Le ministère jouissait, depuis près de deux ans, de cette
tranquillité diplomatique, quand, vers le milieu de 1838, précisément
à l'heure où la coalition des doctrinaires, de la gauche et du centre
gauche cherchait son terrain d'attaque, surgirent près de nous, en
Suisse, en Italie, en Belgique, des questions, sinon périlleuses, du
moins embarrassantes et propres à être exploitées par l'opposition.
Louis Bonaparte n'avait pas séjourné longtemps en Amérique; débarqué à
New-York, le 5 avril 1837, il en était reparti, deux mois après, pour
rejoindre, en Suisse, sa mère dont il avait appris la maladie. La
reine Hortense ne survécut que peu au retour de son fils, et mourut en
octobre 1837. Demeuré seul, le prince ne quitta pas Arenenberg. Il fut
bientôt manifeste que ce château devenait de nouveau un foyer
d'intrigues et de conspiration. Pour rappeler sur lui l'attention de
la France, Louis Bonaparte fit publier par un de ses partisans, M.
Laity, une brochure, où l'auteur exaltait l'attentat de Strasbourg et
s'efforçait de transformer cette misérable échauffourée en une
entreprise sérieuse, redoutable, et qui avait été sur le point de
réussir. L'événement dont on évoquait ainsi imprudemment le souvenir,
autorisait certes le gouvernement français à ne pas se montrer
indulgent. Des poursuites furent dirigées contre la brochure de M.
Laity. Par défiance du jury, la cour des pairs fut saisie: bien haut
tribunal pour une si modeste affaire. L'accusé, profitant de la
tribune qu'on lui offrait, proclama avec audace sa foi politique. Il
avait pris pour avocat Michel de Bourges: nouvelle preuve des liens
qui existaient alors entre les bonapartistes et les républicains. La
cour fut sévère; elle voulait sans doute réparer en partie le scandale
de l'acquittement prononcé, l'année précédente, par le jury de
Strasbourg; Laity fut condamné à cinq années de détention et à dix
mille francs d'amende[426].
[Note 426: 11 juillet 1838.]
Cette répression à l'intérieur ne suffisait pas. Le droit des gens
autorisait la France à exiger des Suisses que leur hospitalité ne
servît point à favoriser une conspiration permanente contre un
gouvernement voisin et ami. N'était-ce pas la question déjà posée par
M. Thiers, en 1835, à l'occasion des réfugiés radicaux? Cette fois non
plus, il n'y avait pas à craindre que notre démarche fût mal vue en
Europe. Depuis longtemps, M. de Metternich nous dénonçait les menées
bonapartistes dont la Suisse était le siége, et nous poussait à élever
de sévères réclamations[427]. «Vous ne m'avez jamais vu varier,
écrivait-il au comte Apponyi, sur l'impossibilité, pour le
gouvernement français, de laisser la faction anarchique établir son
quartier général à Arenenberg[428].» Il ne pouvait du reste déplaire
au chancelier autrichien que de nouveaux ombrages s'élevassent entre
la France et la Suisse. Dès les premiers mois de 1838, M. Molé avait
fait des représentations à Berne, mais sans presser vivement une
conclusion. Ce fut après le procès Laity qu'il se résolut à agir avec
plus de vigueur. Le 1er août 1838, il fit remettre au directoire
fédéral une note où il s'étonnait «qu'après les événements de
Strasbourg et l'acte de généreuse clémence dont Louis-Napoléon
Bonaparte avait été l'objet, un pays ami, tel que la Suisse, et avec
lequel les anciennes relations de bon voisinage avaient été naguère si
heureusement rétablies, eût souffert que Louis Bonaparte revînt sur
son territoire et, au mépris de toutes les obligations que lui
imposait la reconnaissance, osât y renouveler de criminelles intrigues
et avouer hautement des prétentions insensées que leur folie même ne
pouvait plus absoudre depuis l'attentat de Strasbourg». La note
demandait «expressément» que «Louis-Napoléon Bonaparte fût tenu de
quitter le territoire helvétique», et elle se terminait ainsi: «La
France aurait préféré ne devoir qu'à la volonté spontanée et au
sentiment de bonne amitié de sa fidèle alliée, une mesure qu'elle se
doit à elle-même de réclamer enfin, et que la Suisse ne lui fera
certainement pas attendre.» Grande émotion dans la diète alors
assemblée; débat tumultueux, trop souvent même injurieux contre la
France. Les partisans du prince arguaient de ce qu'il était citoyen
suisse, ayant reçu droit de bourgeoisie dans le canton de Thurgovie;
ils obtinrent que la diète ajournât sa décision, pour examiner si en
effet Louis Bonaparte se trouvait couvert par sa nationalité.
