M. Molé terminait à peine l'affaire suisse qu'une autre question, plus
gênante encore, s'imposait brusquement à lui et exigeait une solution
immédiate. En octobre 1838, M. de Metternich, causant avec M. de
Sainte-Aulaire de choses et d'autres, lui dit, sans paraître attacher
d'importance à cette nouvelle, que le Pape l'avait invité à faire
évacuer la Romagne, que l'Empereur n'avait pu ni voulu demander aucun
délai, et que la retraite des troupes impériales allait avoir lieu
incessamment[432]. Pour comprendre la portée de cette communication,
il faut se rappeler dans quelles conditions, en février 1832, à la
nouvelle du retour des Autrichiens à Bologne, Casimir Périer avait
brusquement ordonné l'occupation d'Ancône[433]. Après avoir agi de
vive force malgré le Saint-Père, il avait beaucoup tenu, pour ôter à
l'opération son apparence de procédé de forban, à la faire accepter et
régulariser après coup par le gouvernement pontifical. De là, les
négociations qui avaient abouti à la convention du 16 avril 1832. Or
l'article 4 de cette convention portait: «Aussitôt que le gouvernement
papal n'aura plus besoin des secours qu'il a demandés aux troupes
impériales, le Saint-Père priera Sa Majesté Impériale Apostolique de
les retirer; en même temps, les troupes françaises évacueront Ancône
par eau.» L'engagement était pris non-seulement envers le Pape, mais
envers toute l'Europe; avant même de signer cette convention, le
gouvernement français, par une circulaire adressée à ses agents
diplomatiques, avait informé solennellement les puissances que, «dès
que les troupes étrangères qui occupaient la Romagne auraient repassé
la frontière, nos troupes s'embarqueraient aussi pour retourner en
France». Bien donc que M. de Metternich eût affecté, dans sa
conversation avec M. de Sainte-Aulaire, de ne pas faire la moindre
allusion à cet engagement, sa communication était une mise en demeure
d'avoir à l'exécuter.
[Note 432: Cette conversation eut lieu à Venise. M. de Sainte-Aulaire
s'y trouvait avec la cour impériale qu'il venait d'accompagner à
Milan, pour le couronnement de l'empereur Ferdinand, en qualité de roi
d'Italie. (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]
[Note 433: Cf. plus haut, t. I, p. 404 et suiv.]
Peu d'actes, dans notre politique extérieure depuis 1830, avaient
autant flatté l'amour-propre national que le coup de main sur Ancône.
C'était le souvenir que l'opposition évoquait le plus volontiers,
quand elle voulait accuser un ministre de faiblesse et de timidité.
Les politiques voyaient dans le maintien du drapeau tricolore au coeur
de l'Italie une garantie de notre légitime influence, une satisfaction
et une espérance pour les libéraux modérés de la Péninsule, nos vrais
clients, un moyen d'obtenir du gouvernement pontifical les réformes
réclamées par ses sujets et nécessaires à sa propre sécurité. Il
n'était pas jusqu'aux stratégistes de journaux qui, sur le témoignage,
plus ou moins bien rapporté ou compris, de Napoléon Ier, ne se fissent
l'idée la plus exagérée de l'importance militaire d'Ancône[434]. On
juge, dès lors, de l'effet produit par la nouvelle d'une évacuation
possible de cette place. Perdant de vue que les Autrichiens, eux
aussi, se retiraient, et qu'ainsi le but même poursuivi par Périer
était atteint, l'opinion semblait croire que le gouvernement allait
abandonner quelque chose de l'oeuvre du grand ministre et faire
reculer le drapeau de la France. Les opposants, qui, comme toujours,
en prenaient à leur aise avec les nécessités de fait et de droit,
s'empressaient d'exploiter cette disposition des esprits et de la
tourner en colère contre le cabinet. Leur objectait-on le texte formel
de la convention, ils demandaient si d'autres traités non moins
formels avaient empêché les puissances d'occuper Francfort ou
Cracovie. Tout au moins soutenaient-ils qu'une diplomatie prévoyante
et ferme n'eût pas laissé le cabinet de Vienne soulever la question.
[Note 434: Louis-Philippe écrivait peu après, sur ce sujet, à M. Molé:
«Même en supposant la guerre, Ancône ne pourrait acquérir d'importance
qu'après la conquête du nord de l'Italie et des nombreuses places dont
elle est hérissée. Jusqu'à l'accomplissement de ce grand oeuvre,
aujourd'hui d'une difficulté immense, Ancône ne serait qu'un fardeau.
