À la même époque, cependant, et sur les théâtres les plus divers, ce
gouvernement qu'on accusait si facilement d'être, au dehors, craintif,
insensible aux exigences de l'honneur national, montrait qu'il savait
défendre vivement les intérêts du pays et tenir d'une main ferme son
drapeau. Depuis longues années, la république noire d'Haïti
n'exécutait pas les engagements qu'elle avait pris, en 1825, en retour
de la reconnaissance de son indépendance; bien loin de fournir les 150
millions promis aux colons dépossédés, elle ne payait même pas les
intérêts de l'emprunt contracté en France sous ce prétexte. Le
ministère envoya une escadre à Port-au-Prince, pour rappeler leurs
obligations à ces débiteurs oublieux et sans gêne: un traité fut
conclu où, tout en réduisant le solde de l'indemnité due à soixante
millions payables en trente annuités, il fut stipulé que le payement
en commencerait immédiatement[462]. On envoya aussi une escadre devant
Buenos-Ayres, pour tenir en respect le féroce Rosas, président de la
république Argentine, dont le despotisme se jouait des intérêts de nos
nationaux. Un blocus fut établi, un fort enlevé, mais sans dompter
Rosas, qui devait encore, pendant plusieurs années, occuper
désagréablement notre marine et notre diplomatie.
[Note 462: Février 1838.]
C'est au Mexique que notre action fut le plus brillante et le plus
décisive. Dans l'anarchie devenue l'état normal de cette république,
les résidents français avaient eu gravement à souffrir, et les
réclamations adressées à ce sujet étaient demeurées sans résultat. En
octobre 1838, une petite escadre, sous les ordres du contre-amiral
Baudin, arrivait dans les eaux du Mexique: l'un des bâtiments, la
corvette _la Créole_, était commandée par le prince de Joinville,
alors âgé de vingt ans. Rien n'arrêta nos vaillants et hardis marins,
ni les difficultés de la mer, ni les bravades et la perfidie du
gouvernement mexicain, ni l'avantage numérique et le réel courage des
soldats ennemis, ni les plaintes du commerce anglais et américain,
entravé par nos hostilités, ni la surveillance ombrageuse de la flotte
britannique, jalouse de voir s'exercer notre action maritime. Le fort
de Saint-Jean d'Ulloa, réputé imprenable, fut réduit à capituler
après un bombardement de quelques heures: et, peu de jours après, nos
compagnies de débarquement forçaient les portes de Vera-Cruz, malgré
la résistance d'une garnison bien supérieure en nombre[463]. Le tout
jeune commandant de la _Créole_, ardent à réclamer la première place
au danger, se distingua, dans tous ces combats, par sa brillante
intrépidité, électrisant les hommes qu'il menait au feu, acclamé, au
milieu même de la canonnade, par les autres équipages témoins de son
impatiente valeur, et conquérant ainsi, dès son début, dans la marine,
une popularité qui n'a fait ensuite que grandir. Cette rude leçon une
fois donnée, notre gouvernement évita la faute qui devait, en une
occasion analogue, entraîner le gouvernement de Napoléon III dans une
si néfaste aventure et coûter si cher à la France. Il mit à borner son
entreprise la même décision dont il avait fait preuve dans l'action:
des négociations furent aussitôt engagées avec les vaincus, et, peu
après, un traité fut signé, accordant à la France les satisfactions
qu'elle demandait[464]. La nouvelle de la prise de Saint-Jean d'Ulloa
arriva à Paris, le 6 janvier 1839, au moment où l'opposition
indiquait, dans son projet d'Adresse, des doutes sur l'énergie avec
laquelle l'expédition du Mexique était conduite. Aussi, en annonçant
cette «glorieuse nouvelle», le _Journal des Débats_ disait-il, avec
une fierté légitime: «Les partis accusent le ministère du 15 avril
d'avoir humilié la France à l'étranger. Le ministère a répondu à ces
reproches, l'année dernière, par la prise de Constantine; cette année,
par le blocus du Mexique, entrepris malgré les réclamations du
commerce anglais. Il y répond maintenant en plantant le drapeau
français sur les ruines de Saint-Jean d'Ulloa démantelé[465].»
[Note 463: 28 novembre et 5 décembre 1838.]
[Note 464: La conclusion définitive de ce traité fut retardée quelque
temps par les chicanes des Mexicains: les signatures furent échangées
à la Vera-Cruz, le 9 mars 1839.]
[Note 465: 7 janvier 1839.]
Ce n'était pas seulement dans les mers lointaines et sous les yeux des
marins anglais que M. Molé faisait acte de fermeté hardie, c'était
aussi parfois en Europe et à l'égard de ces puissances continentales
qu'on l'accusait de courtiser. À la fin de 1838 et au commencement de
1839, divers indices lui firent croire qu'un Espagnol, M. Zéa, avait
reçu mission secrète de négocier le mariage d'un archiduc d'Autriche
avec la jeune reine Isabelle. Notre ministre estima qu'un tel mariage
serait la destruction de l'oeuvre de Louis XIV au delà des Pyrénées.