Justement irrité de se voir opposer une objection si peu sérieuse, M.
Molé adressa, le 15 août, à son ambassadeur, une dépêche plus sévère
encore que la première. «Est-il un homme de bonne foi, disait-il, qui
puisse admettre que Louis Bonaparte soit naturalisé Suisse et
prétende, en même temps, régner sur la France?... Ne serait-ce pas se
jouer de toute vérité, que de se dire, tour à tour, selon
l'occurrence, Suisse ou Français, Français pour attenter au repos et
au bonheur de la France, Suisse pour conserver l'asile où, après avoir
échoué dans de coupables tentatives, on ourdit de nouvelles intrigues
et l'on prépare de nouveaux coups?» Il terminait en donnant ordre à
l'ambassadeur de demander ses passe-ports, si l'expulsion était
refusée, et «de donner l'assurance que la France, forte de son droit
et de la justice de sa demande, userait de tous les moyens dont elle
dispose pour obtenir une satisfaction à laquelle aucune considération
ne saurait la faire renoncer».
[Note 427: Cf. lettres du 7 et du 9 novembre 1836. (_Mémoires de
Metternich_, t. VI, p. 158, 159.)]
[Note 428: _Ibid._, p. 282.--À ce conseil raisonnable, mais non
désintéressé, M. de Metternich joignait de curieuses observations sur
l'espèce de complicité inconsciente du gouvernement de 1830 dans la
propagande bonapartiste. «Prenez-y garde, disait-il à M. de
Sainte-Aulaire en parlant du prince Louis, ce jeune fou acquiert de
l'importance par le tort qu'on a chez vous de caresser et d'exalter
outre mesure tout ce qui se rattache à l'empereur Napoléon. On finira
par faire croire à l'avenir d'une dynastie napoléonienne.» (_Mémoires
inédits de M. de Sainte-Aulaire._)--Le chancelier revenait souvent sur
cette idée. (Cf. _Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 280, 281, 283.)]
En Suisse, cependant, les esprits étaient de plus en plus montés. Le
canton de Thurgovie, auquel la question de nationalité avait été
renvoyée, s'était prononcée pour le prince. Les journaux de Berne, de
Genève, de Lausanne s'indignaient avec fracas de la violence tentée
contre l'indépendance et la souveraineté de la confédération. Une
partie de la presse française s'empressait de faire écho à ces
plaintes et à ces colères. Par contre, les puissances, émues de voir
Mazzini et d'autres réfugiés, récemment expulsés de Suisse, y rentrer
pour s'associer à l'agitation provoquée en faveur du prince,
appuyaient notre démarche[429]. Fort embarrassée, la diète délibéra
de nouveau sur la question, le 3 septembre; elle ne put aboutir à
aucune décision et se prorogea au 1er octobre.
[Note 429: Les bonapartistes avaient cependant tenté d'exploiter à
leur profit la haine passionnée du Czar contre la monarchie de
Juillet. Le jeune Jérôme Napoléon, fils de l'ex-roi de Westphalie,
allié par sa mère à l'empereur de Russie, était allé trouver celui-ci
à Friederichshafen et avait sollicité, pour son cousin, la faveur
d'une audience. Le Czar la refusa sans compliments, et il ajouta que,
«loin de porter aucun intérêt à cet insensé, il appuierait de tous ses
moyens les rigueurs demandées contre lui».]