Fût-il en état de défense, un simple blocus amènerait promptement la
reddition de la place, et, dans son état actuel, elle ne pourrait même
pas être défendue.» (Lettre du 12 janvier 1839. _Documents inédits._)]
De la part de l'Autriche qui faisait alors de si belles protestations
d'amitié au ministère français, ce n'était certes pas un bon procédé
de le mettre, à la veille d'une session redoutable, en face d'une
telle difficulté, et de l'y mettre brusquement, sans l'avoir consulté,
sans même l'avoir prévenu. Depuis plus d'une année, des pourparlers
étaient engagés à ce sujet entre Rome et Vienne, et l'on ne nous en
avait rien dit[435]. Pourtant, peu d'années auparavant, en 1834, M. de
Metternich, interrogé par notre ambassadeur, lui avait déclaré qu'au
cas où il serait question d'évacuation, «l'Autriche et la France
devraient agir de concert[436]». M. de Sainte-Aulaire était donc fondé
à reprocher vivement au chancelier «d'avoir oublié cet engagement, et
de nous avoir mis ainsi dans une situation très-critique». M. de
Metternich se défendit sans bonne foi, en invoquant les circonstances:
«Tout ce qu'il pouvait faire, disait-il, était de nous procurer
quelque délai; l'évacuation n'aurait lieu que le 30 novembre, et,
d'ici là, l'affaire demeurerait secrète.» Il ajoutait, révélant ainsi
la cause de son mauvais procédé: «Vous portez, en 1838, la peine de
votre faute de 1832[437].» «Le véritable motif du chancelier, écrivait
alors M. de Sainte-Aulaire à M. Molé, et au fond, sa raison valable,
c'est que nous ne l'avions pas consulté pour venir à Ancône. Il en
garde rancune. Il riait sous cape, quand je lui parlais de l'embarras
dans lequel il vous plaçait[438].» L'expédition d'Ancône avait en
effet excité, à Vienne, un ressentiment, demeuré, après six années,
encore tout vivace: on était heureux de se venger. Le 30 septembre
1838, avant même d'avoir averti la France, M. de Metternich écrivait
au comte Apponyi: «Quant à l'évacuation des Légations qui entraîne
celle d'Ancône, elle aura la valeur d'un embarras pour ceux qui y ont
envoyé des troupes sans aucun fondement de justice ni même de raison.
En politique, rien ne se paye aussi cher que les fautes; semblables à
celles que l'on commet au jeu, elles font perdre la partie.» Il
parlait avec complaisance du «coup» ainsi porté à la «politique des
barricades»; et, tout en se flattant que le drapeau tricolore avait
été «inoffensif» en Italie, il ne cachait pas le plaisir qu'il
éprouvait à le «renvoyer[439]».
[Note 435: _Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 228 et suiv.]
[Note 436: _Mémoires inédits du comte de Sainte-Aulaire._]
[Note 437: _Ibid._]
[Note 438: Lettre particulière de M. de Sainte-Aulaire à M. Molé, du
11 octobre 1838. (_Documents inédits._)]
[Note 439: _Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 231, 285, 286.]
Qu'une telle conduite nous fournît un grief contre le cabinet de
Vienne, soit. Mais ce grief nous déliait-il de l'engagement positif
contracté, non envers l'Autriche, mais envers le Pape et l'Europe? M.
de Sainte-Aulaire ne le pensait pas, et, tout en se plaignant à M. de
Metternich, il pressait le gouvernement français de ne pas refuser
l'évacuation. Son opinion avait d'autant plus de valeur qu'il s'était
trouvé ambassadeur à Rome, en 1832, et avait négocié la convention
qu'il s'agissait d'appliquer. Il écrivait à M. Molé, le 11 octobre
1838: «Si M. de Metternich ne désire pas retirer ses troupes, votre
refus lui ferait beau jeu pour s'établir indéfiniment dans la Romagne.
S'il veut sincèrement s'en aller, il partira sans tenir compte de
nous, et acquerra ainsi la réputation d'un protecteur loyal et
désintéressé auprès de toutes les puissances italiennes, nous laissant
à nous le rôle contraire et une attitude qui deviendra plus fâcheuse
chaque jour. Quoi qu'il en soit de l'arrière-pensée de M. de
Metternich, je vous conjure, cher ami, de ne pas hésiter. L'exemple de
Thiers n'est pas fait pour vous convaincre. Je restai consterné quand,
en 1836, il m'annonça sa résolution de garder Ancône. Retirez nos
troupes sans délai, sans hésitation; rien ne vous donnera meilleure
grâce en Europe. Au fait, nous sommes entrés, en 1832, par une
mauvaise porte. Je conviens cependant que notre occupation d'Ancône,
contestable en principe, détestable dans l'exécution, fut en France
d'un effet utile et populaire. Pourquoi? c'est que les Autrichiens
étaient à côté, et que cette bravade avait bon air. Mais ôtez les
Autrichiens et leur enjeu, que reste-t-il dans la partie[440]?»
[Note 440: Dépêche du 14 mars 1836.]
Ni le Roi, ni son ministre n'hésitèrent un moment. Il leur parut
aussitôt que l'engagement était formel et impossible à éluder. Les
documents que M. Molé trouva, en fouillant les archives de son
ministère, ne lui semblèrent pas de nature à affaiblir cette première
impression. Il y découvrait par exemple que le cabinet du 13 mars,
signataire de la convention du 16 avril 1832, n'avait jamais eu de
doute sur l'obligation qui en résultait pour la France: en effet, au
commencement d'octobre 1832, le général Sébastiani, alors à la tête
des affaires étrangères, sur le bruit mal fondé d'une retraite
possible des Autrichiens, avait averti aussitôt notre ambassadeur à
Rome que, dans ce cas, «il devait donner immédiatement au général
Cubières, sans attendre de nouvelles instructions, l'ordre d'évacuer
Ancône»; et il ajoutait: «Vous ne devez point hésiter un instant à cet
égard.» Le cabinet du 11 octobre, tout en s'ingéniant pour que la
question ne fût pas soulevée, n'avait pas eu un autre sentiment.
C'était seulement en 1836, et avec M. Thiers, que M. Molé voyait
apparaître, pour la première fois, dans les documents diplomatiques,
une velléité d'éluder l'engagement pris. Le ministre du 22 février
avait donné pour instruction à ses agents à Vienne et à Rome d'éviter,
autant que possible, toute conversation sur ce sujet. «Si néanmoins,
disait-il, vous étiez obligé d'exprimer une opinion, elle devrait être
que le fait de la retraite des Autrichiens n'entraînerait pas
nécessairement celle de nos propres troupes.» Et, pour trouver un
prétexte à ce manque de foi, il ajoutait: «Les garanties
d'indépendance qu'on s'était flatté un moment d'obtenir du
Saint-Siége, en cherchant à le diriger dans la voie des réformes
salutaires, sont moins que jamais à espérer aujourd'hui; et pourtant,
c'est uniquement en vue de cette solution que le gouvernement français
s'était prêté à ratifier la convention du 16 avril 1832[441].» M.
