IV

Dans de telles conditions, l'oeuvre législative ne pouvait avancer que

péniblement: la session ne fut pas cependant stérile. Grâce surtout au

concours de la Chambre des pairs, à la fois plus compétente que celle

des députés, et moins absorbée par les intrigues parlementaires, les

ministres parvinrent à faire voter plusieurs lois d'un grand intérêt

pratique, sur l'extension de la juridiction des juges de paix[329],

sur le régime des aliénés[330], sur les faillites[331], sur les

attributions des conseils généraux[332]: encore ne parlons-nous que

des lois qui furent alors complétement terminées, et négligeons-nous

les projets secondaires. Seulement, le gouvernement eût voulu

davantage. Combien de ses propositions échouaient ou se trouvaient

dénaturées par les caprices de la Chambre! «Ceux mêmes des députés qui

ne voudraient pas voir tomber le ministère, écrivait alors un

observateur, s'habituent à ne tenir aucun compte de sa volonté, à

écarter ou à bouleverser impitoyablement tous ses projets, à lui

rendre en un mot la vie aussi dure que possible. Voilà ce que beaucoup

de niais appellent l'_indépendance_. En vérité, on se croirait revenu

aux illusions puériles de 1789, sur la séparation absolue du pouvoir

législatif et du pouvoir exécutif[333].»

[Note 329: Votée le 5 février 1838 par la Chambre des pairs, le 24

avril par la Chambre des députés.]

[Note 330: Votée le 14 février par la Chambre des pairs, le 13 avril

par la Chambre des députés.]

[Note 331: Votée le 5 avril par la Chambre des députés, le 14 mai par

la Chambre des pairs.]

[Note 332: Votée le 8 mars par la Chambre des députés, le 23 avril par

la Chambre des pairs.]

[Note 333: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]

Parmi les projets ainsi maltraités, on peut citer celui qui élevait à

dix mille francs la pension de la veuve du général Damrémont,

commandant en chef de l'armée d'Afrique, qui venait de succomber

héroïquement, en pleine victoire, sous les murs de Constantine:

circonstances exceptionnelles qui justifiaient le chiffre élevé de la

pension. M. Molé fut appuyé, cette fois, par M. Guizot et M. Thiers.

«Ne faisons pas dire, s'écria ce dernier, que le résultat d'un

gouvernement de discussion est de tout amoindrir, de tout dessécher.

Montrons au contraire qu'une grande nation peut discuter ses affaires,

sans devenir petite, sans refuser aux braves qui meurent pour elle, la

récompense qui leur est due... Si vous étiez exposés à voir les

finances de l'État compromises par des faits semblables, à la bonne

heure! mais quant à les voir compromises par des actes héroïques, je

suis rassuré: il n'y en aura jamais assez pour que vos finances

puissent périr.» Vainement toutes les autorités gouvernementales et

parlementaires, d'ordinaire divisées, se réunissaient-elles dans un

même effort, on put juger par le vote combien peu elles pesaient

devant l'«indépendance» des députés et aussi devant leurs préventions

mesquines. La majorité repoussa le chiffre du gouvernement et ne vota

qu'une pension de 6,000 francs[334].

[Note 334: Séance du 5 février 1838.]

Peu de questions étaient alors aussi importantes et urgentes que celle

des chemins de fer. La France se trouvait en retard sur plus d'un pays

voisin. Déjà, en 1837, le ministère Molé avait, sans succès, présenté

à la Chambre un premier projet d'ensemble. Il en présenta un nouveau

en 1838[335]. Le plan n'était pas sans hardiesse: il comprenait neuf

lignes principales, dont sept, partant de Paris, aboutissaient à la

frontière belge, au Havre, à Nantes, à Bayonne, à Toulouse, à

Marseille, à Strasbourg; les deux autres allaient de Bordeaux à

Marseille, et de Marseille à Bâle: soit onze cents lieues de voies

ferrées et une dépense d'un milliard. Pour le moment, on n'en devait

entreprendre que trois cent soixante-douze lieues. La construction de

ce réseau était réservée à l'État. La commission de la Chambre fit

mauvais accueil à ce projet[336]. Elle ne se contenta pas de critiquer

la construction par l'État, de manifester ses préférences pour

l'industrie particulière: sur ce point elle pouvait avoir en partie

raison; le rapporteur, M. Arago, blâma en outre l'exécution

d'ensemble: à son avis, l'art des chemins de fer était encore dans

l'enfance, et il y avait avantage à attendre, pour profiter des

découvertes que feraient les nations plus pressées que nous. La

discussion dura plusieurs jours[337]. Le président du conseil, le

ministre des finances et celui des travaux publics y prirent part. Le

résultat de leurs efforts fut le rejet complet du projet, à l'énorme

majorité de 196 voix contre 69[338].

[Note 335: 15 février.]

[Note 336: Le rapport fut déposé le 24 avril.]

[Note 337: 7, 8, 9 et 10 mai.]

[Note 338: Ainsi que j'ai eu déjà l'occasion de le dire, je reviendrai

plus tard, avec détails, sur ces premiers tâtonnements dans la

question des chemins de fer.]

Non-seulement la Chambre ne votait pas ce que lui demandait le

gouvernement, mais elle votait ce dont il ne voulait pas. La question

de la conversion des rentes n'avait pas fait un pas depuis qu'elle

avait amené la chute du cabinet du 11 octobre. Le 15 février 1838, M.