Résolu à l'empêcher à tout prix, il s'en expliqua, sans ménagements,
avec le comte Apponyi: «Ce serait la guerre», n'hésita-t-il pas à lui
dire, et il ajoutait, en rendant compte de cet incident à l'un de ses
ambassadeurs: «Plutôt que de laisser l'Autriche placer un de ses
princes sur le trône d'Espagne, il faudrait, sans hésiter, porter la
guerre sur le Rhin et en Italie.» Bien que surpris et désappointé de
se voir parler sur ce ton, M. de Metternich se contenta de faire
répondre à M. Molé que la cour de Vienne ne consentirait pas à un tel
mariage; seulement, afin de n'avoir pas l'air de céder aux menaces de
la France, il donna pour motif la détresse de la reine Isabelle et le
caractère illégitime de sa royauté[466].
[Note 466: Lettre de M. Molé à M. Bresson, du 19 mars 1839.
(_Documents inédits._) Lettre de M. de Metternich au comte Apponyi, du
25 janvier 1839. (_Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 351 à 353.)]
Depuis les événements de 1836, et malgré les assurances alors données
à M. Thiers[467], la république de Cracovie n'avait jamais été
complétement évacuée par les troupes autrichiennes. Le petit corps
d'occupation venait même d'être renforcé, en 1838, à la suite de
nouveaux troubles. M. Molé, préoccupé du parti que l'opposition
pourrait tirer de son silence, résolut de demander des «explications»
aux trois cabinets de Vienne, de Berlin et de Saint-Pétersbourg. «La
question relative à l'état actuel de Cracovie, disait-il dans une de
ses dépêches, le 27 novembre 1838, a pris un caractère trop grave pour
que le gouvernement français, quel que soit son désir d'éviter ce qui
peut amener des explications délicates entre les cabinets européens,
ne se croie pas obligé d'en entretenir les alliés.» Puis, après avoir
rappelé ce qui s'était passé: «Tous ces faits ont eu lieu sans la
moindre participation des puissances qui, ayant pris part, avec les
trois cours protectrices, à la conclusion du traité de Vienne, sont en
droit de s'opposer à ce que les conditions de ce traité soient
modifiées sans leur assentiment.» M. Molé indiquait sans doute qu'un
ministre français ne saurait se faire le défenseur de toutes les
clauses de l'acte de Vienne, mais «la France a certainement le droit
de veiller à ce qu'on n'y introduise pas des altérations qui
pourraient le rendre moins favorable encore à sa politique». M. Molé
prévenait l'objection tirée de la réserve que le gouvernement du Roi
avait gardée jusqu'alors, par «souci de la paix générale». S'il se
décidait maintenant à une démarche «trop longtemps différée
peut-être», c'était à raison de la persistance et de l'aggravation des
mesures prises contre Cracovie. Du reste, «il ne cherchait pas des
sujets de plainte»; il serait heureux «qu'un exposé plus complet des
faits, si graves en apparence, lui offrit quelques motifs
d'atténuation». C'est cet exposé qu'il se croyait fondé à demander en
ce moment. «Le gouvernement impérial ne saurait manquer de sentir que,
pour repousser une demande si légitime, il faudrait admettre que
chaque puissance est autorisée à changer, à son gré et par un acte de
sa simple volonté, toute disposition de l'acte de Vienne, contre
lequel elle pourrait en appeler à une sorte de nécessité imposée par
ses intérêts.» Nos ambassadeurs près les trois cours avaient pour
instruction, en communiquant cette dépêche, d'insister sur les
passages où le ministre se montrait «disposé à suivre l'exemple qui
lui serait donné de manquer de respect à quelques clauses du traité de
Vienne». Cette dépêche était certes d'un ton bien plus net, plus
ferme[468], que le langage tenu, à l'origine de cette affaire, par M.
Thiers. En 1836, en effet, celui-ci avait à peu près passé
condamnation sur les droits violés de Cracovie. Ce n'était pas que M.
Molé attendit, pour la petite république, un grand résultat de sa
démarche; il savait bien que les trois puissances ne lâcheraient pas
leur proie, et il n'avait pas la folle envie de faire la guerre pour
ce dernier débris de la Pologne. Il voulait seulement prendre
position. «Les traités de 1815 sont évidemment violés, disait-il dans
une lettre confidentielle à M. de Barante, à la date du 3 décembre; on
le dira à outrance dans la discussion de l'Adresse. Il nous faut des
explications. Si les puissances nous objectent l'utilité ou la
nécessité, il faudra qu'elles acceptent aussi de nous cette réponse,
lorsque l'_utilité_ ou la _nécessité_ entraîneront, de notre part,
quelque infraction à ces traités.» L'une de ces «infractions» que M.
