La coalition avait débuté par un gros échec. Elle n'en fut pas
dissoute; les alliés continuèrent à se concerter pour la formation des
commissions, pour la nomination des présidents de bureaux, mais sans
entrain, à mi-voix, la tête basse, comprenant que, pour le moment,
toute attaque de front était impossible. Du côté du cabinet, au
contraire, on triomphait. La presse officieuse, devenue nombreuse,
grâce aux subventions libéralement distribuées par M. Molé[321],
semblait vouloir précipiter la déroute par ses sarcasmes et ses
invectives. La _Presse_ dénonçait ces «dix à douze ambitions
insurgées, non pas contre ce que fait le gouvernement, mais contre
l'idée de voir faire par d'autres mains ce que les leurs n'ont pas su
exécuter», ces «amours-propres qui ne peuvent s'accoutumer à croire
qu'on gouverne sans eux». Le _Journal des Débats_ flétrissait ce qu'il
appelait «cette espèce d'émeute d'ambitions impatientes», et il
ajoutait, un autre jour: «Les coalisés s'évertuent à nous dire qu'il
n'y a pas de coalition; nous le savons bien! Nous l'avons déjà dit: ce
n'est qu'une émeute où se sont donné rendez-vous toutes les
prétentions, toutes les rivalités, toutes les jalousies.»
[Note 321: Le ministère avait alors à son service le _Journal des
Débats_, la _Presse_, la _Charte de_ 1830, le _Temps_. Depuis peu, il
avait en outre enlevé aux doctrinaires l'un de leurs organes, le
_Journal de Paris_. En outre, M. Molé s'était assuré le concours
personnel de certains rédacteurs des feuilles de gauche.]
Les doctrinaires étaient ceux qui souffraient le plus de ces attaques.
La presse, qui les maltraitait ainsi, s'adressait à leur monde, à
celui dont l'estime et la reconnaissance les avaient jusqu'ici
consolés de leur impopularité auprès des partis de gauche. Aussi M.
Guizot eût-il vivement désiré prévenir cette hostilité du _Journal des
Débats_: il avait tâché d'amener à la coalition M. Bertin de Vaux;
mais celui-ci, qui se souvenait d'avoir ouvert son journal à M. de
Chateaubriand, pour y appuyer la coalition contre M. de Villèle,
répondit à son éloquent tentateur: «J'ai pour vous, à coup sûr, autant
d'amitié que j'en ai jamais eu pour Chateaubriand; mais je ne vous
suivrai pas dans l'opposition. Je ne recommencerai pas à saper le
gouvernement que je veux fonder: c'est assez d'une fois.» Les
doctrinaires étaient bien obligés de reconnaître que les sévérités de
la presse conservatrice à leur égard trouvaient écho dans l'opinion.
Leur conduite n'eût pu s'expliquer, sinon se justifier, que par le
succès; avec l'échec, ils apparaissaient non-seulement coupables, mais
maladroits et, par suite, un peu ridicules. «La coalition, écrivait un
observateur, fait beaucoup de tort à M. Guizot et à ses amis, dans
l'opinion de la masse des conservateurs, de tout ce qui tient à la
cour, de tout ce qui, étranger aux passions et aux doctrines de
partis, ne désire que le repos et s'inquiète trop du bruit des luttes
parlementaires pour ne pas condamner, de prime abord, quiconque les
provoque. Beaucoup de personnes qui, jusqu'à présent, voyaient dans M.
Guizot le chef le plus vigoureux des défenseurs de l'ordre
monarchique, ne parlent plus de lui que comme d'un ambitieux
vulgaire[322].»
[Note 322: _Journal inédit de M. de Viel-Castel_, 18 mars 1838.]