Gouin déposa de nouveau une proposition de conversion, qui fut

aussitôt favorablement accueillie par la commission chargée de

l'examiner. Nul n'ignorait que le ministère la voyait avec déplaisir,

et que le Roi personnellement y était fort hostile. Quand vint

cependant la discussion, discussion passionnée, approfondie, qui en

deux fois ne dura pas moins de six jours[339], les ministres se

bornèrent à indiquer quelques brèves objections d'opportunité, sans

s'engager à fond. Dans cette matière où rien n'eût dû se faire en

dehors de l'initiative du gouvernement, celui-ci laissait tout

débattre et décider sans lui, malgré lui, gardant une attitude

effacée, incertaine, comme s'il n'avait pas d'opinion, ou plutôt comme

s'il se sentait impuissant à la faire prévaloir. Aussi une immense

majorité, 251 voix contre 145, vota-t-elle sans se gêner la conversion

que le ministère eût voulu écarter. Comme pour mieux marquer le rôle

subalterne où elle prétendait réduire le cabinet, la Chambre lui

enjoignit, par une disposition spéciale, de rendre compte de

l'exécution de la mesure, dans un délai de deux mois à compter de

l'ouverture de la session suivante. Il est vrai que la Chambre des

pairs, sur laquelle le Roi usa personnellement de son influence,

repoussa le projet à la presque unanimité[340]. Ce vote débarrassa le

ministère de la question, mais ne lui rendit pas son autorité sur la

Chambre des députés.

[Note 339: Du 17 au 20 avril et du 2 au 5 mai.]

[Note 340: 20 au 26 juin.]

Les journaux opposants se gardaient de laisser dans l'ombre tous ces

échecs. Ce n'était dans leurs colonnes que sarcasmes contre les

ministres mis en minorité, sommation de quitter la place. M. Molé et

ses collègues faisaient la sourde oreille, ou bien répondaient, non

sans quelque raison, que ces votes n'impliquaient pas volonté de les

renverser, encore moins désignation de leurs successeurs. Quant à la

mortification subie, ils tâchaient de s'en consoler, en déclarant que

«le temps des majorités systématiques était décidément passé[341]».

«Nous avons un étrange ministère», disait de son côté, avec plus de

malice que d'exacte vérité, un doctrinaire, M. Vitet; «on le met tous

les jours à la porte de la Chambre, honteux et battu; le lendemain, on

râtisse les allées, et il n'y paraît plus[342].»

[Note 341: _Journal inédit de M. le baron de Viel-Castel_, 6 mars

1838.]

[Note 342: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

V

À regarder le seul Parlement, la session finissait donc mal pour le

ministère. Mais après tout, il restait debout. À la confusion des

prophètes qui lui avaient prédit, dès sa naissance, une mort si

prompte, malgré l'hostilité chaque jour plus acharnée de tous les

grands noms et de tous les grands talents de la Chambre[343], contre

l'attente de tous les spectateurs, il avait duré. Cette durée pouvait

exciter les colères, mais ne permettait plus le dédain.

Personnellement, M. Molé avait grandi: ses adversaires eux-mêmes

étaient obligés de le reconnaître. On ne pouvait nier son habileté et

son bonheur. Il n'était pas jusqu'à son talent oratoire qui n'eût

gagné en aplomb, en ampleur, en énergie, sans rien perdre de sa

politesse simple et sobre. Même après M. Guizot et M. Thiers, et sans

pouvoir leur être comparé, il avait eu des succès de tribune.

L'effacement de ses collègues contribuait à le mettre plus encore en

lumière. C'est bien lui qui recevait et portait tous les coups. Il

s'en vantait et s'en plaignait[344], tout entier à cette lutte,

passionnément sensible à l'amertume des échecs comme à la joie des

succès, et trouvant dans cette sorte d'excitation nerveuse une vigueur

physique qui étonnait ses amis et ses adversaires[345].

[Note 343: M. Molé lui-même faisait remarquer cette hostilité, avec

une sorte de fierté triomphante. «Le fait est, écrivait-il à M.

Bresson, le 27 mai 1838, que jamais un ministre dirigeant ne s'est

trouvé aux prises avec tant de difficultés. J'avais, réunis contre

moi, toutes les forces vives de la Chambre, tout ce qui parle et tout

ce qui écrit.» (_Documents inédits._)]

[Note 344: «Je suis peu secondé; mes collègues ne prennent pas les

affaires à coeur.» Lettre de M. Molé à M. de Barante, en date du 30

septembre 1838. (_Documents inédits._)--Cette plainte se retrouve

très-fréquemment dans sa correspondance.]

[Note 345: M. Molé disait souvent, dans sa correspondance, qu'il ne

dormait que cinq ou même trois heures par nuit. Il ajoutait, dans la

lettre déjà citée plus haut: «Vous ne vous imaginez pas à quelle vie

j'ai été condamné... Je ne puis m'empêcher de voir une volonté de la

Providence dans la force de l'âme et du corps que j'ai eue pour la

supporter.»]