Molé n'avait pas de peine à se rendre compte, en se reportant aux
précédents, que cette prétention de lier la question de l'occupation à
celle des réformes, était toute nouvelle et absolument contraire aux
faits. Si, par le _mémorandum_ du 21 mai 1831, nous avions, de concert
avec les autres puissances, invité le Pape à faire quelques
changements dans son gouvernement temporel, ce n'était qu'un conseil
tout amical, sans arrière-pensée de coercition, et nul ne songeait
alors à une occupation armée. Tout en se montrant disposé à suivre ce
conseil, le Pape avait stipulé expressément qu'il ne prenait aucun
engagement, et que ses concessions auraient la mesure et l'étendue
qu'il jugerait à propos de leur donner. Quelques réformes furent en
effet essayées. Mais médiocrement opérées, elles avaient été mal
accueillies par les populations travaillées d'idées révolutionnaires.
Le gouvernement romain s'était dès lors cru dispensé de pousser plus
loin l'épreuve, et les puissances elles-mêmes, à commencer par la
France, n'avaient guère insisté. Quand, au commencement de 1832,
l'idée vint d'occuper Ancône, ce ne fut, à aucun degré, la suite des
négociations relatives aux réformes: on n'agissait pas contre le Pape,
et pour le contraindre à modifier son gouvernement, ce qui eût été
d'ailleurs une singulière application du principe de non-intervention;
on agissait contre l'Autriche et pour faire contre-poids à
l'occupation de Bologne par les Impériaux. Cela fut dit expressément
par le ministre d'alors et répété, à plusieurs reprises, par ses
successeurs[442]. M. Thiers ne pouvait l'ignorer et ne se faisait
probablement guère d'illusion sur la valeur de sa thèse; mais il se
flattait, en prenant cette attitude, d'intimider Rome et l'Autriche,
et de prévenir toute demande d'évacuation. Il était d'ailleurs le
premier à sentir que le terrain n'était pas solide et qu'on ne
pourrait s'y maintenir le jour où la question serait sérieusement
soulevée. «La seule chance qui m'embarrasserait beaucoup, avouait-il
un jour, ce serait qu'il prît fantaisie au prince de Metternich, qui
est retors, d'évacuer le sol pontifical et de nous laisser embourbés à
Ancône[443].» Eh bien, cette hypothèse que M. Thiers lui-même avouait
devoir être si embarrassante, était celle en face de laquelle se
trouvait M. Molé. Il ne s'agissait plus de manoeuvrer pour qu'on ne
nous posât pas la question: elle était nettement posée.
[Note 441: _Documents inédits._]
[Note 442: Dès le 26 février 1832, c'est-à-dire au lendemain de
l'occupation d'Ancône et à la veille de la convention qui devait la
ratifier, le général Sébastiani écrivait à l'ambassadeur français à
Rome: «Nous ne saurions trop le répéter, nous ne voulons en aucune
façon intervenir par la force dans le régime intérieur des États de
l'Église... Nous ne cherchons, dans l'occupation d'Ancône, qu'une
garantie politique exigée par la dignité de la France.» Un an plus
tard, M. de Broglie, voulant expliquer une phrase quelque peu
comminatoire, prononcée au sujet du retard apporté aux réformes du
l'administration romaine, écrivait à notre ambassadeur: «Cette phrase
s'applique uniquement aux éventualités de l'avenir et ne saurait être
interprétée comme un retour sur notre promesse d'évacuer Ancône,
lorsque les troupes autrichiennes quitteront les Légations. Cet
engagement subsiste toujours, et notre intention est de l'exécuter
fidèlement, dès que la condition à laquelle il est subordonné se
trouvera simultanément accomplie.» À la même époque, M. de Broglie
disait encore à la tribune: «On vous a dit: Mais que sont devenues les
promesses faites aux Légations romaines? Cette question est
indépendante de la prise de possession d'Ancône.»]
[Note 443: Ce propos est rapporté par M. de Metternich, qui disait le
tenir «de source certaine». (_Mémoires_, t. VI, p. 291.)]
En dehors même de la raison de probité diplomatique, M. Molé avait le
sentiment très-net et très-vif des inconvénients politiques qu'il y
aurait à user de l'exception dilatoire imaginée par M. Thiers. Rester
sous prétexte que les réformes n'étaient pas faites dans
l'administration pontificale, c'était dénaturer et rapetisser
rétrospectivement l'expédition d'Ancône, qui alors, au lieu
d'apparaître comme un défi hardiment jeté à une grande puissance,
n'aurait plus été qu'un abus de la force contre le plus faible et le
plus respectable des États; c'était aussi altérer complétement
l'attitude très-sage gardée jusqu'alors à l'égard du Saint-Siége,
provoquer ses protestations indignées, et commencer contre lui une de
ces luttes à la fois odieuses et inextricables, qu'à défaut même de la
conscience chrétienne, la seule prudence politique devait faire
soigneusement éviter. Le scandale de notre manque de foi eût
d'ailleurs retenti dans toute l'Europe, y eût réveillé les
inquiétudes, les préventions, les hostilités auxquelles la monarchie
de Juillet s'était heurtée en naissant, et que, depuis huit ans, sa
sagesse travaillait avec peine, mais non sans succès, à détruire. Au
contraire, en retirant loyalement ses troupes, le gouvernement du Roi
se flattait de gagner plus dans la confiance de l'Europe qu'il ne
perdait en influence sur l'Italie. Or obtenir cette confiance,
n'était-ce pas alors le principal dessein de sa diplomatie et aussi le
besoin premier du pays? À ne regarder même que l'Autriche,
n'avions-nous pas à lui donner satisfaction un intérêt qui l'emportait
sur tous nos petits ressentiments, si fondés qu'ils fussent? C'est en
Orient que les hommes d'État attentifs et perspicaces prévoyaient
alors les plus graves complications. La France, bien conduite, pouvait
y rencontrer l'occasion d'un grand rôle qui eût été la revanche des
humiliations de 1815 et de l'isolement suspect de 1830, à une
condition toutefois, c'est qu'elle détachât l'Autriche de la Russie.