Pour se défendre, les doctrinaires n'avaient plus que le _Journal
général_, de médiocre publicité. En étaient-ils donc réduits à faire
plaider leur cause par les feuilles du centre gauche? Mais celles-ci,
qui, pendant tant d'années, n'avaient vécu que d'attaques contre ces
mêmes doctrinaires, étaient peu disposées à devenir leurs apologistes;
elles eussent plus volontiers récriminé contre la faiblesse de M. Guizot
dans la dernière bataille parlementaire. Aussi se bornaient-elles le
plus souvent à prendre acte et, en quelque sorte, possession de la
nouvelle alliance, ne se gênant pas pour le faire en des termes fort
compromettants pour leurs alliés. «Le résultat peut-être le plus grave
de cette discussion, disait le _Constitutionnel_, au lendemain du débat
sur les fonds secrets, c'est que voici les doctrinaires, naguère les
défenseurs les plus ardents de la prérogative royale, engagés dans les
voies de l'opposition et prenant leur part de cette lutte dont chacun
comprendra la portée. Or, le premier pas, dans toute carrière nouvelle,
est toujours le plus difficile à faire, et, celui-là franchi, les
doctrinaires, habitués, par la nature de leur esprit, à pousser toute
situation à l'extrême, laisseront bientôt de côté un reste de scrupule,
comme un bagage gênant pour le combat. En attendant, la majorité du 13
mars, dont ils étaient les derniers et les plus fidèles champions, est
maintenant, grâce à leur défection, complétement dissoute[323].» Ces
commentaires devaient paraître à M. Guizot et à ses amis plus pénibles
encore que les duretés de la presse conservatrice.
[Note 323: 16 mars 1838.]
Malgré sa réserve habituelle, M. Molé ne contenait pas la joie que lui
causaient la défaite de ses ennemis et surtout l'humiliation des
doctrinaires. Devait-il donc lui-même se trouver bien à l'aise? Au
début de son administration, il avait cru nécessaire d'avoir toujours
avec lui l'un des grands orateurs, soit M. Guizot, soit M. Thiers. Du
dernier débat, il sortait mortellement brouillé avec tous deux à la
fois. Néanmoins, le plaisir de n'être plus protégé le faisait passer
par-dessus le péril de cette double rupture. D'ailleurs, et surtout
depuis les nouvelles élections, sa tactique, à l'égard du centre
gauche comme du centre droit, était de gagner les soldats en écartant
les chefs. Il ne rêvait pas un déplacement en masse, déterminé par de
grandes idées, par l'autorité d'un programme, par le prestige d'un
drapeau. Il procédait par conquêtes individuelles, variant ses moyens
selon les personnes, selon leurs convictions ou leurs faiblesses;
montrant tour à tour les diverses faces de son programme; parlant aux
uns de résistance, aux autres de conciliation, à tous de leur intérêt
personnel. C'était devenu l'une de ses principales occupations. Il
fallait voir ce grand seigneur prendre par le bras le plus bourgeois
des députés, l'attirer dans l'embrasure d'une fenêtre, lui faire mille
grâces, le traiter d'un air de prédilection et avec une familiarité
caressante. Pour un tel travail, M. Molé avait des aptitudes
particulières; peu d'hommes ont poussé plus loin l'art de la
séduction.
Les adversaires criaient à la corruption; ce n'était pas toujours sans
motif. Non que le ministre acquît à prix d'argent les députés comme
les journaux; mais les faveurs de l'administration, les places
tendaient, de plus en plus, à devenir la monnaie courante avec
laquelle on payait les votes. Sur 459 députés, on ne comptait pas
moins de 191 fonctionnaires: ceux qui ne l'étaient pas eux-mêmes
avaient à caser ou à faire avancer des parents, des amis, des clients.