M. Molé se sentait fort de l'appui de la Couronne. Jamais

Louis-Philippe n'avait eu un président du conseil autant selon ses

goûts. Avec Casimir Périer et le duc de Broglie, il avait connu des

ministres sûrs, mais incommodes; avec Thiers, un ministre commode,

mais peu sûr. Cette fois, il avait un ministre commode et sûr. M.

Molé, tout en gardant la dignité, même un peu susceptible, de son

attitude, ne cherchait ni à limiter, ni à masquer l'action personnelle

du Roi. Sa première éducation politique sous Napoléon lui avait

appris, non à vouloir régenter ou éclipser son souverain, mais à le

servir avec docilité et intelligence. D'ailleurs actif, passionné même

dans ce que M. Bertin appelait la «grande intrigue politique», le

président du conseil se montrait plutôt de disposition un peu

indolente pour les affaires et n'était pas jaloux de s'en réserver

exclusivement la charge. Louis-Philippe, très-laborieux, au

contraire, ne demandait qu'à la prendre. C'était vraiment lui,

maintenant, qui dirigeait notre diplomatie et traitait avec les

ambassadeurs étrangers. Par M. de Montalivet, il était maître du

ministère de l'Intérieur. Au ministère de la Guerre, le général

Bernard acceptait facilement l'intervention chaque jour plus active,

et du reste fort intelligente et fort patriotique, du duc d'Orléans;

presque quotidiennement, lui ou ses chefs de division allaient

travailler avec le prince[346]. La faiblesse même du cabinet, les

mortifications que lui infligeait la Chambre, tout ce qu'il y avait

alors de dérangé et de faussé dans la machine parlementaire

augmentaient et en même temps rendaient plus visible cette action

royale, souvent utile et bienfaisante au fond, mais qu'il était

dangereux, en l'état des esprits, de trop afficher.

[Note 346: Cette action du duc d'Orléans était attaquée dans la presse

de gauche. Le _National_ fut même poursuivi, à cette époque, pour

offense contre le prince, dont il avait violemment critiqué

l'ingérence dans l'administration de la guerre.]

M. de Barante, quoique très-prononcé contre la coalition, se

préoccupait alors de ce danger; après avoir indiqué que Louis-Philippe

«se jetait bien avant» dans toutes les affaires, il ajoutait: «Le Roi

a besoin de toute sa prudence pour gouverner une situation qui n'est

pas prudente; il lui faut manoeuvrer bien juste et dans les limites

étroites de la Charte, puisqu'il y a évidemment autocratie dans toutes

les questions[347].» Mais ce prince, nous avons déjà eu plusieurs fois

occasion de le remarquer, n'aimait pas seulement à agir; il aimait à

faire voir qu'il agissait: justement confiant dans sa sagesse et son

habileté, il était bien aise que le public fût à même de lui en savoir

gré. La reconnaissance qu'il croyait ainsi obtenir, lui faisait

négliger les préventions qu'il irritait. Aussi, loin de sentir le

besoin de se contenir et de se dissimuler, jouissait-il pleinement

d'avoir grandi le rôle réel et apparent de la Couronne, et, se

rappelant à quels effacements il avait dû se soumettre en d'autres

temps, il se félicitait de l'heureuse habileté avec laquelle, en

quelques années, il avait amené un changement si complet. Dans cet

état d'esprit, il était peu disposé à écouter les observations qui lui

étaient faites sur ce sujet. Un jour, au cours de la session de 1838,

M. Dupin crut devoir l'avertir que son intervention «faisait grief»

dans une partie de la Chambre. Louis-Philippe répondit aussitôt en

revendiquant son droit de «diriger ses ministres» et de les «congédier

quand ils lui résistaient». M. Dupin insista; sans nier que l'action

royale ne pût être très-considérable et très-efficace dans le

gouvernement constitutionnel, il soutenait qu'il valait mieux n'en pas

faire montre, qu'elle devait rester une affaire d'intérieur entre les

ministres et le souverain, que celui-ci ne pouvait pas avoir

«d'amour-propre d'auteur», et il ajoutait: «Puisqu'il est de règle que

les ministres sont responsables, pourquoi ne pas leur laisser toute la

responsabilité? N'est-il pas essentiellement avantageux à la Couronne

de se couvrir de l'axiome anglais: Le Roi ne peut mal faire?--Ah!

s'écria vivement le prince, c'est parce qu'il ne fait rien. En France,

un pareil roi serait considéré comme un porc à l'engrais[348]!»

Quelques jours après, causant avec M. Guizot, Louis-Philippe lui

disait: «Je sais que vous ne voulez pas annuler le Roi, me mettre hors

de mes affaires. Je ne le souffrirai jamais. Mais il y a des hommes

qui le veulent; il y en a parmi vos amis[349].»

[Note 347: Lettre de M. de Barante à M. Bresson, datée de Paris, le 16

mai 1838. (_Documents inédits._)]

[Note 348: _Mémoires de M. Dupin_, t. III, p. 311 à 315.]

[Note 349: _Documents inédits._]

Le Roi soutenait donc résolûment des ministres qui lui plaisaient, et

ne se gênait pas pour le faire savoir. Les députés conservateurs

étaient informés qu'ils lui seraient agréables en appuyant le cabinet.

Lui-même prenait à part certains d'entre eux, dans les réceptions des

Tuileries, et, avec une grande abondance de conversation, souvent avec

beaucoup d'esprit et d'éloquence, il tâchait de les amener à voter

comme il le désirait: c'est ce qu'il appelait «chambrer les députés».