Un refus de quitter Ancône, après la retraite des Impériaux, rendait
tout accord impossible entre Paris et Vienne. M. de Broglie, qui
pourtant n'aimait pas le cabinet autrichien, n'avait-il pas, pour le
disposer à une action commune en Orient, mis lui-même sur le tapis, à
la fin de 1835, la question de l'évacuation[444]? À l'époque où nous
sommes arrivés, dans les derniers mois de 1838, chacun comprenait si
bien l'avantage des bons rapports avec l'Autriche, que M. Thiers,
voyageant alors en Italie, s'appliquait à rentrer dans les bonnes
grâces de M. de Metternich, lui rappelait leur accord dans les
affaires de Suisse en 1836, et donnait à entendre qu'il se
désintéressait des affaires espagnoles[445].
[Note 444: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
[Note 445: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 284.]
Telles furent les raisons qui décidèrent le Roi et son ministre à ne
pas se dérober à l'engagement pris d'évacuer Ancône. Quand le comte
Apponyi vint annoncer le retrait des troupes autrichiennes, M. Molé
l'écouta sans lui répondre, et le laissa partir dans l'ignorance des
intentions du gouvernement français. Le lendemain, il fit un tout
autre accueil à l'internonce Mgr Garibaldi: sans lui laisser achever
sa demande, il l'assura, dans les termes les plus explicites, que
tous les engagements pris envers Sa Sainteté seraient fidèlement
exécutés, et qu'il ne resterait pas un soldat français dans Ancône, le
jour où les Autrichiens auraient quitté Bologne. Les ordres furent
donnés aussitôt, et, le 4 décembre, la petite garnison s'embarquait
pour rentrer en France. Cette conduite confirma l'opinion, chaque jour
meilleure, qu'on se faisait, en Europe, du gouvernement du Roi. À
Rome, la reconnaissance fut très-vive. Tout le corps diplomatique fit
l'éloge du président du conseil, et M. de Metternich avoua qu'il ne
l'aurait pas cru si hardi à dominer les entraînements de
l'opinion[446].
[Note 446: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
M. Molé s'était toutefois demandé s'il n y aurait pas moyen
d'atténuer, par quelque petite compensation, le déplaisir ressenti en
France. Il essaya d'obtenir que le Pape nous remerciât de notre
occupation et indiquât l'intention d'avoir, au besoin, de nouveau
recours à nous. Mais, à Rome, si l'on nous savait grand gré de la
loyauté avec laquelle nous nous retirions, on ne nous avait pas encore
pardonné la façon dont nous étions venus. La chancellerie pontificale
usa donc de réponses dilatoires et ne nous accorda pas, en fin de
compte, la satisfaction que nous demandions[447]. M. Molé eut une
autre velléité plus hardie: c'était de consoler le patriotisme
mortifié, en relevant, au mépris des stipulations de 1815, les
fortifications d'Huningue[448]. M. de Sainte-Aulaire avait été même
chargé de sonder à ce sujet M. de Metternich: le chancelier était
demeuré impassible et n'avait pas eu l'air de faire attention à
l'ouverture. Notre ambassadeur n'avait pas insisté: mais son
impression, aussitôt transmise à Paris, était que, la chose une fois
faite, l'Autriche la laisserait passer. M. Molé ne crut pas devoir
aller plus loin. Manqua-t-il de hardiesse, ou bien la sagesse un peu
sceptique du Roi estima-t-elle que cette bravade sentimentale ne
valait pas les mécontentements qu'elle éveillerait et les risques
qu'elle pouvait faire courir?
[Note 447: Lettres de M. de Latour-Maubourg, ambassadeur à Rome, à M.
Molé, en date du 28 octobre au 23 novembre 1838. (_Documents
inédits._)]
[Note 448: Le démantèlement de la place d'Huningue, imposé par les
traités de 1815, avait vivement froissé le sentiment national.]
V
L'affaire d'Ancône n'était qu'un embarras. Le ministère put craindre,
un moment, de rencontrer, sur notre frontière du Nord, un péril. Une
démarche du roi de Hollande, Guillaume Ier, venait en effet de
réveiller inopinément la question belge qui sommeillait depuis 1833.
On se rappelle en quel état se trouvaient les choses à cette date.