Le gouvernement français ne voulut pas laisser se prolonger ce qu'il
regardait comme une impertinente comédie. Il ordonna de concentrer
vingt-cinq mille hommes sur la frontière suisse, sans s'inquiéter des
criailleries des journaux parisiens qui, dans leur emportement, en
venaient à dire que les soldats devaient refuser de prendre part à une
lutte fratricide. Le général Aymar, appelé à commander ce corps
d'armée, disait, dans l'ordre du jour qu'il adressait à ses troupes,
le 25 septembre: «Bientôt nos turbulents voisins s'apercevront,
peut-être trop tard, qu'au lieu de déclamations et d'injures, il eût
mieux valu satisfaire aux justes demandes de la France.» En même
temps, le grand-duc de Bade mettait le blocus sur sa frontière, le roi
de Wurtemberg se préparait à en faire autant, et l'ambassadeur
d'Autriche à Berne tenait un langage de plus en plus pressant. En
Suisse, l'irritation était au comble; on s'y livrait à des
manifestations belliqueuses; les milices se rassemblaient sur la
frontière, en face des troupes françaises. La situation était
critique, et l'on ne pouvait trop savoir comment les choses allaient
tourner.
À ce moment, le prince, cause de toute cette émotion, se décida à y
mettre un terme. Avait-il pris peur d'une si grosse responsabilité?
Comprenait-il qu'il n'était pas de son intérêt de faire trop préciser
une question de nationalité dont la conclusion pouvait être qu'il
avait perdu la qualité de Français? S'inquiétait-il du rôle qu'il
aurait à jouer, en sa qualité d'officier dans l'artillerie bernoise,
si la guerre venait à éclater? Toujours est-il qu'il écrivit, le 22
septembre, aux autorités de Thurgovie, pour leur annoncer son
intention de quitter la Suisse et de se rendre en Angleterre[430]. La
diète, réunie le 6 octobre, saisit avec empressement ce moyen de
sortir d'embarras: elle décida de faire à la note de M. Molé une
réponse où, tout en maintenant son droit de refuser l'expulsion d'un
citoyen suisse, elle annonçait le prochain départ du prince Bonaparte
et exprimait l'espoir que rien ne troublerait plus la bonne harmonie
des deux pays. Quelques jours après, le 14 octobre, le prince se
mettait en route pour l'Angleterre. À y regarder de près, la réponse
de la diète prêtait à discussion: M. de Metternich nous conseillait de
ne pas nous contenter d'une satisfaction de fait, mais d'exiger «une
franche déclaration de principes»: il ajoutait que «tout le monde
soutiendrait nos démarches[431]». Mais M. Molé, qui n'avait pas les
mêmes raisons que le chancelier d'Autriche pour désirer prolonger la
brouille de la France et de la Suisse, eut la sagesse de ne pas
pousser les choses plus loin. Autant il avait été vif et roide pour
vaincre la résistance qu'on lui opposait, autant il fut prompt à
accueillir la première occasion d'une pacification. Il se déclara donc
satisfait de la réponse de la diète, et l'incident put être regardé
comme clos.
[Note 430: L'ex-roi Louis vivait encore et était retiré à Florence. Il
désirait vivement ne pas avoir la garde de son fils, et celui-ci ne
songeait pas du reste à se rapprocher de son père. On peut juger de
leurs rapports, par cette lettre que l'ancien roi de Hollande écrivait
alors à son fils, par l'entremise de M. de Metternich: «Mon fils,
lorsque je croyais avoir raccommodé vos affaires ou, pour mieux dire,
réparé autant que possible vos graves torts, je vois que vous parlez
de vous retirer en Angleterre. Cela me désole..... Vous ne pouvez
ignorer que vous y serez le but et le jouet de tous les intrigants et
de toutes les intrigues. Comment ne voyez-vous pas que vous êtes pris
pour dupe et qu'on ne se sert de vous que comme d'un mannequin? Si
vous voulez vivre tranquille, vous n'avez que l'Autriche..... Vous me
dites que vous ne pourriez pas me rejoindre; loin de le désirer,... je
m'y opposerais de toutes mes forces..... Je ne suis pas en état de
vous rien donner de mon vivant; à ma mort, vous ferez valoir vos
droits. Du reste, je n'ai plus rien à vous dire, c'est fini pour
toujours.» Puis, après avoir de nouveau insisté pour que son fils se
retirât en Autriche, il terminait ainsi: «Adieu. Puissiez-vous éviter
les piéges qui vous entourent et profiter du seul refuge qui vous
reste, asile dont a profité votre frère, durant plusieurs années, et
dont les Bourbons de la branche aînée profitent depuis longtemps! Et
vous êtes assez juste, je pense, pour reconnaître que ceux-ci avaient
bien autant de droits et d'avantages à revendiquer que vous croyez en
avoir.» (_Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 289 à 291.)]
[Note 431: _Ibid._, p. 286, 287.]