Il s'employait, en même temps, à rendre plus difficile l'alliance de

M. Thiers et de M. Guizot. Son moyen était de donner à entendre à

chacun d'eux qu'il pourrait prochainement recueillir seul la

succession de M. Molé, et que par suite il ne devrait pas contracter

d'alliance inutile et compromettante. Un jour, par exemple, en mai

1838, M. Guizot était venu présenter aux Tuileries une députation

d'industriels; Louis-Philippe le retint et causa avec lui de la

situation: «Cela ne peut pas aller, dit-il; cela n'ira pas! Je

n'abandonnerai pas mes ministres. Je soutiens toujours mon cabinet.

Mais si M. Molé m'apportait sa démission, je serais bien

embarrassé...»--_M. Guizot_: «Le gouvernement représentatif ne guérit

les maux qu'à la dernière extrémité.»--_Le Roi_: «Cela n'est pas gai;

c'est moi qui suis le malade. Quand vous m'avez proposé, l'an dernier,

un cabinet de vos amis, je n'ai pas osé, j'en conviens. Depuis, nous

n'avons pas gagné de terrain. Je ne sais ce qui arrivera. J'aurai

besoin d'un plan de campagne. Pensez-y. Je vous demande d'y

penser[350].» En même temps, il s'arrangeait pour qu'on fît entrevoir

à M. Thiers une perspective analogue[351]. Le chef du centre gauche et

celui des doctrinaires affectaient de n'être pas dupes des

coquetteries royales; ils en riaient même parfois ensemble. Mais, au

fond, l'idée d'un pouvoir non partagé ne laissait pas que de

chatouiller agréablement l'ambition et le ressentiment de chacun

d'eux. En tout cas, ce langage du Roi n'était pas fait pour diminuer

l'hésitation et la froideur que M. Guizot venait de montrer dans la

première campagne de la coalition.

[Note 350: Lettre de M. Guizot au duc de Broglie. (_Documents

inédits._)]

[Note 351: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

M. Molé n'avait pas seulement la Couronne pour lui. Dans le pays,

parmi ceux surtout qui n'étaient pas politiquement enrôlés, il s'était

acquis, sinon des concours très-actifs, du moins des sympathies assez

étendues. Depuis le 15 avril 1837, date de la formation du cabinet, il

n'y avait eu ni émeute, ni trouble, ni attentat contre la vie du

Roi[352]. Ce calme, cette sécurité paraissaient fort agréables, après

les secousses et les inquiétudes des années précédentes. On était

disposé à en faire honneur à la politique pacifiante de M. Molé. Sans

doute, à y regarder de près, personne n'eût pu dire le mal

révolutionnaire complétement guéri. Les sociétés secrètes étaient

toujours en travail. La société des _Saisons_ avait remplacé, à la fin

de 1836, celle des _Familles_; sous l'action de l'ouvrier imprimeur

qui l'avait fondée, Martin Bernard, et à la différence des

associations plus bourgeoises qui avaient conduit l'attaque sous la

Restauration et au lendemain de 1830, elle cherchait à se recruter

surtout dans les ateliers. L'amnistie lui procura le concours de

Blanqui, de Barbès et de plusieurs autres anciens condamnés. La

propagande en reçut une impulsion nouvelle. Des feuilles clandestines,

publiées à intervalles irréguliers, de novembre 1837 à septembre 1838,

le _Moniteur républicain_ d'abord, l'_Homme libre_ ensuite, prêchaient

ouvertement le régicide et le pillage[353]. Le 29 septembre 1838, la

police découvrit l'imprimerie secrète d'où sortaient ces factums; peu

après, elle saisit plusieurs dépôts d'armes; il en résulta des procès

et des condamnations. Mais tout cela ne fit pas grand bruit; cette

agitation demeurait souterraine et était d'ailleurs assez

restreinte[354]. Aussi le public n'y prêtait guère attention. Il lui

suffisait que l'ordre ne fût pas troublé à la surface, que la rue fût

tranquille. Ce repos satisfait du pays, n'était-ce pas après tout un

réel succès pour le gouvernement?

[Note 352: Le complot d'Huber, découvert en décembre 1837, n'avait

reçu aucun commencement d'exécution.]

[Note 353: Voici quelques extraits de ces publications: dans le numéro

de décembre 1837: «Chacun de vous est sur un théâtre immense où il ne

tient qu'à lui de jouer un grand rôle, ce théâtre où tant de Brutus et

d'Alibaud ont déjà légué leur mémoire à tous les siècles du monde, en

immolant ou cherchant à immoler la tyrannie.» Dans le numéro d'avril

1838: «Nous ne concevons rien de possible si l'on ne commence par tuer

Louis-Philippe et les siens.» Dans le numéro de mai 1838: «Il n'y a

qu'une seule ressource à employer, le régicide, le tyrannicide,

l'assassinat, comme on voudra appeler cette action héroïque... Nous

invitons, en conséquence, tous les républicains à ne prendre conseil

que de leur courage et surtout de la prudence, et à courir sus, sans

perdre un seul moment, contre Louis-Philippe et ceux de sa race.» En

août 1838: «Guerre à mort entre vous qui jouissez d'une insolente

oisiveté et nous qui souffrons depuis longtemps... Le temps approche

où le peuple exigera, les armes à la main, que ses biens lui soient

restitués.» C'est également peu de temps après l'amnistie qu'on

répandit dans Paris une _Ode au Roi_, dont voici quelques vers:

Demain le régicide ira prendre sa place

Au Panthéon avec les dieux.