Devant le refus de Guillaume d'adhérer, comme la Belgique, au traité
des vingt-quatre articles par lequel la conférence de Londres avait
fixé le partage des territoires et des dettes entre les deux fragments
de l'ancien royaume des Pays-Bas[449], le gouvernement français, en
décembre 1832, avait enlevé de force aux Hollandais la citadelle
d'Anvers et l'avait remise aux Belges, auxquels elle devait appartenir
d'après le partage. Guillaume n'occupait plus dès lors, en dehors du
territoire que la conférence lui avait laissé, que quelques petits
fortins situés sur le bas Escaut; la Belgique, au contraire, par une
très-large compensation, se trouvait détenir, comme à titre de
nantissement, la partie du Luxembourg et du Limbourg attribuée à la
Hollande. Celle-ci aurait donc eu intérêt à accepter la décision de la
conférence: mais Guillaume, par obstination d'amour-propre, par espoir
d'une révolution en France ou d'une guerre en Europe qui lui
permettraient de remettre tout en question, avait persisté à refuser
de signer le traité. On n'avait obtenu de lui, le 21 mai 1833, qu'une
suspension des hostilités, chaque partie demeurant «provisoirement» en
possession des territoires qu'elle occupait. Depuis lors, on n'avait
plus entendu parler de rien, quand, en mars 1838, le roi de Hollande,
las d'attendre une occasion de revanche qui ne se présentait pas, se
déclara prêt à adhérer et à se conformer aux vingt-quatre articles;
il en demandait, par contre, l'exécution à son profit, c'est-à-dire la
restitution de sa part du Limbourg et du Luxembourg.
[Note 449: Cet acte était du 15 octobre 1831, et l'adhésion de la
Belgique, du 15 novembre suivant.]
Au lieu de se réjouir de ce que leur indépendance allait être enfin
unanimement reconnue et définitivement consacrée, les Belges ne virent
que la mise en demeure de rendre des territoires qu'avec le temps ils
s'étaient habitués à regarder comme leurs. Ils protestèrent aussitôt
qu'il leur était impossible de se laisser séparer de populations
attachées à leur cause, partageant leur foi religieuse et politique,
ayant souffert et combattu avec eux, et représentées, depuis plusieurs
années, comme les autres provinces du royaume, au Parlement de
Bruxelles. Débats des Chambres, adresses des villes et des
corporations, manifestations souvent tumultueuses, tout semblait
témoigner de la volonté de repousser, à tout risque, ce que l'on
prétendait être un démembrement de la patrie belge. La presse entière,
la majorité des Chambres et une partie des ministres étaient dans le
mouvement, mouvement si général, si impétueux, que le roi Léopold,
dont on connaît l'habituelle sagesse, n'osait se mettre en travers. À
Paris, les feuilles de l'opposition s'associaient bruyamment à ces
protestations, faisant croire ainsi à nos voisins qu'ils avaient
l'opinion française avec eux et pouvaient, dès lors, être téméraires
impunément.
Était-il donc possible à notre gouvernement d'approuver et de soutenir
cette résistance? La question de droit n'était pas douteuse. La
Belgique avait accepté le traité des vingt-quatre articles; elle en
avait invoqué l'application à son profit; c'est en vertu de ce traité
qu'elle nous avait demandé de la mettre en possession de la citadelle
d'Anvers. Pouvait-elle le répudier maintenant dans les clauses qui
étaient à sa charge? Il avait toujours été entendu que la détention
des deux provinces n'était que provisoire, et le retard qu'avait mis
le roi Guillaume Ier à adhérer au traité ne pouvait délier la Belgique
d'engagements contractés, non envers la Hollande, mais envers les cinq
grandes puissances. Celles-ci d'ailleurs ne se montraient pas
disposées à délier la Belgique de ces obligations. La conférence de
Londres avait rouvert ses séances, en juin 1838, pour délibérer sur
la démarche du roi de Hollande. Les représentants de l'Autriche, de la
Prusse et de la Russie, qui ne s'étaient résignées jadis qu'à
contre-coeur au démembrement des Pays-Bas, déclaraient bien haut que
«si l'on touchait aux limites hollando-belges, les vingt-quatre
articles tomberaient, et qu'il ne resterait plus rien du nouveau
royaume[450]». Le plus grave était que l'Angleterre faisait, cette
fois, cause commune avec les trois cours continentales. Était-ce la
conséquence du refroidissement qui s'était produit entre Paris et
Londres? Toujours est-il que lord Palmerston mettait une sorte
d'empressement à se prononcer, dès le début et sans se concerter avec
nous, contre les prétentions territoriales de la Belgique[451]. De
toutes parts, il revenait au cabinet français que le gouvernement
britannique marchait, sur cette question, entièrement d'accord avec
l'Autriche, la Prusse et la Russie. «Sachez, écrivait-on de Vienne à
M. Molé, que la communauté d'action des quatre cours existe jusque
dans les détails les plus intimes. Instructions, courriers,
télégraphes, tout est en commun. Chacun parle et agit pour les trois
autres comme pour soi, sans crainte d'être démenti. Dans toutes les
questions grandes ou petites de cette affaire-ci, vous allez vous
trouver en face de toute l'Europe[452].»
[Note 450: _Mémoires inédits du comte de Saint-Aulaire._--Cf. aussi la
correspondance de M. de Sainte-Aulaire et de M. Bresson. (_Documents
inédits._)]
[Note 451: Lettre de M. Molé à M. Bresson, du 27 mai 1838. (_Documents
inédits._)]
[Note 452: Lettre de M. de Langsdorff, alors chargé d'affaires à
Vienne, en l'absence de son beau-père, le comte de Sainte-Aulaire.
