LA COALITION.

(Décembre 1838--mars 1839.)

I. M. Thiers et M. Guizot à la veille de la session.

Discours du trône. Nomination du bureau et de la commission

de l'Adresse. Débat à la Chambre des pairs.--II. La

rédaction de l'Adresse. M. Dupin. Attitude des ministériels.

Les deux armées en présence.--III. La première journée du

débat. MM. Guizot, Molé, Thiers. Le second jour. La

discussion générale se ranime le troisième et le quatrième

jour. M. de Lamartine. Premier vote donnant une petite

majorité au ministère. Effet produit hors de la

Chambre.--IV. Débat sur les affaires de Belgique, de Suisse

et d'Ancône. Votes favorables au cabinet. Continuation de la

discussion sur la politique étrangère. MM. Berryer, Guizot,

Thiers. Succès de l'opposition. Le lendemain, le ministère

reprend l'avantage.--V. Débat sur le paragraphe relatif au

refus de concours. Le ministère l'emporte. Vote sur

l'ensemble. 221 contre 208. Talent et passion dépensés dans

cette lutte. Qualités inattendues déployées par M.

Molé.--VI. Le ministère donne sa démission. Appel fait, sans

succès, au maréchal Soult. M. Molé reprend sa démission et

fait prononcer la dissolution. Préparatifs de combat des

deux côtés. Dangereux griefs développés par l'opposition.

Manifestes de MM. Guizot, Thiers et O. Barrot. La presse

s'attaque directement au Roi. Les journaux ministériels.

Malaise général. Effet produit hors de France. Illusions du

gouvernement. Victoire électorale de la coalition.

I

L'ouverture de la session était fixée au 17 décembre 1838. Plus cette

date approchait, plus les journaux de la coalition faisaient rage.

Toutefois, tant que l'on ne connaissait pas les dispositions

personnelles de M. Thiers et de M. Guizot, nul ne pouvait dire si ces

combats de presse aboutiraient à une grande bataille de tribune.

Pendant les vacances, les deux chefs parlementaires n'avaient pas pris

part à la lutte; le premier avait parcouru en dilettante l'Italie, le

second s'était renfermé dans sa studieuse retraite de Normandie. Tout

avait été fait, sinon malgré eux, du moins sans eux, par leurs

lieutenants. Ratifieraient-ils les initiatives prises, les alliances

conclues, les mots d'ordre donnés, les déclarations de guerre lancées?

On savait M. Thiers capricieux, mobile et fantasque. Quant à M.

Guizot, on se souvenait des incertitudes et des scrupules qui avaient

fait échouer son attaque dans la session précédente; depuis, on avait

deviné, à plus d'un indice, qu'il ne voyait pas sans déplaisir et sans

alarme les polémiques soulevées par M. Duvergier de Hauranne. Aussi

les coalisés se demandaient-ils anxieusement s'ils ne risquaient pas

d'être désavoués. Ils furent bientôt rassurés. Non-seulement M.

Thiers, à peine de retour de Rome, se montra le plus animé de tous,

mais M. Guizot, en rentrant à Paris, étonna ses amis par sa résolution

belliqueuse. Estimait-il ses partisans trop compromis pour qu'ils

pussent revenir sur leurs pas, et se faisait-il un point d'honneur de

les suivre? Cédait-il à l'impatience d'en finir avec un ministère dont

la durée trompait ses dédains, irritait ses ressentiments et gênait

son ambition? De ses hésitations de la session précédente, il ne

paraissait avoir gardé que le souvenir de l'insuccès qui en avait été

la conséquence: il concluait à la nécessité de s'engager cette fois à

fond, sans regarder en arrière; peut-être se disait-il aussi que, pour

avoir part aux profits de la campagne, il devait avant tout la faire

sienne. Aucune démarche ne lui coûta pour donner aux plus méfiants un

gage de sa nouvelle résolution. Il se présenta, un jour, chez M.

Odilon Barrot, sans s'être fait annoncer: «Vous êtes étonné de me

voir, lui dit-il; je viens m'unir à vous pour combattre ce

gouvernement personnel qui déshonore et perd notre pays; il est temps

d'en finir avec les ministres favoris.» Le chef de la gauche, surpris,

accueillit et encouragea ce visiteur inaccoutumé[472].

[Note 472: _Mémoires de M. O. Barrot_, t. I, p. 321.]

La coalition, nouée par les soldats, se trouvait donc définitivement

reconnue et adoptée par les chefs. Ceux-ci prenaient en main la

direction du combat engagé, sans prétendre rien changer au choix du

terrain ou des armes. Eurent-ils du moins le soin d'ajouter à l'accord

conclu pour l'attaque une entente sur le partage éventuel de la

victoire? Non[473]. Peut-être avaient-ils conscience que cette entente

serait impossible, et craignaient-ils, en constatant cette

impossibilité, de se fournir à eux-mêmes un argument contre leur

passion. Sorte de précipitation confuse et aveugle qui faisait dire à

un contemporain: «Veut-on donc entrer au ministère, comme on est entré

à l'Hôtel de ville en 1830, pêle-mêle, sauf à se reconnaître et à

s'éliminer après? Les leçons du passé n'ont-elles pas appris à

procéder avec moins de tumulte à l'arrangement des affaires?» Devant

le redoutable assaut qui se préparait, M. Molé avait le coeur ému, les

nerfs excités, mais son courage ne faiblissait pas, et il s'apprêtait

à faire tête à ses adversaires. «Heureusement, écrivait-il alors à M.

de Barante, les méchants n'ont pas le secret d'un homme de bien; ils

ne savent pas que le courage ni la force ne manquent jamais à un tel

homme, pour les combattre, tant qu'il croit de son devoir de le faire.