Oui, quel que soit l'élu pour le saint homicide,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

De vols, d'assassinats eût-il flétri sa vie,

Il redevient sans tache et vierge d'infamie,

Dès qu'il se lave au sang des rois.

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Louis-Philippe, tu mourras!]

[Note 354: Il ne paraît pas que les _Saisons_ aient jamais eu plus de

six à huit cents adhérents.]

À cette quiétude s'ajoutait la jouissance d'une prospérité matérielle

chaque jour croissante. L'année 1838 marque une date dans l'histoire

budgétaire du règne. Alors finit ce qu'on pourrait appeler la

liquidation financière de 1830. Une révolution coûte cher: elle a

toujours ce double effet de diminuer les recettes et d'augmenter les

dépenses. Les revenus des contributions indirectes, qui, sous la

Restauration, avaient constamment progressé et s'étaient élevés de 397

millions à 583, baissèrent brusquement de 59 millions à la suite des

événements de Juillet. Il fallut emprunter, et le crédit ébranlé ne

permettait de le faire qu'à de lourdes conditions; quelques mois avant

la révolution, un emprunt en 4 pour 100 s'était placé à 102 fr. 7 c.

1/2: en mars 1831, un emprunt en 5 pour 100 se négocia à 84 francs. On

se crut en outre politiquement obligé, dans un intérêt de popularité,

à diminuer les droits sur les boissons, ce qui fit perdre au trésor 30

à 40 millions, diminution imparfaitement compensée par une élévation

des droits de mutation, ainsi que des contingents de la contribution

personnelle et mobilière, et de celle des portes et fenêtres. En même

temps que de causes d'augmentations de dépenses! armements pour faire

face aux troubles du dedans et aux périls du dehors[355]; ouverture

d'ateliers nationaux pour occuper l'ouvrier sans travail et le

distraire de l'émeute; subsides ou avances à l'industrie en détresse;

soldes de congé à deux mille officiers licenciés pour cause politique,

et pensions de retraite aux fonctionnaires disgraciés; obligation de

remplir les arsenaux vidés pour l'armement de la garde nationale[356],

etc., etc. De là, pendant les premières années de la monarchie,

nécessité de se procurer des ressources extraordinaires, que l'on

demanda à l'emprunt, aux ventes de bois, aux centimes additionnels, à

la dette flottante, et qui ne s'élevèrent pas à moins de 900

millions[357]. C'est à proprement parler le coût des événements de

Juillet.

[Note 355: Ces armements représentent la portion de beaucoup la plus

considérable des accroissements de dépenses. Avant la révolution de

Juillet, les dépenses de l'armée étaient calculées pour un effectif de

231,000 hommes et 46,000 chevaux. On dut le porter subitement à

434,000 hommes et 90,000 chevaux. Dans le budget présenté pour 1831,

l'augmentation de dépenses de ce chef était évaluée à 115 millions,

plus 65 millions pour approvisionnements: le budget de la guerre se

trouvait ainsi porté de 187 millions à 373. Dans le budget de 1832, la

dépense était calculée pour 412,000 hommes; inférieure d'environ 70

millions au chiffre de 1831, elle dépassait de plus de 100 millions le

chiffre d'avant la révolution. Encore fallut-il y ajouter, en fin

d'exercice, les frais de l'expédition d'Anvers, et y eut-il, pour le

seul ministère de la guerre, plus de 34 millions de crédits

supplémentaires. À partir de cette époque, les armements

extraordinaires disparurent peu à peu, et les dépenses revinrent à un

chiffre normal.]

[Note 356: On distribua ainsi à la garde nationale, en 1830 et 1831,

860,000 fusils, 210,000 sabres, 600 canons avec affûts et caissons,

95,000 coups de canon, 1,700,000 cartouches, 225,000 kilogrammes de

poudre.]

[Note 357: Cette évaluation est celle d'un financier très-compétent et

très-exact, M. d'Audiffret, ancien haut fonctionnaire du ministère des

finances et pair de France. Voici comment il décompose cette somme:

centimes additionnels en 1831, 46 millions; vente de bois, 114

millions; emprunts en capital, 545 millions; le reste provenait des

réserves antérieures ou de la dette flottante. Il arrive à un total de

900,567,378 francs. (Cf. D'AUDIFFRET, _Système financier de la

France_.)]

Mais, dans les années suivantes, à mesure que le mal révolutionnaire se

guérit, le mal financier diminua également. Les revenus indirects

regagnèrent ce qu'ils avaient perdu et reprirent une progression rapide.

Le crédit se releva; déjà, en 1832, on empruntait en 5 pour 100 à 98 fr.