(_Documents inédits._)]
Prendre parti pour les exigences de la Belgique contre le texte formel
des traités et contre la volonté unanime des puissances eût été une
témérité injustifiable. Mais pouvions-nous, d'autre part, demeurer
témoins passifs et insouciants du conflit aigu qui menaçait de
s'engager entre nos alliés de la conférence de Londres et nos protégés
de Bruxelles? Si la résistance de ces derniers se prolongeait, et s'il
prenait, par exemple, fantaisie au gouvernement de Berlin de se faire
le gendarme de la conférence et de tenter, pour déloger les Belges du
Luxembourg, le pendant de ce que nous avions fait pour arracher
Anvers aux Hollandais, laisserions-nous accomplir librement cette
intervention prussienne à laquelle nous avions, en 1830, opposé un
_veto_ si ferme et si écouté? Permettrions-nous à la vieille Europe de
prendre, contre la France de Juillet, une si éclatante revanche? Ou
bien renouvellerions-nous ce _veto_, au risque d'une guerre où nous
serions seuls contre toutes les autres puissances? Il fallait à tout
prix empêcher que les choses en vinssent à l'une ou à l'autre de ces
extrémités, et, pour cela, il fallait amener l'Europe à se montrer
patiente, la Belgique à faire preuve de sagesse et de résignation.
Le Roi et M. Molé virent la difficulté et le péril de la situation, et
ils arrêtèrent tout de suite leur ligne de conduite avec fermeté et
clairvoyance. Ils commencèrent par avertir le cabinet de Bruxelles
qu'il ne serait pas soutenu dans ses prétentions territoriales. Ces
avertissements devaient être donnés avec un tact particulier: si l'on
ménageait trop les Belges, on risquait de laisser croire à ces enfants
gâtés qu'ils finiraient par nous forcer la main; si on leur parlait
trop durement, il y avait danger de les pousser par dépit à quelque
coup de tête ou d'acculer le roi Léopold à quitter une partie devenue
trop difficile: certains indices révélaient alors chez ce prince des
tentations de découragement. Ce fut Louis-Philippe qui se chargea plus
particulièrement de remplir cette tâche délicate, au moyen de la
correspondance directe qu'il avait l'habitude d'entretenir avec son
royal gendre[453]. Ses lettres de cette époque, publiées, en 1848, par
ceux qui s'en étaient emparés au pillage des Tuileries, lui font le
plus grand honneur[454]. Impossible de prévenir plus nettement la
Belgique qu'en dehors de la délimitation fixée par les vingt-quatre
articles, «tout était illusoire et chimérique»; impossible de la
conjurer plus instamment de céder. Mais, en même temps, l'accent plein
d'un intérêt si vrai pour la nation, d'une affection si émue pour le
prince, tempérait ce que l'avertissement avait de déplaisant. Pendant
que le gouvernement français tenait ce langage à la Belgique, il
tâchait d'obtenir pour elle, des puissances, quelques avantages,
notamment un allégement des charges pécuniaires qui lui avaient été
originairement imposées dans le traité de partage. L'obstination de la
Hollande ayant obligé la Belgique à maintenir, pendant plusieurs
années, un grand état militaire, n'était-il pas équitable, disait-on,
de faire supporter ce surcroît de dépenses à ceux qui l'avaient causé?
C'était, de l'avis des gens sensés, ce que l'on pouvait espérer de
mieux pour la Belgique[455]. Et surtout, la France s'appliquait à
retarder les décisions définitives de la conférence, dans l'espoir que
le temps ainsi gagné permettrait à ses voisins d'y voir plus clair et
de se conduire avec plus de sang-froid.
[Note 453: Louis-Philippe écrivait à M. Molé le 12 janvier 1839, en
lui communiquant certaines nouvelles de Bruxelles: «Vous n'y verrez
que trop d'indices de cette disposition de dégoût du roi Léopold qu'il
est bien plus important d'arrêter qu'on ne le pense en général, parce
qu'on n'y croit point, et c'est une erreur d'autant plus fâcheuse que
s'il plantait là son affaire, les embarras seraient incalculables, et
la paix serait bien gravement compromise. Son parti révolutionnaire
lui donne avec raison beaucoup d'inquiétude, et il n'y a que lui qui
puisse le _mater_. C'est très-sérieux, et je vous dirai sur cela des
choses que je ne puis dire qu'à vous. Il faut donc nous attacher à le
relever et à lui redonner la confiance qu'il perd.» (_Documents
inédits._)]
[Note 454: Cette publication a été faite par la _Revue
rétrospective._]
[Note 455: M. de Sainte-Aulaire, après avoir parlé de la tentative
faite pour obtenir une diminution de dette pour la Belgique, ajoutait:
«Les gens qui ne se contenteront pas à ces conditions n'auront guère
d'idée des choses possibles en Europe.» (Lettre du 28 octobre 1838.