Ce mal n'était pas né avec M. Molé; il datait du jour où avait été
dissous le cabinet du 11 octobre, où les partis s'étaient trouvés
déclassés, morcelés, mêlés, désorientés, et où les compétitions de
personnes avaient remplacé, au Parlement, les luttes de principes. Ni
M. Thiers, pendant le ministère du 22 février, ni M. Guizot, pendant
celui du 6 septembre, n'avaient été innocents de la faute que, depuis
le 15 avril, leurs amis reprochaient si fort à M. Molé. Tout au plus
celui-ci y était-il tombé un peu plus avant, parce qu'il n'avait, par
lui-même, ni parti préalablement constitué, ni doctrine bien fixe. Il
corrigeait d'ailleurs, ou du moins voilait, par son excellente tenue
et la parfaite dignité de ses manières, ce que la besogne avait
parfois d'un peu suspect. Et puis, ne l'oublions pas: si grave que ce
mal parût alors à une pudeur publique encore facile à effaroucher, il
était limité, et laissait intacte la plus grande partie de
l'administration; depuis, on a fait mieux, et nous avons vu, sous
d'autres régimes, cette administration devenir, sans vergogne aucune,
à tous ses degrés et dans tous ses rouages, une immense entreprise
d'exploitation électorale au bénéfice du parti régnant.
Chez les soldats qu'il cherchait ainsi à détacher de leurs anciens
chefs, M. Molé rencontrait des sentiments, les uns bons, les autres
mauvais, qui facilitaient sa tâche. C'était, dans beaucoup d'esprits
honnêtes, tranquilles, timides si l'on veut, la fatigue des agitations
malfaisantes ou seulement stériles, le scandale produit par des
impatiences et des coalitions ambitieuses qui se laissaient voir trop
à nu; c'était aussi cette réflexion de bon sens que le pouvoir n'était
pas tellement fort qu'on pût impunément le secouer, ni le régime
parlementaire si populaire qu'il fût sans péril de multiplier à ce
point les crises ministérielles. Ceux mêmes qui ne se dissimulaient
pas la faiblesse ou les torts du cabinet, disaient, avec le _Journal
des Débats_: «Mieux vaut un ministère faible qui vit, que des
ministères forts que leur force n'empêche pas de mourir avec une
effrayante rapidité[324].» On rappelait, en outre, que ce cabinet
n'avait en réalité pris la place de personne, que les grands chefs
parlementaires, invités à refaire le 11 octobre, n'avaient pu
s'entendre, et l'on était fondé à dire avec le même journal: «Eh, mon
Dieu! le ministère a-t-il donc recueilli un héritage de concorde et
d'union? a-t-il dissipe des trésors de paix et de force?» C'étaient là
les bons sentiments. En voici qui l'étaient moins. Plus d'une fois,
depuis 1830, nous avons dû noter, dans la Chambre, ce prétendu esprit
d'indépendance qui n'était qu'une impatience démocratique de toute
discipline, de toute hiérarchie, et surtout une révolte des
médiocrités jalouses contre les supériorités intellectuelles et
sociales. Contenu, pendant plusieurs années, par un autre sentiment,
d'un ordre aussi peu relevé, mais au moins plus raisonnable, par la
peur, il s'était épanoui librement, dès que le danger avait diminué.
De là, ces instincts tracassiers et envieux, ces amours-propres sans
cesse offusqués, qui trouvaient toute subordination intolérable; de
là, cette tendance à se détacher par degrés des chefs naturels pour en
chercher d'autres moins imposants, à dissoudre les grands partis pour
former de petits groupes, par cette seule raison qu'il est plus facile
d'être important dans un petit groupe que dans un grand parti. Déjà
Casimir Périer avait eu à combattre ces mauvais sentiments, et le
ministère du 11 octobre, après avoir continué la lutte, avait fini par
y succomber. Pour les députés atteints de ce mal, n'était-ce pas une
nouveauté agréable que de se voir invités par le gouvernement lui-même
à secouer le joug des hommes en renom, à rompre le peu qui restait des
liens de parti? «La manie d'indépendance, disait un contemporain, est
flattée de la pensée qu'au moment où les chefs des diverses fractions
de la Chambre se réunissent dans une combinaison, il dépend de leurs
obscurs adhérents de la faire manquer en se séparant d'eux. Ce
sentiment, qui tient à l'état général des esprits, est ménagé avec
assez d'adresse par M. Molé et par les journaux qui dépendent de lui.