50 c., soit 14 francs de plus que l'année précédente[358]: et, ce qui

valut mieux encore, dans les années suivantes on ne rouvrit plus le

grand-livre. Une économie courageuse ramena presque au niveau antérieur

à 1830 le chiffre des dépenses subitement grossies au lendemain de la

révolution[359]. Des réformes heureuses accomplies dans notre

législation budgétaire et dans notre comptabilité augmentèrent les

garanties d'ordre, de probité et de contrôle[360]. Dès 1836 et 1837, la

situation était redevenue très-satisfaisante. Enfin, en 1838, on arriva

à ce résultat que les 900 millions de charges extraordinaires supportées

par le pays à la suite de la révolution ne laissaient plus aucune trace,

ni dans la fortune de l'État, ni dans celle des particuliers[361]. Rien

n'en restait, soit dans les dépenses, soit dans les recettes du budget

présenté pour l'exercice suivant. Bien qu'on eût accru notablement les

dépenses de l'armée[362], des travaux publics, de l'instruction

publique[363], bien qu'on eût payé les 25 millions de l'indemnité

américaine, bien qu'on eût diminué les recettes de 15 millions par la

suppression de la loterie et des jeux, et de 9 millions par

l'abaissement des tarifs de douanes, la balance des dépenses et des

recettes, sans aucun emploi de ressources extraordinaires, faisait

ressortir un excédant réel[364]: toutes charges ordinaires acquittées,

il restait une réserve disponible de 80 millions, pouvant servir à

développer la richesse et la puissance nationales. Les travaux publics,

en effet, reçurent alors une grande impulsion; des lois diverses

engagèrent l'État pour une somme de 341 millions, chiffre énorme pour

l'époque. Ces travaux portaient sur les routes, les ponts, les rivières,

les canaux et les ports; les chemins de fer n'y étaient comptés que

pour 11 millions, représentant les frais d'études préliminaires. On

devait faire face à cette charge sans création de ressources

extraordinaires. Il fut ainsi dépensé 6,834,522 francs en 1837,

36,177,662 francs en 1838, 54,852,427 francs en 1839[365]. Ajoutons,

pour mieux montrer à quel point toute conséquence financière de la

révolution avait alors disparu, que le jeu de l'amortissement avait

ramené la dette inscrite à ce qu'elle était avant 1830, c'est-à-dire à

163 millions de rentes[366]. La dette flottante se trouvait réduite à un

chiffre très-prudent. Quant au relèvement du crédit, on en peut juger

par ce fait que le 5 et le 3 pour 100 se cotaient dans les environs de

119 francs et 86 francs[367]. En même temps paraissait, le 31 mai 1838,

la fameuse ordonnance sur le règlement de la comptabilité: monument

considérable, où étaient réunies, dans un ordre méthodique, toutes les

mesures législatives ou administratives prises, depuis vingt-cinq ans,

pour adapter la comptabilité publique aux institutions nouvelles de la

France. Ce relèvement si rapide et si complet des finances de l'État est

au plus grand honneur de la monarchie constitutionnelle. Celle-ci ne

faisait d'ailleurs que recommencer l'oeuvre qu'elle avait déjà accomplie

une première fois dans ce siècle, après les désastres de 1814 et de

1815.

[Note 358: Il est vrai que les avantages de délais et d'intérêts

accordés à l'adjudicataire, M. de Rothschild, réduisaient le taux

nominal de 98 fr. à 93 fr.]

[Note 359: Déjà nous avons eu occasion de citer quelques-uns de ces

chiffres. Rappelons-les en les complétant. Voici le chiffre des

dépenses de chaque année tel qu'il résulte des lois des comptes:

1829, 1014 millions 1832, 1174 millions 1835, 1047 millions

1830, 1095 -- 1833, 1134 -- 1836, 1065 --

1831, 1219 -- 1834, 1063 -- 1837, 1078 --

En 1838 et 1839, on s'élève à 1136 et 1179 millions, mais c'est à

cause des travaux publics que les excédants mêmes des budgets

permettent d'entreprendre.]

[Note 360: Spécialité des crédits législatifs appliquée à chaque

chapitre du budget; suppression de la faculté de virement;

restrictions apportées aux crédits supplémentaires, ce qui, du reste,

ne les empêcha pas de se développer; obligation d'indiquer, dans toute

demande de crédit extrabudgétaire, les ressources spéciales avec

lesquelles il y sera fait face; publicité du rapport annuel de la Cour

des comptes, etc. Enfin le régime des douzièmes provisoires, auquel on

n'avait pu échapper dans les premiers exercices, prenait fin en 1833.]

[Note 361: M. d'Audiffret proclamait ce résultat, le 20 juin 1838, à

la Chambre des pairs.]

[Note 362: C'était surtout à cause de l'Algérie. Le contingent annuel

des jeunes soldats appelés sous les drapeaux devait être augmenté de

20,000 hommes à partir de 1839.]

[Note 363: Depuis 1830, ce budget s'était élevé de 4 à 13 millions.]

[Note 364: Sans doute, à voir le règlement de chaque budget, de 1830 à

1837, tous, sauf deux,--ceux de 1830 et de 1832, où ressortent des

déficits de 63 et de 25 millions,--se soldent en excédants. Voici les

chiffres de ces excédants: 1831, 86 millions; 1833, 28 millions; 1834,

3 millions; 1835, 24 millions; 1836, 30 millions; 1837, 12 millions.

Seulement, on n'était arrivé à ce résultat qu'au moyen des 900

millions de ressources extraordinaires. À partir de 1838, le budget

s'équilibre sans aucun emprunt à des ressources de ce genre.]