Molé, comme nous l'avons déjà dit, songeait alors à commettre, était
le relèvement des fortifications d'Huningue. Les trois puissances
affectèrent de ne voir dans la démarche du ministère français qu'une
précaution prise en vue des prochains débats parlementaires, et
protestèrent de leur désir de lui fournir l'argument désiré, «sans
cependant sacrifier les principes». Seulement, chacune d'elles ajourna
sa réponse, sous prétexte de se concerter avec les deux autres.
Pendant ce temps, les événements se précipitaient à Paris;
l'opposition, contrairement à l'attente du ministre, n'insista pas,
dans la discussion de l'Adresse, sur la question de Cracovie. M. Molé,
qui avait d'autres préoccupations, ne parla plus de cette affaire à
ses ambassadeurs; bientôt d'ailleurs il quittait le pouvoir, et les
pourparlers, si fermement engagés, se trouvèrent ainsi n'avoir pas
d'autre suite[469].
[Note 467: Cf. plus haut, p. 58.]
[Note 468: M. de Sainte-Aulaire, qui avait dû lire cette dépêche à M.
de Metternich, la qualifiait de «très-verte».]
[Note 469: Sur toute cette affaire de Cracovie, dépêche de M. Molé à
M. de Barante, du 27 novembre 1838; lettre du même au même, du 3
décembre 1838; lettre de M. de Sainte-Aulaire à M. Molé, du 17
décembre 1838; lettres du même à M. de Barante, de décembre 1838,
janvier et février 1839. (_Documents inédits._)]
En somme, à considérer d'ensemble les événements diplomatiques du
ministère Molé, on n'y découvre pas sans doute des entreprises
éclatantes et grandioses que les circonstances ne comportaient pas;
mais, pendant deux ans, ce ministère avait assuré à la nation fatiguée
la quiétude absolue dont elle sentait avant tout le besoin, il avait
travaillé, en même temps, non sans résultat, à effacer en Europe, ou
tout au moins à affaiblir, les méfiances et les préventions nées de
1830; plus tard, quand les difficultés s'étaient élevées, il les
avait sinon dominées, du moins résolues avec adresse et loyauté; enfin
cette sagesse généralement pacifique, un peu modeste quoique toujours
digne, n'avait pas empêché, par moments et sur des théâtres
strictement limités, quelques heureux coups de vigueur qui devaient
flatter l'amour-propre de la nation, sans inquiéter sa prudence, ni
troubler son repos, et qui «animaient, sans la compromettre, la
politique extérieure du cabinet[470]». Rien donc qui justifiât les
violentes critiques de l'opposition. Ne pouvons-nous d'ailleurs
opposer à ces critiques le témoignage hautement favorable rendu à
cette même politique par des hommes qui la considéraient du dehors,
sans être mêlés aux intrigues et aux partis pris parlementaires, par
les trois ambassadeurs de France près les grandes cours du continent,
MM. de Sainte-Aulaire, de Barante et Bresson? «Le ministère actuel,
écrivait M. de Sainte-Aulaire à M. de Barante, le 20 novembre 1838, me
semble mieux placé qu'aucun autre pour bien faire nos affaires à
l'étranger.» Il avait écrit, le 28 octobre, à un autre correspondant:
«En tout, le ministère a fort bon air: tout lui réussit, et il
exploite bien ce que lui donne la fortune.» Aussi se prononçait-il
ouvertement contre la coalition, dans les rangs de laquelle il
comptait cependant beaucoup d'amis. M. de Barante s'exprimait de même,
avec non moins de chaleur, et, après avoir signalé le crédit que le
cabinet avait acquis au dehors: «N'allez pas croire, disait-il, que ce
qui lui donne bon renom en Europe, c'est sa faiblesse à défendre nos
intérêts et notre honneur. Je puis assurer, en toute sincérité, que
les déterminations qu'il a eu à prendre auraient été absolument les
mêmes sous tout autre ministère qui n'eût pas été follement
révolutionnaire et propagandiste.» Telle était aussi la manière de
voir de M. Bresson, qui écrivait, le 13 décembre 1838: «Moi, vieux
doctrinaire de 1818, je renie mes anciens amis; je voudrais pouvoir le
proclamer hautement à la tribune de notre Chambre[471].» Entre cette
approbation des ambassadeurs et les critiques que faisaient alors les
écrivains ou les orateurs de la coalition, l'histoire n'hésite pas un
instant: ce ne sont pas les critiques qu'elle ratifie. Dans la
contradiction des deux langages, elle ne voit que la confirmation
nouvelle d'un fait, déjà plusieurs fois constaté: nous voulons parler
de cet oubli ou de cet obscurcissement des vrais intérêts de la
politique extérieure, qui devient si facilement, même chez les
meilleurs, la conséquence des entraînements d'opposition: tort grave
fait ainsi au patriotisme par l'esprit de parti.
[Note 470: Expression de M. Guizot dans ses _Mémoires_.]
[Note 471: Correspondance de MM. de Sainte-Aulaire, de Barante et
Bresson. (_Documents inédits._)]