_Documents inédits._)]
Le plan était habilement conçu, mais, ni d'un côté ni de l'autre, il
n'était facile à exécuter. Conseils et avertissements semblèrent tout
d'abord peu écoutés des Belges: les têtes étaient chaque jour plus
échauffées et plus troublées; les bravades belliqueuses se
multipliaient. Cette agitation avait pour plus claire conséquence
d'interrompre complétement toute industrie et tout commerce. Les
usines se fermaient, les boutiques étaient vides. La banque de
Belgique se voyait même bientôt réduite à suspendre ses payements et à
solliciter de ses créanciers un délai de trois mois. Les nombreux
ouvriers, jetés sur le pavé, passaient leur temps en promenades
tumultueuses, et nul ne pouvait prévoir où les conduirait un pareil
régime d'excitations et de souffrances. Ce petit pays, naguère si
riche et si tranquille, semblait à la veille d'une faillite et d'une
révolution. Pendant ce temps, les puissances, fortes de leur union,
supportaient mal les retards que nous leur imposions. C'est en Prusse
surtout que l'impatience se manifestait: on en suit les progrès dans
la correspondance de notre ministre à Berlin, M. Bresson. En août, ce
diplomate remarquait, dans le cabinet prussien, «la décision plus
grande du langage sur l'affaire belge, parce qu'on se croit en droit
de réclamer l'exécution d'un traité»; mais il ne discernait pas encore
de péril de guerre. Le 7 novembre, il écrivait que M. de Werther,
alors ministre des affaires étrangères, «n'entrevoyait plus que
rupture des négociations, catastrophes et guerre générale». En
décembre, il se montrait lui-même très-préoccupé des dispositions de
la Prusse[456]. À Saint-Pétersbourg, M. de Barante constatait avec
inquiétude les «fureurs» de l'ambassadeur de Prusse[457]. Bien que
moins passionné sur cette question, M. de Metternich était disposé à
laisser faire la cour de Berlin[458]. Quant à lord Palmerston, il ne
paraissait occupé qu'à reconquérir, à nos dépens, les bonnes grâces
des puissances continentales, en se montrant le plus vif à blâmer nos
efforts en faveur de la Belgique[459]. L'habile directeur à notre
ministère des affaires étrangères, M. Desages, envoyé exprès à
Londres, en décembre, pour obtenir de nouveaux délais, se heurtait à
la mauvaise volonté nullement voilée du chef du _Foreign Office_[460].
Après être parvenu, non sans peine, à retarder toute décision pendant
plus de six mois, le moment vint où M. Molé ne put plus empêcher la
conférence de rendre son arrêt. Le 11 décembre 1838, celle-ci décida
que rien ne serait changé à la délimitation territoriale fixée par les
vingt-quatre articles, avec ce correctif important, dû à notre
insistance, que les charges financières imposées à la Belgique par le
traité primitif seraient réduites de près de moitié. Conformément à la
politique suivie dès le premier jour, la France ne se sépara pas de
l'Europe en cette circonstance; son plénipotentiaire signa le
protocole, mais sous réserve de l'approbation du gouvernement. C'était
un moyen, avoué d'ailleurs aux autres puissances, de gagner encore
quelques jours. M. Molé avait désiré ce dernier ajournement, un peu
pour lui, afin de laisser passer la discussion de l'Adresse qui allait
commencer dans la Chambre des députés, beaucoup pour la Belgique, qui
devait trouver, dans ce suprême répit, le temps de revenir enfin à la
raison.
[Note 456: Correspondance de M. Bresson avec M. Molé. (_Documents
inédits._)]
[Note 457: Lettre de M. de Barante à M. Molé, du 22 décembre 1838.
(_Documents inédits._)]
[Note 458: Lettre de M. de Sainte-Aulaire à M. Molé, du 9 septembre
1838. (_Documents inédits._)]
[Note 459: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
[Note 460: Lettre de M. Desages à M. Molé. (_Documents inédits._)]
Louis-Philippe recommença, en effet, plus vives encore, ses instances
auprès de Léopold. «Je sais, lui écrivait-il le 18 décembre, que, dans
l'opinion des révolutionnaires belliqueux qui vous poussent à la
guerre pour mieux assurer votre perte, ils disent: «Eh bien! forçons
Louis-Philippe à déclarer qu'il nous abandonne. S'il ne l'ose pas,
nous triomphons et nous avons la guerre; mais s'il l'ose, alors nous
déverserons sur sa tête tout l'odieux de cet abandon, et nous ne
parlerons que des grandes prouesses que nous aurions faites si la
France ne nous avait pas manqué.» Voilà, mon cher frère, ce que je
sais bien qui m'attend de leur part; voilà la récompense qui m'est
réservée pour avoir soutenu et défendu, comme je l'ai fait, et votre
couronne, et l'indépendance, et tous les intérêts de la Belgique, sans
me laisser dégoûter par l'ingratitude des Belges, ni intimider par
leur extravagance. C'est à vous à voir si vous croyez de votre devoir
de me laisser seul dans cette position; mais, quant à moi, mon parti
est pris. Je crois de mon devoir de les braver et de faire signer le
protocole, et je vous avertis donc de nouveau qu'il le sera.
Cependant, nous résisterons encore à la signature immédiate; nous
prenons encore un délai, qui, quoique bien court, vous laisse un peu
de temps pour réfléchir définitivement sur ce que vous allez faire, et
pour agir autour de vous et leur faire comprendre le véritable état
des choses.» Il ajoutait, le 9 janvier: «Si vous attendez les
sommations et plus encore les collisions, si vous laissez aller la
chose jusque-là, Dieu sait ce qui en arrivera, et quelles seront les
conditions qu'on pourra obtenir lorsque ces messieurs pourront dire:
_Il n'y a plus ni conférence ni traité_. Quoi qu'en disent les
correspondants de la _Gazette d'Augsbourg_, je n'ai pas à me reprocher
de ne vous en avoir pas averti, et ce n'est pas moi qu'on peut
accuser, comme ils le font, de vous avoir entraîné dans ce guêpier,
pour m'emparer de vos dépouilles[461].»