La _Revue de Paris_ ne disait-elle pas, ces jours derniers, qu'il ne
fallait pas faire du gouvernement représentatif le despotisme des
talents supérieurs[325]?» Plus on répétait à ces députés que M. Molé
était inférieur en éloquence et en prestige à ses rivaux, plus leur
amour-propre se trouvait à l'aise avec lui. «Mon cher monsieur Guizot,
disait le Roi au chef des doctrinaires, vous voulez former dans la
Chambre un parti; vous voulez la gouverner comme on gouverne un parti.
Cela ne se peut pas avec nos petites gens, avec notre démocratie
envieuse. Pourquoi est-ce qu'on vous en veut, à vous? Parce que vous
voulez vous placer haut et vous y tenir ferme. On aime mieux M. Molé,
parce qu'il a moins de prétention et de fermeté[326].» Une faveur
ainsi fondée n'était-elle pas bien fragile et même dangereuse? Quand
il caressait, excitait, exploitait ces médiocrités vaniteuses et
jalouses, le président du conseil ne faisait-il pas un peu comme ceux
qui, pour s'emparer du pouvoir, fomenteraient l'indiscipline dans
l'armée, et qui, une fois arrivés, ne sauraient où trouver des soldats
soumis et fidèles?
[Note 324: 15 mars 1838.]
[Note 325: _Journal inédit de M. de Viel-Castel_, 18 mars 1838.]
[Note 326: Lettre de M. Guizot au duc de Broglie, en date du 13 mai
1838. (_Documents inédits._)]
M. Molé parvenait en effet assez facilement à détacher de M. Thiers,
et surtout de M. Guizot, plusieurs des députés qui les avaient suivis
jusqu'alors. Mais voulait-il, de ces mêmes éléments, se faire une
majorité, il se heurtait à cette indépendance qui avait pris goût à ne
subir aucun lien, à n'accepter aucune prééminence. En fin de compte,
il n'avait fait qu'augmenter la désagrégation des partis,
l'émiettement de l'Assemblée. Au lendemain de cette discussion des
fonds secrets, où il avait cru mettre définitivement la coalition en
minorité, le triomphe des opposants dans l'organisation des
bureaux[327], ou le rejet de quelqu'un de ses projets, lui faisait
sentir son peu d'influence sur la Chambre. Dès le 7 février, M. de
Barante, favorable cependant à M. Molé, écrivait: «Cette Chambre est
dans un état d'éparpillement dont on peut s'affliger et s'inquiéter.
Aucune opinion ne la rallie, aucun nom propre n'agit sur elle, hormis
en méfiance. Chacun vote et parle à sa fantaisie, sans nulle déférence
pour qui que ce soit, ni quoi que ce soit. La manie démocratique a
fait de grands progrès. Le repoussement de toute hiérarchie, la
répugnance pour toute discipline est le trait marquant du public et de
la Chambre. Le ministère n'est point directement menacé par cette
situation fâcheuse sous le rapport moral, alarmante pour l'avenir,
mais encore sans action sur la politique, encore sans péril pour le
présent. On ne veut ni de M. Thiers, ni de M. Guizot; M. Dupin est
devenu odieux à presque tous; il n'est pas question de M. Barrot; mais
M. Molé, quoiqu'il convienne autant qu'il est possible, n'aura, sur
chaque question, qu'une majorité nécessaire, sans dévouement, sans
tenue. Sa vie ministérielle sera désagréable, même quand elle ne sera
pas difficile. Il sera contraint de se préoccuper des embarras de la
journée, de veiller, à chaque moment, sur les tours qu'on voudra
jouer, non point à lui, mais au pouvoir qu'on ne cherche ni à honorer
ni à affermir, bien au contraire[328].»
[Note 327: Les deux nominations de présidents de bureaux qui suivirent
le vote des fonds secrets, le 17 mars et le 16 avril, donnèrent une
forte majorité aux opposants. Sur 9 présidents, le 17 mars, il y en
eut 5 du centre gauche, 3 doctrinaires et seulement 1 ministériel. Le
16 avril, il y eut 5 centre gauche, 2 doctrinaires et 2 ministériels.]
[Note 328: Lettre de M. de Barante à M. Bresson, datée de Paris, le 7
février 1838. (_Documents inédits._)]