[Note 365: En 1833, M. Thiers avait déjà fait voter un ensemble de

travaux publics s'élevant à 93 millions; mais il n'y avait fait face

qu'au moyen de ressources extraordinaires.]

[Note 366: Disons, pour être absolument exact, que ce résultat ne fut

complétement atteint que l'année suivante, en 1839.]

[Note 367: Le 3 pour 100 allait atteindre en 1840 86 fr. 65: ce fut le

taux le plus élevé du règne.]

Le bon état de la fortune publique était la conséquence et le signe du

bon état des fortunes privées. Celles-ci avaient merveilleusement

gagné au rétablissement de la sécurité. Ce progrès se manifestait par

l'accroissement des dépôts aux caisses d'épargne, du rendement des

contributions indirectes, des importations et des exportations[368],

de la navigation commerciale[369]. Partout, un grand élan d'affaires,

d'entreprises de toutes sortes, auxquelles les capitaux s'offraient

abondants, hardis, parfois même trop confiants. M. Molé encourageait

ce mouvement qui lui paraissait un dérivatif utile à l'agitation

politique. Là encore, cependant, tout n'était pas à louer. À cette

activité industrielle, commerciale, financière, se mêlait forcément

une fièvre d'agiotage fort dangereuse pour la santé morale de la

nation. Parmi les innombrables sociétés en commandite qui se fondaient

pour les objets ou sous les prétextes les plus divers, plusieurs

étaient peu sérieuses, quelques-unes malhonnêtes et dignes de figurer

au dossier de Robert Macaire. Les cours des actions variaient, dans

une même bourse, de 50, de 200 et même de 300 francs. Ces scandales

furent dénoncés à la tribune de la Chambre, et l'on demanda la mise à

l'ordre du jour d'une loi spéciale. Une telle atmosphère n'était pas

bonne pour l'esprit public, qui tendait à s'y matérialiser. Mais,

malgré ce fâcheux revers, la médaille était brillante: le pays se

sentait en grand progrès de richesse et de prospérité.

[Note 368: De 1831 à 1836, les importations générales étaient montées

de 512,825,551 fr. à 905,575,359 fr.; les exportations générales, de

618,169,911 fr. à 961,284,756 fr.]

[Note 369: De 1831 à 1836, la navigation à l'entrée s'était élevée de

794,410 tonneaux à 1,374,321; la navigation à la sortie, de 689,234

tonneaux à 997,090.]

Contraste singulier! D'une part, dans la masse de la nation, une

impression de repos et de sécurité; un bien-être un peu égoïste et

terre à terre, mais réel. D'autre part, dans le Parlement et ses

entours, l'incertitude, le trouble et le malaise[370]. De là, entre

ces deux mondes, une séparation contre nature qui menaçait d'être

chaque jour plus profonde: le pays devenait étranger et indifférent à

la politique; il le devenait d'autant plus que la partie en vue de

cette politique, celle qui se traitait à la tribune, semblait

désormais réduite à des questions de personnes, peu intéressantes et

souvent même inintelligibles pour le public. On conçoit qu'un tel

résultat ne fût pas fait pour plaire aux libéraux, qui, dans les

généreuses espérances de la jeunesse du siècle, avaient rêvé d'un

idéal politique plus relevé. Aussi se laissaient-ils volontiers aller

entre eux à des gémissements que nous retrouvons dans leurs

correspondances. M. de Barante, alors en congé, écrivait de Paris, le

16 mai 1838, à M. Bresson: «Le calme continue à être complet dans

l'opinion des classes inférieures; elles sont plus contentes qu'elles

ne l'ont été depuis cinquante ans. La prospérité est croissante, le

bien-être en progrès rapide. On n'entrevoit aucun principe de

fermentation. Mais dans la région, maintenant assez restreinte, des

opinions politiques, tout est confus, anarchique, envenimé d'intérêt

et d'amour-propre. C'est un spectacle affligeant. Il serait fait pour

détruire l'espèce de sécurité dont nous jouissons, n'était ce vaste

fond d'indifférence où vont s'éteindre toutes les passions, où se

glacent du jour au lendemain toutes les vivacités.» Il ajoutait, le 27

mai: «Il y a du calme, de la prospérité; les opinions sont affaissées;

mais un manque complet de conviction, d'affection; nul souci du bien

public; aucune émulation littéraire; rien d'élevé, rien d'animé, rien

de prévoyant. C'est un état moral déplorable. Heureusement, il excite

beaucoup de dégoût et d'ennui.» Le 29 juin, M. de Barante quittait

Paris, pour passer en Auvergne; voici ce qu'il y voyait:

«L'indifférence de la province est complète; chacun s'isole encore

plus qu'à Paris. Il n'existe plus aucun lien d'opinion. Chacun est à

ses affaires, sans songer qu'il y a un gouvernement. Cela a son bon

côté. Mais le principe de cette apparente sécurité n'a rien de

très-moralement honorable[371].» M. Royer-Collard était d'un

pessimisme plus sombre, plus absolu, et par suite plus suspect;

toutefois, à côté d'exagérations évidentes, il y avait une part de

vérité dans ce qu'il écrivait à M. Molé, le 23 juillet 1838: «Il me

semble que la France n'a plus rien à donner; elle dort d'un sommeil

qui n'a pas même de rêves. Quand je disais à Vitry, il y a un an: _La

politique est maintenant dépouillée de sa grandeur_, je ne disais

point assez. La vérité d'aujourd'hui, c'est qu'il n'y a pas même de

politique. Y a-t-il encore un gouvernement, un roi, des ministres, des

Chambres? On pourrait l'ignorer; on ne le sait que par la mémoire.