[Note 461: _Revue rétrospective._]
Ces avertissements si émus et si fermes avaient alors un peu plus de
chance d'être entendus en Belgique. La misère y était devenue
intolérable, et des pétitions commençaient à se signer dans les
centres manufacturiers, pour supplier le gouvernement de ne pas se
jeter dans une guerre insensée. Cependant le mouvement belliqueux
paraissait encore si fort qu'à la rentrée des Chambres, les ministres
du roi Léopold crurent nécessaire de demander, comme à la veille d'une
guerre, l'autorisation de percevoir à l'avance les six premiers mois
de la contribution foncière; ils engagèrent, en outre, à leur service,
un des chefs de l'insurrection polonaise de 1830, Skrzynecki, démarche
qui ne contribua pas peu à augmenter l'irritation des trois cours
continentales.
Nous ne pouvions prolonger sans péril une telle situation. Le langage
des diplomates étrangers devenait menaçant. «La corde était trop
tendue, écrit M. de Sainte-Aulaire dans ses _Mémoires_, et menaçait de
se rompre.» Les troupes belges, hollandaises, prussiennes, et celles
de la Confédération germanique, se trouvaient en présence sur les
frontières du Limbourg et du Luxembourg; la France avait dû masser un
corps d'observation dans les Ardennes; un coup de fusil, tiré par
imprudence ou à dessein, eût donné le signal d'une mêlée générale. À
Paris, d'ailleurs, la discussion de l'Adresse était terminée. M. Molé
se décida donc enfin à ratifier la signature donnée provisoirement par
son ambassadeur, et, le 23 janvier 1839, les cinq plénipotentiaires
notifièrent à la Haye et à Bruxelles leur décision, devenue cette
fois bien définitive. Le roi de Hollande y donna son adhésion, le 2
février. Le gouvernement belge dut se rendre compte qu'il ne pouvait
résister plus longtemps: il essaya une dernière contre-proposition qui
fut repoussée par la conférence; enfin, le 18 mars, après un débat
orageux, la Chambre des représentants autorisa l'acceptation du traité
proposé. Les dernières signatures furent échangées le 19 avril.
À cette date, M. Molé, ainsi qu'on le verra plus tard, était déjà
depuis quelque temps démissionnaire. Toutefois, ce n'en est pas moins
à lui, après le Roi, que revient le mérite d'avoir surmonté et dénoué
les difficultés de cette crise. Après avoir bien mis en train, en
1830, cette affaire belge, l'une des entreprises diplomatiques les
plus heureuses de la monarchie de Juillet, il eut cette chance de la
bien finir, en 1839. S'il avait, au contraire, écouté les conseils et
pris peur des reproches de l'opposition coalisée, s'il s'était laissé
séparer de l'Europe pour soutenir les prétentions territoriales de la
Belgique, on ne peut savoir ce qu'il fût advenu de celle-ci, mais la
France se fût certainement trouvée dans un grand péril. Ce péril, il
est facile aujourd'hui de s'en rendre compte, car c'est celui-là même
auquel un cabinet moins clairvoyant ne sut pas échapper, peu après,
dans la question d'Orient. La France eût été seule avec la Belgique
contre toute l'Europe, comme elle devait, un an plus tard, se trouver
seule avec l'Égypte; et la proximité de la Belgique eût rendu le
danger plus grand encore. Les conséquences déplorables de l'isolement
de 1840, conséquences qui ont pesé, pendant tant d'années, sur notre
politique, permettent de mesurer quelle reconnaissance est due à M.
Molé pour avoir évité la faute où devait tomber M. Thiers.
En Belgique donc, comme, à la même époque, en Suisse et en Italie, le
ministère avait bien agi; il avait fait ce qu'exigeait la foi des
traités et ce qui convenait, sinon aux préventions passagères du pays,
du moins à ses intérêts permanents. Toutefois, il y avait dans ces
événements, tels qu'ils se présentaient à la fin de 1838, des
apparences et des coïncidences dont ne manquaient pas de s'emparer les
opposants, alors en train de s'armer pour les prochains débats de la
session. À entendre leurs journaux, partout en Europe, la «politique
de Juillet», humiliée par les autres puissances, répudiée par
nous-mêmes, se trouvait en recul; partout, le ministère avait
abandonné la clientèle libérale de la France aux vengeances de la
Sainte-Alliance, poussant même parfois la faiblesse ou la trahison
jusqu'à se faire l'instrument de ces vengeances; et alors, parcourant
toutes nos frontières, du nord au midi, on montrait la Belgique sur le
point d'être démembrée, sans que nous sachions ou osions la protéger;
la Suisse encore tout exaspérée contre nous de ce que nous avions, aux
applaudissements et avec l'appui des puissances absolutistes, violenté
son indépendance; le drapeau tricolore, garantie de l'influence
française au delà des Alpes et espoir de la liberté italienne, se
retirant humblement d'Ancône, par déférence pour l'Autriche; enfin,
pour compléter ce tableau, la monarchie constitutionnelle aux abois en
Espagne, et les bandes de don Carlos enhardies jusqu'à menacer Madrid.
Sur ce terrain, comme sur celui où s'était placé M. Duvergier de
Hauranne, les doctrinaires croyaient pouvoir, sans renier leur passé
et leurs principes, tendre la main à la gauche. Bientôt, la question
étrangère devint le principal objet des polémiques de la coalition.
Celle-ci sentait qu'elle avait chance de réveiller et de passionner le
pays, jusqu'alors assez indifférent à cette lutte de partis ou de
personnes, en faisant appel à la susceptibilité nationale, plutôt
qu'en dissertant subtilement sur la prérogative parlementaire. M.
Guizot et ses amis n'avaient-ils donc pas conscience que, cette fois
encore, l'attaque dépassait le ministère pour atteindre le Roi, connu
et dénoncé comme le véritable directeur de cette politique étrangère,
comme l'auteur principal des déviations et des défaillances qu'on
prétendait y relever?