Ils le verront bientôt à la tribune. Ils m'y retrouveront, le front

haut, prêt à soutenir la lutte et à leur répondre avec autant de calme

que de fermeté[474].»

[Note 473: M. de Viel-Castel écrivait, le 6 décembre 1838: «On est

résolu à renverser le cabinet; mais, loin qu'on soit tombé d'accord du

ministère qu'on substituerait à celui qui existe, on n'entrevoit même

pas comment on pourrait y faire entrer les éléments divers de la

coalition.» (_Journal inédit._)--M. Duvergier de Hauranne dit, de son

côté, dans ses _Notes inédites_: «Quant aux arrangements ministériels,

en cas de succès, il n'en fut question qu'en passant.»]

[Note 474: _Documents inédits._]

Au jour fixé, le 17 décembre, pairs et députés étaient réunis au

palais Bourbon. Le discours du trône n'eut rien d'agressif. «Depuis

votre dernière session, disait-il en commençant, la prospérité de la

France n'a fait que s'accroître; le repos dont elle jouit n'a fait que

s'affermir.» Quelques phrases très-simples sur la question belge et

sur l'affaire d'Ancône: pas un mot de la Suisse. Seul le dernier

paragraphe faisait allusion, sans aucune provocation, aux attaques

qui se préparaient: «Messieurs, disait le Roi, l'état florissant du

pays est dû au concours si constant que les Chambres m'ont prêté

depuis huit ans, et au parfait accord des grands pouvoirs de l'État.

N'oublions pas que là est notre force. Puisse cet accord devenir tous

les jours plus complet et plus inaltérable! Puisse le jeu de nos

institutions, libre et régulier tout à la fois, prouver au monde que

la monarchie constitutionnelle peut réunir aux bienfaits de la liberté

la stabilité qui fait la force des États!»

La première escarmouche s'engagea, le 18 décembre, sur l'élection du

bureau de la Chambre des députés. Il y avait sept ans que M. Dupin

occupait le fauteuil de la présidence. Depuis que la lutte

s'annonçait, il avait évité de se prononcer entre les deux camps. Mais

les doctrinaires, qu'animaient contre lui de vieux griefs, n'étaient

pas disposés à le laisser recueillir les bénéfices de sa neutralité

expectante; ils l'avaient sommé de dire avec qui il était, et, sur son

refus public de le faire, avaient décidé les autres coalisés à porter

M. Passy à la présidence. Le ministère, moins exigeant, prit alors

pour son candidat celui que répudiait l'opposition. Malgré l'avantage

que donnait à M. Dupin sa longue possession, les forces se balancèrent

à ce point que les deux premiers tours de scrutin furent sans

résultat, et que l'ancien président ne l'emporta qu'au ballottage, par

183 voix contre 178. Sur les quatre vice-présidents, la coalition fit

passer MM. Passy et Duchâtel; les deux autres, MM. Calmon et

Cunin-Gridaine, étaient appuyés par le ministère; encore le dernier

fut-il ballotté avec M. Odilon Barrot.

Les choses tournèrent plus mal encore pour le cabinet, le 22 décembre,

dans la nomination de la commission de l'Adresse; trois de ses amis

seulement y trouvèrent place, MM. Debelleyme, de Jussieu et de la

Pinsonnière; les six autres étaient de la coalition, et non les

moindres, MM. Guizot, Thiers, Duvergier de Hauranne, Passy, Étienne,

de la Redorte.

Pendant que cette commission délibérait, la Chambre des pairs discuta

son Adresse[475]. Quatre jours durant, le ministère fut sur la

sellette, attaqué principalement pour sa politique extérieure. Le plus

passionné de ses adversaires fut M. Villemain, qui blâmait tout, au

dedans et au dehors; le plus considérable fut le duc de Broglie, qui,

dans un discours magistral, fit le procès de l'évacuation d'Ancône: à

l'entendre, la faute avait été de partir sans conditions ni garanties;

aux plaintes du Pape nous eussions pu répondre: «Et vos réformes!» À

celles de l'Europe: «Et Cracovie!» «Les gouvernements, disait-il,

doivent être loyaux, mais non dupes.» La défense de M. Molé ne fut pas

inférieure à l'attaque: il mit le langage de M. de Broglie opposant en

contradiction avec celui de M. de Broglie ministre, démontra, par les

textes et les précédents, l'obligation de la France, et repoussa,

comme «une violence faite au faible», la contrainte qu'on lui

conseillait d'exercer sur le Pape. Le président du conseil tint tête

aussi aux assaillants sur les autres points; pendant ces quatre jours,

il ne prit pas moins de onze fois la parole.

[Note 475: 26-29 décembre 1838.]

Le vote ne pouvait être douteux: l'Adresse, qui, selon l'usage de la

Chambre haute, était la paraphrase du discours du trône, fut adoptée

par 102 voix contre 14; mais l'ampleur et la vivacité de la

discussion, dans une assemblée d'ordinaire si réservée et si calme,

était un signe du temps et révélait l'excitation des esprits.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 3 / 7) · 第 51 / 95 题