Est-ce un bien? est-ce un mal? Nous l'apprendrons un jour; en

attendant, nous nous en passons sans regret. Est-ce votre tort ou

votre habileté? Ni l'un ni l'autre, je pense; mille causes connues ou

inconnues ont amené ce prodigieux résultat[372].» M. Royer-Collard

avait raison de voir là autre chose que le fait de M. Molé. En effet,

on avait déjà observé les premiers symptômes de ce mal, à une époque

où M. Molé n'avait pas encore eu le temps d'influer sur la direction

de l'esprit public. Dès le 12 novembre 1836, la duchesse de Broglie

écrivait à M. de Barante: «Il me semble que l'indifférence du public

est absolue: c'est une indifférence de fond et universelle, non pas

pour tel gouvernement, mais pour tous; c'est un désabusement de toutes

les formes, de toutes les promesses. Il semble que le pays sache qu'on

ne lui fera jamais ni grand bien ni grand mal, que les menaces ne

s'exécutent pas plus que les promesses ne se tiennent, et que son

premier intérêt est d'être tranquille, pour que chacun vaque à ses

affaires... Le petit monde politique est tout absorbé dans ses

querelles, dont le cercle se resserre de plus en plus[373].»

[Note 370: La _Presse_ disait, le 14 mai 1838: «Partout, dans les

familles, dans les manufactures, dans les ateliers, on cherche à se

rendre compte des anomalies que présentent l'ordre public et les

embarras parlementaires, le repos du pays et l'agitation de quelques

personnes, la prospérité générale et ces alarmes factices.»]

[Note 371: _Documents inédits._]

[Note 372: _Documents inédits._--Dans cette lettre, M. Royer-Collard

commençait par féliciter le président du conseil. «Comptez, lui

disait-il, ces deux années, sinon comme les plus heureuses, du moins

comme les meilleures de votre vie; vous y avez atteint le but, le seul

but d'une légitime ambition: une considération unanime, avec l'estime

des connaisseurs.»]

[Note 373: _Documents inédits._]

Ces plaintes sans doute contenaient beaucoup d'observations utiles à

recueillir et à méditer; toutefois elles témoignaient de la déception

intime de quelques natures d'élite, plutôt qu'elles ne peuvent être

acceptées comme un jugement mesuré et exact de la situation. En notant

l'insuffisance morale de l'esprit public, ces critiques oubliaient

trop les imperfections nécessaires de toute société humaine, et

surtout d'une société travaillée par tant de révolutions; ils ne

tenaient pas non plus assez de compte des avantages d'un bien-être qui

était l'un des buts du gouvernement et que peu d'époques avaient connu

au même degré. Et puis, étaient-ils bien nombreux, ceux qui sentaient

ce que ce bien-être avait d'incomplet et d'abaissé? Le vulgaire,

c'est-à-dire le pays presque tout entier, ne partageait pas ce souci,

et son contentement n'en était pas troublé. «Les gens habiles et

sérieux, écrivait encore M. de Barante, s'affligent et s'inquiètent de

cette atonie. Les coteries politiques s'en indignent. Les masses de la

population n'y songent guère[374].» Elles étaient tout entières à la

jouissance de la paix et de la prospérité qui succédaient aux

agitations et aux souffrances des premières années du règne.

[Note 374: Lettre de M. de Barante à M. Bresson, du 16 mars 1838.

(_Documents inédits._)]

D'ailleurs, à regarder en dehors du Parlement, tout semblait sourire,

en ce moment, à la royauté nouvelle. À la sécurité du présent, venait

s'ajouter l'espoir de l'avenir. Le 24 août 1838, madame la duchesse

d'Orléans donnait le jour à un fils qui recevait le titre de comte de

Paris. C'était l'épilogue heureux des grandes fêtes qui, l'année

précédente, à l'occasion du mariage du prince royal, avaient paru

célébrer l'établissement définitif de la monarchie de Juillet.

Celle-ci ne trouvait-elle pas dans la naissance du jeune prince comme

un gage nouveau de durée? Le vieux roi, ayant devant lui son fils et

son petit-fils, ne pouvait-il pas croire l'avenir de sa dynastie

assuré? Les événements ont sans doute cruellement démenti ces

prévisions. Quatre ans après, le duc d'Orléans succombait à un

accident vulgaire; encore six autres années, et le comte de Paris

suivait en exil sa mère veuve et son aïeul détrôné. Mais si les

destinées de l'enfant de 1838 ont été tout autres qu'on ne les

entrevoyait alors, il n'est pas dit, grâce à Dieu, que les espérances

fondées sur son berceau seront à jamais trompées. Pour avoir été

retardé, son rôle n'en sera-t-il même pas grandi, et la France ne se

trouvera-t-elle pas recevoir de lui plus encore qu'elle n'en attendait

au jour de sa naissance?

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 3 / 7) · 第 42 / 95 题