
lutte, une ardeur, une entente, une persévérance inaccoutumées.» On
put mesurer le changement opéré, le jour où le projet d'Adresse fut lu
à la Chambre. À peine la lecture finie, les ministériels, se levant de
leurs bancs et se répandant dans l'hémicycle et les couloirs,
témoignèrent de leur indignation. Loin de se laisser intimider par la
véhémence de l'attaque, ils saisirent cette occasion de prendre, à
leur tour, l'offensive et de dénoncer l'audace factieuse de la
commission, les premiers à montrer l'atteinte portée à la royauté,
l'exagérant même, afin d'alarmer, d'irriter le sentiment monarchique
et d'y trouver un appui pour le cabinet.
La presse officieuse faisait écho aux députés ministériels. «La
franchise des rédacteurs de l'Adresse a dépassé nos espérances, disait
le _Journal des Débats_; ils se sont montrés résolus et décidés. Oui,
mais à quel prix? En empruntant à la gauche son langage, son allure,
son programme révolutionnaire; en démentant leur couleur et leur
passé; en dirigeant de perfides insinuations contre l'irresponsabilité
royale qu'ils ont vingt fois exaltée; en étalant, aux yeux du pays,
l'affligeant spectacle d'ambitions étroites dans des esprits
supérieurs, de hautes raisons succombant à un besoin effréné du
pouvoir, d'hommes éminents sacrifiant leurs principes à leurs
animosités.» Et afin de bien prouver que le Roi lui-même était
attaqué, le _Journal des Débats_ ajoutait: «Pour avoir la gauche avec
vous dans une question de personnes, vous lui avez sacrifié les
choses. Nous le disons avec douleur: vous lui avez sacrifié tout,
tout, jusqu'à l'honneur de la Couronne! Il est temps de déchirer les
voiles. Le sens du dernier paragraphe de votre Adresse, le voici: Le
gouvernement que nous accusons de négliger l'honneur national, de
n'être ni ferme, ni habile, c'est le gouvernement immédiat de la
Couronne. C'est jusqu'à la royauté que remonte notre blâme. La
Couronne nous a laissés de côté; il faut qu'elle s'en repente[477].»
[Note 477: _Journal des Débats_ des 5, 6 et 10 janvier 1839.]
Cette polémique à outrance entretenait l'irritation des ministériels,
ranimait leur courage. Prendre l'offensive est, après tout, le
meilleur moyen d'empêcher la débandade, surtout avec des troupes
françaises. Il fut résolu que l'on présenterait, par amendements
successifs, un projet d'Adresse absolument opposé à celui de la
commission. C'était une manoeuvre laborieuse, difficile, hardie. Pour
la faire réussir, on s'occupa de grouper et de discipliner les députés
disposés à s'y associer. Ceux-ci se réunirent chez le général
Jacqueminot, au nombre de plus de deux cents, décidés à voter ensemble
contre la coalition et pour tous les amendements ministériels. Ils ne
le cédaient pas en discipline, en résolution, peut-être même en
passion, aux coalisés: mais ils avaient une infériorité, celle du
talent. Tous les grands orateurs étaient du côté de l'opposition; un
seul avait offert aux ministériels un concours aussitôt accepté avec
gratitude; c'était Lamartine. Jusqu'alors isolé et comme désorienté
dans le monde politique où il s'était jeté après 1830, d'opinions
flottantes au souffle de son imagination, à la fois généreux et
personnel, il avait rêvé un rôle immense, sans avoir pu en jouer un
même secondaire; une occasion s'offrait à l'ambitieux d'être enfin le
premier dans un parti, au chevalier poëte de faire servir l'épée d'or
de sa parole à la défense du faible: Lamartine la saisit avec
empressement, laissant voir toutefois que, le combat livré, il
pourrait bien reprendre sa route, chercher d'autres clients à
défendre, d'autres aventures à courir.
Les coalisés s'étaient attendus à trouver le parti ministériel
intimidé et plus prompt à se dérober qu'à attaquer. Quelque peu
surpris d'abord de sa fermeté, ils ne se laissèrent pas démonter et
n'y virent qu'une raison de redoubler d'efforts. Leur armée était peu
homogène: elle réunissait toute la gauche, le centre gauche, sauf une
douzaine de déserteurs séduits par M. Molé, enfin le petit état-major
doctrinaire, réduit à une trentaine d'officiers sans troupe[478]; mais
cette diversité d'origine s'effaçait dans une commune passion contre
le cabinet: si distincts, si ennemis même qu'ils eussent pu être
naguère, les nouveaux alliés étaient, pour le moment, résolus à
combattre le même combat, sous le commandement, universellement obéi,
des six membres de la majorité de la commission.
[Note 478: C'est le chiffre même avoué par M. Duvergier de Hauranne.
Un an auparavant, il évaluait à cent vingt le nombre des conservateurs
qu'eût pu détacher M. Guizot; mais, à mesure qu'était apparu le
véritable caractère de la campagne, ce chiffre avait diminué.]
Tous les députés semblaient s'être enrôlés dans l'une ou l'autre de
ces deux armées en présence. Seuls, les républicains d'extrême gauche
et les légitimistes d'extrême droite demeuraient en dehors, sans
engagement d'aucun côté, au fond plutôt portés, par parti pris de
renversement, à seconder les coalisés. Presque aucun isolé, aucun
indécis; nulle trace de ces groupes intermédiaires, flottants, dont
l'action n'avait été que trop sensible dans les années précédentes. À
regarder seulement l'apparence, jamais, depuis 1830, bataille de
parlement ne s'était engagée avec une ordonnance si régulière. Mais
peut-on oublier que cette ordonnance était tout artificielle,
arbitraire, fondée, non sur des principes, mais sur des divisions et
des rapprochements individuels et passagers, et que par exemple il
n'était pas un des membres du ministère attaqué par M. Thiers et M.
Guizot, qui n'eût fait ou ne dût faire un jour partie d'un même
cabinet avec l'un ou l'autre de ces deux hommes d'État[479]?
L'incertitude du résultat augmentait l'intérêt du drame, et finissait
par éveiller l'attention curieuse, anxieuse, du public, d'abord un
peu indifférent à ces querelles de personnes. En effet, comment
préjuger l'issue? De part et d'autre n'y avait-il pas à peu près même
nombre, même discipline, même ardeur? Toutefois, le sentiment le plus
répandu était que l'armée ministérielle finirait par succomber devant
l'immense supériorité de talent de ses adversaires. Telle était
notamment l'orgueilleuse confiance des meneurs de la coalition. La
veille de la discussion, trente et un orateurs s'étaient inscrits pour
défendre le projet de la commission, tandis qu'il n'y en avait que
douze pour le combattre, et presque tous obscurs.
[Note 479: M. Guizot avait été le collègue de MM. Molé, Barthe, Martin
du Nord, le général Bernard, l'amiral Rosamel, ou devait être celui de
MM. de Salvandy et Lacave-Laplagne. M. Thiers avait été le collègue de
MM. de Montalivet et Barthe.]